Dans les années 1980, alors que les États-Unis ciblaient les cartels colombiens, l'agent Kiki Camarena a pointé la montée en puissance des parrains mexicains en dépit du danger.

par Servan Le Janne | 8 min | 16/11/2018

Le feu aux poudres

Autour du consulat américain de Guadalajara, au nord-ouest du Mexique, les rideaux de fer tombent invariablement vers 14 heures. En cette chaude journée de février 1985, leur carillon franchit les fenêtres ouvertes du bâtiment. À l’intérieur, mû par une étrange mécanique, un sourcil broussailleux se lève aussitôt sur le visage rond d’Enrique Camarena. Le déjeuner approche. Après avoir rangé son revolver et sa plaque, l’agent de la Drug Enforcement Administration (DEA) dévale les escaliers. Dehors, alors que des ouvriers font la sieste, la brise caresse les jupes des passantes. Mais « Kiki » doit rejoindre sa femme.

Bientôt, il remisera son revolver et sa plaque pour de bon. Dans trois semaines, le couple déménagera en Californie, où Enrique Camarena a grandi. Vedette de son équipe de football américain au lycée, il est passé par les Marines avant de revenir à Calexico, son village natal, en 1970. Dans la région, du côté mexicain de la frontière, l’héroïne faisait des ravages parmi ses amis, transfigurant jusqu’à son frère Ernesto. Quand la DEA lui a proposé de démanteler les trafics, quatre ans plus tard, Enrique n’a donc pas hésité. Il s’y est même appliqué avec un certain zèle.

Enrique « Kiki » Camarena
Crédits : DEA

À Guadalajara, personne n’a son talent pour convaincre les indics. Quoiqu’il aime écluser quelques bières autour d’une table de billard, « sa véritable passion, c’est la traque aux narcos », souligne Elaine Shannon, autrice de Desperados: Latin Drug Lords, U.S. Lawmen, and the War America Can’t Win. D’un naturel sérieux et plutôt introverti, Kiki est si obstiné qu’il gagne un autre surnom : El Gallo Prieto, « le coq brun ». Cette réputation lui vaut aussi quelques ennemis.

Ce 7 février 1985, le consulat derrière lui, Kiki Camarena prend la direction de la rue Libertad. Son pick-up est garé là, devant le Camelot. Le propriétaire de ce bar prête le parking aux clients fidèles de la DEA. Une fois l’alarme du véhicule désactivée, l’enquêteur ouvre la porte. Mais il ne prendra jamais le volant. « Le comandante veut vous voir », lance un inconnu en brandissant un badge de la DFS, une agence de renseignement mexicaine. Cinq hommes saisissent alors El Gallo Prieto, comme on attrape un poulet, pour le jeter à bord d’une Volkswagen Atlantic. Son corps sera retrouvé le 5 mars avec deux autres, en décomposition, à La Angostura, dans l’État de Michoacán.

Dans la bande-annonce de Narcos: Mexico, le nouveau volet de la série diffusé par Netflix à partir de ce vendredi 16 novembre 2018, on voit le visage d’Enrique Camarena disparaître sous un sac, alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans sa voiture. L’homicide signe « la naissance de la guerre contre la drogue au Mexique », est-il écrit en lettres couleur cocaïne sur les images qui suivent. Car après avoir prospéré en Colombie, théâtre des trois premières saisons, le trafic a gangrené le Mexique à partir de Guadalajara. « Son assassinat venge peut-être la destruction par la DEA d’un champ de marijuana d’une valeur de plusieurs millions de dollars », écrit le New York Times en 1988. Avec l’opération Leyenda qui s’ensuit, l’agence américaine lance sérieusement les hostilités.

Un parc de Guadalajara dans les années 1980
Crédits : García Garrabella

Sa cible principale apparaît aussi dans la bande-annonce. Tour à tour présenté comme « le Rockefeller de la weed » et le « trafiquant de drogue le plus puissant du Mexique », Félix Gallardo est à la tête d’un empire comprenant des banques, une force aérienne, des radios et des raffineries. Son réseau s’étend des Andes aux régions septentrionales de la Sun Belt américaine. C’est lui qui formera Joaquín « El Chapo » Guzmán. C’est aussi lui qui, avec son associé Rafael Caro Quintero, commandita le meurtre d’Enrique Camarena qui mit le feu aux poudres. Selon la version officielle. 

