par Servan Le Janne | 2 janvier 2018

Une petite lumière verte clignote dans le ciel orangé de Dubaï. Alors que le Soleil décline derrière les immenses tours de la capi­­tale des Émirats arabes unis, la lueur se rapproche du sol. Elle appar­­tient à un héli­­co­­ptère blanc doté de 18 menues hélices. L’ap­­pa­­reil atter­­rit sur une pénin­­sule de la plage de Jumei­­rah, à l’em­­bou­­chure du canal qui se jette dans le golfe Persique, en face de l’ar­­chi­­pel arti­­fi­­ciel The World. Personne n’est à bord. Autour du véhi­­cule, des hommes vêtus de la tradi­­tion­­nelle dish­­da­­sha, ce long habit imma­­culé, applau­­dissent. Il y a là le prince héri­­tier et homme fort du royaume, Moham­­med ben Rachid Al Maktoum. « Après le succès remarquable du premier métro sans conduc­­teur dans la région, nous sommes heureux d’as­­sis­­ter au test du taxi aérien auto­­nome », se féli­­cite le cheikh. Conçu par l’Al­­le­­mand Volo­­cop­­ter, ce proto­­type peut voler 30 minutes à une vitesse de croi­­sière de 50 hm/h, et même atteindre 100 km/h. Pour cet essai, il s’est hissé à quelque 200 mètres de hauteur.

Crédits : Gouver­­ne­­ment de Dubaï

Le ciel comme limite

Son construc­­teur est aussi dithy­­ram­­bique que la tête couron­­née. « Cela démontre la faisa­­bi­­lité et la sûreté des taxis volants en tant que trans­­ports publics », vante le groupe de Bruch­­sal, une ville de la région de Karls­­ruhe. D’ici 2030, 25 % des usagers des trans­­ports public de l’émi­­rat devraient se passer de chauf­­feur. « Nous avons cinq ans pour créer le système entier avec les pouvoirs publics, mais beau­­coup d’autres projets nous mobi­­lisent ailleurs », précise le co-fonda­­teur de Volo­­cop­­ter, Alexan­­der Zosel. Ce grand brun de 52 ans répugne à donner les noms de ses clients poten­­tiels. Le pull gris qui cache son tatouage tribal, sur le biceps droit, est à l’image de la sobriété « à l’al­­le­­mande » qu’il entend affi­­cher. Cela ne l’em­­pêche en rien d’être ambi­­tieux. Zosel veut que sa société d’une tren­­taine de sala­­riés gran­­disse vite afin d’être présente partout dans le monde. Allé­­ché par « un marché énorme », il voit sans jalou­­sie d’autres acteurs inves­­tir le même domaine d’ac­­ti­­vité. Volo­­cop­­ter possède selon lui une tech­­no­­lo­­gie de qualité et les moyens de rache­­ter d’éven­­tuels petits concur­­rents.


L’été dernier, il a reçu un inves­­tis­­se­­ment de 25 millions d’eu­­ros de la part du construc­­teur auto­­mo­­bile Daim­­ler. « Beau­­coup de recherches sont menées à ce sujet », abonde François Chopard. Fonda­­teur de l’in­­cu­­ba­­teur de start-ups aéro­s­pa­­tiales Star­­burst, le Français connaît parfai­­te­­ment le secteur depuis son passage par le labo­­ra­­toire de l’US Air Force, au mitan des années 1990. Il l’a décou­­vert, aupa­­ra­­vant, en tant qu’in­­gé­­nieur chez Airbus.

Volo­­cop­­ter vise les grandes villes
Crédits : Volo­­cop­­ter

Désor­­mais respon­­sable de l’unité « mobi­­lité urbaine dans les airs » du géant euro­­péen de l’aé­­ro­s­pa­­tiale, le Danois Mathias Thom­­sen confirme qu’ « il existe un vaste écosys­­tème de start-ups » travaillant au déve­­lop­­pe­­ment de véhi­­cules volants. Airbus a déjà présenté plusieurs proto­­types comme le Vahana, qui sera testé en Cali­­for­­nie cette année. « Nous essayons diffé­­rentes confi­­gu­­ra­­tions et nous espé­­rons que d’ici trois à cinq ans, un design va émer­­ger », indique ce diplômé de la London Busi­­ness School. Il parie que très prochai­­ne­­ment, « vous utili­­se­­rez une appli­­ca­­tion comme Uber, on vien­­dra vous cher­­cher et vous vole­­rez dans un véhi­­cule auto­­nome ».

En novembre 2016, Airbus l’a préci­­sé­­ment débau­­ché d’Uber, une autre entre­­prise qui veut ardem­­ment prendre les airs. En juin et novembre 2017, le Cali­­for­­nien a annoncé que des taxis volants seront mis en service à partir de 2020 à Dubaï, Dallas et Los Angeles, dans le cadre de son projet Elevate. Lilium Avia­­tion caresse la même ambi­­tion sur le terri­­toire euro­­péen, et AeroMo­­bil commer­­cia­­lise déjà un modèle destiné aux parti­­cu­­liers tandis que Kitty Hawk – start-up finan­­cée par Larry Page – peau­­fine le sien. « Il y a beau­­coup de concepts d’aé­­ro­­nefs diffé­­rents, de la même manière qu’il y a un grand nombre de véhi­­cules au sol », s’en­­thou­­siasme Alexan­­der Zosel.

