par Servan Le Janne | 24 juillet 2017

Les ruines de Resafa

Au début de ce mois de juillet, l’ar­­mée syrienne a repris Resafa au groupe djiha­­diste État isla­­mique. Une victoire impor­­tante pour trois raisons. Tout d’abord, Resafa est une cité antique datant du IXe siècle avant Jésus Christ qui a souvent été compa­­rée à Palmyre, et dont les belles ruines de pierres ocres atti­­raient chaque année des milliers de touristes. Ensuite, Resafa abrite des puits de pétrole, la manne finan­­cière de Daech. Et enfin, Resafa se trouve à seule­­ment 30 kilo­­mètres de la ville de Raqqa, fief syrien du groupe djiha­­diste que la coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale tente de conqué­­rir depuis le 6 juin. Aujourd’­­hui, elle semble sur le point de toucher au but.

Les ruines de Resafa
Crédits : Arian Zwegers

Les Forces démo­­cra­­tiques syriennes (FDS), une alliance de combat­­tants kurdes et arabes soute­­nue par la coali­­tion, progressent lente­­ment, mais sûre­­ment. « Ce qui nous importe n’est pas la rapi­­dité mais de libé­­rer les civils et d’éli­­mi­­ner Daech », a déclaré une porte-parole, Jihane Cheikh Ahmed, à la jour­­na­­liste de l’Agence France-Presse (AFP) présente sur place, Rouba El Husseinipeu de temps après la libé­­ra­­tion du quar­­tier de Yarmouk, le 16 juillet. Les FDS avaient déjà repris envi­­ron 35 % de Raqqa aux djiha­­distes, selon l’Ob­­ser­­va­­toire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Les bombar­­de­­ments de l’ar­­tille­­rie, les échanges de tirs et les frappes aériennes améri­­caines se sont alors inten­­si­­fiés, détrui­­sant des maisons, endom­­ma­­geant un mina­­ret, recou­­vrant la ville d’une épaisse fumée noire. Daech oppose à la coali­­tion la plus farouche des résis­­tances. Outre les bombes, le groupe de djiha­­distes a recours à des engins piégés, à des drones char­­gés d’ex­­plo­­sifs et à des mines, dont ils truffent les zones de Raqqa qu’ils sont obli­­gés de céder. « Il y a eu beau­­coup de victimes, parmi les combat­­tants et les civils, à cause [d’elles] », a indiqué un comman­­dant des FDS à la jour­­na­­liste de l’AFP. Ces mines truffent égale­­ment les ruines de Resafa, et il y a fort à parier que Daech adop­­tera la même stra­­té­­gie dans les secteurs de la province qu’il tient encore. Mais pour le géos­­tra­­tège Gérard Chaliand, le groupe de djiha­­distes a déjà perdu la guerre. « Cela pren­­dra le temps qu’il faudra, mais le terri­­toire de Daech va dispa­­raître », assure-t-il. « Il n’existe déjà plus en Irak, et demain il n’exis­­tera plus en Syrie orien­­tale. Cela ne signi­­fie pas qu’une conti­­nua­­tion du conflit est impos­­sible, tant s’en faut. Cepen­­dant, il y a de moins en moins de volon­­taires au djihad. La période flam­­boyante de Daech, en 2014, semble bien loin­­taine », se réjouit-il. Reste que Daech est loin d’être le seul groupe isla­­miste en Syrie… L’état du conflit en juillet 2017