Notre belle famille

Dans la trajectoire de Félix Gallardo, tout est exceptionnel, à commencer par le commencement. Originaire de l’État du Sinaloa, comme beaucoup de trafiquants de drogues établis à Guadalajara, le parrain a néanmoins grandi en milieu urbain, dans la banlieue de la capitale, Culiacán. C’est bien le seul. « Ça a toujours été une personne éduquée, fine et décente », vante sa plus jeune sœur. « Nous venons d’une famille décente, bien constituée, nous ne sommes pas des bouseux. » Car il faut bien dire que la drogue mexicaine a d’abord été vendue par ceux qui pouvaient la faire pousser, autrement dit les paysans. On les a même invités à le faire.

Alors que la cocaïne ne génère encore qu’un commerce légal et pacifique en provenance du Pérou et de Bolivie, dans les années 1940, les États-Unis se retrouvent coupés de leurs ressources en morphine, en Asie, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Or, l’armée américaine n’en a jamais autant besoin qu’en période de conflit. C’est donc Washington qui, initialement, encourage les populations rurales du Sinaloa à produire du pavot. (Les Espagnols y avaient introduit le cannabis dès le XVIe siècle.) Né au sortir du conflit, en 1946, Miguel Ángel Félix Gallardo ne peut ignorer les plantations environnantes.

Félix Gallardo

Étudiant en commerce, le jeune homme sillonne la région comme vendeur ambulant, écoulant ses produits d’un ranch à l’autre. « Je me souviens qu’il vendait des poulets et des saucisses à l’arrière de son vélo », témoigne Humberto Millan, un réparateur de climatiseurs vivant dans le coin. « Il était très populaire. » Gallardo a du charisme. Mais, insatisfait de ces maigres revenus, il s’engage dans la police du Sinaloa. De là, on l’assigne à la sécurité de la maison du gouverneur, Leopoldo Sánchez Celis, lequel en fait son garde du corps personnel.

Aux États-Unis, son nom est encore inconnu. Aucune trace de lui n’est trouvée dans les saisies de cannabis effectuées à la frontière mexicaine, cependant que le volume récupéré par la douane décuple entre 1964 et 1968. Au vrai, Gallardo est un spécialiste de l’héroïne. Mais quand la cocaïne devient prisée, dans les années 1970, il convertit sans mal ses laboratoires du Sinaloa et son petit réseau de vente, tissé de l’autre côté de la frontière, avec l’aide de ses collègues de la police mexicaine. Contrairement aux Colombiens, qui ont souvent besoin de ravitailler sur le sol mexicain pour passer aux États-Unis, ses hommes échappent aux contrôles.

En 1975, le parrain monte une société avec Juan Ramón Matta Ballesteros. Arrêté aux États-Unis deux ans plus tôt pour trafic de cocaïne, ce Hondurien joue, maintenant qu’il s’est évadé, le rôle d’intermédiaire avec le narcotrafiquant colombien Gonzalo Rodríguez Gacha. Évidemment, cette alliance sent la poudre pour Washington. Deux ans plus tard, tandis que Gallardo se lance dans l’immobilier, un agent de la DEA, Johnny Phelps, apprend qu’un avion privé en provenance de Colombie s’est posé à Culiacán avec un gros chargement de cocaïne. 141 kilos seront retrouvés par les fédéraux. « À l’époque, on n’avait jamais vu une telle cargaison à l’ouest des Rocheuses », souligne Elaine Shannon.

En 1979, la DEA parle de Félix Gallardo comme d’un « intermédiaire spécialisé dans le transport, suspecté d’envoyer de grandes quantité de cocaïne en Arizona et à Los Angeles ». Mais il est un peu plus que ça. Mis en orbite par le gouverneur Leopoldo Sánchez Celis, le parrain devient très proche de son successeur, Antonio Toledo Corro, qui prend ses fonctions en 1981. On les voit poser sur une photo, ensemble, lors d’un mariage. « Tout le monde connaissait sa vie et son business », indique le journaliste mexicain Héctor Aguilar Camín. « Il apparaissait dans des fêtes, des mariages et des baptêmes suivis par la presse locale. »

