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Un chimiste de moins de 30 ans raconte comment il apporte son expertise en mesurant la dangerosité des produits circulant au marché noir. Un travail qui peut sauver des vies.

par Servan Le Janne | 17 décembre 2020

Chaque été depuis 2014, Guy Jones contourne Londres par l’est pour monter vers Cambridge et termi­ner au beau milieu de l’An­gle­terre rurale. Avec lui, des milliers de Britan­niques prennent la direc­tion d’Ab­bots Ripton où se déroule le festi­val Secret Garden Party. Au moment où les festi­va­liers enfilent de vieux oripeaux pour affron­ter la boue, ce grand blond aux yeux bleus revêt une blouse d’un blanc imma­culé. Guy Jones aime la musique, notam­ment la drum and bass. Mais il est là pour un travail très sérieux : tester la drogue. À moins de 30 ans, ce chimiste apporte son exper­tise à deux orga­ni­sa­tions mesu­rant la dange­ro­sité des produits circu­lant au marché noir, Kosmi­caid et The Loop.

En décembre 2014, il a fondé sa propre entre­prise, Reagent Tests. À travers elle, Guy Jones propose des kits pour connaître la compo­si­tion d’un comprimé d’ecs­tasy ou de cris­taux de MDMA. Sans jamais avoir été un gros consom­ma­teur, l’homme est devenu un véri­table profes­sion­nel. Les propos ayant servi à réali­ser cette story ont été recueillis par Servan Le Janne au cours d’un entre­tien avec Guy Jones. Les mots qui suivent sont les siens.

Guy Jones
Crédits : The Loop

Garden Party secrète

J’ai toujours été un type curieux qui prenait du plai­sir à apprendre des choses. Jeune, j’ai­mais les feux d’ar­ti­fice. Je me suis donc inté­ressé aux procé­dés de chimie combi­na­toire dyna­mique qui permettent de les allu­mer. Je construi­sais des petites fusées dans mon jardin de Redhill, un village situé au sud de Londres. Après le lycée, j’ai étudié la chimie à l’uni­ver­sité en espé­rant me diri­ger vers le domaine mili­taire. Un bon moyen de conti­nuer à faire explo­ser des trucs. J’ai alors quitté l’or­ga­ni­sa­tion scoute dans laquelle j’étais très impliqué pour m’ins­tal­ler à Southamp­ton, sur la côte sud de l’An­gle­terre. C’est aussi la période durant laquelle je suis allé à mon premier festi­val – j’avais 18 ans. J’ai­mais beau­coup cette espèce de commu­nauté sortie de nulle part. Personne ne se connais­sait mais tout le monde était très amical et disposé à aider les autres.

Jusqu’a­lors, ni moi ni aucun de mes amis n’avions pris de drogue. Je n’avais même pas d’avis sur le sujet. Tout ce que je savais, c’est que je n’ai­mais pas me sentir perdre le contrôle sur mon corps. Après avoir pris des cham­pi­gnons hallu­ci­no­gènes, je suis entré en contact avec Kosmi­caid, une asso­cia­tion aidant les gens qui vivent mal leurs expé­riences sous drogue. Chacun y amène ses propres compé­tences et les utilise du mieux possible pour aider ceux qui en ont besoin. Ça m’a semblé être un moyen fantas­tique de profi­ter d’un festi­val de musique tout en donnant quelque chose en retour à cette commu­nauté dont j’étais tombé amou­reux.

Un membre de la commu­nauté
Crédits : The Loop

Seule­ment, Kosmi­caid ne réali­sait pas de test. C’était vrai­ment frus­trant car les gens arri­vaient parfois avec un échan­tillon de la drogue qu’ils venaient de prendre sur eux, mais nous ne pouvions pas savoir ce que c’était. Evidem­ment, cela nous aurait aidé à mieux les soigner. Tenter d’ap­por­ter une réponse à quelqu’un qui ne se sentait pas bien était une excel­lente idée, mais le mieux aurait été de pouvoir lui éviter cette mauvaise expé­rience. Or, nous ne pouvions inter­ve­nir qu’a poste­riori. Grâce à Kosmi­caid, je me suis rendu à une réunion trai­tant de la possi­bi­lité d’ef­fec­tuer des tests de drogues aux festi­vals de musique. Notre situa­tion légale était alors précaire. Mais comme je venais juste de finir mes études de chimie, je me suis dit que j’avais des compé­tences non-négli­geables à appor­ter en la matière.