Tout le monde d’ac­­cord

Tout a commencé avec la contes­­ta­­tion paci­­fique d’un régime auto­­ri­­taire en 2011. Une contes­­ta­­tion vite répri­­mée dans le sang qui a tracé les premiers sillons d’une guerre impi­­toyable entre chiites et sunnites. En six ans, elle a fait plus de 465 000 morts et dispa­­rus selon l’OSDH. « Au début, il y avait face à Bachar el-Assad des combat­­tants démo­­crates regrou­­pés au sein de l’Ar­­mée syrienne libre (ASL), mais au fur et à mesure que le conflit se durcis­­sait et que les civils fuyaient, nous avons assisté à l’is­­la­­mi­­sa­­tion et à la radi­­ca­­li­­sa­­tion des brigades », raconte Gérard Chaliand. Les brigades de l’ASL ont béné­­fi­­cié du soutien finan­­cier et mili­­taire de la Turquie et des États sunnites du Golfe persique. Puis, elles ont été absor­­bées par des groupes comme le Front al-Nosra, ancienne branche d’Al-Qaïda rebap­­ti­­sée Front Fatah al-Cham en 2016. D’autres groupes d’obé­­dience isla­­miste sont appa­­rus au fil des années, tels que Souqour al-Cham, Ahrar al-Cham, Jaych al-Islam et Jaych al-Mouja­­hi­­dine. Au total, les experts ont réper­­to­­rié un millier de groupes et de brigades rebelles en Syrie, capables de mobi­­li­­ser 150 000 combat­­tants. Toute­­fois, ils sont seule­­ment une dizaine à contrô­­ler 80 % des effec­­tifs et des ressources. « Et si ce ne sont pas tous des djiha­­distes, ce ne sont pas des démo­­crates non plus », insiste Gérard Chaliand. Le régime de Bachar el-Assad ne fait d’ailleurs aucune distinc­­tion entre djiha­­distes, isla­­mistes, sala­­fistes et modé­­rés. Tous les groupes rebelles armés sont, dit-il, des « terro­­ristes ». La prin­­ci­­pale des grandes batailles qui les ont oppo­­sés s’est dérou­­lée entre novembre et décembre 2016 dans la ville d’Alep et termi­­née par la victoire des troupes gouver­­ne­­men­­tales, qui sont soute­­nues par l’avia­­tion russe, le Hezbol­­lah liba­­nais et les Gardiens de la révo­­lu­­tion iraniens, ainsi que des milices chiites irakiennes et afghanes.

Quant à la dernière de ces batailles, elle s’est dérou­­lée entre décembre 2016 et janvier 2017 dans la ville de Wadi Barada et elle aussi termi­­née par la victoire des troupes gouver­­ne­­men­­tales. Celles-ci prenaient alors le contrôle de la zone qui renferme les plus impor­­tantes sources d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en eau de la capi­­tale syrienne. « À ce stade », selon Gérard Chaliand, « une seule chose est certaine : les isla­­mistes ne pren­­dront pas le pouvoir à Damas ». « Là-dessus, au moins, tout le monde est d’ac­­cord », ajoute le géos­­tra­­tège. « Les Euro­­péens, les Améri­­cains, les Russes, les Iraniens. » Et ce, depuis le début du conflit. Mais dès qu’il s’agis­­sait de dési­­gner une alter­­na­­tive, le concert de leurs voix se faisait nette­­ment moins harmo­­nieux. Ce n’est plus telle­­ment le cas aujourd’­­hui.

Grosses coupures

Contrai­­re­­ment à Moscou, Paris a long­­temps refusé de choi­­sir entre un dicta­­teur sangui­­naire, Bachar el-Assad, et des groupes extré­­mistes tels que Daech et le Front Fatah al-Cham. Une époque révo­­lue, à en croire les récentes décla­­ra­­tions d’Em­­ma­­nuel Macron. « Le vrai aggior­­na­­mento que j’ai fait sur ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la desti­­tu­­tion de Bachar el-Assad était un préa­­lable à tout », a en effet souli­­gné le nouveau président de la Répu­­blique française, qui iden­­ti­­fie deux prio­­ri­­tés en Syrie : « Un, la lutte abso­­lue contre tous les groupes terro­­ristes. Ce sont eux, nos enne­­mis. […] Deux, la stabi­­lité de la Syrie, car je ne veux pas d’un État failli. »

Restera-t-il l’ef­­fi­­gie de l’État syrien une fois le conflit terminé ?

Ce posi­­tion­­ne­­ment a suscité l’in­­di­­gna­­tion de plusieurs oppo­­sants syriens et intel­­lec­­tuels français. Mais « il serait faux de penser qu’il s’agit là d’un posi­­tion­­ne­­ment “origi­­nal” et peu répandu dans l’opi­­nion », signale l’his­­to­­rienne Marie Peltier, auteure de L’Ère du complo­­tisme. La mala­­die d’une société frac­­tu­­rée. D’après elle, « la foca­­li­­sa­­tion extrême du débat public de ces dernières années autour de la ques­­tion de l’is­­lam d’une part, la désillu­­sion à l’égard des inter­­­ven­­tions dites “occi­­den­­tales” dans cette région du monde d’autre part – les inter­­­ven­­tions en Irak et en Libye ayant été perçues comme de véri­­tables échecs – ont été instru­­men­­ta­­li­­sées par Damas et Moscou pour offrir une narra­­tion de substi­­tu­­tion épou­­sant les méandres d’un imagi­­naire de défiance désor­­mais mains­­tream. » Gérard Chaliand estime pour sa part qu’Em­­ma­­nuel Macron a raison. « Bachar el-Assad se trouve aujourd’­­hui en très bonne posi­­tion. Grâce aux Russes et aux Iraniens, il domine main­­te­­nant tout le chape­­let de villes qui va de Damas à Alep. » Le dicta­­teur n’hé­­site même plus à se rendre dans la ville de Hama, ancien épicentre du mouve­­ment de contes­­ta­­tion de son régime. Il y a pris un bain de foule à la fin du mois de juin dernier à l’oc­­ca­­sion de l’Aïd-el-Fitr, céré­­mo­­nie qui marque la fin du mois de jeûne et de prières du rama­­dan. Bachar el-Assad n’hé­­site pas non plus à affi­­cher son visage sur le billet de banque de 2 000 livres syriennes (3,30 euros) qui a été mis en circu­­la­­tion le 2 juillet dernier. Il s’agit du billet de banque le plus élevé jamais émis dans le pays, dont la monnaie a perdu 90 % de sa valeur depuis le début de la guerre. Et jusqu’à présent, seul le visage du père de Bachar el-Assad, l’an­­cien président Hafez el-Assad, appa­­rais­­sait sur une coupure. Reste­­ront-ils les effi­­gies de l’État syrien une fois le conflit terminé ?