Le pion­­nier

Alexan­­der Zosel voyage sans relâche. Quand il n’est pas à Dubaï pour super­­­vi­­ser le test de son taxi aérien auto­­nome, le PDG se rend à Singa­­pour pour rencon­­trer les déci­­deurs inté­­res­­sés par sa tech­­no­­lo­­gie ou inter­­­vient dans des confé­­rences, des deux côtés de l’At­­lan­­tique. À ces occa­­sions, il croise régu­­liè­­re­­ment François Chopard (Star­­burst) et Mathias Thom­­sen (Airbus). Le programme de ses jour­­nées est souvent fati­­gant, mais cet ancien spor­­tif de haut niveau a, dit-il, « beau­­coup d’éner­­gie ». Origi­­naire de la région de Karls­­ruhe, dans le sud-ouest de l’Al­­le­­magne, il a érigé l’un des premiers half-pipe du pays à l’âge de 15 ans, en 1981. « J’étais un pion­­nier », lance-t-il. « Par la suite, j’ai un peu aban­­donné le skate car j’ai fait beau­­coup d’autres choses, comme parti­­ci­­per à la Coupe du monde de surf. J’ai aussi joué dans l’équipe natio­­nale de basket­­ball, et en première divi­­sion. » Sur le site de Volo­­cop­­ter, l’homme est aujourd’­­hui décrit comme un « serial-entre­­pre­­neur ». Alexan­­der Zosel a fondé un chape­­let de socié­­tés après avoir lancé, à ses débuts, un service de cock­­tails à la fac de Karls­­ruhe pour finan­­cer ses études. Tandis qu’il prenait encore des cours de génie civil, le jeune homme s’est essayé à l’im­­pri­­me­­rie numé­­rique.

Alexan­­der Zosel
Crédits : Ecosum­­mit

Il est le premier à s’en servir pour donner une vision des immeubles à venir sur les panneaux annonçant leur érec­­tion. Il faut scan­­ner les plans des archi­­tectes, y ajou­­ter des couleurs et l’af­­fi­­chage est ensuite possible. « Ceux du début s’ef­­façaient au bout de six mois à cause des rayons du soleil », se souvient-il. La tech­­no­­lo­­gie doit encore être opti­­mi­­sée. Des années plus tard, Alexan­­der Zosel quitte le monde de la construc­­tion et retrouve celui du sport en créant une entre­­prise capable de gérer les inté­­rêts du club de basket de Karls­­ruhe, à sa montée en première divi­­sion, en 2003. « Ce n’était pas pour gagner de l’argent », explique-t-il. « Je suis attiré par les visions et les concepts plus que par les affaires. » Il fait ensuite un break de quelques années et s’ins­­talle à Cape Town. En Afrique du Sud, il devient profes­­seur de para­­pente. Puis les affaires reprennent en 2011 lorsque son ami Stephan Wolf compose son numéro depuis un maga­­sin de jouet. En cher­­chant un drone pour son fils, ce déve­­lop­­peur de logi­­ciel pour Siemens a l’idée de produire des modèles assez grands pour pouvoir trans­­por­­ter des personnes. « Il m’a dit qu’il n’avait pas la vision entre­­pre­­neu­­riale, mais il pensait savoir comment agran­­dir la tech­­no­­lo­­gie », raconte Zosel. « Ça a commencé à me trot­­ter dans la tête et, très vite, j’ai songé à plein d’ap­­pa­­reils volants. »

Dès octobre 2011, les deux hommes présentent un premier proto­­type, le VC1, muni de 16 rotors. Leur messa­­ge­­rie est vite engor­­gée par des dizaines de milliers d’e-mails propo­­sant de nombreuses appli­­ca­­tions possible. Des proprié­­taires de fermes aqua­­coles se mani­­festent, de même que des base-jumpers ainsi que les respon­­sables d’une station de ski cana­­dienne, déter­­mi­­nés à ne plus utili­­ser ces héli­­co­­ptères si polluants. « Il y a des centaines de choses que vous pouvez faire avec cette tech­­nique mais, très tôt, j’ai pensé mettre les appa­­reils en ville », observe Zosel. Et il n’est pas le seul.

