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par Servan Le Janne | 6 février 2018

La conscience en orbite

Derrière la vitre d’une caisse en verre, une vrille de hari­cot dessine de lents mouve­ments d’hé­lices. Cette curieuse danse décrite il y a 150 ans par Charles Darwin dans Les Mouve­ments et les habi­tudes des plantes grim­pantes est obser­vée avec atten­tion par une équipe de bota­nistes de l’uni­ver­sité de Bonn, en Alle­magne. Main­te­nue dans une atmo­sphère confi­née, à 23°C, la plante s’agite pour­tant comme pous­sée par un vent étouffé. Son acti­vité est fasci­nante. Mais les cher­cheurs ont décidé d’y mettre fin.

Crédits : Yokawa, et al

L’air est soudain empli d’éther gazeux et les racines sont plon­gées dans un bain de lido­caïne. Sous l’ef­fet de ces anes­thé­siants, la vrille de hari­cot s’en­dort et commence à boucler. L’étude peut commen­cer. Le biolo­giste Fran­ti­sek Baluska et ses collègues constatent alors qu’elle réagit exac­te­ment de la même manière qu’un homme : elle perd conscience et devient insen­sible. Cela démontre pour le Pr Baluska que « les plantes ne sont pas des enti­tés robo­tiques qui répondent simple­ment à des stimu­lus ». D’après l’étude qu’il a publié en décembre 2017, elles seraient « des orga­nismes vivants avec leurs propres soucis, compa­rables à la joie et la douleur que ressentent les êtres humains. Pour navi­guer dans ce monde complexe, elles ont forcé­ment une sorte de bous­sole. »

La compa­rai­son peut paraître auda­cieuse mais le philo­sophe Philip Goff va beau­coup plus loin. Dans son livre Cons­cious­ness and Funda­men­tal Reality, ce profes­seur de l’uni­ver­sité d’Eu­rope centrale, à Buda­pest, suppose que chaque parti­cule de matière possède une forme de conscience. Pour en arri­ver à cette conclu­sion éton­nante, il passe en revue les diffé­rentes concep­tions philo­so­phiques de la conscience. D’un point de vue maté­ria­liste, elle émerge des choses physiques. Comment ? « Il est compliqué d’ex­pliquer ce qu’il se passe entre l’état de non-conscience et celui de conscience », remarque David Chal­mers, philo­sophe à l’uni­ver­sité de New York. Consi­dé­rée sous l’angle dualiste, la conscience a une acti­vité auto­nome, indé­pen­dante de la matière. Mais cela ne donne aucune indi­ca­tion sur l’in­te­rac­tion entre ces deux sphères.

Philip Goff et David Chal­mers s’en remettent donc au « panpsy­chisme ». Selon cette théo­rie vieille comme le monde des idées, les compo­santes de la nature sont dotées, à diffé­rents degrés, d’un esprit. « Cela ne signi­fie pas forcé­ment qu’une table est une entité consciente, mais plutôt qu’elle doit être comprise comme une collec­tion de parti­cules dotées de leur propre forme de conscience », précise la philo­sophe améri­caine Hedda Hassel Mørch. Si l’on en croit une autre inter­pré­ta­tion de la théo­rie, la table, en tant que système, pour­rait bel et bien possé­der une conscience. « Une pierre sera consciente, de même qu’une cuillère ou que la planète Terre », explique Chal­mers. « Tout type d’agré­gat sera doté d’une conscience. » Reste à déter­mi­ner quel niveau d’in­té­gra­tion, c’est-à-dire de connexion entre les parti­cules est néces­saire.

En juin 2017, la « télé­por­ta­tion quan­tique » réali­sée entre un satel­lite chinois et des bases au sol a fourni un nouvel argu­ment à Philip Goff et David Chal­mers. Un photon présent à bord de l’ap­pa­reil a disparu pour appa­raître 1 200 kilo­mètres plus bas. Cette parti­cule de l’in­fi­ni­ment petit a réalisé un bond énorme sans passer par aucun lieu inter­mé­diaire, par le miracle de l’in­tri­ca­tion. Une fois mis en contact, deux photons présentent les mêmes proprié­tés et, partant, un compor­te­ment iden­tique. Dès lors, ils sont comme connec­tés peu importe la distance qui les sépare. C’est ainsi qu’en agis­sant avec l’un des deux intriqués, un troi­sième photon « va être détruit et se retrou­ver de l’autre côté », décrit le physi­cien suisse Nico­las Gisin. « On utilise donc l’in­tri­ca­tion comme un canal de télé­por­ta­tion. »

Crédits : Science

Scep­tique par rapport au phéno­mène, Albert Einstein était bien en peine d’ex­pliquer l’ « étrange action à distance » qu’il consta­tait. On sait désor­mais que la physique défie le sens commun : les éléments du cosmos sont reliés malgré leur éloi­gne­ment. « Selon le panpsy­chisme, les compo­sés basiques du monde physique, comme les élec­trons ou les quarks, ont une conscience d’une forme incroya­ble­ment simple », pointe Philip Goff. Il y a des siècles que ses adeptes le prétendent.