J’ai proposé à une autre asso­cia­tion, The Loop, de l’ai­der à réali­ser des tests en festi­val, même si ce genre de choses avaient encore lieu en cati­mini en 2015. Ce n’était pas offi­ciel. Avant mon arri­vée, les membres de cette asso­cia­tion avaient commencé à faire du lobbying afin que l’uti­lité des tests soient recon­nue. Une profes­seure de crimi­no­lo­gie, notam­ment, était bien placée pour en expliquer les béné­fices aux auto­ri­tés. Fina­le­ment, nous nous sommes montrés convain­cants. En 2016, l’ex­pé­rience a été lancée au festi­val Secret Garden Party. Nous étions – et sommes toujours – la seule asso­cia­tion à opérer dans ce domaine en Grande-Bretagne. Il en existe d’autres en Espagne, au Portu­gal, aux Pays-Bas, en Belgique, en Autriche et en Suisse.

Labo à ciel ouvert

Près de 250 échan­tillons sont passés entre nos mains. Nous n’avions fait aucune publi­cité et certains crai­gnaient sans doute un piège tendu par la police. Mais nous avons su gagner leur confiance. Un an plus tard, ce chiffre avait plus que doublé. Lorsque quelqu’un se présente à nous, on l’in­ter­roge d’abord sur la prove­nance de la drogue. Connaître son origine peut permettre de savoir s’il sera urgent d’émettre un aver­tis­se­ment, dans le cas où la substance est dange­reuse. Nous donnons ensuite à la personne un numéro corres­pon­dant à l’échan­tillon qui est envoyé au labo­ra­toire, quelques mètres plus loin. En le passant sous une lumière infra­rouge, nous sommes capables de recon­naître les molé­cules qu’il recèle en fonc­tion des couleurs. La compo­si­tion est ensuite mise en rela­tion avec une base de données qui réper­to­rie plusieurs milliers de substances. Trois minutes plus tard, nous savons de quoi il s’agit.

Le test infra­rouge
Crédits : The Loop

Une fois cette étape termi­née, on utilise une autre forme de spec­tro­sco­pie à l’aide d’une lumière ultra­vio­lette. Cette fois, ce n’est pas la couleur mais la quan­tité de lumière absor­bée qui nous inté­resse. Elle peut par exemple nous rensei­gner sur la quan­tité de MDMA présente dans une pilule. Si un échan­tillon n’a pas trouvé d’équi­valent dans la base de données, on l’en­voie à notre centre de test de réac­tion. Selon la réac­tion chimique obser­vée, nous pouvons déter­mi­ner s’il s’agit plutôt d’un séda­tif ou d’un stimu­lant. À lui seul, ce test ne peut nous suggé­rer qu’un conseil très prudent.

Si la substance est suffi­sam­ment bizarre pour ne pas figu­rer dans notre vaste base de données, les effets asso­ciés sont incon­nus. On deman­dera alors à la personne si elle est vrai­ment sûre de vouloir prendre le risque de le décou­vrir. Dans le cas où il s’agit de MDMA, de cocaïne ou de kéta­mine, il est facile d’éta­blir un diagnos­tic ; mais si c’est une substance étrange, nous expliquons que le risque n’est pas mesu­rable. En géné­ral on dit aux personnes de reve­nir dans une heure. Sur quoi, ils obtiennent la compo­si­tion de leur drogue et sont conseillés.

Par exemple, avec la MDMA, nous préco­ni­sons de boire de l’eau mais pas plus d’un demi-litre par heure, et de faire des pauses quand ils dansent. Concer­nant la quan­tité à ingé­rer, nos sugges­tions sont ciblées. Beau­coup de compri­més d’ecs­tasy circu­lant en Grande-Bretagne contiennent une quan­tité de drogue trop élevée pour la plupart des consom­ma­teurs, qui peuvent alors se conten­ter de n’en prendre qu’une partie. Si une personne nous dit qu’elle prend habi­tuel­le­ment la moitié d’un  comprimé et que celui-ci semble très fort, nos équipes lui recom­man­de­ront par exemple de commen­cer par un quart cette fois-ci, quitte à augmen­ter la dose plus tard. Les personnes habi­tuées à prendre un cachet entier ne sont pas forcé­ment récep­tifs. Mais nos conseils sont précieux pour ceux qui n’ont pas d’ex­pé­rience ou qui n’y connaissent rien.

Au Secret Garden Party, cette année, 60 % des gens qui sont passés nous voir ont déclaré qu’ils avaient au final consommé moins de drogue qu’ils s’ap­prê­taient à le faire. C’est surtout déci­sif pour les 10 % qui ont entre les mains quelque chose de dange­reux. Ceux-là sont en géné­ral plus enclins à nous écou­ter, ce qui permet à une bonne moitié d’entre eux d’évi­ter de finir à l’hô­pi­tal.

