À 23 ans, Khalida Popal a dû fuir l'Afghanistan pour garder la vie sauve. C'était en 2011 et elle venait d'imposer le football féminin au pays des talibans.

par Stephanie Yang | 7 juillet 2016

L’herbe et le sang

Comme beau­­coup de filles de son âge, Khalida Popal a changé plusieurs fois d’orien­­ta­­tion. À 28 ans, elle étudie pour décro­­cher un diplôme univer­­si­­taire et fait de son mieux pour trou­­ver l’équi­­libre entre travail et vie de famille. À ceci près que cette ancienne foot­­bal­­leuse est en exil : elle a fui les menaces et les violences liées à son combat pour l’éga­­lité des sexes dans le sport en Afgha­­nis­­tan. Khalida a aidé à poser les fonda­­tions du foot­­ball fémi­­nin dans son pays. Jusqu’en 2011, elle était capi­­taine de l’équipe natio­­nale et faisait partie du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de la fédé­­ra­­tion de foot­­ball afghane.

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Khalida Popal
Crédits : Hummel

Dans un pays en pleine recons­­truc­­tion après le règne tyran­­nique des tali­­bans, son action n’est pas passée inaperçue. Voir une femme sur le devant de la scène dans un milieu massi­­ve­­ment dominé par les hommes a dérangé beau­­coup de gens. Crai­­gnant pour sa sécu­­rité et celle de sa famille, Khalida a quitté l’Af­­gha­­nis­­tan en 2011. Elle avait 23 ans.

Khalida Popal est née à Kaboul à la fin des années 1980, avant que les tali­­bans ne s’em­­parent du pouvoir. Sa mère était prof de sport et voulait que sa fille marche sur ses traces. Quand elle était petite, elle lui a offert une paire de chaus­­sures à cram­­pons et un ballon pour qu’elle puisse jouer avec ses cama­­rades de classe. Elle voulait faire de son foyer un exemple pour toutes les familles élevant des jeunes filles : encou­­ra­­ger leur inté­­rêt pour le sport et leur donner la liberté de jouer.

Mais à mesure que gran­­dis­­saient le nombre et l’in­­fluence des tali­­bans, le droit fonda­­men­­tal à pratiquer un sport est devenu un sujet épineux en Afgha­­nis­­tan. La discorde a atteint son paroxysme en 1996, quand ils sont entrés dans Kaboul, après des années effroyables de guerre civile. Les tali­­bans ont établi l’Émi­­rat isla­­mique d’Af­­gha­­nis­­tan, Khalida et sa famille ont fui Kaboul pour rejoindre Pesha­­war, de l’autre côté de la fron­­tière pakis­­ta­­naise. Impuis­­sants, ils ont vu les mains des tali­­bans se refer­­mer sur la gorge de leur pays.

Durant cette période, les inter­­­pré­­ta­­tions ultra-conser­­va­­trices de la loi isla­­mique ont donné lieu à des restric­­tions dras­­tiques de la liberté des femmes. Il leur était inter­­­dit de travailler, d’ac­­cé­­der à l’édu­­ca­­tion et même aux soins les plus basiques. Hors de ques­­tion pour elles d’ap­­pa­­raître en public sans être accom­­pa­­gnées par un membre mascu­­lin de leur famille, et l’ac­­cès aux lieux publics leur était défendu. Si elles s’avi­­saient de déso­­béir à ces injonc­­tions radi­­cales, elles encou­­raient des châti­­ments exem­­plaires. De nombreuses femmes ont été battues et exécu­­tées publique­­ment pour avoir enfreint les lois impo­­sées par le régime. Certaines de ces exac­­tions avaient lieu dans des stades de foot­­ball, comme le Ghazi Sports Stadium de Kaboul, dont les Kabou­­liotes disent que l’herbe ne repousse plus car elle a trop baigné dans le sang.

