par Susan Orlean | 12 août 2014

Fauteur de troubles

John Laroche est grand, maigri­­chon, les yeux pâles, le dos voûté, d’une beauté sévère, bien qu’il lui manque les dents de devant. Il se tient comme un spaghetti al dente, aussi nerveux qu’un joueur de jeux vidéo assidu. Il a 34 ans et travaille pour la tribu des Indiens Sémi­­noles de Floride, auxquels il installe une pépi­­nière sur leur réserve, près de Miami. Les surnoms de Laroche en sémi­­nole sont l’ « Homme Blanc Fou », et le « Fauteur de Troubles ». J’ai rencon­­tré Laroche l’été dernier, au nouveau tribu­­nal du comté de Collier, à Naples, en Floride. Laroche était entendu lors d’une audience suite à son arres­­ta­­tion pour posses­­sion illé­­gale d’or­­chi­­dées sauvages en voie de dispa­­ri­­tion, arra­­chées au parc natio­­nal de Faka­­hat­­chee. Les orchi­­dées sauvages sont une de ses passions, et le parc natio­­nal un endroit qu’il adore. Laroche n’était pas habillé pour l’oc­­ca­­sion. Il portait des lunettes de soleil four­­reau Mylar, une chemise de coton mixte impri­­mée de paysages, ainsi qu’un panta­­lon qui pendouillait en bas du dos. À l’au­­dience, on l’avait appelé et on lui avait demandé de décli­­ner son nom et son adresse, ainsi que de décrire son expé­­rience de travail avec les plantes. Laroche s’est dirigé noncha­­lam­­ment vers le centre du tribu­­nal. Il a mis son menton bien en avant et a parlé d’une voix rauque et lente. Il a placé ses pouces dans les passants de son panta­­lon, et a dit : « Je suis horti­­cul­­teur profes­­sion­­nel depuis envi­­ron douze ans. J’ai eu ma propre pépi­­niè­­re… J’ai une expé­­rience pous­­sée des orchi­­dées, et de leur micro­­pro­­pa­­ga­­tion asexuée en milieu asep­­tisé. » Il a grimacé, puis a déclaré à la Cour : « Je suis sans doute la personne la plus intel­­li­­gente que je connaisse. »

« Je suis sans doute la personne la plus intelligente que je connaisse. » Crédits :  Michigan State University
« Je suis sans doute la personne la plus intel­­li­­gente que je connaisse. »
Crédits :  Michi­­gan State Univer­­sity

