par Servan Le Janne | 1 octobre 2018

L’omerta

Dans la petite ville d’Um­­zim­­khulu, au sud-est de l’Afrique du Sud, Sindiso Magaqa ne passe jamais inaperçu. Le conseiller muni­­ci­­pal conduit une belle Mercedes ML 500 4Matic noire, ache­­tée du temps où il était secré­­taire géné­­ral des jeunes de l’ANC, le parti au pouvoir depuis la fin de l’apar­­theid. Et il aime en faire cracher l’au­­to­­ra­­dio. En rentrant chez lui, ce 13 juillet 2017, l’homme de 34 ans saute sur le siège au rythme d’ « Omunye », le tube du duo Distruc­­tion Boyz. Sur la banquette arrière, à côté de deux alliées poli­­tiques, Jabu­­lile Msiya et Nont­­si­­ke­­lelo Mafa, du whisky danse dans sa bouteille, ambrée par les derniers rayons du soleil.

Avant d’ar­­ri­­ver à desti­­na­­tion, le véhi­­cule ralen­­tit à hauteur d’une boutique d’Ibisi, dans la banlieue d’Um­­zim­­khulu. Une BMW rouge l’y attend. À sa vue, les grands yeux de Sindiso Magaqa s’ar­­ron­­dissent et ses joues émaciées se creusent. « Ne bougez pas ! » intime-t-il aux passa­­gers en tentant de saisir l’arme sous son siège. Trop tard. Des éclairs plongent les élus dans le chaos. Criblés de balles, ils sont emme­­nés à l’hô­­pi­­tal de Durban, où seul Magaqa succombe à ses bles­­sures début septembre 2017, selon les auto­­ri­­tés. À en croire sa famille, il pour­­rait avoir été empoi­­sonné alors que son état de santé s’amé­­lio­­rait.

Un an plus tard, le 13 septembre 2018, la police a annoncé l’ar­­res­­ta­­tion d’un suspect. Un autre a déjà été abattu. Pour l’en­­tou­­rage de Magaqa, ces hommes avaient proba­­ble­­ment des donneurs d’ordre dans les rangs de l’ANC. Car la forma­­tion poli­­tique de Nelson Mandela est aujourd’­­hui en proie à une lutte interne sanglante. « C’est comme dans la Cosa Nostra : il ne s’agit pas seule­­ment de tuer quelqu’un mais aussi d’en­­voyer un message fort », pointe Thabiso Zulu, un de ses membres qui craint pour sa vie. « Nous avons brisé l’omerta. » Avec Magaqa, il dénonçait un cas de corrup­­tion suppo­­sée à Umzim­­khulu, dans le cadre de la réno­­va­­tion d’un monu­­ment histo­­rique, le Memo­­rial Hall.

Ils n’étaient pas seuls. Quelques mois avant l’as­­sas­­si­­nat de l’an­­cien cadre du parti, deux de ses amis et collègues qui poin­­taient les malver­­sa­­tions gangre­­nant l’ANC ont été mis à mort devant chez eux. Depuis 2016, 90 respon­­sables poli­­tiques ont été tués, soit le double du taux moyen des 16 années précé­­dentes, selon des cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité de Cape Town et la Global Initia­­tive Against Trans­­na­­tio­­nal Crime. Dans la seule province de KwaZulu-Natal, à laquelle appar­­tient Umzim­­khulu, 80 offi­­ciels de l’ANC ont été assas­­si­­nés entre 2011 et 2017, de sorte que même de petits élus doivent recou­­rir à des gardes du corps et s’équi­­per d’armes.

Le KwaZulu-Natal
Crédits : Thomp­­sons Africa

La suspi­­cion atteint jusqu’au plus haut niveau du parti. Avant de lais­­ser le pouvoir, en février 2018, l’an­­cien président Jacob Zuma alignait les affaires comme on glisse des perles sur un collier. Poussé vers la sortie par un neuvième vote de défiance, il a été mis en examen en avril pour fraude et racket présumé dans un contrat de vente d’armes de 1999. Son succes­­seur, Cyril Rama­­phosa – lui aussi issu de l’ANC –, « n’a pas fait grand-chose pour endi­­guer la violence », juge le New York Times. Aussi hégé­­mo­­nique que décrié, le parti a déçu tous les espoirs qu’il susci­­tait il y a deux décen­­nies.