La méca­­nique céleste

Le VC1 ressemble à un de ces périlleux appa­­reils conçus par les premiers aven­­tu­­riers de l’avia­­tion. Il se compose d’une simple boule grise surmon­­tée d’un siège, lequel est entouré de 16 rotors. Le pilote est ainsi à l’air libre. Mais en dépit de son appa­­rente vulné­­ra­­bi­­lité, celui-ci est bien en sécu­­rité. « C’est stable, sûr et auto­­nome », assure Zosel. Aujourd’­­hui, le modèle de Volo­­cop­­ter compte deux rotors de plus et une cabine. « C’est comme un héli­­co­­ptère élec­­trique, avec la tech­­no­­lo­­gie d’un drone », explique le PDG. « Sauf que la main­­te­­nance d’un héli­­co­­ptère coûte cher, prend du temps et qu’il faut être un pilote aguerri pour le conduire. » La méca­­nique de ses taxis volants est quant à elle simple, à l’in­­verse de son système élec­­tro­­nique.

Le Vahana est arra­­ché au sol par des hélices reliées à des moteurs élec­­triques.

Volo­­cop­­ter propose des modèles auto­­nomes ou à conduire avec un joys­­tick. « C’est encore plus sûr sans pilote car vous n’avez pas d’er­­reur humaine », juge Zosel. Or le vieux rêve des voitures volantes était juste­­ment bouché par la dange­­ro­­sité qu’il parais­­sait compor­­ter. Allait-on lais­­ser le commun des mortels navi­­guer libre­­ment dans un espace aérien diffi­­cile à signa­­li­­ser ? Il a donc fallu que des modèles d’au­­to­­mo­­biles ou de camions auto­­nomes émergent pour ouvrir la brèche. Uber a ainsi déployé une flotte de véhi­­cules auto­­nomes à Pitts­­burgh, en août 2016, avant de parler de taxis volants. « De nos jours », constate Mathias Thom­­sen, « les contrô­­leurs aériens créent des couloirs aériens pour les vols et plani­­fient tout pour éviter les colli­­sions. Dans le futur, ce sera auto­­ma­­tisé de manière à ce qu’on puisse se passer de pilote. Chez Airbus, nous avons un projet qui s’ap­­pelle Altisco. Il est basé sur un système de détec­­tion embarqué comme sur les voitures auto­­nomes. » Après avoir présenté un concept car volant baptisé Pop.up en mars 2017, avec la société italienne Ital­­de­­sign – propriété de Volks­­wa­­gen –, Airbus a annoncé que le véhi­­cule auto­­nome Vahana était presque prêt à être essayé. Le Vahana est arra­­ché au sol par des hélices reliées à des moteurs élec­­triques. S’il utilise ainsi la propul­­sion élec­­trique à l’ins­­tar de l’ap­­pa­­reil de Volo­­cop­­ter, l’en­­gin de la multi­­na­­tio­­nale peut quant à lui déployer une paire d’ailes qui lui permet de se mouvoir plus vite. Étant données les limites actuelles des batte­­ries, les entre­­prises du secteur s’échinent pour le moment à conce­­voir des modèles capables de réali­­ser des trajets en ville. Le programme CityAir­­bus doit à ce titre abou­­tir à la créa­­tion d’un réseau de taxi volants.

Le futur selon Airbus
Crédits : Airbus

« N’im­­porte quelle ville est adap­­tée », estime Mathias Thom­­sen, « mais nous pensons d’abord mettre en place le système dans celles où la valeur de la mobi­­lité dans les airs est haute, par exemple là où le trafic au sol est conges­­tionné et où le système de trans­­ports public n’est pas bon. C’est souvent le cas en Asie. » Comme Velo­­cop­­ter, Airbus explique qu’il est trop tôt pour citer des clients en deve­­nir. Mais le groupe admet regar­­der de près ce qui se passe à Dubaï et en Chine. « Tout le monde est convaincu qu’il existe un marché énorme en Chine, mais le ciel est encore très régle­­menté », tempère François Chopard. « On peut voler sans problème à San Fran­­cisco, ce n’est pas le cas à Paris. » Le Français souligne aussi l’in­­té­­rêt mani­­festé par les pouvoirs publics à Los Angeles et par les acteurs privés de Dallas. Bien des socié­­tés avec lesquelles il colla­­bore tentent d’in­­ci­­ter tant le légis­­la­­teur que les acteurs privés à adap­­ter les infra­s­truc­­tures des villes aux voitures volantes. Après avoir dessiné une « Smart Tower » pour Moscou, le cabi­­net Richard’s Archi­­tec­­ture + Design a dévoilé en décembre 2017 la maquette d’un immeuble voué à accueillir les voitures volantes dans le quar­­tier de Pudong, à Shan­­ghai. Alexan­­der Zozel est opti­­miste : « On me demande souvent si les auto­­ri­­tés cherchent à nous mettre des bâtons dans les hélices. Mais la réalité, c’est que nous avons leur soutien depuis le début. » Volo­­cop­­ter travaille à Dubaï et ailleurs en atten­­dant de viser plus haut. Après tout, les « les mêmes grands groupes traitent de l’avia­­tion et du spatial », note François Chopard. Alors, ses appa­­reils quit­­te­­ront-ils un jour l’at­­mo­­sphère ? « Pourquoi pas », lâche Zosel.

La future Smart Tower de Moscou
Crédits : Richard’s Archi­­tec­­ture + Design

Couver­­ture : Le projet CityAir­­bus.


 

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