Le choix

En novembre 2001, Khalida et sa famille sont retour­­nés chez eux après que les tali­­bans aient quitté Kaboul, fuyant les bombar­­de­­ments et les troupes au sol de la coali­­tion améri­­cano-britan­­nique. La mère de Khalida a repris les choses où elle les avait lais­­sées. Elle a monté une équipe de foot­­ball fémi­­nin dans son école en 2004 et fait campagne pour que d’autres écoles l’imitent. Une fois les clubs formés, ils ont uni leurs efforts pour deman­­der à la Fédé­­ra­­tion de foot­­ball afghane de mettre en place un comité en charge du foot­­ball fémi­­nin. Le président de l’AFF a accédé à leur requête presque immé­­dia­­te­­ment. À l’époque déjà, Kera­­mud­­din Karim était plus progres­­siste que beau­­coup de ses contem­­po­­rains.

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Kera­­mud­­din Karim
Crédits : S.K. Vemmer (U.S. Depart­­ment of State)

En 2005, l’AFF a orga­­nisé le premier tour­­noi de foot­­ball fémi­­nin du pays, auquel huit équipes ont parti­­cipé. La fédé­­ra­­tion a ensuite choisi les meilleures joueuses de chaque club pour former une équipe natio­­nale, sur les conseils de l’en­­traî­­neur alle­­mand Klaus Stärk, qui s’oc­­cu­­pait alors l’équipe natio­­nale mascu­­line. Khalida faisait partie des élues. « L’équipe natio­­nale » n’était compo­­sée que de quatre joueuses âgées de 15 à 17 ans, toutes issues de familles progres­­sistes comme celle de Khalida.

Elles aussi avaient fui l’Af­­gha­­nis­­tan sous le règne des tali­­bans, trou­­vant refuge au Pakis­­tan et en Iran en atten­­dant de pouvoir rentrer au pays. Les autres filles qui ont rejoint l’équipe avaient envi­­ron le même âge et n’avaient pas beau­­coup d’en­­traî­­ne­­ment. Elles avaient acquis les bases en jouant dans la rue quand elles étaient gamines, en dépit de l’in­­sis­­tance des familles, des amis et des voisins qui auraient aimé les voir suivre une voie plus tradi­­tion­­nelle.

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Le maillot natio­­nal
Crédits : Hummel

Dans les pays où le foot­­ball fémi­­nin est plus déve­­loppé, la plupart des joueuses d’équipes natio­­nales s’en­­traînent régu­­liè­­re­­ment depuis l’âge de cinq ou six ans. Bien qu’il ait fallu attendre dix ans pour qu’elles puissent s’en­­traî­­ner offi­­ciel­­le­­ment, elles avaient les compé­­tences néces­­saires pour former une équipe conforme aux normes des compé­­ti­­tions orga­­ni­­sées par la FIFA. En Afgha­­nis­­tan, même si les tali­­bans n’étaient tech­­nique­­ment plus au pouvoir – leur insur­­rec­­tion s’est pour­­sui­­vie contre les forces de la coali­­tion après la chute de Kaboul –, l’état d’es­­prit du pays n’a pas changé d’un jour à l’autre.

Aujourd’­­hui encore, il n’est pas évident pour une femme afghane de jouer au foot­­ball, quel que soit son niveau. À l’époque, c’était « diffi­­cile et risqué », se souvient Khalida. « La société afghane était très fermée. Les gens n’ont pas accueilli le chan­­ge­­ment à bras ouverts et ils n’étaient pas prêts à voir les femmes s’éman­­ci­­per. Pour nous, incar­­ner la première équipe de foot­­ball fémi­­nin était un défi », dit-elle.

Ceux qui n’ar­­ri­­vaient pas à se faire au chan­­ge­­ment les agres­­saient dans la rue.

Malgré les sanc­­tions de la fédé­­ra­­tion et le soutien indé­­fec­­tible de son président Kera­­mud­­din Karim, il n’a pas été facile pour elles de jouer au foot­­ball. L’at­­ti­­tude à l’égard des femmes – tout parti­­cu­­liè­­re­­ment celles qui avaient osé quit­­ter la sphère fami­­liale pour s’en­­ga­­ger sur une voie domi­­née tradi­­tion­­nel­­le­­ment par les hommes – allait de la gêne à l’hos­­ti­­lité la plus vive. Rien que se rendre à l’en­­traî­­ne­­ment repré­­sen­­tait un cauche­­mar logis­­tique : les joueuses étaient harce­­lées et mena­­cées dans les rues.