Le ranch

Sur la carte mondiale du trafic de drogue telle qu’on peut la dessiner à partir de coupures de journaux, le Mexique n’occupe qu’une petite place quand Kiki Camarena débarque à Guadalajara, en 1980. La presse ne parle presque que de la Colombie. Sous les yeux de l’agent de la DEA s’agite pourtant une clique d’impétueux barons de la drogue originaires, pour la plupart, de l’État du Sinaloa. Kiki s’en approche, jauge la taille de leurs empires et rédige des notes à l’attention de ses supérieurs. « En gros, nous devions trouver qui faisait quoi, quelle genre de drogue était échangée et en quelles quantités », confie son ancien responsable à Guadalajara, James Kuykendall. « Les agents faisaient tous la même chose mais Kiki était un peu meilleur et un peu plus motivé. »

Rafael Caro Quintero

D’après des témoins sur place, le natif de Calexico était parvenu à approcher de hauts responsables du cartel tels Rafael Caro Quintero et Ernesto Fonseca Carrillo. Mais ses notes restaient sans réponse. « Le responsable de la DEA à Mexico, Ed Heath, était un bureaucrate qui n’a pas sonné l’alarme au quartier général », juge Elaine Shannon. Pour James Kuykendall, l’administration Reagan cherchait aussi à soigner ses relations avec Mexico, quitte à édulcorer sa « guerre contre les drogues ».

En 1984, Camarena découvre un ranch dans le désert de Chihuahua, El Búfalo, où le cartel cultive des centaines d’hectares de cannabis. Cette fois, sa hiérarchie est disposée à agir. Tandis qu’elle presse les autorités mexicaines de mettre sur pied une intervention conjointe, un ami de l’agent, Antonio Vargas, est criblé de balles dans un restaurant, le 31 septembre 1984. Il s’en sort miraculeusement. Au mois de novembre, le ranch est finalement pris d’assaut. Entre 5 et 10 000 tonnes de cannabis sont détruites selon la police du Mexique. Lorsqu’Enrique Camarena est retrouvé mort quelques mois plus tard, la DEA lance une opération d’ampleur inédite baptisée Leyenda.

En 1987, un nouveau gouverneur est nommé au Sinaloa. La lutte contre les cartels est une priorité de Francisco Labastida Ochoa. Cela lui vaut des menaces de mort et deux tentatives d’assassinat. « Quand la nouvelle administration est entrée en fonction, nous avons découvert que des commandants de polices étaient des narcos », a affirmé le porte-parole de la police locale, Eduardo Aispuro Beltran, au New York Times. Félix Gallardo est arrêté deux ans plus tard, en avril 1989. Cette année-là, un tiers de la cocaïne disponible sur le marché américain passe par le Mexique. Non seulement le trafic continue, mais un mystère demeure autour du cartel de Guadalajara.

Dans un livre publié en 2005, ¿O Plata o Plomo? The abduction and murder of DEA Agent Enrique Camarena, James Kuykendall assure que « le bureau de la DEA à Guadalajara n’a pas été impliqué dans l’immense saisie de marijuana de novembre 1984, dans l’État de Chihuahua. » Par ailleurs, même si ça avait été le cas, une question le tourmente : « Comment quelqu’un, quelle que soit sa puissance ou sa fougue, peut-il être assez stupide pour enlever un agent du gouvernement américain, membre de la DEA travaillant au Mexique, avec la bénédiction du gouvernement mexicain ? » Alors, Félix Gallardo et Caro Quintero se cachent-ils bien derrière cet assassinat ?

Dans une interview donnée au grand hebdomadaire mexicain Proceso en 2013, trois ancien agents américains mettent en cause la CIA. Phil Jordan, Hector Berrellez et Tosh Plumlee expliquent que l’intermédiaire hondurien Juan Ramón Matta Ballesteros a obtenu un laissez-passer de l’agence pour exporter de la cocaïne du Mexique vers les États-Unis. L’argent aurait servi à financer les Contras, ces groupes armés en guerre contre le gouvernement sandiniste au Nicaragua. Kiki Camarena « a eu l’idée de suivre l’argent plutôt que la drogue », justifie Berrellez. Pour se protéger, « la CIA a ordonné son enlèvement et sa torture », enfonce Jordan.

Si des échos à leurs allégations se font depuis longtemps entendre au Mexique, elles sont évidemment contestées par la CIA. Pour la série Narcos, Enrique Camarena reste donc une victime des cartels.


Couverture : Netflix/Ulyces.


 

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