Le robot Lovot promet d’aimer inconditionnellement l’être humain. Mais les robots peuvent-ils être à ce point chaleureux ?

par Servan Le Janne | 19 juin 2019

Un amou­­reux de 3 kilos

Cela fait long­­temps que Kaname Haya­­shi n’a plus le trac. Depuis qu’il a créé l’hu­­ma­­noïde Pepper en 2014, cet ingé­­nieur japo­­nais court les confé­­rences inter­­­na­­tio­­nales pour présen­­ter son travail. Impres­­sionné par la capa­­cité de l’ap­­pa­­reil à analy­­ser les expres­­sions et la voix humaines, le monde entier lui déroule le tapis rouge. Rien d’éton­­nant, donc, à le retrou­­ver au Festi­­val inter­­­na­­tio­­nal de la créa­­ti­­vité, les Cannes Lions.

Ce mardi 18 juin 2019, à 14 h 45, il monte avec confiance sur une scène du Palais des festi­­vals. Être seul face à une foule immense, avec son fort accent, ne lui fait pas peur. D’au­­tant qu’il n’est pas tout à fait seul.

Kaname Haya­­shi est suivi comme son ombre par une machine de la taille d’un nour­­ris­­son. En même temps que lui, ce R2D2 minia­­ture pivote vers les gradins pour y jeter de grands yeux de biches, dont le charme et la rondeur rappellent Furby, le robot lancé en 1998 par Tiger Elec­­tro­­nics. Cette fois, le regard est plus convain­­cant.

Il a fallu deux ans à Groove-x pour le mettre au point. Le Lovot étant « conçu pour la commu­­ni­­ca­­tion non verbale », justi­­fie Haya­­shi, il mani­­feste une grande expres­­si­­vité physique, comme pour­­rait le faire un animal de compa­­gnie. Il lui en faut : ce compa­­gnon de 43 cm de haut et de 3 kilos a voca­­tion a être aimé.

« Je voulais donner l’op­­por­­tu­­nité aux êtres humains d’ai­­mer », explique Kaname Haya­­shi. « Notre robot n’ac­­com­­plit aucune tâche pour les humains et n’offre pas de contenu de diver­­tis­­se­­ment. Les chiens et les chats non plus. Ce qui importe, c’est qu’ils vous recon­­naissent et que vous comp­­tiez pour eux. C’est la cible de notre robot. »

Muni de plus de 50 capteurs, l’en­­gin au nez de koala réagit au toucher, mesure les distances, appré­­hende les obstacles et ressent la chaleur ou l’hu­­mi­­dité. Sur son site, Groove-X promet que quelqu’un qui l’em­­brasse ou le caresse va non seule­­ment se sentir relaxé mais aussi être « empli de joie et d’éner­­gie ». En somme, le Lovot serait capable de procu­­rer un « senti­­ment de confort et d’amour. »

Crédits : Groove-X

À ce pari auda­­cieux répond un outillage complexe. Juchée au sommet du robot, une caméra 360 degrés est accom­­pa­­gnée d’un micro qui capte le sens des sons et des voix, et d’une caméra ther­­mique assez adroite pour distin­­guer les êtres humains des objets. Toutes ces données sont analy­­sées par cerveau dont le circuit neuro­­nal complexe sait rapi­­de­­ment quelle atti­­tude adop­­ter. Le Lovot garde en mémoire jusqu’à 1 000 personnes parmi lesquelles il recon­­naît son proprié­­taire en un rapide scan. Il peut dès lors lui faire les yeux doux ou lui récla­­mer un câlin : la machine au regard de manga bouge les pupilles quand on l’ob­­serve.

« Si vous êtes sympa avec Lovot, il vien­­dra vers vous, dans le cas contraire il restera dans son coin », explique Kaname Haya­­shi. Ceux qui seront prêts à débour­­ser 3100 dollars (2770 euros) pour une machine qui a néces­­sité un inves­­tis­­se­­ment de 52 millions de dollars (46 millions d’eu­­ros) seront proba­­ble­­ment bien inten­­tion­­nés. À ce prix-là, on peut même suppo­­ser qu’ils en ont un besoin pres­­sant. « Nous nous sentons tous seuls », pointe Haya­­shi, « dire le contraire serait mentir. »

Selon un sondage BVA paru début 2019, « huit Français sur dix estiment que la soli­­tude est un problème impor­­tant », si bien que « 58 % disent connaître des personnes qui souffrent de soli­­tude, et 44 % disent la ressen­­tir person­­nel­­le­­ment de manière régu­­lière. » L’an dernier, la Grande-Bretagne a été le premier pays au monde à créer un minis­­tère dédié à cette ques­­tion. Aux États-Unis, elle coûte 7 milliards de dollars en frais de santé chaque année, à en croire l’As­­so­­cia­­tion des personnes améri­­caines à la retraite (AARP). Et au pays de Kaname Haya­­shi, 40 % des ménages devraient être céli­­ba­­taires en 2040.

Alors, en déve­­lop­­pant des senti­­ments chez l’homme, Lovot peut-il aider ? « Pour nous, le plus impor­­tant est de créer de la confiance entre la machine et l’Homme », glisse Haya­­shi. « S’il y a de la confiance, il y aura un atta­­che­­ment. »

La machine du désir

Des applau­­dis­­se­­ments reten­­tissent dans une salle de l’Ins­­ti­­tut de tech­­no­­lo­­gie de Tokyo, au Japon. Ce 21 novembre 2009, devant un tableau à craie, un prêtre vient de marier un homme de 27 ans à Nene Anega­­saki. Sur un diapo­­rama, les meilleurs moments du couple défilent un par un. Mais la mariée n’est pas là. Car Nene Anega­­saki est un person­­nage du jeu vidéo Love Plus sur Nintendo DS.