« La gens voulaient nous décou­­ra­­ger de jouer au foot­­ball », dit Khalida. « Parfois, ils se dres­­saient devant nous et nous mettaient en garde, d’autre fois ils nous jetaient carré­­ment des pierres. Il arri­­vait aussi qu’on nous arrache nos écharpes, nos affaires ou qu’on prenne nos ballons. » Écharpes, sac à dos, balles de foot… on leur a volé beau­­coup d’équi­­pe­­ment. Les gens qui n’ar­­ri­­vaient pas à se faire au chan­­ge­­ment les agres­­saient systé­­ma­­tique­­ment dans la rue. Pire, Khalida raconte qu’elle a déjà vu des kami­­kazes attendre que les filles aillent à l’en­­traî­­ne­­ment pour leur tendre une embus­­cade.

Certaines familles, horri­­fiées par la situa­­tion, inter­­­di­­saient à leurs filles de jouer au foot­­ball ou à n’im­­porte quel autre sport par peur de ce qu’il pour­­rait leur arri­­ver. « Au sein de la société afghane, il est très diffi­­cile pour une femme d’avoir des acti­­vi­­tés », explique Khalida. « C’est une tradi­­tion : quand les femmes atteignent l’âge de 17 ou 18 ans, elles doivent se marier et fonder une famille. Celles dont les filles vivent encore à la maison sans être mariées sont couvertes de honte. C’est un vrai tabou. Les gens commencent à faire circu­­ler des rumeurs sur la famille et la fille. »

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Khalida et une coéqui­­pière portant le hijab
Crédits : Khalida Popal/Face­­book

« Quand une fille commence à jouer au foot­­ball, il est presque impos­­sible pour elle de se marier. Le foot­­ball fémi­­nin ne fait pas partie de la tradi­­tion afghane, les joueuses se font insul­­ter. On les traite de pros­­ti­­tuées, ce genre d’hor­­reurs. Du coup, avant de jouer au foot, les filles doivent mesu­­rer les risques qu’elles courent. Elles pour­­raient ne jamais se marier et fonder une famille et seraient condam­­nées à jouer au foot­­ball toute leur vie. »

Les premières années

Au-delà du harcè­­le­­ment, l’équipe était volon­­tai­­re­­ment igno­­rée par la plupart des gens. La presse locale a mis du temps avant de commen­­cer à parler des femmes – les médias inter­­­na­­tio­­naux ne se sont pas préci­­pi­­tés non plus. Et quand on parlait d’elles sur les ondes, c’était l’his­­toire de quelques secondes. Cela n’a fait que renfor­­cer la déter­­mi­­na­­tion de Khalida et ses coéqui­­pières à s’en­­traî­­ner plus dur. Elles savaient que d’autres suivraient leur exemple. Elles ont conti­­nué à jouer et redou­­blé d’ef­­forts pour que les médias s’in­­té­­ressent à elles. « Les médias étaient un outil capi­­tal pour faire valoir nos droits et entendre notre voix. On voulait encou­­ra­­ger les femmes à faire du sport et faire entrer la disci­­pline dans la culture du pays », raconte Khalida.

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Des filles fortes pour des commu­­nau­­tés en sécu­­rité
Crédits : Khalida Popal/Face­­book

« Quand on a commencé à jouer au foot, atti­­rer leur atten­­tion était quasi­­ment impos­­sible. Mais après quelques années, les chaînes locales ont commencé à s’in­­té­­res­­ser à nous », pour­­suit-elle. « Les chaînes de télé ne diffu­­saient pas les matchs en entier mais on avait le droit à une minute dans les actua­­li­­tés spor­­tives. Les anima­­teurs réci­­taient plate­­ment les scores en montrant des gamines jouer au ballon. Aujourd’­­hui c’est diffé­rent, les chaînes s’in­­té­­ressent davan­­tage au foot fémi­­nin. L’en­­goue­­ment dépasse les trois ou quatre chaînes locales. Ils invitent les filles en plateau pour des inter­­­views et ils diffusent certains matchs du cham­­pion­­nat. » Car il y a désor­­mais un cham­­pion­­nat de foot­­ball fémi­­nin en Afgha­­nis­­tan.

