L'entrepreneur américain Dave Asprey est prêt à tout pour atteindre 180 ans. Dans cette quête, il espère faire de la science son allié.

par Servan Le Janne | 30 janvier 2019

La salle des machines

Sur l’île de Vancou­­ver, au sud-ouest du Canada, une maison fores­­tière en tôle verte et grise, prolon­­gée par une terrasse en bois, se cache parmi les sapins. Le chemin bordé de lavande fleure bon les vacances ou la retraite spiri­­tuelle. On croi­­rait que le temps s’est arrêté. C’est juste­­ment ce que souhaite son proprié­­taire. « Mon but est de vivre jusqu’à 180 ans », lâche d’em­­blée Dave Asprey, qui n’en a encore que 45. Avec ses lunettes jaunes et sa mèche grison­­nante, cet Améri­­cain n’a pas l’air plus extra­­­verti que les artistes qui vivent dans le coin. Mais il ne vit pas dans un atelier ou une gale­­rie. « Atten­­tion : tout ce qui se trouve dans ce labo peut vous tuer », est-il écrit sur la porte. Et Asprey est prêt à mourir pour réali­­ser son rêve.

Derrière la porte, au rez-de-chaus­­sée, le parquet est recou­­vert de machines futu­­ristes. Il y a un grand tube argenté à taille humaine pour la cryo­­thé­­ra­­pie, censée soigner le corps par le froid. À ses côtés, pareil à une cabine de bron­­zage, un cais­­son blanc sert à répa­­rer les cellules grâce à la projec­­tion de lumières rouges. Pour « acti­­ver diffé­­rentes parties de leur cerveau », les patients peuvent entrer dans une chambre qui, tour­­nant sur elle-même, fait penser à ces simu­­la­­teurs vidéo qu’on trouve dans les parcs d’at­­trac­­tion. Enfin, une sorte de cabine de pilo­­tage clouée au sol augmente la pres­­sion atmo­s­phé­­rique sur demande.

Crédits : Bullet­­proof

À la sortie de ces appa­­reils, Dave Asprey gobe l’un des 100 supplé­­ments alimen­­taires qu’il prend chaque jour. Rien ne l’ar­­rête. Chaque mois, il fréquente une clinique de Park City, dans l’Utah, pour qu’un chirur­­gien prélève un demi-litre de moelle osseuse sur ses hanches. Les cellules souches qui s’y trouvent sont ensuite filtrées pour être réinjec­­tées au niveau de la moelle épinière et du cerveau. À sa demande, les méde­­cins en intro­­duisent aussi dans son cuir chevelu afin d’évi­­ter la calvi­­tie, dans son visage pour lisser les rides et même au niveau de ses organes sexuels, dont la vigueur doit être renfor­­cée. L’ef­­fi­­ca­­cité du procédé n’est pas encore prou­­vée scien­­ti­­fique­­ment. Mais Dave Asprey a déjà sorti plus d’un million de dollars de sa poche pour soigner son orga­­nisme. Et il est prêt à en dépen­­ser beau­­coup d’autres.

Aux États-Unis, et notam­­ment en Cali­­for­­nie, de plus en plus de cliniques proposent des théra­­pies de ce type. Partant du prin­­cipe que les cellules souches que l’on trouve dans l’em­­bryon, le fœtus et le moelle osseuse sont capables de se renou­­ve­­ler, elles promettent de retar­­der le vieillis­­se­­ment. « C’est une capa­­cité de régé­­né­­ra­­tion que l’on possède en étant jeune mais qui se perd ensuite », précise Julien Cher­­fils, cher­­cheur à l’Ins­­ti­­tut de recherche sur le cancer et le vieillis­­se­­ment (IRCAN). Plus l’âge d’une personne est avan­­cée, moins ses tissus se réparent correc­­te­­ment en cas de lésion. Sauf à admi­­nis­­trer des cellules souches : leur acti­­vité a déjà permis de restau­­rer du carti­­lage. Et elles sont aussi utili­­sées afin de régé­­né­­rer le système immu­­ni­­taire des patients atteints de leucé­­mie.

