par Sulome Anderson | 10 août 2015

Le salon de beauté

Le salon de beauté du village pitto­­resque de Ras Baal­­beck ressemble à n’im­­porte quel autre salon de beauté au Liban. Aujourd’­­hui, le village chré­­tien situé au nord-est du pays, à la fron­­tière syrienne,  est calme et baigné par le soleil de juin. Un groupe de femmes discutent allè­­gre­­ment, alors qu’elles éventent leurs ongles fraî­­che­­ment peints et examinent leur pédi­­cure. « On ne voit pas la couleur sur tes ongles », dit une jolie jeune fille de 20 ans à sa tante corpu­­lente, qui est en train de faire sécher ses pieds. « Tu aurais dû choi­­sir une autre couleur. » Sa mère rigole. « Regar­­dez-nous, il y a une guerre et on est là, à se faire les ongles. Et la semaine prochaine, il y a un mariage dans le village. Nous sommes vrai­­ment confian­­tes… » Sa tante pouffe. « Tout ce que je peux dire c’est que je me tuerai plutôt que de les lais­­ser m’em­­me­­ner. »

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Une église chré­­tienne de Ras Baal­­beck endom­­ma­­gée par un missile lors d’une attaque de Daesh
Crédits : Sulome Ander­­son

La fille désap­­prouve. « Chut, ma tante. Le Hezbol­­lah ne les lais­­sera pas faire ! » « Si le Hezbol­­lah s’en va, je me bouge­­rai le cul et je parti­­rai avec eux ! » réplique sa tante, provoquant l’hi­­la­­rité de toute l’as­­sem­­blée. Il est clair qu’elle est habi­­tuée à provoquer des rires outrés. « Que Dieu aide l’ar­­mée liba­­naise qui n’a pas pu arrê­­ter Daesh toute seule. Si le Hezbol­­lah n’était pas là pour nous proté­­ger, Daesh aurait foutu nos vies en l’air. » En réalité, ce salon de beauté se trouve dans une zone dange­­reuse, car Ras Baal­­beck se situe juste à la fron­­tière entre ce qui est toujours le Liban – un pays multi-sectaire habi­­tué à un mode de vie rela­­ti­­ve­­ment détendu et libé­­ral – et le « cali­­fat » de l’État isla­­mique, fonda­­men­­ta­­liste et violent. Au début du mois d’août 2014, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste, souvent dési­­gnée au Liban sous le nom mépri­­sant de Daesh, et son frère ennemi le groupe isla­­miste Jabhat al-Nosra ont orga­­nisé sépa­­ré­­ment de nombreuses incur­­sions à travers la fron­­tière liba­­naise. En réalité, il n’y a que deux petites montagnes – plutôt des collines – pour sépa­­rer Ras Baal­­beck de la ville voisine d’Ar­­sal, divi­­sée entre l’EI et al-Nosra. Les groupes de mili­­ciens ont fait main basse sur la péri­­phé­­rie et certaines collines envi­­ron­­nantes. Ils ont égale­­ment établi une présence dans les souter­­rains du village. Les médias publient rare­­ment des articles sur ce sujet, car l’État isla­­mique a pour habi­­tude de captu­­rer et déca­­pi­­ter les jour­­na­­listes. Mais il a déjà été démon­­tré que Daesh avait établi à Arsal des tribu­­naux régis par la charia, ce qui donne une idée des enjeux auxquels se verraient confron­­tées les femmes de Ras Baal­­beck. Ainsi, si les mili­­ciens réus­­sis­­saient à enva­­hir le village chré­­tien, les jours où on pouvait se prome­­ner en t-shirts à manches courtes et sans se voiler la tête seraient comp­­tés. La mino­­rité chré­­tienne locale est par ailleurs mépri­­sée par les groupes radi­­caux musul­­mans sunnites qui consi­­dèrent ses membres comme des infi­­dèles. Ces femmes seraient donc proba­­ble­­ment expo­­sées à l’en­­fer des mariages forcés et des viols systé­­ma­­tiques dont ont été victimes d’autres femmes issues de mino­­ri­­tés vivant sur les terri­­toires occu­­pés par l’État isla­­mique.