Crédits : DR

Un succes­­seur légi­­time

Le 20 juillet dernier, le Washing­­ton Post annonçait que les États-Unis suspen­­daient leur programme de soutien aux rebelles syriens. D’après le jour­­nal, Donald Trump aurait pris cette déci­­sion un mois aupa­­ra­­vant, après un entre­­tien avec le direc­­teur de la CIA, Mike Pompeo, et le conseiller à la Sécu­­rité natio­­nale, Herbert Raymond McMas­­ter. Pour lui, elle reflète l’in­­té­­rêt du président améri­­cain à « trou­­ver des moyens de travailler avec la Russie » et à recon­­naître les « limites de l’in­­fluence de Washing­­ton et de la volonté de chas­­ser Assad du pouvoir ». Mais le programme en ques­­tion a aussi et surtout été un échec. Les Syriens qu’il a permis d’ar­­mer et de former étaient censés se battre à la fois contre les troupes gouver­­ne­­men­­tales et les groupes djiha­­distes. Ils ont fina­­le­­ment rejoint le Front Fatah al-Cham. La suspen­­sion du programme de soutien des États-Unis aux rebelles n’en confirme pas moins l’avan­­tage pris par Moscou et Damas dans la lutte pour le pouvoir en Syrie. Mais il y a très peu de temps encore, il exis­­tait des diplo­­mates pour défendre avec sérieux la possi­­bi­­lité d’un « après-Assad » rela­­ti­­ve­­ment proche. En juin dernier, l’an­­cien ambas­­sa­­deur de France à Damas, Michel Duclos, publiait une note inti­­tu­­lée Syrie : En finir avec une guerre sans fin sous les auspices de l’Ins­­ti­­tut Montaigne. Il y défen­­dait la posi­­tion tradi­­tion­­nelle française, « Ni Assad, ni Daech », tout en suspec­­tant les pays de la coali­­tion de n’avoir jamais réel­­le­­ment rejeté la version des événe­­ments présen­­tées par le dicta­­teur syrien, et en regret­­tant qu’ils n’eussent pas essayé de se débar­­ras­­ser de lui : « En renonçant à toute attaque ciblée contre le régime, fût-ce sous forme de “frappes ambi­­guës” (non reven­­diquées), les États-Unis et leurs alliés ont retiré toute crédi­­bi­­lité à leur injonc­­tion d’un départ de Bachar el-Assad. » Pour une raison très simple : ils craignent que l’éli­­mi­­na­­tion de Bachar el-Assad ne signi­­fie un écrou­­le­­ment total des insti­­tu­­tions de l’État syrien. Ce n’est pas le cas de Michel Duclos, qui estime en outre « peu réaliste d’ima­­gi­­ner qu’[Assad] puisse vrai­­ment un jour reprendre la main, et diri­­ger à nouveau ce pays, ou même le tronçon de pays qui lui reste­­rait, comme si rien ne s’était passé ». Quant au géos­­tra­­tège Gérard Chaliand, il estime qu’il est trop tôt pour le savoir. Il juge néan­­moins vrai­­sem­­blable la mise en place d’un tout nouveau régime, qui devrait selon lui se montrer « favo­­rable aux Russes et aux Iraniens » et « capable de faire barrière au djiha­­disme », tout en accor­­dant « une large place aux sunnites, qui composent 70 % de la popu­­la­­tion syrienne ». Pour l’heure, aveu­­glés par les écrans de de la fumée qui s’élève partout en Syrie, personne ne discerne encore la silhouette d’un succes­­seur légi­­time à Bachar el-Assad.


Couver­­ture : Les écrans de fumée syriens. (Mili­­tary Times)


 

 

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