par Servan Le Janne | 11 septembre 2017

Chaque été, depuis 2014, Guy Jones contourne Londres par l’est pour monter vers Cambridge et termi­­ner au beau milieu de l’An­­gle­­terre rurale. Avec lui, des milliers de Britan­­niques prennent la direc­­tion d’Ab­­bots Ripton où se déroule le festi­­val Secret Garden Party. Au moment où les festi­­va­­liers enfilent de vieux oripeaux pour affron­­ter la boue, ce grand blond aux yeux bleus revêt une blouse d’un blanc imma­­culé. Guy Jones aime la musique, notam­­ment la drum and bass. Mais il est là pour un travail très sérieux : tester la drogue. À moins de 30 ans, ce chimiste apporte son exper­­tise à deux orga­­ni­­sa­­tions mesu­­rant la dange­­ro­­sité des produits circu­­lant au marché noir, Kosmi­­caid et The Loop. En décembre 2014, il a fondé sa propre entre­­prise, Reagent Tests. À travers elle, Guy Jones propose des kits pour connaître la compo­­si­­tion d’un comprimé d’ecs­­tasy ou de cris­­taux de MDMA. Sans jamais avoir été un gros consom­­ma­­teur, l’homme est devenu un véri­­table profes­­sion­­nel. Les propos ayant servi à réali­­ser cette story ont été recueillis par Servan Le Janne au cours d’un entre­­tien avec Guy Jones. Les mots qui suivent sont les siens.

Guy Jones
Crédits : The Loop

Garden Party secrète

J’ai toujours été un type curieux qui prenait du plai­­sir à apprendre des choses. Jeune, j’ai­­mais les feux d’ar­­ti­­fice. Je me suis donc inté­­ressé aux procé­­dés de chimie combi­­na­­toire dyna­­mique qui permettent de les allu­­mer. Je construi­­sais des petites fusées dans mon jardin de Redhill, un village situé au sud de Londres. Après le lycée, j’ai étudié la chimie à l’uni­­ver­­sité en espé­­rant me diri­­ger vers le domaine mili­­taire. Un bon moyen de conti­­nuer à faire explo­­ser des trucs. J’ai alors quitté l’or­­ga­­ni­­sa­­tion scoute dans laquelle j’étais très impliqué pour m’ins­­tal­­ler à Southamp­­ton, sur la côte sud de l’An­­gle­­terre. C’est aussi la période durant laquelle je suis allé à mon premier festi­­val – j’avais 18 ans. J’ai­­mais beau­­coup cette espèce de commu­­nauté sortie de nulle part. Personne ne se connais­­sait mais tout le monde était très amical et disposé à aider les autres. Jusqu’a­­lors, ni moi ni aucun de mes amis n’avions pris de drogue. Je n’avais même pas d’avis sur le sujet. Tout ce que je savais, c’est que je n’ai­­mais pas me sentir perdre le contrôle sur mon corps. Après avoir pris des cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes, je suis entré en contact avec Kosmi­­caid, une asso­­cia­­tion aidant les gens qui vivent mal leurs expé­­riences sous drogue. Chacun y amène ses propres compé­­tences et les utilise du mieux possible pour aider ceux qui en ont besoin. Ça m’a semblé être un moyen fantas­­tique de profi­­ter d’un festi­­val de musique tout en donnant quelque chose en retour à cette commu­­nauté dont j’étais tombé amou­­reux.

Un membre de la commu­­nauté
Crédits : The Loop

Seule­­ment, Kosmi­­caid ne réali­­sait pas de test. C’était vrai­­ment frus­­trant car les gens arri­­vaient parfois avec un échan­­tillon de la drogue qu’ils venaient de prendre sur eux, mais nous ne pouvions pas savoir ce que c’était. Evidem­­ment, cela nous aurait aidé à mieux les soigner. Tenter d’ap­­por­­ter une réponse à quelqu’un qui ne se sentait pas bien était une excel­­lente idée, mais le mieux aurait été de pouvoir lui éviter cette mauvaise expé­­rience. Or, nous ne pouvions inter­­­ve­­nir qu’a poste­­riori. Grâce à Kosmi­­caid, je me suis rendu à une réunion trai­­tant de la possi­­bi­­lité d’ef­­fec­­tuer des tests de drogues aux festi­­vals de musique. Notre situa­­tion légale était alors précaire. Mais comme je venais juste de finir mes études de chimie, je me suis dit que j’avais des compé­­tences non-négli­­geables à appor­­ter en la matière. J’ai proposé à une autre asso­­cia­­tion, The Loop, de l’ai­­der à réali­­ser des tests en festi­­val, même si ce genre de choses avaient encore lieu en cati­­mini en 2015. Ce n’était pas offi­­ciel. Avant mon arri­­vée, les membres de cette asso­­cia­­tion avaient commencé à faire du lobbying afin que l’uti­­lité des tests soient recon­­nue. Une profes­­seure de crimi­­no­­lo­­gie, notam­­ment, était bien placée pour en expliquer les béné­­fices aux auto­­ri­­tés. Fina­­le­­ment, nous nous sommes montrés convain­­cants. En 2016, l’ex­­pé­­rience a été lancée au festi­­val Secret Garden Party. Nous étions – et sommes toujours – la seule asso­­cia­­tion à opérer dans ce domaine en Grande-Bretagne. Il en existe d’autres en Espagne, au Portu­­gal, aux Pays-Bas, en Belgique, en Autriche et en Suisse.

