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par Servan Le Janne | 14 mai 2017

Vladi­mir Poutine et Recep Tayyip Erdo­gan regardent dans la même direc­tion. Ce mercredi 3 mai 2017, à Sotchi, les prési­dents russe et turc sont tous deux tour­nés vers la nuée de photo­graphes venue immor­ta­li­ser leur poignée de main. Mais l’at­ten­tion du duo se porte sur la mer Noire qui s’étend à quelques dizaines de mètres de là. Dans quatre jours y commen­ce­ront les travaux du projet TurkS­tream, un gazo­duc partant des rives pontiques pour rallier Istan­bul et poten­tiel­le­ment l’Eu­rope méri­dio­nale. « Un accord préli­mi­naire a été signé », préci­sera le président de Gazprom, Alexei Miller. Mais il semble que les chefs d’États voient déjà plus loin. Au cours de leur troi­sième entre­vue en neuf mois, ils sont parve­nus à défi­nir une « posi­tion commune » sur la Syrie, alors même que leurs armées combattent dans des camps diffé­rents. Suffi­sant pour la nais­sance d’une idylle ? Si c’était un pont qui se construi­sait à travers la mer Noire plutôt qu’un gazo­duc, Poutine et Erdo­gan s’em­pres­se­raient d’y scel­ler un cade­nas avec leurs initiales dessus.

Vladi­mir Poutine et Recep Tayyip Erdo­gan à Sotchi le 3 mai 2017
Crédits : Krem­lin

Il y a à peine deux ans, la destruc­tion d’un avion russe par deux chas­seurs turcs à la fron­tière turco-syrienne faisait pour­tant craindre le pire. Vécu par le Krem­lin comme un coup « porté dans le dos par des complices du terro­risme », l’at­taque a été suivie d’une rafale d’in­vec­tives. « La classe diri­geante poli­tique, dont le président Erdo­gan et sa famille, est impliquée dans le commerce illé­gal » de pétrole avec l’État isla­mique, pour­fen­dait le vice-ministre russe de la Défense Anatoli Anto­nov en décembre 2015. « Nous avons toutes les raisons de penser que la déci­sion d’abattre notre avion a été dictée par la volonté de proté­ger ces chemins d’ache­mi­ne­ment de pétrole vers le terri­toire turc », ajou­tait Poutine. Des « calom­nies », a répliqué le mis en cause, ulcéré par le soutien de Moscou à ses oppo­sants kurdes. En tant que membre de l’OTAN, la Turquie était alors à mille lieues des posi­tions russes, favo­rables au satrape syrien Bachar el-Assad. Et à la surprise géné­rale, Poutine et Erdo­gan se sont pour­tant récon­ci­liés en quelque mois, donnant nais­sance à l’une des bromances poli­tiques les plus compliquées de l’his­toire de la diplo­ma­tie.

Revoir un prin­temps

Un nuage de fumée noire jure dans le ciel cris­tal­lin du nord de la Syrie, mardi 24 novembre 2015. La carcasse du troi­sième avion russe à avoir flirté avec le terri­toire turc repose au pied des montagnes. Éjecté avant de subir les foudres d’An­kara, l’un des deux pilotes est mort sous le tir de milices turk­mènes alors qu’il descen­dait en para­chute. Le Krem­lin déplore une autre perte parmi l’équipe envoyée en sauve­tage. Dans la capi­tale turque, son ambas­sa­deur est alors prévenu que la manœuvre aura de « sérieuses consé­quences ». Cette fois, la Russie ne peut plus se cacher derrière les « mauvaises condi­tions météo » pour justi­fier la présence de l’ap­pa­reil comme cela avait été fait en octobre. Mais plutôt que d’ac­cu­ser le coup, Vladi­mir Poutine renforce ses défenses anti­aé­riennes et met en place des sanc­tions écono­miques contre son rival. « Si la Turquie n’était pas membre de l’OTAN, une confron­ta­tion directe avec la Russie aurait déjà pu avoir lieu », alerte le poli­to­logue stam­bou­liote Ahmet Insel en février 2016. Lorsque, un an plus tard, un bombar­de­ment russe sur le terri­toire syrien tue trois soldats turcs et en blesse 11, tout incline les deux États, qui se sont déjà livrés 13 guerres par le passé, à retom­ber dans une spirale de violence. Au lieu de cela, ils conviennent « de renfor­cer leur coopé­ra­tion mili­taire », selon l’agence russe TASS. « Vladi­mir Poutine a appelé son homo­logue Tayyip Erdo­gan et lui a exprimé ses condo­léances pour ces morts acci­den­telles », écrit le jour­nal Yeni Safak. C’est tout. « L’ac­ci­dent » est clos, souffle-t-on de part et d’autres. Rien ne semble pouvoir ébré­cher la rela­tion bâtie entre-temps.

