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La photo d'un père salvadorien et de sa fille, noyés à la frontière la semaine dernière, accuse la politique migratoire américaine.

par Servan Le Janne | 1 juillet 2019

Devant un dépôt de roseaux collé à la rive, deux corps gisent dans les eaux saumâtres du Rio Grande. L’un est deux fois plus petit que l’autre. Reliés par un seul t-shirt noir, leurs têtes sont tour­nées vers le fond, bord à bord. Óscar Alberto Martí­nez Ramí­rez et sa fille, Vale­ria, viennent de se noyer près de Mata­mo­ros, à la fron­tière entre le Mexique et les États-Unis. À partir du 26 juin 2019, la photo des dépouilles de ces Salva­do­riens fait le tour du monde. Elle est d’une tris­tesse inson­dable, à l’image de la poli­tique migra­toire améri­caine.

Crédits : Julia Le Duc/Asso­cia­ted Press

Les camps

Dans un tribu­nal de San Fran­cisco aux murs en marbre, le soleil tombe à pic sur trois robes noires. À travers les vitres du plafond, ses rayons blan­chissent le crâne chauve de William Flet­cher, un des magis­trats qui siègent en ce 18 juin 2019. « Je suis vrai­ment gêné par cette lumière mais je ne pense pas que nous puis­sions y faire grand-chose », maugrée-t-il en levant les yeux. Face à lui, à la barre, Sarah Fabian penche la tête par compas­sion. « Voulez-vous que nous atten­dions un peu ? » demande la repré­sen­tante du minis­tère de la Justice. « Oui nous allons attendre une heure pour que le Soleil ait bougé », rétorque le juge de la cour d’ap­pel en lâchant un rire plein de sarcasmes. Le ton est donné. Pendant l’au­dience, Sarah Fabian montrera bien moins d’em­pa­thie.

L’avo­cate défend l’agence des douanes améri­caines, condam­née en première instance pour avoir violé le règle­ment Jenny Flores. En vertu de ce texte, ce service aurait dû four­nir des condi­tions « sûres et salubres » aux migrants mineurs arrê­tés. Or, des centres de déten­tion à la fron­tière mexi­caine étaient remplis de jeune garçons qui n’avaient pas même accès à du savon et une brosse à dent. Ils ne pouvaient pas dormir à cause du froid et des lampes constam­ment allu­mées. Enfin, leurs rations alimen­taires étaient insuf­fi­santes. À partir de 2015, la juge Dolly Gee avait donc condamné l’U.S. Customs and Border Protec­tion (le Service des douanes et de la protec­tion des fron­tières des États-Unis).

Pour contes­ter sa déci­sion, Sarah Fabian garan­tit qu’un grand nombre d’élé­ments peuvent être pris en compte pour assu­rer des condi­tions sûres et salubres. « Oui, mais le sommeil en fait certai­ne­ment partie », insiste une des trois robes noires, Marsha Berzon. « Eh bien… » hésite la repré­sen­tante du minis­tère de la Justice, « les éléments ne sont pas énumé­rés dans le règle­ment Jenny Flores, c’est donc peut-être à l’agence de les déter­mi­ner. » Un brin agacé, William Flet­cher lui coupe la parole : « Peut-être que c’était assez évident », tempête-t-il. Mais les juges n’ar­ri­ve­ront pas à convaincre Sarah Fabian que des condi­tions sûres et salubres ne peuvent être offertes sans quelques couver­tures, du savon et une brosse à dent.