Labo à ciel ouvert

Près de 250 échan­­tillons sont passés entre nos mains. Nous n’avions fait aucune publi­­cité et certains crai­­gnaient sans doute un piège tendu par la police. Mais nous avons su gagner leur confiance. Un an plus tard, ce chiffre avait plus que doublé. Lorsque quelqu’un se présente à nous, on l’in­­ter­­roge d’abord sur la prove­­nance de la drogue. Connaître son origine peut permettre de savoir s’il sera urgent d’émettre un aver­­tis­­se­­ment, dans le cas où la substance est dange­­reuse. Nous donnons ensuite à la personne un numéro corres­­pon­­dant à l’échan­­tillon qui est envoyé au labo­­ra­­toire, quelques mètres plus loin. En le passant sous une lumière infra­­rouge, nous sommes capables de recon­­naître les molé­­cules qu’il recèle en fonc­­tion des couleurs. La compo­­si­­tion est ensuite mise en rela­­tion avec une base de données qui réper­­to­­rie plusieurs milliers de substances. Trois minutes plus tard, nous savons de quoi il s’agit.

Le test infra­­rouge
Crédits : The Loop

Une fois cette étape termi­­née, on utilise une autre forme de spec­­tro­s­co­­pie à l’aide d’une lumière ultra­­vio­­lette. Cette fois, ce n’est pas la couleur mais la quan­­tité de lumière absor­­bée qui nous inté­­resse. Elle peut par exemple nous rensei­­gner sur la quan­­tité de MDMA présente dans une pilule. Si un échan­­tillon n’a pas trouvé d’équi­­valent dans la base de données, on l’en­­voie à notre centre de test de réac­­tion. Selon la réac­­tion chimique obser­­vée, nous pouvons déter­­mi­­ner s’il s’agit plutôt d’un séda­­tif ou d’un stimu­­lant. À lui seul, ce test ne peut nous suggé­­rer qu’un conseil très prudent. Si la substance est suffi­­sam­­ment bizarre pour ne pas figu­­rer dans notre vaste base de données, les effets asso­­ciés sont incon­­nus. On deman­­dera alors à la personne si elle est vrai­­ment sûre de vouloir prendre le risque de le décou­­vrir. Dans le cas où il s’agit de MDMA, de cocaïne ou de kéta­­mine, il est facile d’éta­­blir un diagnos­­tic ; mais si c’est une substance étrange, nous expliquons que le risque n’est pas mesu­­rable. En géné­­ral on dit aux personnes de reve­­nir dans une heure. Sur quoi, ils obtiennent la compo­­si­­tion de leur drogue et sont conseillés.

Par exemple, avec la MDMA, nous préco­­ni­­sons de boire de l’eau mais pas plus d’un demi-litre par heure, et de faire des pauses quand ils dansent. Concer­­nant la quan­­tité à ingé­­rer, nos sugges­­tions sont ciblées. Beau­­coup de compri­­més d’ecs­­tasy circu­­lant en Grande-Bretagne contiennent une quan­­tité de drogue trop élevée pour la plupart des consom­­ma­­teurs, qui peuvent alors se conten­­ter de n’en prendre qu’une partie. Si une personne nous dit qu’elle prend habi­­tuel­­le­­ment la moitié d’un  comprimé et que celui-ci semble très fort, nos équipes lui recom­­man­­de­­ront par exemple de commen­­cer par un quart cette fois-ci, quitte à augmen­­ter la dose plus tard. Les personnes habi­­tuées à prendre un cachet entier ne sont pas forcé­­ment récep­­tifs. Mais nos conseils sont précieux pour ceux qui n’ont pas d’ex­­pé­­rience ou qui n’y connaissent rien. Au Secret Garden Party, cette année, 60 % des gens qui sont passés nous voir ont déclaré qu’ils avaient au final consommé moins de drogue qu’ils s’ap­­prê­­taient à le faire. C’est surtout déci­­sif pour les 10 % qui ont entre les mains quelque chose de dange­­reux. Ceux-là sont en géné­­ral plus enclins à nous écou­­ter, ce qui permet à une bonne moitié d’entre eux d’évi­­ter de finir à l’hô­­pi­­tal.

Le stand de The Loop sur un festi­­val
Crédits : The Loop

Le marché

Le problème vient avant tout du fait que marché de la drogue est un marché noir. Les produits changent constam­­ment, sans aucune régle­­men­­ta­­tion. Cette année, nous avons vu 10 % d’échan­­tillons conte­­nant des choses diffé­­rentes de ce à quoi les gens s’at­­ten­­daient. C’est à peu près la même chose pour toutes les drogues.

