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Dans la presse américaine, les liens entre Donald Trump et la Russie sont légion. Mais une fois démêlé, que démontre ce canevas ?

par Servan Le Janne | 7 novembre 2017

Dans le soupir poussé à la Maison-Blanche, dimanche soir, il y a avait du soula­­ge­­ment et de l’eu­­pho­­rie. Ce 24 mars 2019, la justice améri­­caine venait de recon­­naître qu’elle n’avait pas trouvé de preuve de collu­­sion entre la Russie et la person­­nel de campagne de Donald Trump. Après deux ans d’enquête, le voilà « complè­­te­­ment exonéré », se vantait-il sur Twit­­ter, alors que le procu­­reur Muel­­ler souli­­gnait que « s’il n’est pas démon­­tré que le Président a commis un crime, le rapport de l’exo­­nère pas pour autant. » Car quelques jours plus tôt, dans un autre volet de l’af­­faire, l’an­­cien direc­­teur de campagne Paul Mana­­fort était condamné à 6 ans de prison pour conspi­­ra­­tion contre les États-Unis et entrave à la justice. Alors, que s’est-il vrai­­ment passé entre le milliar­­daire et Moscou ?

Un nouveau Water­­gate

Avant de monter sur scène, Donald Trump a accro­­ché un petit drapeau améri­­cain à sa bouton­­nière et préparé ses effets de manche. À Warren, dans la banlieue de Detroit, le milliar­­daire répète à la foule ce qu’il a lancé quelques jours plus tôt dans l’Iowa. « C’est le plus gros scan­­dale depuis le Water­­gate. » Il redoute « une enquête prolon­­gée proba­­ble­­ment suivie par le procès d’un président en exer­­cice ». Un an plus tard, cela va se confir­­mer. Mais Trump ignore que la crise qu’il promet à sa rivale, Hillary Clin­­ton, le 31 octobre 2016 à Warren, se déchaî­­nera avec ironie contre lui.

Crédits : DonkeyHo­­tey/Flickr

Barack Obama n’a alors pas encore de succes­­seur. Le FBI s’in­­té­­resse offi­­ciel­­le­­ment à l’uti­­li­­sa­­tion négli­­gente d’une adresse e-mail privée de la candi­­date Démo­­crate, du temps où elle était secré­­taire d’État. Rien d’autre. Après son élec­­tion surprise, le Répu­­bli­­cain découvre toute­­fois qu’il est aussi dans le viseur. Désor­­mais, les suspi­­cions l’ac­­cablent. « Pourquoi l’at­­ten­­tion n’est pas portée sur Hillary ? » enrage-t-il le 30 octobre 2017 sur Twit­­ter. Au lieu de cela, les regards se tournent vers son ancien direc­­teur de campagne, Paul Mana­­fort, tout juste inculpé pour des faits présu­­més de blan­­chi­­ment d’argent. « Désolé mais c’était il y a des années, avant qu’il parti­­cipe à la campagne », enchaîne le président. « Et il n’y a pas de collu­­sion ! »

Mana­­fort et son bras droit, Rick Gates, se trouvent au cœur de l’enquête confiée à un procu­­reur spécial, Robert Muel­­ler, sur une « ingé­­rence » suppo­­sée de la Russie dans l’élec­­tion prési­­den­­tielle. On leur reproche d’avoir exercé le rôle « d’agents non enre­­gis­­trés du gouver­­ne­­ment ukrai­­nien et du Parti des Régions entre 2006 et 2015 ». Or, juge le magis­­trat, c’était « une forma­­tion pro-Russie en Ukraine » avant sa disso­­lu­­tion au moment de la révo­­lu­­tion, à Kiev, au prin­­temps 2014. Elle n’a pas survécu à la fuite vers Rostov de son leader, l’an­­cien président Viktor Ianou­­ko­­vitch. En le conseillant, Paul Mana­­fort aurait gagné 12,7 millions de dollars en cash d’après le Bureau natio­­nal anti-corrup­­tion ukrai­­nien en août 2016.

Ces révé­­la­­tions entraî­­nèrent, les jours suivant, sa démis­­sion du poste de direc­­teur de la campagne de Donald Trump. Aujourd’­­hui, la procé­­dure améri­­caine pointe la dissi­­mu­­la­­tion de 75 millions de dollars par le lobbyiste sur des comptes offshore et le blan­­chi­­ment de 18 millions grâce à l’achat de proprié­­tés, de biens et de services dans son pays. Ce schéma frau­­du­­leux présumé est même quali­­fié de « conspi­­ra­­tion contre les États-Unis ». Lundi 30 octobre, Mana­­fort plaide non-coupable. Il encourt 80 ans de réclu­­sion.