Les deux chefs d’États à Moscou en 2015
Crédits : Krem­lin

En un éclair, les deux pays ont acquis une compli­cité que des décen­nies de rappro­che­ments n’étaient pas parve­nues à établir. « La Russie a parti­cipé au déclin de l’em­pire otto­man et a toujours consti­tué une grande puis­sance menaçante au nord de la Turquie », rappelle Jean Marcou, spécia­liste de la Turquie et profes­seur à Sciences Po Grenoble. « Les rela­tions se sont amélio­rées après la Première Guerre mondiale dans un front contre les puis­sances occi­den­tales victo­rieuses. » Cette accal­mie ne dure pas. Pour écar­ter les préten­tions de Staline sur les détroits de la mer Noire, la Turquie intègre l’Al­liance atlan­tique (OTAN) menée par les États-Unis en 1952. Elle accepte le plan Marshall, entre dans le Conseil de l’Eu­rope et recon­naît Israël. Trop heureux de faire pièce aux régimes commu­nistes qui règnent autour du Bosphore, Washing­ton y installe des bases mili­taires. En retour, l’ar­mée anato­lienne «  appa­raît comme le cheval de Troie des Améri­cains » au moment de son inter­ven­tion à Chypre en 1974, souligne Jean Marcou. Quand tombe l’Union sovié­tique et que s’af­faisse son influence, l’in­té­rêt d’An­kara pour ses scories deve­nues indé­pen­dantes ne suffit pas à entra­ver la reprise du dialogue. Moins menaçante, la Russie nouvelle devient un parte­naire écono­mique, éner­gé­tique et touris­tique.

En 2004, Vladi­mir Poutine se rend à Ankara pour signer une « décla­ra­tion conjointe sur l’ami­tié profonde et le parte­na­riat multi­di­men­sion­nel » avec Recep Tayyip Erdo­gan, arrivé à la tête de l’exé­cu­tif un an plus tôt. Son ministre des Affaires étran­gères à partir de 2009, Ahmet Davu­to­glu, promet que le pays aura « zéro problème avec ses voisins ». Sauf que les problèmes sont juste­ment venus de ces voisins. Dans les pays des Prin­temps arabes, surgis en 2010, les deux puis­sances eurasia­tiques ont des inté­rêts diver­gents, a fortiori en Syrie. Au soutien du gouver­ne­ment de Bachar el-Assad par Moscou s’op­posent les affi­ni­tés d’Is­tan­bul pour les rebelles, voire sa complai­sance coupable à l’égard de certains groupes djiha­distes. Tandis qu’il réprime les mani­fes­ta­tions de la place Gezi d’Is­tan­bul, en 2013, Erdo­gan appuie les révo­lu­tion­naires syriens. Suspec­tée de main­te­nir une vigi­lance lâche à sa fron­tière sud, la Turquie est surtout accu­sée, fin juillet 2015, d’ache­ter du gaz et du pétrole à Daech. Le Guar­dian met ainsi la main sur des docu­ments retraçant les connexions entre un des diri­geants de l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste, Abou Sayyaf, et le pouvoir turc. Des photos, révé­lées par le quoti­dien d’op­po­si­tion Cumhu­riyet en mai 2015, dévoilent un trafic d’armes présumé orga­nisé par le pouvoir. Son direc­teur crou­pit aujourd’­hui en prison.

En septembre de la même année, Moscou envoie son avia­tion défendre Damas, avec ses alliés chiites du Liban et d’Iran. « La rela­tion de la Russie avec la Syrie est ancienne », explique Jean Marcou. « L’Union sovié­tique soute­nait le régime baasiste du clan El-Assad. Des contrats d’ar­me­ment ont été réac­ti­vés. » Mais pour Ankara, l’al­liance la plus problé­ma­tique est celle qui lie les partis kurdes du PKK (en Turquie) et du PYD (en Syrie) avec le Krem­lin. Soute­nus par l’Union sovié­tique, ceux-ci sont consi­dé­rés comme une menace pour l’unité turque par Erdo­gan. Or, en février 2016, le PYD a rouvert un bureau à Moscou, au plus fort de la tension russo-turque.

