par Servan Le Janne | 7 août 2017

Cet été, la Cali­­for­­nie déteint sur Paris. Rien, dans les rues inva­­ria­­ble­­ment grises de la capi­­tale ne permet de le devi­­ner, mais l’ap­­pel d’Em­­ma­­nuel Macron aux « scien­­ti­­fiques, ingé­­nieurs, entre­­pre­­neurs, citoyens enga­­gés » améri­­cains à « venir travailler en France sur des solu­­tions concrètes pour le climat », au mois de juin, a injecté une touche de Sili­­con Valley dans l’Hexa­­gone. Le climat, juste­­ment, reste plus doux pour les start-ups sur la côte ouest des États-Unis. Mais faute de se dépla­­cer, elles propagent leurs modèles de mana­­ge­­ment. En plus de séries, Netflix exporte sa « culture de la liberté et de la respon­­sa­­bi­­lité ». Ses sala­­riés, comme désor­­mais ceux des socié­­tés françaises Popchef, Indeed ou Avinim, sont libres de prendre leurs vacances quand ils veulent. Les Améri­­cains pour­­raient donc plus faci­­le­­ment photo­­gra­­phier la Tour Eiffel quand les Français auraient davan­­tage de temps pour aller bron­­zer sous le soleil de Cali­­for­­nie. Du moins en théo­­rie. Car le concept de « vacances illi­­mi­­tées » qu’elles promeuvent n’est pas syno­­nyme de farniente.


Le siège de Netflix
Crédits : DR

Vacances à la carte

Les bureaux de Popchef ressemblent à un vaste hall de gare flanqué de mezza­­nines. Depuis le Xe arron­­dis­­se­­ment de Paris, à la jonc­­tion du canal Saint-Martin et du bassin de La Villette, la start-up française gère la livrai­­son de mille repas par jour. Quand il traverse les « cuisines » de cette acti­­vité floris­­sante, le chef, François Raynaud de Fitte, marche sur la grande table en bois. Les assiettes ne passent pas ici. Cet ancien bâti­­ment indus­­triel aux murs couleur terre battue, somp­­tueu­­se­­ment rénové, est parcouru de câbles qui alimentent les MacBook de la tren­­taine de sala­­riés. François préfère le mot « colla­­bo­­ra­­teurs ». À l’étage, une salle aux parois de verre est dédiée à la « détente ». Même si une seule personne est là, affai­­rée sur son ordi­­na­­teur, le co-fonda­­teur assure en s’as­­seyant sur un pouf rouge qu’ « on aime beau­­coup les siestes chez Popchef ». Une demi-seconde s’écoule. « C’est un bon moyen d’être produc­­tif. » Pour se mettre dans les meilleures dispo­­si­­tions, chacun peut « prendre le temps qu’il faut pour souf­­fler », ajoute-t-il. Cela ne vaut pas que pour la sieste. Alors que « dans une entre­­prise normale, chaque sala­­rié prend ses jours de congés quand il le souhaite, sans trop regar­­der autour de lui », les membres de Popchef placent leurs congés « en fonc­­tion des autres colla­­bo­­ra­­teurs, en prenant soin de ne pas mettre l’ac­­ti­­vité de la boîte en péril ». Autre­­ment dit, leur désir de vacances n’est en prin­­cipe soumis à aucune borne. Il suffit de rentrer les jours que l’on veut chômer dans un logi­­ciel.



François de Fitte et Briac Lescure
Crédits : Edie & Watson

À entendre Briac Lescure, l’as­­so­­cié de François Raynaud de Fitte, rien ne paraît s’op­­po­­ser à des vacances à la carte. Le modèle renvoie, dit-il, à « une culture d’en­­tre­­prise issue d’une condi­­tion person­­nelle ». Passé par une grande école de commerce avant d’étu­­dier le mana­­ge­­ment en Alle­­magne, ce grand blond qui porte le prénom de son « fief », Saint-Briac, a eu « quelques mauvaises expé­­riences dans des grandes boîtes » où le « présen­­téisme » fait loi. Après un stage dans la banque Natixis, il a retrouvé, au sein de la société d’in­­ves­­tis­­se­­ment Jaïna capi­­tal, un ancien ami de lycée qui parta­­geait ce triste constat. Comme Briac, François n’aime pas trop les astreintes. Quelle impor­­tance de travailler entre 8 et 18 heures si l’on est plus effi­­cace de 10 à 20 ? Quand ils lancent Popchef, en janvier 2015, les deux hommes ne se posent jamais la ques­­tion des horaires. Ils travaillent au gré des commandes, livrent les plats des restau­­rants en une quin­­zaine de minutes autour du Sentier, dans le IIe arron­­dis­­se­­ment en Auto­­lib et en Vélib. Une subven­­tion de la Banque publique d’in­­ves­­tis­­se­­ment de 30 000 euros four­­nit les « moyens du bord ». Mais les entre­­pre­­neurs ne restent guère long­­temps seuls aux manettes. La « culture d’en­­tre­­prise » qu’ils chérissent séduit leur ancien patron de Jaïna capi­­tal, Marc Simon­­cini. Depuis qu’il a fait fortune grâce au site de rencontre Meetic, ce dernier place ses billes un peu partout avec deux autres magnats de l’In­­ter­­net, Xavier Niel (Free) et Jacques-Antoine Granjon (Vente privée). Pariant que François Raynaud de Fitte va réus­­sir son projet d’ « appor­­ter à la restau­­ra­­tion ce que Uber a apporté aux taxis », le trium­­vi­­rat injecte 300 000 euros au mois de mai. Deux autres millions arrivent l’an­­née suivante notam­­ment grâce au groupe de restau­­ra­­tion Elior.