Lancé en 2014, il se compose de huit équipes. Le premier tour­­noi n’a pas attiré les foules, mais ce n’était pas néces­­sai­­re­­ment le but. L’idée était de permettre à l’AFF d’iden­­ti­­fier de nouvelles joueuses pour gros­­sir les rangs de l’équipe natio­­nale et d’étendre le sport à d’autres contrées que la seule région de Kaboul. Les oppor­­tu­­ni­­tés de jouer à l’étran­­ger sont encore rares pour les femmes afghanes et le déve­­lop­­pe­­ment de la disci­­pline est un enjeu crucial. L’Af­­gha­­nis­­tan est entré au clas­­se­­ment de la FIFA en 2007 après un tour­­noi orga­­nisé au Pakis­­tan, durant lequel les joueuses ont disputé un match contre l’équipe natio­­nale pakis­­ta­­naise, elle aussi formée depuis peu. Malgré cela, elles affron­­taient encore les forces locales de l’OTAN en 2010 et s’en­­traî­­naient sur leurs terrains trois fois par semaine, au milieu des pistes d’at­­ter­­ris­­sage.

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L’équipe natio­­nale au complet
Crédits : Khalida Popal/Face­­book

Leurs premières rencontres inter­­­na­­tio­­nales ont eu lieu cette année-là. Elles ont disputé une série de trois matchs au mois de décembre dans le cadre du Cham­­pion­­nat d’Asie du Sud de foot­­ball fémi­­nin. La première rencontre a eu lieu le 14 décembre 2010 : elles ont perdu 13–0 contre le Népal. S’en est suivie une autre défaite deux jours plus tard : 3 à 0 contre le Pakis­­tan. Elles ont sauvé la mise pour leur dernier match : 2–2 face aux Maldives. Leur travail acharné commençait enfin à payer et Khalida était au premier plan. D’abord capi­­taine puis entraî­­neuse adjointe de son club, elle a été promue capi­­taine de l’équipe natio­­nale. On enten­­dait sa voix lors d’in­­ter­­views télé et radio. « Je parlais du foot fémi­­nin et j’en­­cou­­ra­­geais les femmes à s’im­­pliquer davan­­tage dans la vie sociale », se souvient Khalida. « Durant une courte période, je suis deve­­nue un person­­nage public. J’ai pris de l’im­­por­­tance très vite dans le monde du sport afghan et je suis deve­­nue une voix incon­­tour­­nable dans la défense des sports fémi­­nins. »

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Khalida au Dane­­mark
Crédits : Khalida Popal/Face­­book

Les inscrip­­tions ont décollé. On comp­­tait 340 joueuses en 2006, jeunes et adultes confon­­dus. Elles sont plus de 2000 aujourd’­­hui et viennent de Kaboul et des autres provinces du pays. Khalida elle-même a pris du grade au sein de la Fédé­­ra­­tion de foot­­ball afghane.

Elle a suivi une forma­­tion qui lui a permis d’en­­traî­­ner l’équipe natio­­nale junior et elle a pris la place du respon­­sable finan­­cier de l’AFF. Elle s’est ensuite retrou­­vée à la tête de son dépar­­te­­ment des rela­­tions étran­­gères. C’était la première femme à travailler au sein de la fédé­­ra­­tion dans l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan.

« Ça n’a pas été facile », dit-elle. « J’étais la première à travailler parmi tous ces hommes qui n’étaient pas habi­­tués à rece­­voir leur salaire de la main d’une femme. Sans comp­­ter que j’étais plus jeune qu’eux. » Mais elle a changé les règles du jeu. C’est ce qu’elles avaient toujours voulu, sa mère et elle, depuis l’ins­­tant où elles avaient formé leur premier club.