Un gros moteur

Zweli Mkhize se trou­­vait dans sa voiture, à une cinquan­­taine de mètres derrière la Mercedes ML 500 4Matic noire, lorsqu’elle a été attaquée. Sans savoir qui était visé, il s’est rué comme une balle vers Sindiso Magaqa dès que les coups de feu ont retenti. Son ami baignait dans le sang. Il est mort moins de deux mois plus tard. « Il était très respec­­tueux et gentil », décrit-il aujourd’­­hui. « Il était toujours disposé à aider. » Les deux hommes ont grandi côté-à-côte à Umzim­­khulu. Dans les années 1980, la région était parti­­cu­­liè­­re­­ment affec­­tée par la guerre entre les auto­­ri­­tés de l’apar­­theid le Parti Inka­­tha de la liberté, à domi­­nante zouloue, et l’ANC.

Thabiso Zulu
Crédits : Front Line Defen­­ders

Thabiso Zulu a lui aussi grandi au KwaZulu-Natal. Sa grand-mère ayant parti­­cipé au boycott de pommes de terre pour dénon­­cer l’apar­­theid, dans les années 1950, il a suivi ses traces en s’en­­ga­­geant. C’est ainsi qu’il a fait la rencontre de Sindiso Magaqa, au sein d’un groupe poli­­tique d’ado­­les­­cents. Ce grand maigre au sourire écla­­tant avait beau être le plus jeune, il en a rapi­­de­­ment pris la tête. Aussi a-t-il dirigé une grève de lycéens, déter­­mi­­nés à ce que l’argent rassem­­blé pour un voyage à Cape Town soit bien utilisé à cette fin, contre la volonté du prin­­ci­­pal. L’éta­­blis­­se­­ment a été fermé pendant plusieurs semaines.

De la seconde à la termi­­nale, Sindiso Magaqa a reçu l’en­­sei­­gne­­ment de Zweli­­phansi Skho­­sana. Opposé au mouve­­ment étudiant, ce profes­­seur sera des années plus tard de nouveau son adver­­saire au conseil muni­­ci­­pal d’Um­­zim­­khulu. En tant que tréso­­rier de la commune, il affirme que le chan­­tier de monu­­ment histo­­rique n’a entraîné aucune corrup­­tion. Magaqa « était trop ambi­­tieux, c’était son problème », tacle-t-il. À tel point que le jeune homme a vite grimpé les éche­­lons au sein de l’ANC, propa­­geant sa bonne parole en stop ou en louant des voitures. L’un de ses compa­­gnons de route, Les Stuta, se souvient que la Ford Escort qu’il est parvenu à ache­­ter en 2004 « était tout » pour le groupe.

Deux ans plus tard, Sindiso Magaqa et ses proches ont obtenu des emplois bien payés dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Leur ascen­­sion leur a permis de mener grand train. Quand il a perdu son poste, Thabiso Zulu s’est d’ailleurs montré assez critique à l’égard de ce mode vie. Sitôt nommé secré­­taire géné­­ral des jeunes de l’ANC, en 2011, son ami a acquis une Mercedes ML 500 4Matic. « Je ne sais pas comment il a obtenu l’argent », explique-t-il, « mais n’ou­­bliez pas qu’il avait accès à tout le monde, à tous ceux qui comptent dans le pays. » Seule­­ment, Sindiso Magaqa a à son tour été démis de ses fonc­­tions au bout de quelques mois.

De retour à Umzim­­khulu, il a dépensé le reste de son pécule dans une modeste équipe de foot­­ball, les Blue Birds, jusqu’à épui­­se­­ment. Puis il est revenu à ce qu’il savait faire, c’est-à-dire à la poli­­tique. Sous la bannière de l’ANC, l’an­­cien leader étudiant est entré au conseil muni­­ci­­pal de sa ville. Cette année-là, en 2016, 31 élus ont été assas­­si­­nés dans tout le pays, dont 24 au KwaZulu-Natal.