Les bureaux de Popchef à Paris
Crédits : Edie & Watson

Puisqu’ils ne se sont jamais posés la ques­­tion des horaires, Briac et François « applique[nt] la même poli­­tique » à leurs premiers employés. En anciens étudiants d’écoles de commerce, ils s’ins­­pirent du fonda­­teur de Twit­­ter Jack Dorsey et du créa­­teur de Paypal Elon Musk. Mais pour leur mana­­ge­­ment, ils prennent exemple sur un autre géant du numé­­rique : Netflix.

Cool atti­­tude

En 2009, le diffu­­seur améri­­cain de films et de séries sur abon­­ne­­ment Netflix compte 11 millions d’abon­­nés. Fondée en 1997 en Cali­­for­­nie sur l’idée d’un Reed Hastings furieux d’avoir dû payer 40 euros pour un DVD de loca­­tion en retard, l’en­­tre­­prise est désor­­mais mondia­­le­­ment connue. Afin de s’as­­su­­rer que tous les employés pagayent dans le même sens, elle publie un docu­­ment de travail interne. Cette présen­­ta­­tion de 129 pages ressemble aux PowerPoint systé­­ma­­tique­­ment insé­­rés dans les sémi­­naires d’en­­tre­­prises ou régu­­liè­­re­­ment montrés aux étudiants des écoles de commerce. Il y est ques­­tion de valeurs, de compé­­tence et de perfor­­mance. François et Briac épluchent avec inté­­rêt ce docu­­ment inti­­tulé « Culture de la liberté et de la respon­­sa­­bi­­lité ». Quand une entre­­prise a une certaine taille, y déplore Hastings courbes colo­­rées à l’ap­­pui, la liberté des employés ploie sous la lour­­deur des procé­­dures. C’est pourquoi la bureau­­cra­­tie nuit à leur faculté d’in­­no­­va­­tion. Afin d’évi­­ter que l’ima­­gi­­na­­tion ne soit bridée, le PDG préco­­nise de lais­­ser les personnes talen­­tueuses s’auto-disci­­pli­­ner. Depuis 2004, elles choi­­sissent ainsi leurs congés à loisir.

Le concept de vacances illi­­mi­­tées n’a pour­­tant pas été inventé par le patron de Netflix.

La raison de ce choix est limpide : « Nous travaillons tous le soir et le week-end, répon­­dons à des e-mails à des heures pas possible et avons parfois besoin de prendre une après-midi », constate Hastings. « Nous ne comp­­tons pas les heures travaillées, alors pourquoi comp­­te­­rions-nous les heures chômées ? » François Raynaud de Fitte, reprend l’idée : « Dans notre start-up, on a voulu rempla­­cer la culture des horaires par la culture des résul­­tats. Si un sala­­rié a atteint les objec­­tifs qui lui étaient fixés, alors tant mieux s’il peut partir en vacances et se repo­­ser. » Autre avan­­tage, la direc­­tion n’a plus à coor­­don­­ner les calen­­driers des uns et des autres. Cette solu­­tion est surtout privi­­lé­­giée, aux États-Unis, par des acteurs du numé­­rique pour qui la fron­­tière entre temps person­­nel et plages de travail a fondu. Pocket, Prezi, Ever­­note, ZenPay­­roll l’ont mise en place en se réfé­­rant à Netflix. Dans l’uni­­vers des start-ups, son PowerPoint sur la « Culture de la liberté et de la respon­­sa­­bi­­lité » est célèbre. D’après la direc­­trice des opéra­­tions de Face­­book, Sheryl Sand­­berg, il s’agit « d’un des docu­­ments les plus impor­­tants de la Sili­­con Valley ». Une bible pour patrons bran­­chés qui, comme Briac Lescure, citent la « cool atti­­tude » parmi les prin­­cipes de leur culture d’en­­tre­­prise. Le concept de vacances illi­­mi­­tées n’a pour­­tant pas été inventé par le patron de Netflix, Reed Hastings. Il est né dans une entre­­prise cente­­naire qui n’a « pas une répu­­ta­­tion aussi cool que Google et Netflix », recon­­naît Richard Calo, son vice-président des rela­­tions avec le person­­nel. Une multi­­na­­tio­­nale où travaillent près de 380 000 personnes.