La situa­tion s’est-elle amélioré depuis ? Pas selon Alexan­dria Ocasio-Cortez : « Les États-Unis mettent en place des camps de concen­tra­tion à leur fron­tière sud », a-t-elle déclaré sur Insta­gram le 18 juin. Y voyant une réfé­rence à la Seconde Guerre mondiale, certains conser­va­teurs lui ont alors demandé de s’ex­cu­ser. « Je pense qu’ils devraient s’ex­cu­ser pour leur soutien aux condi­tions offertes à la fron­tière, ils devraient s’ex­cu­ser envers les enfants qui ont été sépa­rés de leurs parents, ils devraient s’ex­cu­ser pour leur soutien à des viola­tions des droits de l’Homme en masse. Tant qu’ils ne s’ex­cu­se­ront pas pour les condi­tions inhu­maines à nos fron­tières, je ne m’ex­cu­se­rai pas. »

Quelques jours plus tard, les médias améri­cains révèlent que 100 enfants ont été renvoyés dans un centre de Clint, au Texas, qui « ressemble à un camp de concen­tra­tion » d’après un habi­tant de la ville texane, Juan Marti­nez. « Ils ne les tuent pas mais ils les traitent comme des animaux. Il leur faudrait un mini­mum d’hy­giène. » D’après un avocat qui a visité les lieux, les mineurs sont « enfer­més dans des cellules horribles avec une toilette sans porte au milieu de la pièce. » Les autres centres comme celui-là sont dange­reu­se­ment surpeu­plés, admet le secré­ta­riat d’État à la sécu­rité du terri­toire, en sorte que des enfants ont été main­te­nus dans des pièces illu­mi­nées sans discon­ti­nuer sans pouvoir dormir ailleurs que sur le sol.

« Tout le monde s’en­tend pour dire que si vous n’avez pas une brosse à dent, si vous n’avez pas de savon, si vous n’avez pas de couver­ture, ce n’est pas sûr et salubre », insis­tait pour­tant la troi­sième robe noire au tribu­nal de San Fran­cisco. « Est-ce qu’on est pas tous d’ac­cord là-dessus ? Vous êtes d’ac­cord avec ça ? » pour­sui­vait-elle en s’adres­sant à Sarah Fabian. Mais aux États-Unis, cette évidence ne paraît pas s’im­po­ser s’agis­sant des migrants.

Tolé­rance zéro

En s’as­seyant devant les micros, Donald Trump sort de sa veste un petit morceau de papier, qu’il déplie pour lire ses notes. Ce vendredi 5 avril 2019, le président améri­cain donne une confé­rence de presse à l’oc­ca­sion de sa visite au poste-fron­tière de Calexico, en Cali­for­nie. À le voir se pencher sur sa feuille, on pour­rait croire que tout est savam­ment préparé. Pas exac­te­ment : « La déci­sion de Flores est un désastre », récri­mine-t-il. « Je dois vous dire, juge Flores, qui que vous soyez, que cette déci­sion est un désastre pour notre pays. C’est un désastre et nous travaillons là-dessus. » Ce que ne sait pas Trump, c’est qu’il n’y a pas de « juge Flores ». Le règle­ment Jenny Flores porte le nom d’une Salva­do­rienne qui a attaqué la douane améri­caine en justice il y a 34 ans.

En 1985, quatre jeune filles du Salva­dor âgée de 13 à 16 ans font face au gouver­ne­ment du pays le plus puis­sant au monde, devant un tribu­nal. Arrê­tées à la fron­tière, alors que leur pays était en pleine guerre civile, elle avaient été sépa­rées de leurs parents et l’une d’elles accu­sait la police aux fron­tières de l’avoir soumise à des fouilles rectales et vagi­nales. Alors que les mineurs pouvaient être libé­rés et confiés à un adulte avant leur juge­ment, les services de l’im­mi­gra­tion ont commencé à les main­te­nir en déten­tion indé­fi­ni­ment à partir de 1984. Ces jeunes se sont donc retrou­vés dans des espèces de prison, avec de parfaits étran­gers.