Inau­gu­ra­tion du bureau repré­sen­ta­tif des Kurdes syriens à Moscou en février 2016
Crédits : Maxim Sheme­tov/Reuters

Conver­gence

En ce mois de février 2016, le minis­tère turc des Affaires étran­gères s’élève contre le « crime de guerre évident » commis par la Russie au cours de frappes aériennes. Elles auraient entraîné la mort d’une cinquan­taine de civils, selon un bilan des Nations unies. Alors que rien n’est fait pour apai­ser le dialogue, une timide négo­cia­tion reprend en avril pour remettre en cause les sanc­tions impo­sées par la Russie sur les expor­ta­tions turques. « Cela fait des lustres que la Turquie vend à la Russie », justi­fie le ministre turc de l’Agri­cul­ture et de l’ali­men­ta­tion Faruk Celik. « Quels que soient les problèmes, notre équipe tech­nique se mettra autour d’une table pour en parler. » Premier ministre depuis 2014, l’ar­ti­san de la doctrine « zéro problème avec ses voisins », Ahmet Davu­to­glu, démis­sionne le 22 mai à cause de diver­gences de vue avec Erdo­gan. Contre toute attente, ce dernier prend la plume à la fin du mois de juin pour expri­mer ses « regrets » à Vladi­mir Poutine et deman­der aux familles des victimes d’ex­cu­ser son pays. D’un même élan, il dit souhai­ter « restau­rer les rela­tions amicales tradi­tion­nelles entre la Turquie et la Russie pour travailler ensemble, régler les crises régio­nales et combattre le terro­risme conjoin­te­ment », d’après son porte-parole. L’his­toire va leur donner l’oc­ca­sion de faire front contre un groupe quali­fié de « terro­riste » par le pouvoir turc.

Dans la nuit du 15 au 16 juillet, une partie de l’ar­mée tente un inat­tendu et hasar­deux coup d’État pour faire tomber le président. Sans tergi­ver­ser, Erdo­gan fait abattre et empri­son­ner des centaines de putschistes, puis purge l’État major et les admi­nis­tra­tions de leurs corps suppo­sés sédi­tieux. Il s’em­presse de dési­gner le comman­di­taire de l’opé­ra­tion. Il s’agit – selon lui – de l’imam Fetul­lah Gulen, un oppo­sant exilé en Penn­syl­va­nie. Si celui-ci « n’est pas extradé, les États-Unis sacri­fie­ront les rela­tions turco-améri­caines pour un terro­riste », menace le ministre turc de la Justice, Bekir Bozdag. L’ex-patron du KGB lui apporte son soutien. « Le premier à avoir soutenu Erdo­gan, c’est Poutine », souligne Bayram Balci, cher­cheur au Centre de recherches inter­na­tio­nales de Sciences Po (CERI).

Lancé en 2005, le proces­sus d’adhé­sion de la Turquie à l’Union euro­péenne patine.

Dans une inter­view publiée le 6 août, le chef d’État lui en recon­naît le mérite : « Quand M. Poutine m’a appelé pour me présen­ter ses condo­léances, il ne m’a pas critiqué sur le nombre de mili­taires ou de fonc­tion­naires limo­gés. Alors que tous les Euro­péens m’ont demandé : pourquoi tant de mili­taires sont en déten­tion, pourquoi tant de fonc­tion­naires ont été démis ? » Lors de sa venue à Saint-Péters­bourg, le 9 août, Erdo­gan donne du « cher ami » à son hôte, qu’il remer­cie pour son « soutien moral ». Il gage même qu’à force de s’amé­lio­rer, leurs rela­tions devien­dront « encore plus robustes ». Une pers­pec­tive que Poutine accepte « pour l’in­té­rêt des peuples ». Au terme de cette rencontre, le projet de gazo­duc TurkS­tream est relancé. Sans lui, la Turquie achète déjà près de 60 % de son gaz à la Russie. De nouveaux réunis lors d’un congrès mondial de l’éner­gie à Istan­bul, en octobre, les deux hommes reprennent ensuite langue par média inter­posé, à la faveur d’un drame.