Mais le vieillis­­se­­ment, tempère Julien Cher­­fils, « n’est pas qu’un proces­­sus cellu­­laire ». Dave Asprey ne parie d’ailleurs pas seule­­ment sur les cellules souches. Il est prêt à expé­­ri­­men­­ter à peu près tout ce qui a une chance de fonc­­tion­­ner. Ce « bioha­­cker » né au Nouveau-Mexique en a les moyens. Après avoir amassé un peu d’argent dans la Sili­­con Valley, il a monté un empire dans la santé : sa société de complé­­ments alimen­­taires Bullet­­proof Nutri­­tion Inc., qui a levé neuf millions de dollars, est complé­­tée par un podcast, Bullet­­proof Radio, et cinq livres sur l’op­­ti­­mi­­sa­­tion de soi.

Crédits : Bullet­­proof

Le café magique

Au rez-de-chaus­­sée de la maison de Vancou­­ver, dans la salle où Dave Asprey prépare son corps à vivre 180 ans, le logo de Bullet­­proof Nutri­­tion Inc. est partout. On retrouve le coli­­bri orange jusque dans la cuisine, sur un appa­­reil bien moins impres­­sion­­nant : une machine à café. Ce grand brun au nez aqui­­lin et aux joues creu­­sées par des fossettes a commencé son aven­­ture dans l’uni­­vers du bioha­­cking en lançant le Bullet­­proof Coffee en 2014, comme d’autres commencent leur jour­­née par un expresso. La recette qu’il a parta­­gée pour la première fois en 2009 est simple : il suffit de verser du café dans un mixeur avec du beurre et de mélan­­ger le tout. « De petites gouttes de graisse suspen­­dues dans du liquide changent la façon avec laquelle votre corps reçoit l’eau », assure-t-il. « Si vous mangez du beurre et buvez du café à côté, ce n’est pas la même chose. »

La bois­­son a « un énorme effet sur votre éner­­gie et vos fonc­­tions cogni­­tives », promet le site. « Bullet­­proof Coffee a aidé beau­­coup de monde, que ce soient des PDG ou des athlètes profes­­sion­­nels en passant par des parents débor­­dés, à faire plus de choses satis­­fai­­santes. » Kourt­­ney Karda­­shian et Jimmy Fallon ont bu quelques-unes des 150 millions de tasses servies d’après l’en­­tre­­pre­­neur. Le second en a même parlé comme d’une bois­­son « déli­­cieuse », « bonne pour vous et votre cerveau ». Aucune étude scien­­ti­­fique n’en prouve pour­­tant les vertus. Au contraire, toutes les analyses sérieuses du cock­­tail en pointent l’ina­­nité.

Mais voilà, Dave Asprey sait monnayer le café depuis long­­temps. Au lycée, sur son ordi­­na­­teur, il écou­­lait des t-shirts ornés de l’ins­­crip­­tion « la caféine est ma drogue ». Non seule­­ment il se consi­­dère comme « le premier à vendre tout et n’im­­porte quoi sur Inter­­net » mais, à l’en­­tendre, les ingé­­nieurs ont reçu ses ensei­­gne­­ments pour tisser la Toile quand il était profes­­seur à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Santa Cruz. En bon initia­­teur de la Sili­­con Valley, il travaillait pour l’en­­tre­­prise qui héber­­geait le premier serveur de Google d’un côté, et prenait de l’aya­­huasca de l’autre. Cette quête de soi masquait mal ses problèmes : on lui a tour à tour diagnos­­tiqué un syndrome d’As­­per­­ger, des désordres de l’at­­ten­­tion, des troubles obses­­sion­­nels compul­­sifs, de l’ar­­thrite, une fibro­­my­al­­gie, la mala­­die de Hashi­­moto et une mala­­die de Lyme chro­­nique. Pour ne rien arran­­ger, son poids a atteint jusqu’à 130 kilos.