« J’étais très soute­­nue dans les médias », dit Khalida. « J’ai reçu des encou­­ra­­ge­­ments du monde entier, même de la part d’or­­ga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales de lutte pour le droit des femmes. Le foot­­ball fémi­­nin est devenu très popu­­laire et bouillon­­nant d’ac­­ti­­vité. Les joueuses comme les entraî­­neuses ont commencé à avoir plus d’op­­por­­tu­­ni­­tés profes­­sion­­nelles. »

La menace

Il y a tout de même eu quelques obstacles sur la route. Leur ascen­­sion fulgu­­rante a encou­­ragé certaines personnes à profi­­ter de Khalida et de ses coéqui­­pières. En 2007, l’au­­teure afghane Awista Ayub a rendu visite à l’équipe et fait connais­­sance avec certaines des joueuses. Elle a tiré de l’ex­­pé­­rience un livre inti­­tulé Kabul Girls Soccer Club, une lecture inté­­res­­sante mais pas du goût de Khalida. « Des Afghans qui sont venus des États-Unis pour nous rendre visite. Ils ont pris des photos et ont fait quelques inter­­­views avec les filles », dit-elle en se remé­­mo­­rant ses rencontres avec Ayub en 2007 et 2008.

« Ils ont ramené deux des filles en Amérique et ils se sont faits de la pub. Le foot­­ball fémi­­nin exis­­tait depuis peu en Afgha­­nis­­tan, nous n’avions pas accès aux médias. Là-dessus, des gens comme Awista ont débarqué, pris des photos et sont rentrés chez eux en disant que c’était grâce à eux si l’équipe natio­­nale exis­­tait. Ce qui est faux. Les expa­­triés comme Awista ont saisi l’op­­por­­tu­­nité : ils ont monté des projets et récolté de l’argent, mais nous n’en avons jamais vu la couleur. Certains ont tourné des docu­­men­­taires, d’autres ont écrit des bouquins remplis d’his­­toires inven­­tées… Bref, la vérité c’est qu’ils ont bien profité de notre travail. »

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Crédits : Hummel

Toute cette atten­­tion a entraîné des consé­quences plus graves encore. La popu­­la­­rité gran­­dis­­sante de la disci­­pline était vue d’un mauvais œil par de nombreux Afghans. Les tali­­bans ne tenaient plus les rênes du pouvoir mais cela n’a pas effacé pour autant les décen­­nies d’in­­sultes faites aux femmes. Les voix conser­­va­­trices du pays avaient désor­­mais une cible de choix contre laquelle tonner : la capi­­taine de l’équipe natio­­nale de foot­­ball. « Je faisais peur à certains leaders d’opi­­nion ainsi qu’à des hommes puis­­sants dans le milieu du sport. Ils avaient peur de perdre leur pouvoir à cause d’une gamine de 23 ans », soupire Khalida. « Ils m’ont mis des bâtons dans les roues. Tout deve­­nait problé­­ma­­tique, les diffi­­cul­­tés n’en finis­­saient pas. » Jusqu’à ce que sa vie soit mena­­cée. Ainsi que celle des membres de sa famille.

Ses détrac­­teurs ont fait campagne contre elle, souillant sa répu­­ta­­tion en faisant circu­­ler le bruit qu’elle mépri­­sait la culture afghane et l’is­­lam. Ils disaient qu’elle encou­­ra­­geait les femmes à se dres­­ser contre la tradi­­tion et la reli­­gion. Ils l’ont préve­­nue : elle devait arrê­­ter de jouer au foot­­ball et renon­­cer à occu­­per une place de premier plan sur la scène publique. Elle devait aussi arrê­­ter de parler de progrès des femmes dans le sport. Puis ils sont passés à l’ac­­tion. Son frère et son entraî­­neur ont été passés à tabac. Ils ont ordonné à son frère de lui inter­­­dire de jouer et à son entraî­­neur de l’ex­­clure de l’équipe puis de cesser d’en­­traî­­ner les filles.

L’exil

En avril 2011, Khalifa a quitté l’Af­­gha­­nis­­tan. Aujourd’­­hui âgée de 28 ans, elle vit au Dane­­mark avec sa mère et son frère. Elle étudie à la Copen­­ha­­gen Busi­­ness Academy et travaille pour l’équi­­pe­­men­­tier spor­­tif Hummel. Elle a aidé la marque à lancer le nouveau maillot de la Fédé­­ra­­tion de foot­­ball afghane, qui intègre un hijab que les joueuses musul­­manes pratiquantes peuvent enfi­­ler sous leur tunique.