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À l’ex­­té­­rieur du salon de beauté
Crédits : Sulome Ander­­son

Mais ne nous mépre­­nons pas. Daesh a des vues sur Ras Baal­­beck. En effet, l’objec­­tif premier du groupe est d’étendre son cali­­fat dans la majeure partie du Moyen-Orient. Le Liban étant un État divisé et gangrené par des haines sectaires très anciennes, il semble être un endroit idéal à attaquer. Jusqu’à présent, leurs efforts n’ont été que modes­­te­­ment récom­­pen­­sés : ils contrôlent seule­­ment 337 kilo­­mètres carrés du terri­­toire liba­­nais. Par consé­quent, l’ar­­mée liba­­naise et son éter­­nel rival le Hezbol­­lah, la puis­­sante milice chiite soute­­nue par l’Iran, ont combattu l’EI côte à côte, mais pas forcé­­ment ensemble. À l’ex­­cep­­tion de la popu­­la­­tion sunnite radi­­cale liba­­naise, prin­­ci­­pa­­le­­ment concen­­trée dans la ville du nord du Liban, Tripoli, les quatre prin­­ci­­pales commu­­nau­­tés reli­­gieuses du pays (sunnites, chiites, druzes et chré­­tiens) sont unies, une fois n’est pas coutume, dans le désir d’em­­pê­­cher Daesh de s’im­­plan­­ter au Liban. La proba­­bi­­lité que l’État isla­­mique s’ap­­pro­­prie plus de terri­­toires au Liban est faible. En effet, en plus des efforts que le groupe doit four­­nir pour se main­­te­­nir en Syrie et en Irak, Daesh doit ici faire face aux forces combi­­nées de l’ar­­mée liba­­naise et du Hezbol­­lah. Mais il y a tout de même des rumeurs inquiètes quant à l’éven­­tua­­lité que des cellules dormantes de Daesh plani­­fient des attaques terro­­ristes dans le pays. Et en arrière-plan surgissent les possi­­bi­­li­­tés d’un conflit sectaire à grande échelle qui hante le Liban depuis la fin de la guerre civile, et s’avère être à présent une menace réelle arri­­vant de Syrie.

Hezbol­­lah

Aram Nergui­­zian, cher­­cheur prin­­ci­­pal au Center of Stra­­te­­gic and Inter­­na­­tio­­nal Studies, un think tank basé à Washing­­ton D.C., explique pourquoi les mili­­ciens visent cette région : « Ras Baal­­beck est un point de liai­­son vers un réseau routier. Les groupes comme Jabhat al-Nosra ou l’État isla­­mique sont confron­­tés à un défi majeur : celui d’opé­­rer dans une région extrê­­me­­ment aride. Or, réseau routier signi­­fie appro­­vi­­sion­­ne­­ment, accès à l’eau et au carbu­­rant. »

Un vieillard se met à rire lorsque je lui demande s’ils ont peur, affi­­chant sur son visage ridé un large sourire.

Jusqu’à récem­­ment, Daesh attaquait seule­­ment les forces de l’ar­­mée liba­­naise station­­nées près d’Ar­­sal. En revanche, le Hezbol­­lah combat­­tait al-Nosra dans la région et en Syrie afin de soute­­nir le régime d’As­­sad. La rela­­tion entre l’EI et al-Nosra est complexe, et malgré une coopé­­ra­­tion limi­­tée moti­­vée par des inté­­rêts simi­­laires sur le front liba­­nais, ils luttent régu­­liè­­re­­ment l’un contre l’autre en Syrie. Mais le 9 juin, l’EI a lancé une attaque contre les posi­­tions du Hezbol­­lah juste à l’ex­­té­­rieur de Ras Baal­­beck, essayant de prendre le contrôle des collines situées entre les villages, et cher­­chant proba­­ble­­ment à occu­­per Ras Baal­­beck par la même occa­­sion. Le nombre de victimes de cette incur­­sion est contesté : le Hezbol­­lah fait état de centaines de morts du côté de l’EI, tandis que ces dernier rapportent un nombre compris entre 22 et 80. Quoi qu’il en soit, le Hezbol­­lah a triom­­phé et conquis les cœurs et l’es­­prit des villa­­geois chré­­tiens – y compris les femmes du salon de beauté. Depuis, le groupe a conti­­nué d’en­­gran­­ger les victoires contre l’État isla­­mique, et aurait tué l’ « émir » local du groupe, il y a peu. Mais lors de cette même attaque, le Hezbol­­lah a égale­­ment perdu des combat­­tants. Et selon l’un de ses chefs d’unité, un homme grand et maigre qu’on appel­­lera ici Abdul­­lah, le Hezbol­­lah savait que Daesh allait proba­­ble­­ment attaquer leurs posi­­tions, mais cela ne les a pas empê­­ché d’être pris de court ce jour-là. « Nous nous étions prépa­­rés à ce qu’ils finissent par arri­­ver, et vu que nous étions déjà en train de combattre al-Nosra, nous proje­­tions d’étendre la bataille », déclare Abdul­­lah. « Mais Daesh nous en a empê­­ché et main­­te­­nant la guerre a commencé. Lorsqu’ils sont arri­­vés, nous avons rassem­­blé nos forces et grâce à notre prépa­­ra­­tion, il y a eu de nombreuses victimes dans le camp opposé. Mais nous avons perdu neuf de nos combat­­tants. C’est terrible, si nous avions été mieux prépa­­rés, ils seraient proba­­ble­­ment encore vivants. »