Le même jour, le procu­­reur spécial Robert Muel­­ler annonce qu’un autre ancien de la campagne de Donald Trump, George Papa­­do­­pou­­los, a pris la déci­­sion inverse. Il recon­­naît depuis le 5 octobre avoir menti au FBI « à propos de ses rela­­tions avec […] le minis­­tère des Affaires étran­­gères russe ». Au cours d’un inter­­­ro­­ga­­toire conduit le 27 janvier 2017, ce consul­­tant en poli­­tique étran­­gère a affirmé avoir rencon­­tré un profes­­seur britan­­nique disposé à lui four­­nir des éléments compro­­met­­tants au sujet d’Hillary Clin­­ton avant d’in­­té­­grer l’équipe de Trump. Selon l’acte d’ac­­cu­­sa­­tion, il savait déjà que le rôle lui revien­­drait lors du rendez-vous.

La nièce de Poutine

Le 14 mars 2016, George Papa­­do­­pou­­los atter­­rit en Italie pour y rencon­­trer Rob Gold­s­tone. Cet ancien jour­­na­­liste de tabloïds anglais est lui plus coutu­­mier des vols pour Moscou, où il se rend régu­­liè­­re­­ment. Il y côtoie notam­­ment Emin Agala­­rov, le fils de l’homme d’af­­faires azéri Aras Agala­­rov. Une semaine plus tard, Papa­­do­­pou­­los intègre offi­­ciel­­le­­ment l’équipe de campagne de Trump, sur quoi il revoit Gold­s­tone à Londres. L’avo­­cate russe Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya se joint à eux.

Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya
Crédits : Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya/Face­­book

Dans un e-mail adressé à l’équipe de campagne, Papa­­do­­pou­­los confie avoir rencon­­tré « la nièce de Poutine » afin « d’ar­­ran­­ger une rencontre entre nous et le pouvoir russe permet­­tant de discu­­ter les rela­­tions améri­­cano-russes sous le président Trump ». Vesel­­nits­­kaya n’a aucun lien de parenté avec l’an­­cien membre du KGB, mais elle est présen­­tée comme une proche du Krem­­lin.

Mis en rela­­tion avec un membre du minis­­tère des Affaires étran­­gères russe par Rob Gold­s­tone, Papa­­do­­pou­­los indique à ses collègues, le 25 avril, que « le gouver­­ne­­ment russe a formulé une invi­­ta­­tion de Poutine à rencon­­trer M. Trump quand il sera prêt ». Le lende­­main, le conseiller d’ori­­gine grecque apprend de la bouche de Gold­s­tone, dans un hôtel londo­­nien, que « les Russes » détiennent des éléments compro­­met­­tants (« dirt ») au sujet d’Hillary Clin­­ton. Le fils du président améri­­cain, Donald Trump Jr., en est informé le 3 juin 2016 par e-mail. Gold­s­tone lui fait savoir qu’il possède des docu­­ments qui « pour­­raient incri­­mi­­ner Hillary et ses rela­­tions avec la Russie, et pour­­raient être très utiles à [son] père. Il s’agit évidem­­ment d’in­­for­­ma­­tion sensible mais qui fait partie du soutien du gouver­­ne­­ment russe pour M. Trump. »

Pour asseoir sa crédi­­bi­­lité, le Britan­­nique annonce écrire de la part d’un « ami commun », Emin Agala­­rov, dont le père a été décoré par Vladi­­mir Poutine et s’est enri­­chi dans l’im­­mo­­bi­­lier notam­­ment grâce à la commande publique. Les familles Agarov et Trump ont joint leurs efforts afin que Moscou orga­­nise le concours Miss Univers en 2013. À en croire Gold­s­tone, les infor­­ma­­tions compro­­met­­tantes ont été données à Emin par le procu­­reur géné­­ral de Russie, Yury Yakov­­le­­vich Chaika. L’avo­­cate Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya a reconnu être en contact avec ce dernier dans une inter­­­view accor­­dée au Wall Street Jour­­nal en juillet 2017. Au lende­­main d’une conver­­sa­­tion télé­­pho­­nique entre le fils Agarov et le fils Trump, début juin, Gold­s­tone se fend d’un nouveau cour­­riel. « Emin a demandé que je plani­­fie une rencontre entre vous et l’avo­­cate russe du gouver­­ne­­ment qui arri­­vera de Moscou ce jeudi [8 juin]. Je crois que vous êtes au courant – et je me deman­­dais si 15 heures ou plus tard, jeudi, vous irait. »