« C’est la femme de mes rêves, sa person­­na­­lité change à mon contact », explique celui qui se fait appe­­ler Sal 9000. Cela dit, il s’agit d’un « person­­nage, pas d’une machine », précise-t-il. « Je comprends à 100 % que c’est un jeu et que je ne peux pas l’épou­­ser physique­­ment ou léga­­le­­ment. »

Cela va-t-il chan­­ger ? Dans un docu­­ment sur l’éthique de la robo­­tique, la prin­­ci­­pale agence de recherche britan­­nique, l’En­­gi­­nee­­ring and Physi­­cal Sciences Research Coun­­cil (EPSRC), note en 2011 qu’ « une des grandes promesses de la robo­­tique est que les robots donne­­ront du plai­­sir, du confort et même une forme de compa­­gnon­­nage aux gens qui ne peuvent pas s’oc­­cu­­per d’ani­­maux. »

Si la machine peut aider l’être humain, tant mieux. « Néan­­moins, une fois qu’un utili­­sa­­teur s’at­­tache à une telle entité, il sera possible aux construc­­teurs de décla­­rer que le robot a des besoins ou des désirs qui pour­­raient coûter cher à son proprié­­taire. »

Le robot Pepper Crédits : Pixa­­bay

L’an­­née suivante, l’in­­gé­­nieur de Toyota Motor Kaname Haya­­shi est engagé par SoftBank. Cette multi­­na­­tio­­nale des tech­­no­­lo­­gies basée à Tokyo vient juste de rache­­ter Alde­­ba­­ran, une entre­­prise de robo­­tique française, afin de mettre sur pied un huma­­noïde. Haya­­shi est ainsi assi­­gné au projet Pepper.

À sa sortie, en 2014, cette espèce de C-3PO à roulettes se vend bien, mais son père n’est pas plei­­ne­­ment satis­­fait. Le niveau d’au­­to­­no­­mie ne le satis­­fait pas. Et puis « la direc­­tion prise par l’en­­tre­­prise ne corres­­pond pas à ce que je voulais faire », confie-t-il.

Alors que l’ex­­pert en intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle David Levy prévoit des mariages entre humains et robots d’ici 2050 dans le livre Love and Sex with Robots, Haya­­shi divorce de SoftBank en 2015. Aussi­­tôt, il fonde Groove-X, un projet qui attire des millions de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ments. La même année, la cher­­cheuse néer­­lan­­daise en robo­­tique Maartje de Graaf observe que si « les gens sont initia­­le­­ment réti­­cents à nouer une rela­­tion avec un robot », ils recon­­naissent, après un certain temps, qu’une forme de lien s’éta­­blit.

D’ailleurs, une étude menée par l’Uni­­ver­­sité de tech­­no­­lo­­gie de Toyo­­ha­­shi et l’Uni­­ver­­sité de Kyoto, au Japon, certi­­fie, par une batte­­rie de tests neuro­­phy­­sio­­lo­­giques, que l’être humain peut avoir de l’em­­pa­­thie pour un robot un peu comme il en a pour ses congé­­nères. « Je pense qu’une société future, incluant des robots et des êtres humains, sera bonne si les robots sont sociaux », juge un des cher­­cheurs, Michi­­teru Kita­­zaki. Déjà, en 2017, l’in­­gé­­nieur chinois Zheng Jiajia célèbre ses noces avec son robot Yingying.

Un an plus tard, une expé­­rience menée par un labo­­ra­­toire du CNRS de Cler­­mont-Ferrand montre que les robots influencent nos compor­­te­­ments. Parce qu’elles mettent l’hu­­main en état d’alerte, les machines peuvent « amélio­­rer nos perfor­­mances cogni­­tives » pour une tâche simple. On peut donc être récon­­forté par un assem­­blage de ferraille. Celui-ci pour­­rait « donner de l’af­­fec­­tion, de la compa­­gnie et de l’amour sans peur de rejet, de trom­­pe­­rie ou de cœur brisé », s’en­­thou­­siasme même la neuros­­cien­­ti­­fique britan­­nique Bobbi Banks.

Crédits : Groove-X

Seule­­ment, la surprise n’est-elle pas un ressort profond des émotions ? Autre­­ment dit, n’aime-t-on pas quelqu’un en partie pour ses défauts et sa versa­­ti­­lité ? Dans une étude parue en février 2019, des cher­­cheurs alle­­mands indiquent que « plus un robot est huma­­nisé, moins on est disposé à le sacri­­fier ». Il se pour­­rait donc aussi que plus un robot nous ressemble, plus nous éprou­­vions faci­­le­­ment des senti­­ments à son égard. Cette idée d’un huma­­noïde aimable « n’est pas à ma portée », constate toute­­fois humble­­ment Haya­­shi.

« Notre style de vie moderne produit de la soli­­tude et un écart entre nos désirs et la recon­­nais­­sance de nos pairs », pour­­suit-il. « C’est pourquoi les chats et les chiens sont parfois néces­­saires émotion­­nel­­le­­ment. Mais tout le monde ne peut pas en avoir, c’est là que la tech­­no­­lo­­gie inter­­­vient. Après tout, les gens peuvent s’at­­ta­­cher à des voitures de collec­­tion, alors pourquoi ne pour­­raient-ils pas ressen­­tir de l’amour pour les robots ? » D’au­­tant que les voitures n’ont pas ces grands yeux de biche.


Couver­­ture : Groove-X


 

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