Jenny Flores a ainsi passé deux mois dans un centre de déten­tion de Pasa­dena, en Cali­for­nie. Sa mère n’est pas venue lui rendre visite, de peur d’être renvoyée dans son pays. À sa sortie, une asso­cia­tion de défense des droits de l’homme, le Center for Human Rights and Cons­ti­tu­tio­nal Law, lui a proposé de porter l’af­faire en justice avec d’autres filles ayant subi ce sort. « Nous voulions en finir avec la déten­tion à durée indé­ter­mi­née et l’uti­li­sa­tion des enfants comme appâts pour arrê­ter les parents », explique un de ses membres, Carlos Holguín. « Et nous souhai­tions aussi amélio­rer leurs condi­tions de déten­tion. »

Donald Trump à Calexico 
Crédits : Mani Albrecht/U.S. Customs and Border Protec­tion

Après une décen­nie de procé­dure, un règle­ment a fini par voir le jour en janvier 1997, signé de la main du président Bill Clin­ton. Le gouver­ne­ment promet­tait de main­te­nir les mineurs non accom­pa­gnés dans le cadre « le moins restric­tif possible » et de les relâ­cher dès que possible, c’est-à-dire dès qu’un adulte pour­rait prendre soin d’eux. En atten­dant, des condi­tions « sûres et salubres » devaient leur être propo­sées. Dans ces condi­tions, les sépa­ra­tions fami­liales restent rares. « Elles arrivent en cas d’ur­gence médi­cale ou si un parent consti­tue une menace pour la sécu­rité d’un enfant », constate le Bureau de l’ins­pec­teur géné­ral.

Mais cela change sous Trump. À l’été 2017, le Bureau pour la réins­tal­la­tion des réfu­giés observe une augmen­ta­tion du nombre d’en­fants sépa­rés de leurs respon­sables légaux. Le procu­reur géné­ral Jeff Sessions annonce quelque mois plus tard une poli­tique de tolé­rance zéro permet­tant d’em­pri­son­ner les adultes pendant que les mineurs sont main­te­nus dans des centres de santé. Sous le feu des critiques, le Président finit par reve­nir sur cette déci­sion. « Nous allons main­te­nir les familles unies tout en nous assu­rant d’avoir une fron­tière très puis­sante, très forte, et la sécu­rité à la fron­tière sera la même sinon plus grande qu’au­pa­ra­vant », déclare Trump. Par la même occa­sion, il charge Jeff Sessions de contes­ter le règle­ment Flores en justice.

Un type formi­dable

Sur le perron de la Maison-Blanche, Donald Trump s’ap­prête à s’en­vo­ler pour le Japon quand il est inter­rogé par des jour­na­listes sur son senti­ment à l’égard de la photo d’Ós­car Alberto Martí­nez Ramí­rez et de sa fille, Vale­ria, noyés dans une rivière près de Mata­mo­ros, au Mexique. « Je déteste ça », répond-il ce 26 juin 2019. « Ce père, qui était proba­ble­ment un type formi­dable, avec sa fille, des choses comme ça ne devraient pas arri­ver. » Hélas, elles arrivent. Le 23 juin, deux bébés, un enfant en bas âge et une femme ont été retrou­vés morts de chaud à Anzal­duas Park, sur les bords du Rio Grande. Selon le décompte du Guar­dian, plusieurs dizaines de personnes ont péri en tentant de traver­ser le fleuve. En avril, trois enfants et leur mère hondu­rienne se sont noyés.

Pour Trump, c’est « la poli­tique d’asile des Démo­crates qui est respon­sable car ils ne veulent pas chan­ger la loi. S’ils la chan­geaient, vous n’au­riez pas ça. C’est très facile de la chan­ger pour que les gens ne viennent pas et ne se tuent pas. » Le milliar­daire peste en fait contre le refus du Sénat d’ap­prou­ver une enve­loppe de 4,5 milliards de dollars. Voté la veille par la Chambre des repré­sen­tants, ce projet de loi doit finan­cer le travail des douanes, que certains Démo­crates jugent trop répres­sifs. « Je ne veux pas donner un centime au service de l’im­mi­gra­tion pour qu’il pour­suive sa stra­té­gie de mani­pu­la­tion », a affirmé Alexan­dria Ocasio-Cortez.

