fbpx

L'intelligence ne parle pas qu'à l'esprit. Les sapiosexuel·le·s la voient comme un aphrodisiaque, au point d'en faire le noyau de leur sexualité.

par Servan Le Janne | 26 septembre 2019

Sur la banquette arrière du taxi, au sud de Barce­­lone, un soleil de fin d’hi­­ver zèbre les pages d’un diction­­naire français-espa­­gnol. Dans cette lumière discon­­ti­­nue, Assia cherche un mot, prononcé il y a quelques secondes par le chauf­­feur, entre deux bouf­­fées de ciga­­rettes. Tout à sa palabre, l’homme a déjà changé de sujet. La discus­­sion part en fumée. Peu importe, la jeune femme et ses amies ne tardent pas à arri­­ver en centre-ville.

Débar­­ras­­sées de leurs bagages, les voilà assises à la terrasse d’un café, à mélan­­ger cham­­pagne et grena­­dine avec une grande dose de mauvais goût. « Au mec le plus sexy de France ! » lancent-elles en levant leurs verres. Autre­­ment dit, « à Guillaume Canet », enchaînent-elles, à la notable excep­­tion de Morgane, qui trinque pour « Alain Juppé ». Cette fois, la faute de goût ne passe pas. « Euh non, à Guillaume Canet », ravale-t-elle sous les regards inqui­­si­­teurs.

Dans un entre­­tien donné au Jour­­nal du dimanche le 4 août dernier, Marlène Schiappa revient sur cet extrait du roman Pas plus de 4 heures de sommeil. La secré­­taire d’État char­­gée de l’éga­­lité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discri­­mi­­na­­tions l’a publié en 2014, après avoir rédigé deux manuels de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel, J’aime ma famille ! ou Osez l’amour des rondes. La jour­­na­­liste Sylvie Bommel lui demande alors si elle partage l’avis de Morgane au sujet d’Alain Juppé. « Elle me confirme qu’elle est sapio­­sexuelle », écrit Bommel.

Le poids du QI

À en croire la défi­­ni­­tion de ce mot qui aurait été forgé aux États-Unis en 1998, l’at­­ti­­rance que peut éprou­­ver Marlène Schiappa pour quelqu’un est avant tout déter­­mi­­née par son intel­­li­­gence. Elle est loin d’être la seule, puisque le terme fait florès sur les appli­­ca­­tions de rencontre. Le 19 septembre dernier, il s’est même retrouvé brandi par Mark Ronson. Devant les camé­­ras de l’émis­­sion Good Morning Britain, sur la chaîne ITV, le musi­­cien a annoncé que ses désirs étaient guidés, en première instance, par la saga­­cité.

« Je suis sortie avec des hommes, des femmes, des trans, et sur le spectre des genres, je m’iden­­ti­­fie main­­te­­nant comme bisexuelle », venait de décla­­rer la présen­­ta­­trice, Nichi Hodg­­son. « En fin de compte, ce qui relie tous ces gens, ce sont leurs cerveaux. » Cette jour­­na­­liste spécia­­li­­sée dans les ques­­tions de sexua­­lité se sait quant à elle reliée à une pléiade de personnes qui, comme Marlène Schiappa, sont exci­­tées par un trait d’es­­prit. « Nous savons qu’un certain nombre de gens sont aussi sapio­­sexuel·­­le·s. Ils ne le savent peut-être pas eux-mêmes car nous n’uti­­li­­sions pas ce terme avant. Ça a toujours existé mais nous n’avions pas de mot pour ça. » Désor­­mais, il y a même des études pour le montrer.

Mark Ronson
Crédits : Eva Grinaldi

Dans un article publié par la revue Science Direct l’an passé, le psycho­­logue austra­­lien Gilles Gignac évalue le poids joué par le quotient intel­­lec­­tuel dans l’at­­ti­­rance sexuelle d’un échan­­tillon de 383 jeunes personnes. Avec ses collègues Joey Darby­­shire et Michelle Ooi, il constate d’abord que, sur 13 critères, l’in­­tel­­li­­gence est le deuxième plus impor­­tant dans l’op­­tique de fonder un foyer avec quelqu’un, derrière « la gentillesse et la compré­­hen­­sion ». De précé­­dentes études parve­­naient aux mêmes conclu­­sions. Cela dit, la sapio­­sexua­­lité se rapporte au désir sexuel et non à l’amour.

