Chaque année, la liste des plus grandes fortunes mondiales s'allonge. Sans frein à leur accumulation, la tendance tend à s'aggraver.

par Servan Le Janne | 3 juin 2019

Sympho­­nie dorée

Une ombre colos­­sale éclipse les appar­­te­­ments alignés au bord du canal d’Al­­phen, entre La Hague et Amster­­dam. Même au troi­­sième étage, les habi­­tants de cette ville néer­­lan­­daise doivent lever la tête pour voir le sommet du bâti­­ment qui glisse lente­­ment devant eux. À leur hauteur, les hublots défilent à l’in­­fini. Ce 14 mars 2015, un yacht de 101 mètres de long sort de l’ate­­lier pour prendre la direc­­tion de Rotter­­dam. Équipé d’un héli­­port, d’une piscine, d’un prac­­tice de golf, de huit chambres et d’un piano à queue, c’est l’un des plus grands au monde. Il vaut 130 millions d’eu­­ros.

Exilé à Malte pour son premier voyage, le Symphony mouille tranquille­­ment dans la baie de Monte Carlo en ce samedi 26 mai 2019. À l’oc­­ca­­sion du Grand Prix de Monaco, son proprié­­taire l’a amarré dans une pagaille de navires luxueux. Il est ravi : si la marina est pleine, c’est que les carnets de commandes d’un vendeur de yachts comme lui le sont aussi. Vendredi 31 mai, l’en­­tre­­prise britan­­nique Prin­­cess, rache­­tée par notre homme en 2008, a annoncé un profit de 33,7 millions d’eu­­ros pour 2018, contre 12,3 millions l’an­­née précé­­dente. Elle a écoulé 40 bateaux supplé­­men­­taires. Autre­­ment dit, les puis­­sants ont de l’argent à dépen­­ser ; sans parler du Français derrière Symphony et Prin­­cess.

Le Symphony
Crédits : Yacht Char­­ter Fleet

Avec une fortune esti­­mée à 66,9 millions de dollars selon Forbes, Bernard Arnault est la quatrième personne la plus riche au monde. Comme son rafiot à Monaco, il est bien entouré. Dans l’Hexa­­gone, 2,147 millions de ménages détiennent un patri­­moine supé­­rieur au million de dollars, soit envi­­ron 200 000 de plus que l’an­­née précé­­dente, d’après le rapport « Global Wealth Report » publié par Crédit suisse en octobre 2018. La crois­­sance du nombre de nantis est simi­­laire en Alle­­magne et au Royaume-Unis, tandis qu’aux États-Unis, 878 000 indi­­vi­­dus sont parve­­nus à aligner six zéros sur leur compte bancaire pour la première fois en Chine 186 000 et au Japon 94 000.

Quant à ceux qui en collec­­tionnent neuf – qui sont au nombre de 2 158 –, leurs ressources ont carré­­ment cru de 19 % en 2017, à en croire une étude de la banque UBS et du cabi­­net PwC. En Chine, chaque semaine voyait naître deux nouveaux milliar­­daires. Dans son dossier paru le 21 janvier 2019, l’as­­­­so­­­­cia­­­­tion Oxfam indique que 26 personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la planète. Membre du Labo­­­­ra­­­­toire sur les inéga­­li­­tés mondiales de Thomas Piketty, Lucas Chan­­cel note dans la même veine que « les 0,1 % les plus riches détiennent une part dispro­­­­por­­­­tion­­­­née du patri­­­­moine mondial (au moins 16 %) alors que les 50 % les plus pauvres ont une part extrê­­­­me­­­­ment faible (au plus 2 %). »

L’éco­­no­­miste français est bien placé pour voir ces écarts se creu­­ser. « Après les États-Unis, la France est le pays qui a connu la plus forte progres­­­­sion de million­­­­naires en 2018 », déplore la porte-parole d’Ox­­­­fam France, Pauline Leclère. « Aujourd’­­­­hui, en France, huit milliar­­­­daires possèdent autant que les 30 % les plus pauvres, suivant une tendance qu’ont emprun­­­­tée nombre de pays riches avant nous. » Résul­­tat, les ports de Malte et de Monaco risquent l’em­­bou­­teillage : d’ici cinq ans, le nombre de million­­naires devrait conti­­nuer à progres­­ser pour atteindre 55 millions si l’on en croit Crédit suisse.

« Cette augmen­­ta­­tion du nombre de million­­naires repose prin­­ci­­pa­­le­­ment sur la crois­­sance de la richesse réelle plutôt que sur les fluc­­tua­­tions du taux de change », tente d’ex­­pliquer le groupe bancaire. Ses chiffres montrent une progres­­sion de la richesse globale annuelle de 4,6 % à la mi-2018. Mais cette tendance n’ex­­plique pas à elle seule pareille accu­­mu­­la­­tion.