Laroche a grandi à Miami. Selon lui, il était un enfant étrange, ce qui n’était pas si diffi­­cile à imagi­­ner. Quand il a voulu un animal de compa­­gnie, il a acheté une petite tortue, puis dix petites tortues, puis il a tenté de les accou­­pler. Il a alors commencé à vendre des tortues aux autres enfants, puis il a décidé que la vie ne valait la peine d’être vécue que s’il pouvait acqué­­rir chaque espèce rare de tortue, y compris une tortue exotique de 150 kilos, en prove­­nance des Gala­­pa­­gos. Mais soudain, une autre passion lui est tombée dessus. Il s’est concen­­tré sur les fossiles de la dernière période glacière. Puis il a aban­­donné les fossiles et les tortues pour se foca­­li­­ser sur la taille de pierres, mais il a encore une fois aban­­donné ce projet quelques temps plus tard pour collec­­tion­­ner et réar­­gen­­ter de vieux miroirs. Ses passions naissent brusque­­ment et meurent rapi­­de­­ment, comme les tornades. En géné­­ral, leur fin s’ac­­com­­pagne de décla­­ra­­tions toni­­truantes. Quand il était adoles­cent, il a traversé une phase « pois­­sons tropi­­caux », il possé­­dait soixante aqua­­riums chez lui. Il allait même plon­­ger pour en attra­­per. Mais cela aussi s’est terminé. Il n’a pas seule­­ment perdu son inté­­rêt pour les pois­­sons : il y a renoncé, comme s’il s’agis­­sait d’une drogue. Il a déclaré non seule­­ment qu’il ne collec­­tion­­ne­­rait plus jamais de pois­­sons mais aussi qu’il ne mettrait plus jamais un pied dans l’océan. C’était il y a quinze ans. Il vit bien à quelques kilo­­mètres de l’At­­lan­­tique, mais il ne s’en est jamais appro­­ché depuis. Laroche s’ex­­prime à la manière d’une ency­­clo­­pé­­die. Ce n’est pas dû à une éduca­­tion clas­­sique et rigou­­reuse. Il était au lycée à North Miami, mais il a surtout appris en auto­­di­­dacte. Il est presque impos­­sible de l’ima­­gi­­ner en salle de classe. Il se laisse parfois aller à la mélan­­co­­lie quant à la vie qu’il aurait pu avoir s’il s’était efforcé de suivre un cursus conven­­tion­­nel. Il pense qu’il aurait pu faire une école de méde­­cine, et deve­­nir neuro­­chi­­rur­­gien. Il aurait été remarqué et serait devenu riche. À la place, il vit chez son père, et il a prin­­ci­­pa­­le­­ment gagné sa vie de manière inha­­bi­­tuelle. Par exemple, il a vendu à une revue de paysa­­gisme un article inti­­tulé « Pour­­riez-vous mourir pour vos plantes ? ». C’était après qu’il se soit renversé des pesti­­cides en granu­­lés sur une plaie de sa main, un acci­dent qui lui a provoqué des compli­­ca­­tions irré­­ver­­sibles au cœur et au foie, et lui a laissé l’im­­pres­­sion durable que cela ferait une bonne histoire qui se vendrait bien. Pour le moment, il écrit un guide sur la culture des tissus biolo­­giques de plantes pour la maison, qu’il compte promou­­voir dans High Times, un maga­­zine sur la marijuana. La publi­­cité indiquera que le guide coûte cher, mais négli­­gera de mention­­ner que la marijuana culti­­vée selon les méthodes précises de Laroche ne pousse jamais suffi­­sam­­ment pour déve­­lop­­per des proprié­­tés psychoac­­tives. Il s’en défend en affir­­mant ainsi qu’il