Pour la première fois, Gignac, Darby­­shire et Ooi ont montré un lien entre la dési­­ra­­bi­­lité d’un indi­­vidu et son QI. Cette corré­­la­­tion perd en inten­­sité à partir d’un certain niveau d’in­­tel­­li­­gence et devient même néga­­tive au-delà d’un QI de 120. Ce retour­­ne­­ment s’ex­­plique par l’idée commune selon laquelle un esprit extrê­­me­­ment brillant présente un défaut de compé­­tences sociales. « La valo­­ri­­sa­­tion d’un haut niveau d’in­­tel­­li­­gence semble s’ap­­pliquer à l’at­­ti­­rance sexuelle », concluent les cher­­cheurs.

On voit d’ailleurs mal comment la séduc­­tion pour­­rait se passer de facul­­tés mentales. Doit-on pour autant donner à l’ap­­pé­­tit pour l’in­­tel­­li­­gence le statut d’orien­­ta­­tion sexuelle ? Encore faudrait-il s’en­­tendre sur la défi­­ni­­tion de ce trait si subjec­­tif, faute de quoi la commu­­nauté sapio­­sexuelle aurait moins de consis­­tance que celle des fans de muscles ou des féti­­chistes des pieds. Il est ici surtout ques­­tion d’une préfé­­rence aux contours un rien flous. C’est juste­­ment en tant que telle qu’elle a émergé sur Inter­­net.

L’échelle des préfé­­rences

À une époque où Inter­­net est encore comparé à une « auto­­route de l’in­­for­­ma­­tion », au cœur de l’été 1998, un inter­­­naute qui se fait appe­­ler wolfie­­boy se retrouve dans une voie sans issue. À la ques­­tion « Quel genre préfé­­rez-vous pour une rela­­tion ? », l’Amé­­ri­­cain ne sait quoi répondre. En condui­­sant vers le nord de San Fran­­cisco, il pense alors à un terme qui pour­­rait corres­­pondre. « Je ne m’in­­té­­resse pas telle­­ment à la tuyau­­te­­rie. Je veux un esprit inci­­sif, curieux, pers­­pi­­cace et irré­­vé­­ren­­cieux. Je veux quelqu’un pour qui la philo­­so­­phie fait partie des préli­­mi­­naires, quelqu’un qui me fait venir par son mauvais esprit ou son sens de l’hu­­mour », écrit-il dans un e-mail. « J’ai décidé que je suis sapio­­sexuel, je veux baiser avec le cerveau des gens. »

Alors que le blog de wolfie­­boy raconte, quatre ans plus tard, comment l’idée lui est venue, une étude publiée par le dépar­­te­­ment de psycho­­lo­­gie de l’uni­­ver­­sité d’Ari­­zona passe en revue les diffé­­rents déter­­mi­­nants de l’at­­ti­­rance. Au terme de leurs recherches, les cher­­cheurs Li NP, Bailey JM, Kenrick DT et Lensen­­meier JA établissent que les hommes donnent la prio­­rité au physique, alors que le statut et les ressources comptent davan­­tage pour les femmes. En revanche, la gentillesse et l’in­­tel­­li­­gence sont des qualité pareille­­ment valo­­ri­­sées. La seconde a ses limites : les parti­­ci­­pants à l’étude cherchent appa­­rem­­ment un parte­­naire avec des quali­­tés cogni­­tives décentes sans toute­­fois porter leur choix sur un·e génie.

Ces résul­­tats vont dans le sens d’une enquête menée en 2000 afin de savoir, grâce à la parti­­ci­­pa­­tion de 561 étudiant·e·s d’uni­­ver­­sité, « quelles sont les carac­­té­­ris­­tiques que les hommes et les femmes dési­rent pour leurs parte­­naires sexuels de court terme et leurs romances de long terme ». Non seule­­ment des diffé­­rences simi­­laires étaient mises en relief selon le genre, mais les scien­­ti­­fiques s’aper­­ce­­vaient aussi que « pous­­sés à l’ex­­trême, des traits dési­­rables peuvent avoir un côté néga­­tif ». Ces résul­­tats étaient écha­­fau­­dés grâce à l’échelle de préfé­­rence du parte­­naire, un outil bâti en 1986 par les psycho­­logues améri­­cains David Buss et Michael Barnes.