Crédits : Bullet­­proof

Pour le réduire, les méthodes clas­­siques ne fonc­­tion­­naient guère. Il avait beau faire du sport pendant 90 minutes et se serrer la cein­­ture, sa silhouette bougeait à peine. « J’étais proba­­ble­­ment en mauvaise santé et plus fort, il n’y avait que deux machines que je ne pous­­sais pas à fond à la salle de gym mais je pesais toujours autant », souffle-t-il. Exas­­péré par cette disci­­pline stérile, l’in­­for­­ma­­ti­­cien s’est mis à expé­­ri­­men­­ter sur son corps, dont certains gènes sont ceux « d’in­­ven­­teurs », explique-t-il en faisant réfé­­rence à sa grand-mère ingé­­nieure nucléaire. « J’ai aussi de la famille de Roswell, donc il y a de l’ex­­tra­­ter­­restre et des radia­­tions en moi », plai­­sante-t-il. Délesté de 22 kilos grâce à un régime à faible teneur en glucide, Asprey a mis toute son atten­­tion sur ce que son corps ingère.

Pendant des soirs entiers, après le travail, il s’est docu­­menté sur les médi­­ca­­ments béné­­fiques à son orga­­nisme. Fort de ces connais­­sances, il a commencé à fréquen­­ter le Sili­­con Valley Health Insti­­tute et à parta­­ger des conseils sur Inter­­net. Dans le milieu de la tech, où la compé­­ti­­tion est féroce, d’autres ont commencé à appliquer la logique d’op­­ti­­mi­­sa­­tion propres aux start-ups à leur personne, en mesu­­rant scru­­pu­­leu­­se­­ment leur alimen­­ta­­tion, en se mettant au sport ou en tablant sur la médi­­ta­­tion pour amélio­­rer leur forme et, partant, leur produc­­ti­­vité. Ce n’est ainsi pas un hasard si le fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment Trinity Ventures a investi neuf millions de dollars dans Bullet­­proof en 2015.

Cobaye

Sur le balcon en bois de sa maison de Vancou­­ver, Dave Asprey agite les bras et parle avec emphase. « Il n’est pas juste que seules les célé­­bri­­tés, les forces spéciales ou d’autres rares personnes aient accès à cette tech­­no­­lo­­gie », se lamente-t-il en prenant les accents Démo­­crates qu’on connaît aux grandes fortunes de la tech. « Cela devrait être – et cela sera dispo­­nible pour tout le monde », jure-t-il, comme s’il était à la tête d’une ONG. Pour cela, l’en­­tre­­pre­­neur n’es­­père rien de moins qu’un détri­­co­­tage en règle de la légis­­la­­tion sur la santé. Celle-ci « nous a conduits à la pyra­­mide alimen­­taire qui entraîne des mala­­dies du cœur, des cancers et du diabète chez un nombre de personnes inégalé », juge-t-il. « Notre système médi­­cal est lent à inno­­ver, c’est inhu­­main de dire à quelqu’un qu’il ne peut pas ingé­­rer ce qu’il veut. C’est un droit humain basique. Je ne veux pas gaspiller 150 dollars et une heure de ma vie pour obte­­nir la permis­­sion de prendre une substance. »

Sa femme, docteure, n’est pas d’ac­­cord. Peut-être est-elle légè­­re­­ment effrayée par ses expé­­riences. Ayant appris que l’ex­­po­­si­­tion au froid augmen­­tait la rési­­lience, Asprey a un jour fait la sieste au milieu de blocs de glace. Il s’est réveillé avec une brûlure au troi­­sième degré. Une autre fois, il s’est exposé à de la lumière infra­­rouge dans l’es­­poir que cela améliore sa faculté d’ap­­pren­­tis­­sage. Au lieu de quoi il a bégayé pendant plusieurs heures. Les résul­­tats du Bullet­­proof Coffee sont aussi loin d’être univoques. Tandis que certains inter­­­nautes se réjouissent d’avoir perdu du poids en en buvant, quan­­tité de consom­­ma­­teurs ont vu leur niveau de choles­­té­­rol grim­­per dange­­reu­­se­­ment. Selon lui, l’huile d’olive est à pros­­crire, de même que le kale et les légu­­mi­­neuses présentent des risques d’in­­flam­­ma­­tion. Autant dire que les diété­­ti­­ciens le détestent.