gagnera de l’argent, que les gosses appren­­dront à faire pous­­ser des plantes, que cela les empê­­chera de planer, et que cela leur appren­­dra objec­­ti­­ve­­ment que le crime ne paie pas. La spirale logique combi­­nant altruisme et anti­­con­­for­­misme et gravite autour d’une possible manne d’argent est une spécia­­lité de Laroche. Juste quand vous vous dites qu’il est bien un escroc, il vous four­­nit de nouvelles raisons, aux prin­­cipes aussi vertueux que lucra­­tifs, quant au bien-fondé de son escroque­­rie. Il adore jouer la manière forte, si cela signi­­fie pour lui qu’il obtien­­dra ce qu’il désire, et que vous vous deman­­de­­rez comment il a bien pu s’en tirer. C’est la personne amorale au sens moral le plus élevé que je connaisse. Alors qu’il gran­­dis­­sait, Laroche et sa mère sillon­­naient le Faka­­hat­­chee Strand et les autres marais de Floride du sud, à la recherche de choses peu communes. À cette époque, Laroche et ses parents habi­­taient dans le nord de Miami. Le père de Laroche, ouvrier dans le bâti­­ment, s’était cassé le dos en tombant d’un immeuble, et était handi­­capé. Laroche était le seul enfant de la famille ; sa sœur était morte très jeune. « Nous sommes une famille compo­­sée de douleurs et de peines », dit Laroche. Il décrit sa mère, décé­­dée en 1998, comme obèse, mal fago­­tée, juive de nais­­sance mais passion­­née par des fois et croyances très diverses. Elle ne semblait pas être la candi­­date idéale pour traver­­ser des coins perdus et pois­­seux, mais elle y passait ses jour­­nées avec John. Ils marquaient parfois des orchi­­dées en fleur, pour reve­­nir quelques mois plus tard et voir si elles étaient montées en graine. À une époque, la passion de Laroche était de photo­­gra­­phier chaque variété d’or­­chi­­dée en fleur trou­­vable en Floride ; sa mère et lui se traî­­naient avec des appa­­reils photo à travers les marais pendant des heures. Après quelques années, Laroche est passé des photos d’or­­chi­­dées aux fleurs elles-mêmes. Il s’est marié en 1983, à 23 ans, et la même année, sa femme et lui ont ouvert une pépi­­nière dans le nord de Miami. Avant cela, il travaillait dans le bâti­­ment mais, comme son père, il s’est cassé le dos lors d’une chute et a été mis en arrêt mala­­die. Lui et sa femme ont appelé leur pépi­­nière l’Arbre de Brome­­liade. Les bromé­­lia­­cées sont des plantes piquantes qui géné­­ra­­le­­ment, comme c’est le cas des orchi­­dées épiphytes, s’at­­tachent aux branches des arbres au lieu de pous­­ser direc­­te­­ment dans la terre. Certaines poussent de façon incon­­trô­­lée à Faka­­hat­­chee. La pépi­­nière de Laroche était spécia­­li­­sée dans les varié­­tés les plus rares et étranges. Il possé­­dait 40 000 plantes, certaines étant les seuls spéci­­mens en élevage. Laroche a confié qu’en 1990, il est arrivé à la confé­­rence mondiale sur les bromé­­lia­­cées avec un stupé­­fiant présen­­toir de trois mètres par sept, consti­­tué de bromé­­lia­­cées en forme d’étoile, de pein­­tures fluo­­res­­centes, de lampes à rayons ultra­­vio­­lets, et d’illu­­mi­­na­­tions de Noël en forme de constel­­la­­tions d’étoiles.


