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Créatrice de la première machine à faire du shit, la septuagénaire a passé 14 ans à apprendre la culture du haschisch entre l'Inde et l'Afghanistan.

par Servan Le Janne | 20 mars 2019

Noble drogue

Sur les bords d’un lac hima­­layen, dans la région du Ladakh, une vieille femme noue un morceau de tissu bleu autour d’un mat déjà chargé en couleurs. Les drapeaux de prière volent par centaines à travers les cols du Cache­­mire, dans le nord de l’Inde. En prome­­nant son regard sur les cimes blanches, Mila Jansen aperçoit un petit temple boud­d­histe.

Il était déjà là 30 ans plus tôt, quand la Néer­­lan­­daise était venue faire un trek de 1 500 km avec son époux. Le père de deux de ses quatre enfants est en revanche absent. Atteint d’un cancer en phase termi­­nale, il lui a fait parve­­nir une boîte renfer­­mant un film 8 mm à déve­­lop­­per quelques mois plus tôt. Alors elle a décidé de reve­­nir sur leurs pas.

Crédits : Mila Jansen

Suivie par la caméra de sa sœur, Mila Jansen est l’ac­­trice prin­­ci­­pale du docu­­men­­taire Mila’s Jour­­ney, paru en 2011, qui mélange ces prises de vues avec des images d’ar­­chives. Son nom se met alors à circu­­ler au-delà d’Am­s­ter­­dam, où elle vit actuel­­le­­ment, agré­­menté du titre de noblesse hors du commun qui lui a été décerné dans les années 1990 : la reine du shit.

En juillet 2018, son éminence finit donc par publier un livre dans lequel est retracé son parcours jusqu’au trône. « Beau­­coup de gens dési­­reux de connaître le contexte des années 1970 m’ont conseillé de coucher mes souve­­nirs sur le papier », explique-t-elle aujourd’­­hui, vêtue d’une chemise noire sur laquelle des monstres fument avec les yeux injec­­tés de sang.

How I Became The Hash Queen a mis 11 ans à infu­­ser. Il aurait été écrit plus rapi­­de­­ment s’il avait suffi de racon­­ter comment, en 1994, Mila Jansen a inventé la première machine à fabriquer du haschisch, en s’ins­­pi­­rant du fonc­­tion­­ne­­ment d’un sèche-linge. Mais l’au­­trice voulait aussi dire ce qui l’a conduite à passer 14 ans entre l’Af­­gha­­nis­­tan et l’Inde, où elle a appris les tech­­niques tradi­­tion­­nelles pour trans­­for­­mer le canna­­bis en pâte à fumer marron.

C’est, jure-t-elle, le chapitre le plus fort : « Il n’y avait pas de Russes, pas d’Amé­­ri­­cains, c’était une région magni­­fique où les habi­­tants étaient adorables. » D’Am­s­ter­­dam à Amster­­dam, d’une époque à l’autre, son chemin dessine un arc multi­­co­­lore entre l’ef­­fer­­ves­­cence hippie des années 1970 et la nouvelle indus­­trie floris­­sante de la drogue douce.

Échap­­pée belle

En balayant les sommets de la région du Ladakh des yeux, Mila Jansen ne recon­­naît pas seule­­ment le petit temple boud­d­histe perdu en alti­­tude. Des courbes fami­­lières appa­­raissent. Car le trek de 1 500 km qu’elle a réalisé en 1976 repré­­sente l’acmé d’une longue carrière de randon­­neuse.

« J’ado­­rais partir marcher en montagne avec mes enfants », sourit-elle. « Chaque été nous grim­­pions dans l’Hi­­ma­­laya et l’hi­­ver nous allions à Goa. » La reine du shit a toujours eu des four­­mis dans les jambes. « Comme mes parents démé­­na­­geaient très souvent pour leur travail, j’avais l’ha­­bi­­tude d’ar­­ri­­ver dans de nouveaux endroits et de me faire de nouveaux amis », constate-t-elle. « Ça a été un avan­­tage. »

Crédits : Mila Jansen

Tous deux hollan­­dais, les parents de Mila Jansen se rencontrent aux États-Unis en pleine Seconde Guerre mondiale. Sitôt mariés, alors que le conflit touche à sa fin, ils entre­­prennent de rentrer chez eux. Faute de vol direct, ils débarquent à Liver­­pool, où naît leur fille en 1944. Au gré des affec­­ta­­tions du père, ingé­­nieur pour la compa­­gnie pétro­­lière Shell, la famille s’ins­­talle tour à tour au Royaume-Uni, en Indo­­né­­sie, puis enfin au Pays-Bas.