Crédits : Bullet­­proof

« Cela suit le même schéma que les autres régimes à la mode », peste une spécia­­liste, Abby Langer. « La situa­­tion est simpli­­fiée pour promettre une expé­­rience extra­­or­­di­­naire et une perte de poids irréa­­liste. Cela fonc­­tionne grâce à la psycho­­lo­­gie : les gens aiment sentir qu’ils font partie d’un groupe qui a accès à une connais­­sance secrète. » Les complé­­ments alimen­­taires recom­­man­­dés par Asprey pour amélio­­rer le fonc­­tion­­ne­­ment du cerveau n’ont pas davan­­tage fait leur preuve en labo­­ra­­toire. « L’amé­­lio­­ra­­tion cogni­­tive est un jeu à somme nulle », professe le neuro­­logue Murali Dorais­­wamy. « Quand vous amélio­­rez une fonc­­tion, cela se fait en géné­­ral aux dépens d’une autre. » Dans son empres­­se­­ment à s’ap­­pliquer des expé­­riences scien­­ti­­fiques dont l’ef­­fi­­ca­­cité n’est pas même démon­­trée sur des rats, l’Amé­­ri­­cain ne fait toute­­fois pas complè­­te­­ment n’im­­porte quoi.

Les travaux sur les cellules souches dont il s’ins­­pire sont promet­­teurs. Pour avoir trans­­formé une cellule adulte en cellule souche présen­­tant les quali­­tés de celles trou­­vées dans l’em­­bryon, le Japo­­nais Shinya Yama­­naka a reçu le prix Nobel de méde­­cine en 2012. L’an­­née précé­­dente, le cher­­cheur français Jean-Marc Lemaître parve­­nait avec ses collègues de l’Ins­­ti­­tut de géno­­mique fonc­­tion­­nelle (Inserm, CNRS, univer­­sité de Mont­­pel­­lier) à rajeu­­nir des cellules de donneurs âgés in vitro. Quatre ans plus tard, des scien­­ti­­fiques du Salk Insti­­tute of Biolo­­gi­­cal Studies de San Diego ont révèlé avoir augmenté l’es­­pé­­rance de vie de souris de 18 à 27 semaines grâce à cette méthode. L’an­­née suivante, l’Al­­le­­mand Hart­­mut Geiger et ses collègues ont employé une protéine pour que les cellules souches âgées de rongeurs produisent autant de globules blancs que des jeunes. Ils espèrent que cela pourra servir à soigner des personnes atteintes de cancers du sang.

« À mon avis, les méthodes à base de cellules souches présentent surtout un inté­­rêt pour les théra­­pies », observe Julien Cher­­fils. « On sait qu’elles peuvent aider dans le cadre du trai­­te­­ment de l’ar­­throse et pour d’autres patho­­lo­­gies, sous certaines condi­­tions, mais il est impos­­sible de géné­­ra­­li­­ser. » Le cher­­cheur suggère donc de trou­­ver des moyens de bien vieillir en préve­­nant ou en trai­­tant les mala­­dies asso­­ciées à l’âge plutôt que de viser 180 ans. Mais que leurs visées soient cura­­tives ou non, les recherches alimentent toujours l’es­­poir de Dave Asprey et de quelques autres. En 2016, l’Amé­­ri­­caine Eliza­­beth Parrish a affirmé avoir rajeuni ses cellules en trou­­vant un moyen d’en rallon­­ger les télo­­mères, ces morceaux d’ADN dont la taille dimi­­nue à chaque divi­­sion cellu­­laire. Elle aurait ainsi gagné 20 ans.

Seule­­ment, nuance Julien Cher­­fils, cette méthode présente un risque de cancer. D’ailleurs, un conseiller de l’en­­tre­­prise de biote­ch­­no­­lo­­gies de la quadra­­gé­­naire, BioViva, s’est dit « très inquiet » par l’ex­­pé­­rience. « J’in­­cite vive­­ment à réali­­ser des études pré-cliniques. » Dave Asprey est prévenu.


Couver­­ture : Dave Asprey. (Bullet­­proof Labs)


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