Lame de fonds

Avec ou sans le Symphony, Bernard Arnault se débrouille toujours pour prendre la bonne vague. En ce début d’an­­née 2008, bien avant la livrai­­son du yacht, cet ingé­­nieur recon­­verti en inves­­tis­­seur navigue déjà tranquille­­ment au mépris des remous de l’éco­­no­­mie mondiale. En pleine crise finan­­cière, son groupe spécia­­lisé dans le luxe, LVMH, s’ap­­prête à vivre « une forte année de crois­­sance interne », annonce le Figaro. Il a même « prévu d’ou­­vrir plusieurs dizaines de maga­­sins dans le monde ». Au mois de mars, devant un tableau de Picasso, il donne un entre­­tien triom­­phal au maga­­zine Chal­­lenge. « Je m’amuse », lâche-t-il à cette occa­­sion.

Crédits : Jérémy Barande

Trois mois plus tard, alors que les banques ont déjà payé leur aven­­tu­­risme par 400 milliards de pertes, le fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment L Capi­­tal soutenu par LVMH rachète Prin­­cess pour 393,3 millions de dollars. L’en­­tre­­prise « est parmi les meilleures d’Eu­­rope et se posi­­tionne actuel­­le­­ment sur le marché plus dyna­­mique des gros bateaux (supé­­rieurs à 24 mètres) qui a été moins affecté par la crise écono­­mique mondiale », écrit alors Reuters. Dans une étude publiée en 2017, Lucas Chan­­cel, Thomas Piketty et leurs collègues observent un trans­­fert de richesses du secteur public vers le privé ces dernières décen­­nies. « Il est éton­­nant de voir que cette tendance à long terme n’a guère été affec­­tée par la crise finan­­cière de 2008 », ajoutent-ils.

Ce mouve­­ment de fond n’était pas encore en place aux XIX et XIXe siècles. En France, « les rares infor­­ma­­tions dispo­­nibles sur l’évo­­lu­­tion de l’iné­­ga­­lité de revenu en longue période suggèrent une quasi-stabi­­lité entre 1788 et 1847 », constatent les écono­­mistes Jérôme Bour­­dieu, Gilles Postel-Vinay et Akiko Suwa-Eisen­­mann dans un article inti­­tulé « Pourquoi la richesse ne s’est pas diffu­­sée avec la crois­­sance ? ». En 1900, les États-Unis comptent 22 grosses fortunes. Profi­­tant d’une rente pétro­­lière et de l’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion améri­­caine, David Rocke­­fel­­ler est connu comme le premier milliar­­daire en 1916.

Dans les années qui suivent, la crois­­sance écono­­mique se répar­­tit mieux à la faveur de la mise en place de l’État provi­­dence et d’une fisca­­lité progres­­sive, pointe Thomas Piketty dans son fameux Capi­­tal au XXIe siècle. En paral­­lèle, le nombre de million­­naires améri­­cains grimpe à 80 000 au début des années 1960. Ces nouveaux riches peuvent commen­­cer à thésau­­ri­­ser et inves­­tir les fruits la crois­­sance des Trente glorieuses (1945–1975). En 1970, avant-dernière année d’études de Bernard Arnault à l’École centrale de Paris, l’hé­­ri­­tage compte pour 45 % de la valeur du patri­­moine français. À la paru­­tion du livre de Piketty, en 2014, il en repré­­sen­­tera 70 %. Dans le même temps, 0,1 % de la popu­­la­­tion améri­­caine est parve­­nue à acca­­pa­­rer 22 % de la richesse natio­­nale, alors qu’il en concen­­trait 8 % en 1960.

Cette extrême aisance commence à prendre une telle place qu’elle s’af­­fiche dans le maga­­zine Forbes. Le groupe LVMH naît l’an­­née de sa première liste de milliar­­daires en 1987. Elle concentre à cet instant 295 milliards de dollars. En 2012, on y trouve 1 210 milliards. Entre-temps, l’éro­­sion des taxes a entraîné une multi­­pli­­ca­­tion du capi­­tal. « Jusque là, la France a plus ou moins résisté à la baisse de progres­­si­­vité obser­­vée dans le monde anglo-saxon, mais avec Emma­­nuel Macron, la suppres­­sion de l’ISF, la baisse de la progres­­si­­vité sur l’im­­po­­si­­tion des reve­­nus du capi­­tal et la suppres­­sion de la flat tax, on a un ensemble de mesures qui ne vont pas vers plus de progres­­si­­vité », déplore Lucas Chan­­cel.

Même si les pages du maga­­zine Forbes sont remplies de portraits de million­­naires partis de rien, la plupart accèdent à un tel statut en faisant fruc­­ti­­fier un pécule. Avec le débri­­de­­ment de la finance entamé dans les années 1980, la baisse géné­­rale des taxes et l’usage inten­­si­­fié des para­­dis fiscaux, il est devenu de plus en plus facile de faire pros­­pé­­rer son argent. À ce rythme-là, « en extra­­­po­­lant dans le futur les taux de crois­­sance de la richesse actuelle, on arrive dans deux géné­­ra­­tions à presque un milliard de million­­naires, équi­­valent à 20 % de la popu­­la­­tion adulte totale », juge Crédit suisse. Si cette fuite en avant n’est pas enrayée, les ports de Monaco et Malte risquent de débor­­der.


Couver­­ture : LVMH.


 

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