Le 19 décembre 2016, l’am­bas­sa­deur russe en Turquie est abattu par un homme dans une gale­rie d’art d’Is­tan­bul. « Le crime qui a été commis est sans aucun doute une provo­ca­tion desti­née à pertur­ber la norma­li­sa­tion des rela­tions russo-turques et le proces­sus de paix en Syrie », dénonce Poutine. Un décalque de la décla­ra­tion d’Er­do­gan. Dans le même temps, la Turquie s’éloigne de plus en plus de Bruxelles. En octobre 2016, après le putsch avorté, Erdo­gan promet le réta­blis­se­ment de la peine de mort pour­tant incom­pa­tible avec une entrée dans l’Union euro­péenne. « C’est pour bien­tôt, si Dieu le veut », assure-t-il avant de pester : « L’Oc­ci­dent dit ceci, l’Oc­ci­dent dit cela. Pardon­nez-moi, mais ce qui compte, ce n’est pas ce que dit l’Oc­ci­dent, c’est ce que dit mon peuple. » Rivé au pouvoir, Erdo­gan se lance dans une réforme consti­tu­tion­nelle à même de lui tailler un costume de sultan. Comme Poutine en 2012, il ambi­tionne de passer du poste de Premier ministre à celui de président non sans avoir donné tous les attri­buts d’un régime prési­den­tiel, sinon dicta­to­rial, à la répu­blique turque au préa­lable. Pendant le réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel orga­nisé à cet effet en février 2017, les auto­ri­tés alle­mandes et hollan­daises refusent la venue d’of­fi­ciels turcs qui souhai­taient faire campagne auprès de la diaspora. En quali­fiant l’an­nu­la­tion de réunions de ses parti­sans en Alle­magne de « pratique nazie », Erdo­gan provoque un tollé. D’au­tant que le corres­pon­dant à Istan­bul du jour­nal alle­mand Die Welt, Deniz Yücel, est incar­céré pour « propa­gande terro­riste ». L’avion du ministre turc des Affaires étran­gères, Mevlüt Çavu­so­glu, se voit refu­ser d’at­ter­rir à Amster­dam et la ministre de la Famille, Fatma Betül Sayan Kaya, est empê­chée de péné­trer dans l’en­ceinte du consu­lat turc de Rotter­dam, puis recon­duite à la fron­tière.

Deniz Yücel
Crédits : picture-alliance/dpa/Privat

Real­po­li­tik

Lancé en 2005, le proces­sus d’adhé­sion de la Turquie à l’Union euro­péenne patine. D’un côté comme de l’autre, l’ac­cord de mars 2016 prévoyant l’ou­ver­ture de nouveaux chapitres paraît oublié. « Ils ne sont pas ouverts car la situa­tion se dégrade sur le plan poli­tique », indique Alain Marcou. « On n’avait jamais vu de tels écarts de langages. » Contrai­re­ment a ce qui avait été promis, les Turcs doivent encore présen­ter un visa pour entrer sur le terri­toire des 27. Dans un rapport publié le 9 novembre, Bruxelles pointe le « retour en arrière » opéré par le régime vis-à-vis des critères d’adhé­sion, en parti­cu­lier concer­nant la liberté d’ex­pres­sion et l’État de droit. Une manière de repro­cher à Erdo­gan la répres­sion mise en place après le putsch manqué ainsi que la concen­tra­tion des pouvoirs. « L’Union euro­péenne a pris posi­tion contre la réforme consti­tu­tion­nelle », analyse Alain Marcou. « Après le réfé­ren­dum, tous les édito­ria­listes pro-gouver­ne­men­taux turcs présen­taient la victoire du oui comme une sorte de victoire contre l’Union euro­péenne. Ces dernières semaines, on se deman­dait s’il n’al­lait pas y avoir une rupture, un aban­don de la candi­da­ture. » Mais Ankara ne tourne pas complè­te­ment le dos à Bruxelles.

Mercredi 10 mai, le ministres des Affaires étran­gères assure « qu’il n’est pas ques­tion de rompre les rela­tions avec l’UE », se faisant même le héraut d’une « nouvelle ère de rela­tions plus étroites ». Erdo­gan n’est avant tout pas prêt à rompre l’union doua­nière qui existe depuis 1995. En réponse aux sanc­tions de Moscou, la Turquie importe du blé euro­péen en 2016, au détri­ment de ses livrai­sons russes. Elle veille aussi à diver­si­fier ses apports éner­gé­tiques afin de ne pas trop dépendre des pays de l’ex-Union sovié­tique. Le Turki­shS­tream censé enter­rer les échecs de Blue Stream et Nabuco est concur­rencé sur le flanc ouest par le Tanap, un gazo­duc égale­ment soutenu par Erdo­gan. Du gaz israé­lien pour­rait par ailleurs passer par le détroit du Bosphore et des négo­cia­tions ont cours avec l’Iran, l’Azer­baïdjan ou encore le Qatar. « Dans les années 1990, la Turquie avait été placée sous dépen­dance russe, elle n’a plus envie de l’être », explique Alain Marcou. D’ailleurs, « la Russie n’a jamais manié l’arme du gaz pour faire pres­sion sur la Turquie comme elle a pu le faire avec d’autres pays, car cela aurait accé­léré la recherche de solu­tions alter­na­tives. »