Le stand de The Loop sur un festi­val
Crédits : The Loop

Le marché

Le problème vient avant tout du fait que marché de la drogue est un marché noir. Les produits changent constam­ment, sans aucune régle­men­ta­tion. Cette année, nous avons vu 10 % d’échan­tillons conte­nant des choses diffé­rentes de ce à quoi les gens s’at­ten­daient. C’est à peu près la même chose pour toutes les drogues.

Les dégâts causés par les drogues viennent souvent de leur illé­ga­lité.

C’est la raison pour laquelle je suis en faveur, non d’une léga­li­sa­tion, mais d’une régu­la­tion du marché de la drogue. Dire qu’on rend la drogue légale, cela revient à la vendre comme du café dans un super­mar­ché. Or, chaque drogue est diffé­rente et comporte des risques propres. Ces risques doivent être gérés de manière appro­priée. Aussi je pense qu’il ne faut pas vendre le canna­bis de la même façon que de la cocaïne ou de l’ecs­tasy.

Je propose de vendre les drogues à faible risque dans des boutiques conven­tion­nelles, avec un âge limite. Les drogues compor­tant des risques élevés ne devraient être acces­sibles pour leur part qu’à des gens ayant passé un petit examen. Il faudrait qu’il répondent à des ques­tions concer­nant la drogue pour démon­trer qu’ils sont conscients des risques. Après quoi ils seraient titu­laires d’un permis pour ache­ter de la drogue en phar­ma­cie. Au moment de l’achat, ils devraient aussi parler au phar­ma­cien, lequel pour­rait les conseiller et véri­fier leur permis et leur état.

Les dégâts causés par les drogues viennent souvent de leur illé­ga­lité. Nous n’au­rions pas autant de problèmes avec l’ecs­tasy si un orga­nisme véri­fiait que la compo­si­tion des pilules est chimique­ment fidèle à ce qu’elle doit être. Les gens pour­raient gérer les risques et n’au­raient plus peur d’al­ler voir un méde­cin si quelque chose tourne mal.

Sachant que nous ne testons pas le canna­bis, étant donné que c’est une plante qui contient une large variété de compo­sants, la MDMA est la drogue qu’on nous apporte le plus. Elle vient pour moitié en pilules et pour une autre moitié en cris­taux. Ça ne fait pas de grande diffé­rence car il est de toute façon impos­sible à l’œil de nu de savoir la quan­tité d’am­phé­ta­mine qu’elle contient et d’y détec­ter une autre substance. Puisqu’un risque d’over­dose existe, le test est impor­tant. Pour produire ses effets, la MDMA entre dans le cerveau et force la diffu­sion de séro­to­nine, de dopa­mine et de nora­dré­na­line. En essayant d’ab­sor­ber ces neuro­trans­met­teurs, le corps subit des dommages. Ils augmentent avec une consom­ma­tion régu­lière et prolon­gée dans le temps. Cela entraîne des descentes très désa­gréables. Ingé­rée plus d’une fois par mois, elle produit des sensa­tions faibles voire inexis­tantes, mais conti­nue de nuire à l’or­ga­nisme. Il faut au moins lais­ser passer une tren­taine de jours avant d’en consom­mer de nouveau pour éviter ça.

Idéa­le­ment, les gens qui tiennent à en prendre ne devraient pas le faire plus de quatre fois par an. Deuxième drogue la plus fréquente en festi­val : la cocaïne. C’est ce qu’on appelle un « inhi­bi­teur de recap­ture ». Quand le corps relâche de la dopa­mine, de la séro­to­nine et de la nora­dré­na­line, elle empêche leur recy­clage et leur présence affecte donc davan­tage le cerveau qu’en géné­ral. En grande quan­tité, la coke peut pertur­ber le fonc­tion­ne­ment du cœur. Elle contracte les vais­seaux sanguins, ce qui permet à moins de sang de circu­ler. Le cœur est donc moins alimenté en oxygène mais bat plus vite sous ses effets stimu­lants. Dans ces condi­tions, une attaque cardiaque n’est pas exclue.

Guy Jones effec­tue un test
Crédits : The Loop

Snif­fer de la cocaïne une fois par semaine peut augmen­ter la tolé­rance au produit, alors que se limi­ter à un quart de gramme tous les quinze jours donne en géné­ral la possi­bi­lité de main­te­nir un niveau de consom­ma­tion stable. Depuis huit ans, il existe néan­moins une substance aux effets simi­laires et dont les dommages seraient moindres. En atten­dant d’avoir des éléments sur ses effets à long terme, on peut dire que la méphé­drone, malgré toute la mauvaise publi­cité dont elle fait l’objet, pour­rait être un béné­fice pour la santé publique si elle permet­tait aux gens de ne plus prendre de cocaï­ne… Mais bien sûr, le meilleur moyen de se proté­ger est encore de ne pas prendre de drogue du tout.


Couver­ture : Passe-passe. (The Loop)


 

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