À 11 ans, Mila Jansen retrouve les terres de ses ancêtres. Son adoles­­cence heureuse se termine dans le tumulte. Tombée enceinte à 18 ans, elle fuit la colère de son père en migrant à Amster­­dam. Le foyer pour jeunes mères seules où elle se réfu­­gie n’est pas plus accueillant. Trai­­tée comme du bétail, inci­­tée à donner sa fille à l’adop­­tion, la jeune femme s’échappe à nouveau.

Mila Jansen vit bien­­tôt dans une petite chambre du centre-ville, dont elle paye le loyer en travaillant comme coutu­­rière pour un studio de mode. Elle y fait la rencontre du desi­­gner Henk Koster, avec lequel elle finit par ouvrir une boutique de vête­­ments. Son nom, Kink22, s’ins­­pire du groupe à la mode, The Kinks.

La mère céli­­ba­­taire se retrouve ainsi bombar­­dée au beau milieu de l’avant-garde néer­­lan­­daise. « Notre maga­­sin était le premier à vendre des mini-jupes », s’ex­­clame-t-elle. « Beau­­coup de musi­­ciens », dont Tina Turner, se pressent à la porte pour mettre la main sur de brillants costumes de scène. Elle les suit dans les soirées plus ou moins mondaines de la capi­­tale et jusqu’à Londres. La drogue est de la fête.

Amours inter­­­dites

Avant de suivre Henk Koster à des concerts sous LSD, Mila Jansen découvre le shit par l’in­­ter­­mé­­diaire de son petit ami. Étudiant en méde­­cine, ce dernier veut connaître les effets de la substance. Sauf qu’ « à l’époque, vous ne pouviez pas en trou­­ver à Amster­­dam », rappelle-t-elle. « Il fallait s’ap­­pro­­vi­­sion­­ner au Liban, en Turquie ou en Afgha­­nis­­tan, et comman­­der de grosses quan­­ti­­tés. Il était impos­­sible d’ache­­ter un gramme. »

Au premier joint, la jeune femme se roule par terre, hilare. Après avoir labo­­rieu­­se­­ment réussi à monter sur son vélo, ses jambes lui paraissent si légères qu’elle a l’im­­pres­­sion de planer. « Je suis tombée amou­­reuse et ça a toujours été ma drogue depuis », sourit-elle.

Crédits : Mila Jansen

Un an après son ouver­­ture, Kink22 se trans­­forme en salon de thé. Aux robes cousues mains, vestes à impri­­més tropi­­caux et autres panta­­lon en soie s’ajoutent des bois­­sons. Et du shit. « Ce n’était pas à propre­­ment parler le premier coffee shop d’Am­s­ter­­dam car nous ne vendions pas », précise-t-elle. « Nous parta­­gions simple­­ment nos arri­­vages. »

Il faut désor­­mais ranger Henk Koster du côté des départs : le styliste se rend en Italie pour deve­­nir réali­­sa­­teur de films. Sous le nouveau nom Cleo de Merode, la boutique de Mila Jansen demeure un lieu de rencontre impor­­tant pour la scène artis­­tique hollan­­daise. Mais à force de rece­­voir des plaintes des voisins, la police la fait fermer. Pour ne rien arran­­ger, les services sociaux menacent la mère de lui reti­­rer sa fille. Elle décide donc de partir.