En 1993, le géant améri­­cain des tech­­no­­lo­­gies IBM tremble sur ses bases. Accu­­sant une perte histo­­rique de huit milliards de dollars, il est contraint de revoir sa stra­­té­­gie de fond en comble. Lancé dans une traque au gaspillage, certains diri­­geants pointent le fardeau admi­­nis­­tra­­tif que repré­­sente la gestion des congés, mais égale­­ment sa portée inhi­­bi­­trice sur la crois­­sance du groupe. Déci­­sion est donc prise de faire sauter les digues peu à peu, jusqu’à ce que, en 2003, tout le monde jouisse de la liberté de s’ar­­rê­­ter lorsqu’il le souhaite. En prin­­cipe.

Un cadre d’IBM travaille de chez lui
Crédits : Joyce Dopkeen

« Ce n’est pas un blanc-seing pour faire ce que vous voulez », tempère Richard Calo. Plutôt que d’être jugés sur le nombre d’heures passées au bureau, les employés sont comp­­tables de leur travail. Or, ce passage d’une logique quan­­ti­­ta­­tive à une évalua­­tion quali­­ta­­tive fait chuter toute norme. Si le temps de vacances devient poten­­tiel­­le­­ment illi­­mité, il en va de même pour le temps de labeur. Il suffit ainsi que les objec­­tifs fixés soient très hauts pour que le volume horaire augmente, ou que les diri­­geants ne prennent jamais de congés pour que leurs employés soient tentés d’en faire de même. « Les gens ont fini par travailler plus d’heures sans vrai­­ment s’en rendre compte à cause de la flexi­­bi­­lité », aver­­tis­­sait une ancienne employée, Frances Schnei­­der, dès 2007. « Bien qu’ayant cette magni­­fique liberté de poser des jours quand vous vouliez, vous nous pouviez pas vrai­­ment car IBM ressem­­blait à un groupe de drogués du travail. » Pour­­tant, le modèle a pros­­péré ailleurs.

 Du temps souple

Au Royaume-Uni, la « cool atti­­tude » mana­­gé­­riale a un nom : Richard Bran­­son. Élu « patron de rêve » par un sondage du Cancer research UK en août 2009, le fonda­­teur de l’em­­pire Virgin conjugue sports extrêmes, appa­­ri­­tions au cinéma et causes huma­­ni­­taires. Un an après avoir reçu le prix, le milliar­­daire trouve une nouvelle oppor­­tu­­nité de soigner son image grâce à sa fille. Par e-mail, Holly Bran­­son lui raconte avoir lu un article du Tele­­graph vantant le modèle de Netflix. « Papa », écrit-elle, « regarde, c’est quelque chose dont je parle depuis un moment et je pense que ne pas déci­­der des vacances des gens serait quelque chose de très Virgin. »

Richard Bran­­son en vacances
Crédits : Virgin

En avril 2014, l’éco­­no­­miste de Stan­­ford John Penca­­vel publie une étude dans laquelle il appa­­raît que la réduc­­tion du volume de travail a un impact béné­­fique sur la produc­­ti­­vité. En tout cas, le fruit de l’ac­­ti­­vité des ouvriers produi­­sant des muni­­tions pendant la Première Guerre mondiale ne variait guère qu’ils soient occu­­pés pendant 56 ou 70 heures par semaine. Car, au-delà de 50 heures, un sala­­rié serait beau­­coup moins effi­­cace. Trois mois plus tard, un des hommes les plus riches au monde, le milliar­­daire mexi­­cain Carlos Slim, évoque dans une inter­­­view au Finan­­cial Times, l’idée d’une semaine de trois jours de travail de 11 heures en contre-partie d’un allon­­ge­­ment des carrières jusqu’à 70 ou 75 ans. L’idée fait son chemin dans la tête de Richard Bran­­son qui, en septembre, encou­­rage ses employés à choi­­sir eux-mêmes leur rythme. « Prenez des vacances quand vous voulez. Prenez en autant que vous voulez, nous ne véri­­fie­­rons pas comment vous le faites. » Par l’en­­tre­­mise de la multi­­na­­tio­­nale, dont les bureaux se trouvent à New York, Londres, Genève ou encore Sydney, le concept améri­­cain de vacances illi­­mi­­tées prend donc une ampleur globale. Aux États-Unis, où aucune loi n’in­­dique de seuil de jours de congés payés à accor­­der, les entre­­prises fixent un quota en fonc­­tion du droit local et de leur philo­­so­­phie. S’il n’est pas épuisé, l’em­­ployé reçoit un surplus de salaire en compen­­sa­­tion. Cela arrive plus fréquem­­ment aujourd’­­hui qu’hier : le travailleur améri­­cain moyen prenait 21 jours de vacances en 2000 contre seule­­ment 16 en 2013. Une étude publiée par Glass­­door en 2014 démon­­trait, elle, qu’il ne prenait que la moitié de ses congés. Par ailleurs, 61 % des personnes inter­­­ro­­gées décla­­raient travailler en vacances. Dans ce contexte, il n’est pas rare que les « vacances illi­­mi­­tées » permettent en fait à la direc­­tion de ne plus avoir à payer les jours de congés non utili­­sés.