La liste

À Umzim­­khulu comme dans de nombreuses loca­­li­­tés sud-afri­­caines, l’ANC est loin de faire bloc. Au sein d’un groupe dissi­dent, Sindiso Magaqa n’a guère eu de mal à trou­­ver de quoi critiquer l’équipe en place. Depuis le seuil de l’hô­­tel de ville, il pouvait se perdre dans le puits sans fond du Memo­­rial Hall, un monu­­ment dont la réno­­va­­tion avait coûté deux millions de dollars. En 2013, deux tiers du budget (1,2 million) avaient déjà été donnés à un maître d’œuvre sans que le chan­­tier n’avance substan­­tiel­­le­­ment. Pour un million supplé­­men­­taire, un autre sous-trai­­tant avait été recruté deux ans plus tard.

Le Memo­­rial Hall d’Um­­zim­­khulu
Crédits : Olwe­­thu Sipuka/Twit­­ter

La demande d’au­­dit indé­­pen­­dant formu­­lée par Sindiso Magaqa a été écon­­duite par son ancien profes­­seur, Zweli­­phansi Skho­­sana. D’après lui, elle était desti­­née à subver­­tir le pouvoir local. Magaqa s’est alors tourné vers une autre vieille connais­­sance, Thabiso Zulu. Mais avant que celui-ci ait le temps de contac­­ter la police, l’élu bran­­dis­­sait les comptes du chan­­tier en conseil muni­­ci­­pal, ce qui n’a pas manqué d’in­­té­­res­­ser le président de l’as­­sem­­blée, Khaya Thobela. Ce dernier a ensuite trouvé trois balles dans la vitre de son bureau. Quelques semaines plus tard, il était abattu alors qu’il répan­­dait de l’eau bénite dans son jardin. Celui qui était pres­­senti pour le rempla­­cer, Mduduzi Shibase, a aussi été assas­­siné devant chez lui.

Après ce deuxième drame, la conseillère muni­­ci­­pale Jabu­­lile Msiya a reçu un appel affolé de Sindiso Magaqa. « Où es-tu ? Ne sors pas, j’ar­­rive », souf­­flait-il. Avec lui, l’an­­cien leader étudiant a apporté une liste four­­nie par un ami travaillant dans une agence de rensei­­gne­­ment. « Ça va être mon tour, puis ce sera le tiens », s’alar­­mait-il. D’après un rapport de 47 pages publié en août par le bureau du protec­­teur public, une insti­­tu­­tion qui enquête sur la corrup­­tion, Thabiso Zulu était aussi dans le viseur. Crai­­gnant pour sa vie, l’homme a démé­­nagé. Il vit sous la surveillance de deux gardes du corps, dans un endroit gardé secret.

« L’ANC est comme un océan qui se nettoiera de lui-même », veut-il croire, bien conscient que la corrup­­tion affecte tous les organes de l’ap­­pa­­reil d’État, du géant des services publics Eskom aux admi­­nis­­tra­­tions locales agicoles et au Trésor public. C’était parti­­cu­­liè­­re­­ment le cas sous Jacob Zuma, surtout lors de son second mandat, après 2014, estime le New York Times. Dans le parti, ceux qui veulent dénon­­cer les dérives se heurtent à ceux qui en profitent. « Ces allé­­geances vont jusqu’au plus haut niveau », observe Makhosi Khoza, un ancien membre qui fait aujourd’­­hui partie d’une orga­­ni­­sa­­tion de lutte contre les malver­­sa­­tions.

« Aujourd’­­hui, on ne sait plus qui est l’en­­nemi. »

Les dommages sont tels que certains vont jusqu’à remettre en cause le système tout entier. « C’était mieux avant la démo­­cra­­tie parce que nous connais­­sions l’en­­nemi », tranche le président du district de Sindiso Magaqa, Mluleki Ndobe. « L’en­­nemi était le régime, ce régime injuste. Aujourd’­­hui, on ne sait plus qui est l’en­­nemi. »


Couver­­ture : Thabiso Zulu, acti­­viste anti-corrup­­tion sud-afri­­cain.


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