Jour et nuit, des gens s’ar­­rê­­taient chez lui pour discu­­ter horti­­cul­­ture et admi­­rer sa collec­­tion. Certains lui donnaient des plantes en échange d’une visite du Faka­­hat­­chee, juste afin d’ad­­mi­­rer une plante qui les inté­­res­­sait.

La confé­­rence a été un tour­­nant pour lui. Il est devenu célèbre dans le milieu des horti­­cul­­teurs, et il a commencé à passer des coups de télé­­phone dans le monde entier pour déni­­cher des plantes rares ; ses factures s’éle­­vaient parfois à près d’un millier de dollars par mois. Beau­­coup d’argent entrait et sortait, mais il n’en gardait presque rien. Il a dépensé une fois des centaines de dollars pour construire un cais­­son d’air condi­­tionné adapté à une fougère rare héri­­tée d’un ami domi­­ni­­cain. La fougère est morte mais Laroche n’a pas regretté les dépenses. Il avait accu­­mulé une des plus grandes collec­­tions de cryp­­tan­­thus, un genre de bromé­­lia­­cées brési­­liennes, et possé­­dait un sidé­­rant anthu­­rium veit­­chii de près de deux mètres de haut, aux feuilles ondu­­lées, dont il disait qu’il était « d’une beauté épous­­tou­­flante ». Il avait des dizaines et des dizaines d’or­­chi­­dées. Il aimait parti­­cu­­liè­­re­­ment travailler à leur clonage et leur muta­­tion. Il a aussi décou­­vert comment culti­­ver certaines varié­­tés qui n’avaient que rare­­ment été culti­­vées en labo­­ra­­toire. Jour et nuit, des gens s’ar­­rê­­taient chez lui pour parler d’hor­­ti­­cul­­ture et admi­­rer sa collec­­tion. Certains lui donnaient des plantes en échange d’une visite du Faka­­hat­­chee, juste afin d’ad­­mi­­rer une plante qui les inté­­res­­sait. Un après-midi où je lui rendais visite à la pépi­­nière sémi­­nole, il s’est mit à parler de la fabu­­leuse capa­­cité d’adap­­ta­­tion des plantes, et indiquait que la plante à la fleur la plus large au monde, la raffle­­sia, était un para­­site pour les racines d’un autre arbre, et finis­­sait par dévo­­rer son hôte. Il affirme qu’à l’époque où il dispo­­sait encore de sa pépi­­nière, beau­­coup de gens l’ap­­pe­­laient pour parler de plantes, mais qu’il pouvait devi­­ner qu’ils étaient juste seuls et avaient besoin de parler à quelqu’un. Ou bien qu’ils étaient compé­­ti­­tifs et dési­­raient tester leurs connais­­sances face aux siennes. « J’avais l’im­­pres­­sion qu’ils allaient me consom­­mer. J’avais l’im­­pres­­sion qu’ils étaient la plante para­­site, et que j’étais ce gros arbre, cet hôte », m’a-t-il dit. Les orchi­­da­­ceae sont une famille de plantes vivaces à étamine fertile, des fleurs à trois pétales qui, en fonc­­tion des espèces, vont de la petite tache­­tée à l’im­­mense et volup­­tueuse. Géné­­ra­­le­­ment, les orchi­­dées rendent les gens fous. Ceux qui les aiment en sont passion­­nés, mais la passion des orchi­­dées n’équi­­vaut pas forcé­­ment à la passion de la beauté. Il y a quelque chose chez l’or­­chi­­dée qui en fait presque plus une créa­­ture qu’une fleur. Certaines d’entre elles sont d’as­­pect étrange, d’autres ont des formes bizarres ou présentent des combi­­nai­­sons de couleurs déto­­nantes, et toutes les orchi­­dées sont plutôt laides tant qu’elles ne sont pas en fleur. Laroche m’a expliqué que de nombreuses espèces sont si banales que lorsqu’il les montre, on lui demande à chaque fois à quoi elles ressem­­ble­­ront quand elles seront en fleur, et il doit préci­­ser qu’elles le sont déjà. Les orchi­­dées se sont adap­­tées à presque chaque type d’en­­vi­­ron­­ne­­ment sur Terre. On peut les faire muter, les croi­­ser, les cloner. Elles peuvent prendre la forme de struc­­tures archi­­tec­­tu­­rales complexes, ou bien donner l’im­­pres­­sion de fleurs criardes, chics ou affrio­­lantes. Sans surprise, les orchi­­dées sont le sujet de toutes sortes de conno­­ta­­tions sexuelles ; peu de fleurs ont un poten­­tiel aussi érotique, que ce soit par leur aspect ou par les effets qu’elles produisent. Même d’autres créa­­tures trouvent les orchi­­dées atti­­rantes. Certaines orchi­­dées ont la forme exacte de l’in­­secte qui les polli­­nise ; l’in­­secte est ainsi attiré à l’in­­té­­rieur, croyant pouvoir s’ac­­cou­­pler.