L’île des possi­bi­li­tés

Qu’elles en aient ou non conscience, les vieilles pierres du palais de la famille Petric, sur l’île croate de Cres, sont aux fonda­tions du panpsy­chisme. Si elles pouvaient parler, elles racon­te­raient l’his­toire de Frane Petrić (aussi appelé Fran­cisco Patrizi), né ici en 1529 dans une famille de notables de la répu­blique de Venise. Fils d’un magis­trat, le jeune homme s’en­gage dans la marine avant d’étu­dier le commerce et la gram­maire dans la cité des Doges. Sous le patro­nage du prêtre Adrea Fioren­tino, il apprend le grec à Ingol­stadt puis la méde­cine à Padoue.

À la mort de son père, en 1551, Frane Petrić délaisse les ques­tions corpo­relles pour se consa­crer à celles de l’es­prit. Nommé inten­dant de domaines sur une autre île, Chypre, pendant sept ans, il enseigne la philo­so­phie à partir de 1577 à Ferrare. Ses consi­dé­ra­tions s’ins­pirent de la distinc­tion établie par Platon des siècles plus tôt entre les dimen­sions physique et mentale de toute chose. Sauf qu’elles sont chez lui inti­me­ment liées. Il voit, comme d’autres philo­sophes de la Renais­sance, la cohé­rence de l’uni­vers comme le signe qu’une même essence soutient ses éléments.

En 1584, le Napo­li­tain Gior­dano Bruno formule clai­re­ment cette hypo­thèse dans le texte Cause, prin­cipe et unité : « Il n’y a rien d’as­sez défec­tueux, inachevé, avorté ou impar­fait qui ne puisse, ayant un prin­cipe formel, avoir une âme, même si cet objet ne possède pas la substance de ce que nous appe­lons animal. » Petrić travaille alors à l’éla­bo­ra­tion d’une Nouvelle philo­so­phie univer­selle qui sera publiée en 1591. Il s’agit pour lui ni plus ni moins que d’ex­pliquer « la vérité de l’en­tiè­reté de la nature ».

Frane Petrić

Le modèle à neuf niveaux dessiné par le Croate place non la conscience, mais l’âme au centre. « Il pense la rela­tion de l’âme au corps comme une analo­gie de l’âme du monde à l’uni­vers », écrit Paul Oskar Kris­tel­ler dans l’ou­vrage Eight Philo­so­phers of the Italian Renais­sance. Les néopla­to­ni­ciens réuti­lisent le terme d’anima mundi, employé par les stoï­ciens de l’An­tiquité pour confé­rer une âme au cosmos. Petrić, quant à lui, parle pour la première fois de panpsy­chisme, contrac­tion des termes grecs « pan » (partout) et « psyché » (âme).

Ainsi, il y aurait de l’es­prit en tout. Cette vision survit à la mort de Frane Petrić, en 1597. Elle est renou­ve­lée par la plume du Néer­lan­dais Baruch Spinoza, au XVIIe siècle, selon lequel « tout ce que peut perce­voir l’in­tel­lect infini comme consti­tuant l’es­sence d’une substance, tout cela appar­tient à une seule et unique substance ». Dans Le Rêve d’Alem­bert (1830), Denis Dide­rot ne dit pas autre chose : « Tout est en un flux perpé­tuel. Tout animal est plus ou moins homme ; tout miné­ral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature. »

Seule­ment, à cette intui­tion d’un substrat commun s’op­pose désor­mais une philo­so­phie des lumières centrée sur l’Homme. Le cogito de René Descartes – « Je pense donc je suis » – est prolongé par la conscious­ness de John Locke. Si les deux hommes parlent encore d’âme, ils ouvrent la voie à une pensée maté­ria­liste dans laquelle l’ana­lo­gie entre le fonc­tion­ne­ment de l’uni­vers et celui de l’in­di­vidu ne tient plus. Seuls les êtres pensants sont dotés d’es­prit.

De cercle en cercle

L’évic­tion progres­sive de la notion d’âme au profit de celle de conscience margi­na­lise le panpsy­chisme sans le dissoudre. « Fina­le­ment, la théo­rie de l’évo­lu­tion de Darwin, en 1859, a donné de nouveaux argu­ments au panpsy­chisme », explique le philo­sophe de l’uni­ver­sité du Michi­gan David Skrbina. « Il est devenu évident que chaque être avait un ancêtre en commun et que les humains ne pouvaient avoir de préten­tion à la singu­la­rité onto­lo­gique. » Les progrès en chimie montrent du reste que le corps recèle les mêmes compo­santes que d’autres formes de vie sur Terre ou même dans l’es­pace.