Ces profes­­seurs à l’uni­­ver­­sité du Michi­­gan et de Yale ont dégagé 13 quali­­tés consi­­dé­­rées comme dési­­rables, à clas­­ser par ordre de préfé­­rence : gentil·le et compré­­hen­­sif·ve, reli­­gieux·se, person­­na­­lité passion­­nante, créa­­tif·ve et artiste, gère le foyer, capable de gagner de l’argent, veut des enfants, facile à vivre, bon patri­­moine géné­­tique, diplô­­mé·e, atti­­rant·e physique­­ment et en bonne santé. Elles ont depuis évolué mais restent « la base de la majo­­rité des recherches dans le domaine », observe Gilles Gignac. Ce sont elles qui ont permis à Buss et Barnes de montrer, en inter­­­ro­­geant 9474 indi­­vi­­dus de 33 pays diffé­­rents en 1990, que l’in­­tel­­li­­gence consti­­tue géné­­ra­­le­­ment le deuxième critère pour choi­­sir un parte­­naire.

Indi­­rec­­te­­ment, elle pour­­rait aussi déci­­der une personne à coucher avec une autre. En 2005, les psycho­­logues Mark Prokosch, Ronald Yeo et Geof­­frey Miller suggèrent que la viva­­cité d’es­­prit n’est pas seule­­ment bien vue par ceux et celles qui veulent avoir des enfants, mais qu’elle est aussi asso­­ciée à une plas­­tique agréable. En tant qu’in­­di­­ca­­teur supposé de « bons gènes », l’in­­tel­­li­­gence peut lais­­ser penser qu’un corps saint ne va pas sans un esprit sain.

Inter­­ro­­gés par des profes­­seurs de l’uni­­ver­­sité d’In­­diana en 2008, certains hommes hété­­ro­­sexuels déclarent que l’in­­tel­­li­­gence d’une femme suscite chez eux un attrait d’ordre sexuel. Wolfie­­boy n’est plus seul. Sur Inter­­net, des inter­­­nautes dont les fantasmes sont scan­­dés de déve­­lop­­pe­­ments philo­­so­­phiques plus ou moins verbeux s’iden­­ti­­fient au mot qu’il a lâché. Et des sites de rencontre s’en emparent afin de ne manquer aucune décli­­nai­­son du désir.

Le cerveau est sexy

À l’été 2012, 14 ans après l’idée de wolfie­­boy, un utili­­sa­­teur améri­­cain du site de rencontre OkCu­­pid tombe sur le terme sapio­­sexuel. Une femme au profil fasci­­nant se défi­­nit ainsi. Steve est intri­­gué. Peu à peu, il s’aperçoit que cette tour­­nure d’es­­prit lui plaît, et qu’elle est d’ailleurs assez parta­­gée parmi ses conquêtes. La même année, le mot est inté­­gré au diction­­naire urbain élaboré par l’in­­for­­ma­­ti­­cien Aaron Peck­­ham. Il gagne ainsi en popu­­la­­rité et arrive jusqu’aux écrans des diri­­geants d’OkCu­­pid, qui décident, en 2014, d’en faire un nouveau critère, aux côté de « non binaire », « a-sexuel·le » et « je ne sais pas ». Quelques mois plus tard, une appli­­ca­­tion bapti­­sée Sapio est créée pour favo­­ri­­ser les rencontres entre céli­­ba­­taires « intel­­li­­gent·e·s ».