Mila se voyait bien voya­­ger au Mexique jusqu’à ce qu’un beau jour, un client lui vante, en deux heures d’un récit passionné, les mérites de l’Inde. Des livres de philo­­so­­phie boud­d­histe commencent dès lors à s’em­­pi­­ler sur le bar. Beau­­coup de ques­­tions s’éclairent. Avec sa fille, Miloes, quelques amis et 600 dollars en poche, elle monte dans un van et prend la route vers l’est.

En cette année 1968, le groupe traverse les plaines turques puis les steppes pakis­­ta­­naises et afghanes. Au Ladakh, ils grimpent à l’ar­­rière d’un camion pour décou­­vrir des kilo­­mètres plus loin qu’il est rempli d’ex­­plo­­sifs. Leur cargai­­son est moins dange­­reuse mais guère mieux consi­­dé­­rée : ils passent les fron­­tières avec des kilos de shit dans leurs bagages.

Verte méca­­nique

À 24 ans, la jeune femme découvre le « para­­dis » qu’elle est venue cher­­cher. Peu à peu, elle gagne la confiance d’Af­­ghans qui n’avaient jusqu’ici jamais vu d’Oc­­ci­­den­­taux de leur vie, au point qu’ils l’ini­­tient à la confec­­tion du haschisch. On l’ac­­cueille dans des monas­­tères tibé­­tains, des camps nomades et des commu­­nau­­tés de trek­­kers.

« Nous n’avions pas d’argent, ce qui nous donnait le senti­­ment d’être libres », philo­­sophe-t-elle. « Tant de pensées et de projets sont liés aux choses maté­­rielles qu’on en oublie de songer aux endroits que nous voulons visi­­ter, aux livres que nous voulons lire, aux vête­­ments que nous aime­­rions porter ou à ce que vous voulons manger. » Lors d’un trek dans l’Hi­­ma­­laya, le Dalaï Lama croise sa route par hasard. Il arrive dans une simple Jeep au monas­­tère, « alors qu’il a aujourd’­­hui toute une escorte ».

Crédits : Mila Jansen

Pour subve­­nir à ses besoins et ceux de ces enfants, qui sont bien­­tôt quatre, elle cache du shit dans des livres pour les vendre en Europe, ou exporte des tissus. De ce commerce naît une coopé­­ra­­tive rassem­­blant une soixan­­taine de coutu­­rières. Comme cette entre­­prise, Miloes gran­­dit. Rentrée au Pays-Bas avec son copain, elle voit sa mère la rejoindre avec le benja­­min, Chimed, tandis que les deux autres enfants demeurent en pension à Mussoo­­rie, dans le nord de l’Inde.

« À mon retour à Amster­­dam, j’ai dû trou­­ver du travail pour conti­­nuer à m’oc­­cu­­per de mes enfants », raconte-t-elle. « Donc j’ai commencé à faire pous­­ser de la weed, mais la ville comp­­tait désor­­mais envi­­ron 300 coffee shops. En Inde, personne n’en fume. Donc j’ai essayé pour la première fois mais je n’aime pas vrai­­ment ça. Or, le shit qu’on trou­­vait à Dam à l’époque n’était pas très bon. Il faut dire que j’étais gâtée en Asie... »

Mila Jansen se met donc à collec­­ter les cris­­taux et à faire sécher les feuilles pour faire la trans­­for­­ma­­tion elle-même. Et un soir qu’elle se trouve devant le sèche-linge, elle a une illu­­mi­­na­­tion : « La machine fait la même chose que moi ! »

En 1994, la Néer­­lan­­daise invente donc le Polli­­na­­tor, le premier système méca­­nique pour fabriquer du shit. Cet appa­­reil muni de tambours et de tamis permet de récol­­ter des cris­­taux qui ressemblent à du caviar, vante-t-elle. Pendant des années, elle a été vendue dans sa boutique.

« Nous avons dû la fermer car offi­­ciel­­le­­ment, nous n’étions pas un coffee shop », regrette-t-elle. « Il y a eu un procès que nous avons fini par gagner. Les temps ont changé et le marché est aujourd’­­hui très surveillé. » Mais le Polli­­na­­tor est dispo­­nible sur Inter­­net.

Crédits : Mila Jansen

Couver­­ture : Mila Jensen.


 

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