Chagrin d’amour

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« J’avais l’im­­pres­­sion qu’ils étaient la plante para­­site, et que j’étais ce gros arbre, cet hôte. »
Crédits : Ulyces

Les collec­­tions d’or­­chi­­dées ont débuté dans l’An­­gle­­terre victo­­rienne, comme un passe-temps pour les gens très aisés, ceux qui avaient assez d’es­­pace pour abri­­ter des serres et assez d’argent pour finan­­cer des expé­­di­­tions jusqu’aux confins du monde, là où pouvaient se terrer certaines des varié­­tés les plus rares. Ce passe-temps s’est avéré si prenant qu’on l’a surnommé à l’époque orchi­­de­­li­­rium : les collec­­tion­­neurs en étaient vrai­­ment obsé­­dés. Des gens ordi­­naires, qui une fois épris d’or­­chi­­dées, tendent à ressem­­bler de plus en plus à un John Laroche. À une expo­­si­­tion d’or­­chi­­dées à New York l’an­­née dernière, j’ai entendu en boucle la même histoire, comme quoi à partir d’une simple orchi­­dée dans la cuisine, on pouvait en arri­­ver à une dizaine, puis à une serre entière dans le jardin, voire dans certains cas, à de nombreuses serres et des voyages en Asie et en Afrique, le budget néces­­saire à cette passion s’en trou­­vant démul­­ti­­plié. J’avais parcouru l’ex­­po­­si­­tion avec un collec­­tion­­neur guaté­­mal­­tèque. Il m’a confié que « la mala­­die vous prend. Vous pouvez aller aux alcoo­­liques anonymes pour arrê­­ter de boire, mais une fois pris par les orchi­­dées, il n’y a rien à faire. » Collec­­tion­­ner peut être comparé à des chagrins d’amour. Si vous commen­­cez à collec­­tion­­ner des êtres vivants, vous êtes à la recherche de quelque chose d’in­­trin­­sèque­­ment impar­­fait, et même si vous parve­­nez à les trou­­ver et les acqué­­rir, il n’y a aucune garan­­tie qu’ils n’en vien­­dront pas à chan­­ger ou mourir. La complexité bota­­nique des orchi­­dées et leur muta­­bi­­lité en font peut-être le sujet de collec­­tion le plus capti­­vant et frus­­trant à la fois. Il existe plus de 20 000 varié­­tés recen­­sées d’or­­chi­­dées, la plus grande famille de plantes à fleur au monde. De nouvelles orchi­­dées sont créées en labo­­ra­­toire ou bien décou­­vertes tous les jours, d’autres n’existent qu’en quan­­tité infi­­ni­­té­­si­­male dans des endroits recu­­lés du monde. Le désir pour les orchi­­dées est insa­­tiable. Le collec­­tion­­neur qui en veut une de chaque espèce n’aura pas assez d’une vie pour y parve­­nir. En 1989, des gelées désas­­treuses ont détruit une grande partie des réserves de pépi­­nières, y compris celle de Laroche, et en 1991, une épidé­­mie de fongi­­cides a tué des orchi­­dées ainsi que d’autres plantes en serre dans tout le pays. Il ne restait quasi­­ment rien à Laroche. Trois ans aupa­­ra­­vant, un conduc­­teur en état d’ivresse avait percuté sa voiture de plein fouet ; Laroche y a perdu ses dents de devant, sa femme a été plon­­gée dans un coma de plusieurs semaines, et sa mère et son oncle ont été tués. Lui et sa femme se sont sépa­­rés plus tard parce qu’elle pouvait suppor­­ter l’écoute complète d’un album des Grate­­ful Dead, ce qui n’était plus son cas, lance-t-il aujourd’­­hui. Et puis en 1992, l’ou­­ra­­gan Andrew a frappé. À l’époque, Laroche avait placé ses plantes restantes dans trois serres, à Miami et Homes­­tead. Dans la tempête, deux des trois serres se sont complè­­te­­ment vola­­ti­­li­­sées. La troi­­sième a plus ou moins explosé. En allant l’ex­­plo­­rer, il est tombé sur le reste d’une de ses plantes ; elle se trou­­vait au milieu de la route, à trois pâtés de maison de l’em­­pla­­ce­­ment de la serre. L’eau de mer char­­riée par la tempête a empoi­­sonné le reste. À ce moment-là, cela faisait douze ans qu’il était dans l’hor­­ti­­cul­­ture. Ayant acquis une certaine renom­­mée, Laroche a décidé qu’il allait mourir le cœur brisé s’il rouvrait sa pépi­­nière.

La nouvelle passion de Laroche devint le droit des tribus indiennes.