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Le village à sa fonda­­tion

Lorsque je demande pourquoi le Hezbol­­lah se donne telle­­ment de peine pour proté­­ger un village chré­­tien, Abdul­­lah hausse les épaules : « Les chré­­tiens ont un livre sacré, comme nous. Ce sont donc des gens comme nous. Ils sont liba­­nais, donc nous les proté­­geons. » C’est un rôle que la plupart des Améri­­cains n’at­­tri­­bue­­raient pas au Hezbol­­lah, toujours inscrit sur la liste des groupes terro­­ristes du dépar­­te­­ment d’État améri­­cain, après qu’ils ont bombardé et kidnappé des employés améri­­cains du dépar­­te­­ment pendant la guerre civile liba­­naise. Mais pour les villa­­geois de Ras Baal­­beck, le Hezbol­­lah est leur seul espoir de conti­­nuer à mener la vie qu’ils ont toujours vécue dans leur village. Un homme, proprié­­taire d’une petite épice­­rie située au milieu du village, affirme qu’il a fait ce qu’il a pu pour aider le Hezbol­­lah, alors qu’il combat­­tait Daesh dans les collines à l’ex­­té­­rieur du village. « Sans le Hezbol­­lah, Daesh serait aujourd’­­hui même en train de jouer dans nos villages », explique-t-il alors qu’il prépare un verre de limo­­nade. « Le Hezbol­­lah ne nous a jamais fait de mal et l’ar­­mée ne peut pas défendre seule toute cette région. Si Daesh arrive, que Dieu nous en garde, nous savons ce qui nous arri­­vera. Nous avons vu ce qu’ils ont fait à tous les chré­­tiens en Syrie et en Irak. C’est pour cela que nous sommes en état d’alerte, bien que nous soyons proté­­gés grâce à Dieu et au Hezbol­­lah. Je suis un blessé de guerre, donc je ne marche pas bien, mais j’ai aidé le Hezbol­­lah à char­­ger les armes. » Deux vieillards, qui se prélas­­sant sous le soleil du mois de juin de l’autre côté de la rue, semblent être les gardiens vigi­­lants du village. L’un d’eux se met à rire lorsque je lui demande s’ils ont peur, affi­­chant sur son visage ridé un large sourire aux dents jaunies. « Tout va bien », glousse-t-il d’une voix cassée. « Tout est très calme. » Il désigne les petites montagnes qui les séparent de Daesh : « Ils ont essayé d’en­­trer par ici. Ils pensaient pouvoir enva­­hir faci­­le­­ment le village parce qu’il est petit. Mais ils ne savaient pas que ses habi­­tants étaient prêts à se battre dans les montagnes aux côtés du Hezbol­­lah. »

Quoi qu’il advienne

Dépeindre le Hezbol­­lah comme des héros dévoués défen­­dant le pays irrite de nombreuses personnes au Liban. Selon un éminent poli­­ti­­cien liba­­nais qui préfère rester anonyme, le groupe est avant tout soucieux de proté­­ger ses canaux d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment et non pas de défendre les chré­­tiens contre l’État isla­­mique. Le Hezbol­­lah combat en Syrie aux côtés du régime d’As­­sad, ils doivent donc main­­te­­nir le flux de biens et d’armes néces­­saires au main­­tien de leurs troupes. « Les rebelles syriens repré­­sentent une menace dans une région cruciale pour eux. »

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Les forces de l’ar­­mée liba­­naise sur place à Ras Baal­­beck
Crédits