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Le hijab inté­­gré
Crédits : Hummel

« Je n’ai pas baissé les bras. Je me suis sentie invin­­cible jusqu’au jour où ils ont proféré des menaces contre moi et ma famille », dit-elle. « J’en suis arri­­vée au point où je devais choi­­sir entre mes proches et ma passion. Je vivais dans un stress conti­­nuel, j’ai demandé de l’aide à des orga­­ni­­sa­­tions gouver­­ne­­men­­tales mais personne ne m’a tendu la main. Quand les choses sont deve­­nues trop dange­­reuses, j’ai dû quit­­ter le pays et me cacher en Inde. Jusqu’à ce que Hummel me sorte de là et qu’ils me fassent venir au Dane­­mark. J’ai demandé l’asile et on me l’a accordé. »

Depuis l’Eu­­rope, Khalida est toujours impliquée dans le foot­­ball fémi­­nin afghan à travers des orga­­ni­­sa­­tions spor­­tives natio­­nales et la Cross Cultures Project Asso­­cia­­tion, un orga­­nisme béné­­vole danois qui agit auprès de diffé­­rentes commu­­nau­­tés grâce au foot­­ball. Son but ultime est de travailler pour Hummel à plein temps tout en conti­­nuant à soute­­nir le foot­­ball afghan. « J’ai envie de voir notre équipe natio­­nale s’amé­­lio­­rer et rester soudée pour rempor­­ter des matchs inter­­­na­­tio­­naux », dit-elle. « Il faut qu’on prouve que nous sommes les meilleures. Il faut qu’il y ait plus de femmes afghanes entraî­­neuses, arbitres et capi­­taines. »

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Khalida n’a pas baissé les bras
Crédits : Khalida Popal/Face­­book

Depuis le départ de Khalida, l’équipe afghane a disputé quelques matchs amicaux de plus, la plupart dans le cadre du Cham­­pion­­nat d’Asie du Sud de foot­­ball fémi­­nin qui a lieu tous les deux ans. L’équipe a joué cinq matchs en 2012 en commençant par décro­­cher sa toute première victoire : 2–0 contre le Qatar.

Elles n’ont pas concédé de défaite au cours des matchs suivants, un partout contre les Maldives et une nouvelle victoire 4 à 0 contre le Pakis­­tan. 2013 a égale­­ment été une bonne année, avec deux victoires contre le Kirghizs­­tan et le Kaza­­khs­­tan. Puis elles ont perdu leurs trois matchs lors de l’édi­­tion 2014 de la coupe sud-asia­­tique. Leur dernière rencontre inter­­­na­­tio­­nale remonte au 17 novembre 2014. Elles ont essuyé une lourde défaite face à l’Inde (12–0) suivie d’une autre contre le club japo­­nais Ange­­vio­­let Hiro­­shima.

Pour l’heure, elles tota­­lisent 13 matchs inter­­­na­­tio­­naux pour un total de 4 victoires, deux matchs nuls, et sept défaites ; des stats décentes pour une équipe qui a commencé avec quatre ados et n’a eu que peu d’op­­por­­tu­­ni­­tés de se déve­­lop­­per au cours de la dernière décen­­nie. Les voix crain­­tives de l’op­­pres­­sion ont forcé Khalida Popal à l’exil, mais elles ont échoué à la réduire au silence.

Khalida conti­­nue de travailler à amélio­­rer les condi­­tions du foot fémi­­nin en Afgha­­nis­­tan et à défendre l’im­­por­­tance du sport dans l’éman­­ci­­pa­­tion des femmes. Bien que son combat lui ait beau­­coup coûté, sa voix n’en est que plus essen­­tielle aujourd’­­hui. Tout le monde devrait avoir le droit de pratiquer le sport de son choix, et tout le monde devrait pouvoir y jouer en sécu­­rité.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Not event exile can stop Khalida Popal from buil­­ding women’s soccer in Afgha­­nis­­tan », paru dans Unusual Efforts. Couver­­ture : l’équipe natio­­nale fémi­­nine de foot­­ball afghan en plein match. Crédits.


AFGHANISTAN VS. PAKISTAN UN MATCH HISTORIQUE

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Août 2013, l’Af­­gha­­nis­­tan rencontre le Pakis­­tan. Personne n’ima­­gine que l’équipe va faire entrer le foot­­ball dans l’his­­toire du pays.