Candi­dat à la primaire Démo­crate, Beto O’Rourke juge que « Trump est respon­sable de ces morts. Son admi­nis­tra­tion refuse de suivre les lois en empê­chant les réfu­giés de deman­der l’asile eux-mêmes à nos portes. Elle pousse des familles à traver­ser entre ces portes, ce qui entraîne des souf­frances et des morts. » Elle aussi dans la course pour l’in­ves­ti­ture du parti, Kamala Harris ne dit pas autre chose : « Ces familles fuient souvent des violences extrêmes et qu’est-ce qui se passe quand elles arrivent ? Trump leur dit : “retour­nez d’où vous venez”. C’est inhu­main. »

Crédits: Gordon Hyde

À San Martin, dans le centre du Salva­dor, la mère d’Ós­car Alberto Martí­nez Ramí­rez est incon­so­lable. Contre l’avis de ses proches, elle ne se sépare pas d’une poupée aux yeux bleus et d’un singe en peluche qui appar­te­naient à sa petite-fille. « Dès qu’il m’a dit qu’il voulait y aller, je lui ai dit de ne pas le faire », témoigne-t-elle. « J’avais un mauvais pres­sen­ti­ment. En tant que mère, j’ai senti que quelque chose pouvait se passer. » Malgré ses aver­tis­se­ments, Óscar est parti dans l’es­poir de trou­ver du travail et une maison aux États-Unis. « Son rêve, c’était d’of­frir un bon avenir pour sa famille », ajoute Rosa Rami­rez.

Arrivé à Mata­mo­ros dimanche 23 juin avec sa femme et sa fille, Óscar espé­rait pouvoir deman­der l’asile, d’après le récit de Julia Le Duc. Réali­sant que des semaines passe­raient avant qu’il puisse ne serait-ce qu’en­ga­ger une procé­dure, il a décidé de traver­ser à la nage. Vale­ria est ainsi parve­nue sur l’autre rive dans ses bras. Mais quand il est retourné à l’eau pour aller cher­cher sa femme, la fillette l’a suivi. Ils ont été empor­tés par le courant au moment où il cher­chait à la sauver. « Où est mon mari ? » hurlait sa femme quand un sauve­teur empor­taient un linceul.

« C’est très regret­table », a réagi le président mexi­cain, Andrés Manuel López Obra­dor (Amlo) le 25 juin. « Comme il y a davan­tage de rejet des États-Unis, des gens perdent la vie dans la traver­sée. » Même si le socia­liste a tenu à rappe­ler à Trump que « la statue de la Liberté n’est pas un symbole vide de sens », il est contraint de colla­bo­rer à sa poli­tique « restez au Mexique » : 9 000 deman­deurs d’asiles sont main­te­nus de force au sud de la fron­tière tandis que leur cas est étudié par la justice améri­caine, et des visas régio­naux sont déli­vrés à des migrants qui voudraient s’ins­tal­ler dans des régions pauvres du pays.

Pour tordre le bras à Amlo, le chef d’État améri­cain a imposé une taxe de 5 % sur toutes les impor­ta­tions mexi­caines et a promis qu’elle augmen­te­rait jusqu’à 25 % tant que l’im­mi­gra­tion illé­gale n’était par jugu­lée. Washing­ton exporte donc sa poli­tique répres­sive au Mexique, avec le succès qu’on lui connaît. Selon une lettre publiée le 17 juin par des employés des services d’asile, elle « entre en contra­dic­tion avec l’ADN moral » du pays. Trump espère peut-être en décou­ra­ger certains. Mais si même la mère d’Ós­car Alberto Martí­nez Ramí­rez n’a pu le dissua­der de tenter la traver­sée au péril de sa vie, on peut douter qu’il y parvien­dra.


Couver­ture : Jim Green­hill, Natio­nal Guard Bureau.


 

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