D’après M. Nergui­­zian, du Center of Stra­­te­­gic and Inter­­na­­tio­­nal Studies, les victoires engran­­gées par l’ar­­mée liba­­naise dans la région sont igno­­rées, alors que le Hezbol­­lah s’ac­­ca­­pare tous les honneurs. « Le Hezbol­­lah fait la une de l’ac­­tua­­lité parce qu’ils sont très forts pour ça. Ils sont très forts pour dire : “Grâce à nous, les chré­­tiens et le pays sont proté­­gés.” En revanche, personne ne mentionne l’im­­por­­tance de l’ar­­tille­­rie de l’ar­­mée liba­­naise, indé­­pen­­dam­­ment de ce que le Hezbol­­lah fait. » Ibra­­him Tannous, un ancien chef de l’ar­­mée liba­­naise à la retraite, consi­­dère le Hezbol­­lah comme une menace envers la souve­­rai­­neté de l’ar­­mée et de l’État, car il agit selon lui comme un agent de l’Iran et non du Liban. « Pour le moment, ils ont besoin des forces de l’ar­­mée liba­­naise », dit-il. « Mais que se passera-t-il une fois que la guerre sera termi­­née ? C’est là qu’il y aura un problème. » Toute­­fois, c’est un souci qui se posera sur le long terme. Pour le moment, les combat­­tants du Hezbol­­lah et les soldats de l’ar­­mée liba­­naise pensent tous à la prochaine bataille. Abdul­­lah, le chef d’unité du Hezbol­­lah, me confie sa plus grande peur : que Jabhat al-Nosra et Daesh orga­­nisent une offen­­sive à grande échelle contre l’ar­­mée liba­­naise dans le nord-est du pays, tandis que de nombreuses cellules dormantes de l’EI au Liban s’ac­­tivent simul­­ta­­né­­ment et effec­­tuent des attaques terro­­ristes massi­­ves…

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Le danger vient des montagnes
Crédits : Omar Mrad

« Si vous voulez mon avis person­­nel, nous devrions combattre les parti­­sans de Daesh ici au Liban », tranche Abdul­­lah d’un air grave. « Je sens qu’une guerre sectaire est sur le point d’écla­­ter. Nous savons que des gens soute­­nant Daesh forment des cellules dormantes au Liban. Nous devons étudier la situa­­tion dans sa globa­­lité, la région dans son ensemble, pour ensuite agir en consé­quence. Nous sommes les seuls à proté­­ger le Liban de ces animaux. » Il n’y a pas à en douter. Il est actuel­­le­­ment dange­­reux de vivre à la fron­­tière. Mais les villa­­geois de Ras Baal­­beck, perchés de manière instable sur la ligne entre le Liban qu’ils connaissent et le cali­­fat qu’ils redoutent, assurent qu’ils ne s’en­­fui­­ront pas si les hommes qui hantent leurs nuits reviennent. Le proprié­­taire de l’épi­­ce­­rie est déter­­miné, alors qu’il sirote sa limo­­nade. « Mon père est né ici, mon grand-père est né ici, mes oncles, toute ma famille est née et a grandi dans ce village », dit-il. « Cela aurait-il du sens que je parte main­­te­­nant ? Je mour­­rai ici, quoi qu’il advienne. »

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Dans le salon de beauté, la ques­­tion de savoir s’il faut avoir peur est toujours au centre du débat. La mère de la fille fris­­sonne vigou­­reu­­se­­ment. « Nous avons peur de leur appa­­rence », dit-elle. « Leur visage nous effraie. » La fille hoche la tête. « En tant que chré­­tiennes, nous sommes en grand danger, parce que nous sommes comme une petite île dans une mer musul­­mane », explique-t-elle. « Les musul­­mans sont nos amis, nous ne les haïs­­sons pas. Mais ceux-là ne sont pas des musul­­mans, ce sont des terro­­ristes. »

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Ras Baal­­beck au crépus­­cule
Crédits : Omar Mrad

Une femme, qui était restée silen­­cieuse jusque-là, alors que le débat faisait rage parmi les clientes, prend soudai­­ne­­ment la parole : « Vous voulez savoir si les femmes du village s’en­­fui­­ront ? Nous reste­­rons », dit-elle âpre­­ment. « Je suis grand-mère à présent, j’ai trois petits-enfants, et je pren­­drai moi-même une arme pour les tuer. »


Traduit de l’an­­glais par Maya Majzoub d’après l’ar­­ticle « ISIS Is Trying to Take Over Leba­­non. This Chris­­tian Village Is on the Front Lines. », paru dans New York Maga­­zine. Couver­­ture : L’ar­­mée est dépê­­chée à Ras Baal­­beck.

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