I. Contrôle

Plus que quatre heures avant le match et aucun d’entre nous n’a encore de billet. Cette rencontre amicale oppo­­sant l’Af­­gha­­nis­­tan au Pakis­­tan est une première en 37 ans. La dernière fois que ces deux pays ont joué l’un contre l’autre, l’Af­­gha­­nis­­tan l’a emporté 1–0. Après le match, le président afghan de l’époque, Moham­­med Daoud Khan, a embrassé le capi­­taine de l’équipe qui avait inscrit le but de la victoire. Deux ans plus tard, il était tué lors d’une révolte commu­­niste qui annonçait aussi la mort du sport moderne en Afgha­­nis­­tan. Et deux ans encore après ce coup d’État, l’an­­cien capi­­taine de l’équipe fuyait vers l’Al­­le­­magne, où il exerce encore le métier de chauf­­feur de taxi. Aujourd’­­hui, l’en­­tente est diffi­­cile entre les deux pays : Kaboul accuse Isla­­ma­­bad de soute­­nir les tali­­bans, et Isla­­ma­­bad accuse Kaboul de faire de même. On entend régu­­liè­­re­­ment des tirs de roquettes et d’ar­­tille­­rie de chaque côté de la fron­­tière.

Les tali­­bans procé­­daient à des exécu­­tions publiques dans l’en­­ceinte du stade.

Je m’inquiète pour le match. Nous nous apprê­­tons à péné­­trer dans l’en­­ceinte close d’un stade avec des milliers d’Af­­ghans, dont beau­­coup seront armés (les contrôles de sécu­­rité sont effec­­tués n’im­­porte comment) pour assis­­ter à un événe­­ment oppo­­sant l’Af­­gha­­nis­­tan à son ennemi mortel. S’ils gagnent, les célé­­bra­­tions pour­­raient dégé­­né­­rer : le stade, encore en construc­­tion, suppor­­tera-t-il le poids des milliers de suppor­­ters chan­­tant et dansant ? Et s’ils perdent, verra-t-on défer­­ler une vague de violence ? Que se passera-t-il si le doigt trem­­blant d’une jeune recrue de la police glisse sur la détente ? Un service de contrôle de sécu­­rité auquel s’ins­­crivent de nombreux étran­­gers envoie un aver­­tis­­se­­ment : on nous conseille d’évi­­ter le stade jusqu’à nouvel ordre. Je me remé­­more les scènes de hordes déchaî­­nant une violence inouïe décrites dans le livre magis­­tral de Bill Buford, Among the Thugs, sur le hooli­­ga­­nisme dans le foot­­ball en Grande-Bretagne, quand l’ami d’un ami d’un ami nous rejoint enfin avec des billets pour le match. Nous sommes cinq et je suis la seule femme. Nous plai­­san­­tons sur le fait qu’al­­ler voir un match de foot­­ball est peut-être la chose la plus dange­­reuse que nous ayons faite à Kaboul. La circu­­la­­tion déjà pénible dans les rues de Kaboul atteint son paroxysme en ce jour ; des milliers d’au­­to­­mo­­bi­­listes prennent la route pour aller voir le match. Le stade à portée de vue, nous déci­­dons de lais­­ser nos voitures et de conti­­nuer à pied. Nous passons devant des poli­­ciers en uniforme anti-émeute et des soldats envoyés en renforts avec des mitrailleuses montées sur camion. La construc­­tion du stade de la Fédé­­ra­­tion afghane de foot­­ball n’est pas termi­­née – les trot­­toirs ne sont pas encore pavés – mais les orga­­ni­­sa­­teurs ont sans doute choisi cet endroit au détri­­ment du stade Ghazi, doté d’une plus grande capa­­cité (25 000 places contre 8 000) pour éviter de se remé­­mo­­rer ses sombres souve­­nirs : les tali­­bans procé­­daient à des exécu­­tions publiques dans l’en­­ceinte du stade – aucun article sur le match ne manquera de le rappe­­ler. afg-pak-soccer1_wide-7eac8202caa4a2618af175bb5524d8dcb6789e56-s900-c85

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