Des profils de l’ap­­pli­­ca­­tion OkCu­­pid

À l’image de la présen­­ta­­trice de Good Morning Britain, Nichi Hodg­­son, les sapio­­sexuel·­­le·s peuvent indif­­fé­­rem­­ment aimer les femmes, les hommes ou les deux. Les caté­­go­­ries clas­­siques « hété­­ro­­sexuel·le » ou « homo­­sexuel·le » ne leur suffisent pas. Ils·elles s’y sentent à l’étroit et ne sont pas les seul·e·s. « La créa­­tion de nouvelles caté­­go­­ries de l’iden­­tité sexuelle s’ancre dans plusieurs commu­­nau­­tés en ligne », indique Noémie Mari­­gnier, docteur en science de langage à l’uni­­ver­­sité Paris 13 qui s’in­­té­­ressent aux ques­­tions de genre. « Tout d’abord, elle appa­­raît dans les commu­­nau­­tés réunies autour des ques­­tions de non-bina­­rité, c’est-à-dire les personnes qui se reven­­diquent d’une iden­­tité qui ne s’ins­­crit pas dans la divi­­sion habi­­tuelle homme-femme. »

OkCu­­pid avait été bâti pour « les hommes et les femmes ; et surtout les hommes qui recherchent des femmes », de l’aveu de son respon­­sable de la tech­­no­­lo­­gie, Mike Maxim. Mais il doit s’adap­­ter à son public jeune qui « aime l’idée de flui­­dité », glisse le psycho­­logue Ritch Savin-Williams. Seule­­ment, cette volonté de repré­­sen­­ter une iden­­tité poten­­tiel­­le­­ment instable présente un para­­doxe : elle donne à voir une réalité jusqu’à présent innom­­mée au moyen de mots figés, autre­­ment dit de nouvelles cases. « Cette auto­­ca­­té­­go­­ri­­sa­­tion et défi­­ni­­tion soli­­taire de l’iden­­tité ne se plaçant pas dans l’in­­te­­rac­­tion, elle soulève des inter­­­ro­­ga­­tions quant à l’ac­­com­­plis­­se­­ment effec­­tif de l’iden­­tité par l’auto-étique­­tage », souligne Noémie Mari­­gnier.

Parmi les néolo­­gismes propo­­sés par OkCu­­pid, sapio­­sexuel·le est l’un des plus popu­­laire. Il faut dire qu’il brasse large. Là où les expres­­sions « non-binaire », « a-sexuel·le » ou encore « pansexuel·le » ont le mérite de ne varier qu’à la marge en fonc­­tion du contexte cultu­­rel, l’in­­tel­­li­­gence présente une infi­­nité de visages. Elle ne renvoie pas à une caté­­go­­rie sociale. Aussi, la sapio­­sexua­­lité ne permet ni de décrire un genre, ni de construire une commu­­nauté. Faut-il alors un mot pour décrire ce dont chacun peut faire l’ex­­pé­­rience, à des degrés divers, à savoir que l’in­­tel­­li­­gence est sexy ? Après tout, il y a bien des oiseaux qui se séduisent en faisant fonc­­tion­­ner leurs neurones pour construire un nid.

La sapio­­sexua­­lité « est une orien­­ta­­tion sexuelle pour les gens qui pensent qu’ils sont trop intel­­li­­gents pour avoir une orien­­ta­­tion sexuelle », raille la jour­­na­­liste Saman­­tha Allen. À moins que ce ne soit une façon de distin­­guer sa sexua­­lité somme toute banale au milieu des nombreux termes nouveaux qui émergent « autour des ques­­tions de non-bina­­rité », pour reprendre l’ex­­pres­­sion de Noémie Mari­­gnier. Cela n’en­­lève bien sûr rien au fait que l’in­­tel­­li­­gence compte plus pour certains que pour d’autres. Mais sont-ils·elles sapio­­sexuel·­­le·s ? En latin, sapere désigne la connais­­sance de quelque chose. Être sapio­­sexuel·le revient donc à être au courant de sa sexua­­lité. C’est un bon début.

L’apli­­ca­­tion Sapio

Couver­­ture : Ulyces


 

Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
udemy course down­load free
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download WordPress Themes
udemy paid course free download

PLUS DE SCIENCE

Comment on a perdu le sommeil et comment le retrou­ver

198k 21 novembre 2019 stories . science

Peut-on hacker son ADN de chez soi ?

138k 30 octobre 2019 stories . science

Mon métier ? Conseiller scien­ti­fique pour Holly­wood

100k 25 octobre 2019 stories . science