En 2015, entre 1 et 2 % des socié­­tés améri­­caines étaient adeptes de cette poli­­tique, dont le conglo­­mé­­rat Gene­­ral Elec­­trics, le réseau social LinkedIn. À l’au­­tomne 2015, une autre entre­­prise qui l’avait mise en place a en revanche révisé ses règles en la matière. Le groupe de crowd­­fun­­ding Kicks­­tar­­ter a fixé une limite de 25 jours de congés par an pour mettre fin aux ques­­tions sur « le temps appro­­prié à prendre pour les acti­­vi­­tés person­­nelles créa­­tives et fami­­liales ». Chez le concep­­teur de paddles améri­­cain Tower, il existe aussi un plafond à ne pas dépas­­ser, mais cela concerne le volume de travail. Son direc­­teur, Stephan Aars­­tol a imposé une semaine de cinq fois cinq heures de travail à ses employés pour mettre fin au modèle de la jour­­née de huit heures. « Être heureux rend plus produc­­tif », plaide-t-il simple­­ment en ajou­­tant que la crois­­sance de Tower était la plus forte de San Diego en 2015. La formule pour­­rait selon lui corres­­pondre à « la majo­­rité des métiers intel­­lec­­tuels ». Elle n’est pas sans évoquer la réduc­­tion du temps de travail dont les lois Aubry de 1998 et 2000 sont les dernières incar­­na­­tions en France.

Reed Hastings
Crédits : re:publica

Lorsque François Raynaud de Fitte et Briac Lescure ont voulu impor­­ter le modèle Netflix dans l’Hexa­­gone, ils ont d’abord pris conseil auprès du cabi­­net d’avo­­cat Saul asso­­ciés. Il leur fallait bien sûr respec­­ter le mini­­mum légal de cinq semaines de congés payés fixé par la loi depuis 1982 mais égale­­ment s’as­­su­­rer que rien ne s’op­­pose à ce que chacun décide de ses congés. Or, juste­­ment, « ce système pose un certain nombre de ques­­tions », recon­­naît le cabi­­net. « L’en­­tre­­prise prend un risque, notam­­ment celui de la rupture d’éga­­lité entre les sala­­riés s’ils ne prennent pas le même nombre de jours de congés. » Pour Briac Lescure, la règle n’a pas lieu d’être. « Des gens ont besoin de prendre beau­­coup de vacances, d’autres moins », croit-il savoir. C’est carré­­ment tout « le code du travail » qui, pour­­suit-il, « n’est pas adapté au besoin des start-ups qui ont besoin d’agi­­lité, de souplesse ». Mais alors, les « vacances illi­­mi­­tées », servent-elles plus déga­­ger du temps libre ou à mettre le « besoin des start-ups » au centre de la vie de ses sala­­riés ? Autant l’en­­tre­­pre­­neur ne se consi­­dère pas « légi­­time » pour impo­­ser des vacances a une période donnée, autant il sait qu’en recru­­tant « les bonnes personneselles seront capables de comprendre à quel moment partir ». On pour­­rait croire que la règle est impli­­cite mais elle est fixée « au départ », c’est-à-dire dès l’em­­bauche. « On est une start-up, on est hyper exigeants », précise Briac Lescure. Autre­­ment dit, n’es­­pé­­rez pas comp­­ter vos heures. Les sala­­riés, de toute manière, « sont surpro­­té­­gés ». À Popchef, on leur fait donc confiance à condi­­tion qu’ils ne le soient pas.


Couver­­ture : Ah, les vacances illi­­mi­­tées… (Ulyces.co)


 

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