Appre­­nant que cela n’est fina­­le­­ment pas possible à ce moment, Trump Jr. fait suivre le fil de la discus­­sion à Paul Mana­­fort et au gendre de son père, Jared Kush­­ner, préci­­sant que le rendez-vous est décalé au 9 juin 2016, 16 heures, dans son bureau. L’aîné du milliar­­daire avoue que « Jared et Paul » sont passés. Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya s’y trou­­vait égale­­ment. Mais « le sujet n’était pas la campagne », se défend-t-il avant de chan­­ger de version en appre­­nant l’enquête du New York Times : « Après un échange de plai­­san­­te­­ries, la femme a indiqué qu’elle possé­­dait l’in­­for­­ma­­tion que des indi­­vi­­dus liés à la Russie finançaient le Comité natio­­nal démo­­crate et soute­­naient Mme Clin­­ton. » Et de préci­­ser : « Ses décla­­ra­­tions étaient vagues, ambi­­guës et n’avaient pas de sensAucun détail n’a été fourni ou même offert. Quand il est devenu clair qu’elle n’avait rien, nous avons changé de conver­­sa­­tion. » Rob Gold­s­tone donne de la rencontre une version simi­­laire.

Crédits : Adriel Reboh/Patrick McMul­­lan

Une bonne nouvelle

Les dernières notes de « We Are the Cham­­pions » ont fini de réson­­ner depuis plusieurs minutes lorsqu’un écho se fait soudain entendre. Entré dans une salle de son golf de West­­ches­­ter, au nord de New York, sur le tube de Queen, Donald Trump en donne une version person­­nelle. « Souve­­nez-vous de ça, je vais être votre cham­­pion », lit-il sur un promp­­teur en levant le doigt au plafond.

Ce lundi 6 juin 2016, l’homme d’af­­faires célèbre sa victoire aux primaires répu­­bli­­caines. Mais il a une autre bonne nouvelle à annon­­cer. Alors qu’en coulisse, son fils vient juste de prendre rendez-vous avec Nata­­lia Vesel­­nits­­kaya, Donald Trump attaque sa rivale démo­­crate. « La secré­­taire d’État Clin­­ton a travaillé sur un serveur privé tota­­le­­ment illé­­gal », tempête-t-il. « Je vais proba­­ble­­ment donner un discours majeur lundi prochain et nous allons discu­­ter tout ce qui s’est tramé avec les Clin­­ton. Je pense que vous allez trou­­ver ça très très inté­­res­­sant. » À quoi fait-il réfé­­rence ? Mystère. Le discours majeur n’aura jamais lieu, contrai­­re­­ment à la réunion.

Julian Assange sur ITV
Crédits : ITV

Habi­­tué à poster des photos de lui en Russie, où il s’est rendu au moins 19 fois depuis 2013, Rob Gold­s­tone affiche ce 9 juin 2016 fière­­ment sa présence à New York sur Face­­book. Mieux, il annonce carré­­ment à ses amis être en train de « prépa­­rer la rencontre » à la Trump Tower de la capi­­tale écono­­mique améri­­caine.

L’ex-jour­­na­­liste passé commu­­ni­­cant dans la musique n’est pas pudique. Trois jours plus tard, Julian Assange fait savoir sur la chaîne ITV qu’il s’ap­­prête à rendre publics des e-mails d’Hillary Clin­­ton. Son site, Wiki­­leaks, en a déjà partagé une bras­­sée au mois de mars. D’où viennent-ils ? Le 15 juin, le Comité natio­­nal démo­­crate recon­­naît avoir été attaqué par des pirates infor­­ma­­tiques russes. L’un d’eux, « Gucci­­fer 2.0 », est en posses­­sion de docu­­ments internes. Les e-mails du direc­­teur de campagne d’Hillary Clin­­ton, John Podesta, seront fina­­le­­ment publiés en octobre par Wiki­­leaks, juste avant l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine du 8 novembre.

Le duel

Avant le départ de Barack Obama, appelé à passer la main au vainqueur du scru­­tin, Donald Trump, le 20 janvier 2017, le gouver­­ne­­ment expulse 35 diplo­­mates russes du terri­­toire améri­­cain. Fin décembre, cette déci­­sion est assor­­tie de la publi­­ca­­tion d’un rapport du FBI sur les cyber-attaques qui ont touché le Comité natio­­nal démo­­crate (DNC). Après son infil­­tra­­tion par un groupe baptisé « Cozy Bear » à l’été 2015, ce dernier a été ciblé par « Fancy Bear » au prin­­temps 2016. Ils s’em­­parent des infor­­ma­­tions « de plusieurs caciques du parti », note le rapport. La commu­­nauté du rensei­­gne­­ment améri­­cain garan­­tit ne pas avoir de doute quant aux comman­­di­­taires des attaques dans un docu­­ment publié le 6 janvier 2017.