En 1892, le philo­sophe alle­mand Frie­drich Paul­sen ne voit ainsi « pas de diffé­rence de substance » entre les éléments orga­niques ou inor­ga­niques. Ce sont les mêmes forces qui les sous-tendent. Or, rien dans l’ar­chi­tec­ture d’un homme n’ex­plique en soi l’émer­gence d’une conscience. Il faut donc, d’après Paul­sen, qu’elle se loge au niveau atomique. Dès lors, n’im­porte quelle matière est suppo­sée consciente. Le mathé­ma­ti­cien britan­nique Bertrand Russell l’ap­puie sur ce point : « Mon senti­ment est qu’il n’y a pas une sépa­ra­tion claire, mais une diffé­rence de degré entre la matière et l’es­prit », écrit-il dans An Outline of Philo­so­phy en 1927. « Une huître est moins intel­li­gente qu’un homme, mais n’est pas dénuée d’in­tel­li­gence. »

Alice au pays des merveilles avait vu juste

Si on prête rare­ment un esprit à une huître, Philip Goff estime que c’est avant tout par habi­tude. « Einstein nous a appris des choses bizarres sur la nature du temps qui vont à l’en­contre du sens commun », plaide-t-il. « Notre intui­tion n’est pas néces­sai­re­ment la meilleure conseillère. » L’au­teur révéré de la théo­rie de la rela­ti­vité géné­rale (1915) ne croit toute­fois pas en l’in­tri­ca­tion. Contre l’école de Copen­hague, parti­sane de la méca­nique quan­tique, il estime, dans les années 1930, que si deux parti­cules affectent une corré­la­tion, c’est que leur pola­ri­sa­tion était iden­tique avant examen. L’ex­pé­rience lui donnera tort.

En atten­dant, le débat sur la nature de la matière évacue bien souvent le panpsy­chisme. Le philo­sophe français Georges Polit­zer réduit le champ des possibles à « deux réponses tout à fait diffé­rentes et tota­le­ment oppo­sée : l’homme pense parce qu’il a une âme ou l’homme pense parce qu’il a un cerveau. Suivant notre réponse, nous serons idéa­listes ou maté­ria­listes », résume-t-il dans Prin­cipes élémen­taires, en 1936. À côté de ces deux grandes thèses anta­go­nistes subsiste pour­tant bien une troi­sième. « La physique clas­sique décrit le fonc­tion­ne­ment de la matière sans dire ce qu’elle est », souligne Philip Goff. « En faire l’ex­pé­rience ne suffit pas. Il y a des expé­riences comme l’an­xiété ou l’ex­ci­ta­tion qui ne sont pas repré­sen­tées dans l’es­pace. »

En 1960, le panpsy­chisme est conforté par le biolo­giste alle­mand Bern­hard Rensch, pour qui « il est peu probable que des capa­ci­tés psychiques appa­raissent soudai­ne­ment » par un certain agen­ce­ment des atomes. Dans l’évo­lu­tion des espèces, il existe en tout cas une conti­nuité qui montre qu’il n’y a pas de mur de la raison entre les espèces. Au cours des années suivantes, plusieurs expé­riences de physique donnent tort à Albert Einstein et raison à l’école danoise : un photon peut être connecté à un autre par intri­ca­tion.

Pour le physi­cien améri­cain Free­man Dyson – par ailleurs auteur d’une auda­cieuse théo­rie des sphères – « les atomes se comportent de façon moins méca­nique que les molé­cules et les élec­trons de façon encore moins méca­nique que les atomes. Au niveau quan­tique, les lois de la physique laissent une place pour l’es­prit. » Cette obser­va­tion rappor­tée dans Distur­bing the Universe en 1979 est soute­nue par une allo­cu­tion de son collègue David Bohm, lors d’un congrès de l’Ameri­can Society of Psychi­cal Research, en 1985. « Il y a une éner­gie à la base de toute réalité », affirme ce dernier.

Crédits : Giphy

Dix ans plus tard, le philo­sophe austra­lien David Chal­mers décide d’ « Affron­ter le problème de la conscience » dans un article remarqué. « Il n’y a rien que nous ne connais­sons moins que l’ex­pé­rience de conscience, mais il n’y a aussi rien de plus diffi­cile à expliquer », analyse-t-il. Un chaî­non manque entre l’ac­ti­vité cogni­tive à laquelle nous asso­cions ce terme ambigu et l’ex­pé­rience que nous en faisons. L’ex­pli­ca­tion fonc­tion­nelle est insuf­fi­sante : il reste à trou­ver comment la matière génère l’in­tel­li­gence. Chal­mers propose donc une « nouvelle approche » aux fonde­ments anciens.

Le 30 juin 2017, il en donne une version raffi­née. Le panpsy­chisme a cette fois muté en « idéa­lisme cosmique », une théo­rie selon laquelle « tous les faits concrets proviennent d’une seule unité cosmique telle que l’uni­vers dans son ensemble ou peut-être Dieu. » Chal­mers ne prétend pas déte­nir la vérité ultime. Il sait que son travail n’ex­plique pas comment les atomes forment la conscience. Mais sa théo­rie, dit-il, n’est pas moins plau­sible que le dualisme ou le maté­ria­lisme.


Couver­ture : Arbre de lumière. (Giphy)


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