Les dégâts causés par les drogues viennent souvent de leur illé­­ga­­lité.

C’est la raison pour laquelle je suis en faveur, non d’une léga­­li­­sa­­tion, mais d’une régu­­la­­tion du marché de la drogue. Dire qu’on rend la drogue légale, cela revient à la vendre comme du café dans un super­­­mar­­ché. Or, chaque drogue est diffé­­rente et comporte des risques propres. Ces risques doivent être gérés de manière appro­­priée. Aussi je pense qu’il ne faut pas vendre le canna­­bis de la même façon que de la cocaïne ou de l’ecs­­tasy. Je propose de vendre les drogues à faible risque dans des boutiques conven­­tion­­nelles, avec un âge limite. Les drogues compor­­tant des risques élevés ne devraient être acces­­sibles pour leur part qu’à des gens ayant passé un petit examen. Il faudrait qu’il répondent à des ques­­tions concer­­nant la drogue pour démon­­trer qu’ils sont conscients des risques. Après quoi ils seraient titu­­laires d’un permis pour ache­­ter de la drogue en phar­­ma­­cie. Au moment de l’achat, ils devraient aussi parler au phar­­ma­­cien, lequel pour­­rait les conseiller et véri­­fier leur permis et leur état. Les dégâts causés par les drogues viennent souvent de leur illé­­ga­­lité. Nous n’au­­rions pas autant de problèmes avec l’ecs­­tasy si un orga­­nisme véri­­fiait que la compo­­si­­tion des pilules est chimique­­ment fidèle à ce qu’elle doit être. Les gens pour­­raient gérer les risques et n’au­­raient plus peur d’al­­ler voir un méde­­cin si quelque chose tourne mal. Sachant que nous ne testons pas le canna­­bis, étant donné que c’est une plante qui contient une large variété de compo­­sants, la MDMA est la drogue qu’on nous apporte le plus. Elle vient pour moitié en pilules et pour une autre moitié en cris­­taux. Ça ne fait pas de grande diffé­­rence car il est de toute façon impos­­sible à l’œil de nu de savoir la quan­­tité d’am­­phé­­ta­­mine qu’elle contient et d’y détec­­ter une autre substance. Puisqu’un risque d’over­­dose existe, le test est impor­­tant. Pour produire ses effets, la MDMA entre dans le cerveau et force la diffu­­sion de séro­­to­­nine, de dopa­­mine et de nora­­dré­­na­­line. En essayant d’ab­­sor­­ber ces neuro­­trans­­met­­teurs, le corps subit des dommages. Ils augmentent avec une consom­­ma­­tion régu­­lière et prolon­­gée dans le temps. Cela entraîne des descentes très désa­­gréables. Ingé­­rée plus d’une fois par mois, elle produit des sensa­­tions faibles voire inexis­­tantes, mais conti­­nue de nuire à l’or­­ga­­nisme. Il faut au moins lais­­ser passer une tren­­taine de jours avant d’en consom­­mer de nouveau pour éviter ça. Idéa­­le­­ment, les gens qui tiennent à en prendre ne devraient pas le faire plus de quatre fois par an. Deuxième drogue la plus fréquente en festi­­val : la cocaïne. C’est ce qu’on appelle un « inhi­­bi­­teur de recap­­ture ». Quand le corps relâche de la dopa­­mine, de la séro­­to­­nine et de la nora­­dré­­na­­line, elle empêche leur recy­­clage et leur présence affecte donc davan­­tage le cerveau qu’en géné­­ral. En grande quan­­tité, la coke peut pertur­­ber le fonc­­tion­­ne­­ment du cœur. Elle contracte les vais­­seaux sanguins, ce qui permet à moins de sang de circu­­ler. Le cœur est donc moins alimenté en oxygène mais bat plus vite sous ses effets stimu­­lants. Dans ces condi­­tions, une attaque cardiaque n’est pas exclue.

Guy Jones effec­­tue un test
Crédits : The Loop

Snif­­fer de la cocaïne une fois par semaine peut augmen­­ter la tolé­­rance au produit, alors que se limi­­ter à un quart de gramme tous les quinze jours donne en géné­­ral la possi­­bi­­lité de main­­te­­nir un niveau de consom­­ma­­tion stable. Depuis huit ans, il existe néan­­moins une substance aux effets simi­­laires et dont les dommages seraient moindres. En atten­­dant d’avoir des éléments sur ses effets à long terme, on peut dire que la méphé­­drone, malgré toute la mauvaise publi­­cité dont elle fait l’objet, pour­­rait être un béné­­fice pour la santé publique si elle permet­­tait aux gens de ne plus prendre de cocaï­­ne… Mais bien sûr, le meilleur moyen de se proté­­ger est encore de ne pas prendre de drogue du tout.


Couver­­ture : Passe-passe. (The Loop)


 

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