Rencontre entre Erdo­gan et le secré­taire géné­ral de l’OTAN, Jens Stol­ten­berg, en avril 2016
Crédits : Yasin Bulbul

Ces liens écono­miques n’in­citent pas Ankara à quit­ter les organes de coopé­ra­tion dont elle est membre. « Quand Ankara a soumis sa candi­da­ture au groupe de Shan­ghai, Moscou a bloqué les choses », remarque Alain Marcou. Si quit­ter l’Otan peut paraître périlleux, la Turquie s’en est cepen­dant distan­ciée en envi­sa­geant d’ache­ter un système de missiles de défense à la Russie. Pour l’heure, elle s’est conten­tée d’ac­qué­rir 52 avions d’exer­cice mili­taire pakis­ta­nais. Emprunté avec une fréquence inéga­lée par Erdo­gan, le chemin de Moscou comporte de vieilles embûches. Dans le Caucase, Ankara a tissé d’étroits liens avec l’Azer­baïdjan et défend la Géor­gie contre l’oc­cu­pa­tion de deux de ses provinces par la Russie, l’Ab­kha­zie et l’Os­sé­tie du Sud. Par contraste, Moscou prend le partie de l’Ar­mé­nie, dont les diri­geants refusent tout bonne­ment d’en­tre­te­nir des contacts avec la Turquie tant qu’elle n’aura pas reconnu le géno­cide de 1915. Erdo­gan, lui, s’est rendu en Crimée pour y rencon­trer des respon­sables de la commu­nauté tatare, des descen­dants de Turcs instal­lés sur la pénin­sule. Depuis l’an­nexion de la région par la Russie en 2014, ils subissent des persé­cu­tions, comme l’a dénoncé Amnesty Inter­na­tio­nal. La confron­ta­tion prend égale­ment place au niveau écono­mique, parmi la Commu­nauté des États indé­pen­dants, dans les Balkans et dans le Golfe. Mais elle est parti­cu­liè­re­ment corro­sive en Syrie.

Le 24 novembre 2016, un an jour pour jour après la destruc­tion du Sukhoi russe à la fron­tière turco-syrienne, des missiles pleuvent sur les soldats de l’opé­ra­tion « Bouclier de l’Eu­phrate ». Trois Turcs trouvent la mort. Si le tireur n’est pas formel­le­ment iden­ti­fié, tous les regards se tournent vers Moscou, dont les déné­ga­tions peinent à convaincre. « La Russie ne peut pas ne pas connaître l’au­teur car elle tient le ciel en Syrie », pense Alain Marcou. Lorsque le scéna­rio se répète en février 2017, le Krem­lin admet cette fois avoir tiré sur l’ar­mée turque par acci­dent. « C’est arrivé juste au moment où la Russie commençait à critiquer l’opé­ra­tion Bouclier de l’Eu­phrate », remet le cher­cheur. L’enjeu est alors d’écar­ter la Turquie de l’of­fen­sive sur Rakka. Car pour l’oc­ca­sion, Russes et Améri­cains se retrouvent à soute­nir les groupes kurdes.

« Chez toi ou chez moi ? »
Crédits : Krem­lin

« D’une certaine manière, ils se sont enten­dus pour bloquer les Turcs », estime Alain Marcou. Mais Ankara n’en prend pas ombrage. Le 4 mai, la diplo­ma­tie turque fait un pas vers le camp du régime de Bachar el-Assad en adop­tant le plan russe pour créer des zones sécu­ri­sées dans plusieurs régions. Moscou s’en­gage à ne pas les survo­ler. Les groupes rebelles qui acceptent d’en prendre le contrôle doivent lutter contre les djiha­distes et veiller au respect du cessez-le-feu de conserve avec le pouvoir. De leur côté, les Etats-Unis annoncent équi­per les forces kurdes le 8 mai au grand dam d’Er­do­gan qui les invitent « à reve­nir sans délai » sur cette déci­sion. S’il se sent suffi­sam­ment appuyé par Poutine, le président turc réité­rera sans doute sa demande lors de sa visite à Washing­ton, mardi 16 et mercredi 17 mai. La Turquie aura alors atteint un point de bascule entre les deux puis­sances rivales.


Couver­ture : Erdo­gan et Poutine à Sotchi le 3 mai 2017. (Krem­lin)


 

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