« Nous esti­­mons que le président Vladi­­mir Poutine a ordonné une campagne visant à influen­­cer l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine. » Le FBI et la CIA ont un « haut degré de confiance » dans cette conclu­­sion tandis qu’une « confiance modé­­rée » est mani­­fes­­tée par la NSA. Sans en faire la démons­­tra­­tion, les trois agences soutiennent que la Direc­­tion géné­­rale des rensei­­gne­­ment russes (GRU) a utilisé Gucci­­fer 2.0, DCLeaks.com et Wiki­­leaks pour diffu­­ser des données obte­­nues par des opéra­­tions de hacking. Elles rappellent aussi que Julian Assange a travaillé pour Russia Today (RT). Pas moins de sept pages sur treize du rapport sont d’ailleurs consa­­crées à analy­­ser la « propa­­gande » de la chaîne d’in­­for­­ma­­tion publique russe.

Crédits : FBI

Le 27 janvier, soit une semaine après l’in­­tro­­ni­­sa­­tion de Donald Trump, le direc­­teur du FBI, James Comey, est invité à dîner à la Maison-Blanche. Au nouveau président qui lui demande sa loyauté, l’an­­cien promet son « honnê­­teté ». Il ne lui explique cepen­­dant pas clai­­re­­ment que l’agence enquête sur les liens entre sa campagne et la Russie. La presse se charge alors des révé­­la­­tions. Pour s’être entre­­tenu en secret avec l’am­­bas­­sa­­deur russe aux États-Unis, le conseiller à la sécu­­rité natio­­nale, Michael Flynn est poussé à la démis­­sion le 13 février 2017. Il aurait par ailleurs reçu 50 000 dollars en 2015 de la part de trois entre­­prises russes, dont 31 000 dollars pour sa parti­­ci­­pa­­tion à une confé­­rence de Russia Today où il était placé à côté de Vladi­­mir Poutine.

Égale­­ment suspecté par le Washing­­ton Post d’avoir parlé à l’en­­voyé de Moscou à Washing­­ton, le procu­­reur Jeff Sessions nie en bloc. Comey finit par révé­­ler l’enquête du FBI le 20 mars, devant une commis­­sion parle­­men­­taire sur le rensei­­gne­­ment. Le 3 mai, il appa­­raît convaincu du rôle de Moscou : « La Russie est la plus grande menace sur Terre. Une des meilleures leçons que nous avons apprises est qu’elle inter­­­fé­­rera  encore dans la poli­­tique améri­­caine. À cause de l’élec­­tion de 2016, elle sait que cela fonc­­tionne. » Une semaine plus tard, il apprend son renvoi par la télé­­vi­­sion. Dans un entre­­tien à NBC, le 12 mai, Donald Trump en donne la raison : « En fait, quand je me suis décidé, je me suis dit : “Ce truc avec la Russie, Trump et la Russie, c’est une histoire inven­­tée.” »

Côté russe, personne n’est semble-t-il inquiété.

Le numéro deux du minis­­tère améri­­cain de la Justice, Rod Rosen­­stein, est loin d’en être persuadé. Le 17 mai, il donne pour mission à Robert Muel­­ler d’enquê­­ter en tant que procu­­reur spécial. Cinq mois plus tard, il inculpe George Papa­­do­­pou­­los, Paul Mana­­fort et Rick Gates. Mais côté russe, personne n’est semble-t-il inquiété. « Les agences de rensei­­gne­­ment améri­­caines ont attri­­bué l’at­­taque aux services de rensei­­gne­­ment russes mais n’ont pas fourni d’in­­for­­ma­­tions détaillées démon­­trant comment ils ont conclu à leur respon­­sa­­bi­­lité », observe à juste titre le Wall Street Jour­­nal, le 2 novembre 2018. Le dépar­­te­­ment de la Justice a depuis annoncé avoir iden­­ti­­fié six membres du gouver­­ne­­ment russe impliqués dans le hacking du Comité natio­­nal démo­­crate. Mais Robert Muel­­ler n’a fina­­le­­ment pas trouvé de preuve suffi­­sante de collu­­sion.


Couver­­ture : Poupées russes. (Bloom­­berg/Getty)


 

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