La tribu Sémi­­nole de Floride ne dispo­­sait pas de pépi­­nière, mais l’idée d’en créer une faisait partie des nombreux projets de déve­­lop­­pe­­ment envi­­sa­­gés par la tribu. Les Sémi­­noles possèdent près de 35 000 hectares en Floride. Le taux de chômage dans la tribu approche les 40 %. Le plan des Sémi­­noles était d’en­­ga­­ger un homme blanc expé­­ri­­menté, le lais­­ser instal­­ler la pépi­­nière, ensei­­gner aux membres de la tribu autant que possible, puis le rempla­­cer par un membre de la tribu. Les Sémi­­noles ont passé une annonce dans le jour­­nal. John Laroche l’a lue, y a répon­­due, et a été engagé par la tribu. Bien entendu, il était d’un tempé­­ra­­ment peu enclin à employer la manière douce. Il a décidé de faire de la pépi­­nière quelque chose de spec­­ta­­cu­­laire. Il voulait culti­­ver des choses exotiques – des épinards pous­­sant sur des vignes, des citrouilles culti­­vées en treillis, des piments en forme de pénis, une centaine d’es­­pèces qu’il appe­­lait « des légumes zarbis ». Il voulait égale­­ment construire un labo­­ra­­toire pour cloner les orchi­­dées. Il n’était pas inté­­ressé par les bouquets de fleurs : il voulait culti­­ver les varié­­tés rares et en voie de dispa­­ri­­tion, dispo­­nibles exclu­­si­­ve­­ment au marché noir. S’il y parve­­nait, il provoque­­rait le chaos chez les trafiquants, une pers­­pec­­tive qui lui plai­­sait, parti­­cu­­liè­­re­­ment s’il pouvait la mettre en œuvre de manière alam­­biquée, à la Laroche. Après avoir été engagé par les Sémi­­noles, la nouvelle passion de Laroche est deve­­nue le droit des tribus indiennes. Il a passé des heures à la biblio­­thèque de l’Uni­­ver­­sité de Miami. Il a étudié l’af­­faire de l’État de Floride contre les Indiens Micco­­su­­kee, pour bracon­­nage de feuilles de palmier. Il a appris l’his­­toire tortueuse de l’af­­faire de l’État de Floride contre James E. Billie, dans laquelle le gouver­­ne­­ment a tenté en vain de faire condam­­ner Chef Billie, le président du conseil de la tribu Sémi­­nole, pour avoir tué, dépecé et consommé des espèces de panthères proté­­gées. À la fin de ses recherches, Laroche était convaincu d’avoir trouvé une faille dans le code pénal de l’État, qui exemp­­tait les Sémi­­noles des lois sur la protec­­tion des plantes rares. Les orchi­­dées se sont tout d’abord déve­­lop­­pées sous les tropiques, mais on en trouve main­­te­­nant partout dans le monde, répan­­dues par les courants atmo­s­phé­­riques. Les graines d’une orchi­­dée sont petites et sombres, aussi fines que de la poudre à canon ; un oura­­gan peut en empor­­ter des millions à des milliers de kilo­­mètres. Une grosse rafale et quelques graines en prove­­nance d’Amé­­rique du Sud pour­­raient expor­­ter de quoi faire suffi­­sam­­ment de bouquets pour un bal de promo à Miami jusqu’à la fin des temps. Les vents souf­­flant sur la Floride drainent des graines dans les piscines, les barbe­­cues, sur les auto­­routes, les terrains de shuf­­fle­­board, les parkings d’hô­­tels et les toits d’im­­meubles de bureaux, ainsi que dans des endroits tranquilles, humides et chauds, où les graines peuvent germer et se déve­­lop­­per. De nombreuses graines traver­­sant le Golfe du Mexique péri­­ront proba­­ble­­ment en route, mais celles qui restent et se retrouvent quelque part comme à Faka­­hat­­chee ont toutes leurs chances de survivre. Au début du siècle, le Faka­­hat­­chee était rempli de tant d’or­­chi­­dées de varié­­tés diffé­­rentes qu’on aurait pu en faire un super­­­mar­­ché. Le dernier inven­­taire des plantes abri­­tées à Faka­­hat­­chee remonte à 1987. Il listait 45 varié­­tés d’or­­chi­­dées. La Spiranthes lanceo­­lata var. Palu­­di­­cola, connue sous le nom de « Faka­­hat­­chee ladies’-tresses » [jeu de mot intra­­dui­­sible signi­­fiant à la fois « bouclettes de dames » et « détresse », NDT], y a été pour la première fois rele­­vée. Dix varié­­tés réper­­to­­riées n’existent nulle part ailleurs aux États-Unis : des Dendro­­bium, la campy­­lo­­cen­­trum, la dwarf epiden­­drum, désen­­tor­­tillées, l’or­­chi­­dée de Gale, la Habe­­na­­ria repens, la petite orchi­­dée de l’île de Harris, l’or­­chi­­dée cachée, la Maxil­­la­­ria tenui­­fo­­lia, et la Lamium macu­­la­­tum. La plupart de ces dernières sont modestes, arbo­­rant de maigres racines, des feuilles étio­­lées et des fleurs chétives. Les gens qui aiment les grosses orchi­­dées flam­­boyantes seront déçus de ces varié­­tés. D’un autre côté, un vrai collec­­tion­­neur, comme Laroche a pu le deve­­nir aux yeux de tout le monde, les trou­­vera irré­­sis­­tibles s’il tente de construire une collec­­tion complète ; elles peuvent égale­­ment être croi­­sées avec d’autres plantes en serre afin de créer quelque chose de jamais vu. La seule belle orchi­­dée du Faka­­hat­­chee est « la fantôme ». Quand elle n’est pas en fleur, la fantôme, qui n’a pas de feuille, ressemble à une lanière verte et plate de la largeur d’une linguine. Une fois l’an, quand elle fleu­­rit, la fantôme est superbe. La fleur est blanche comme une feuille de papier. On trouve au centre le labelle, carac­­té­­ris­­tique de toutes les orchi­­dées. Le labelle de la fantôme est parti­­cu­­liè­­re­­ment prononcé et pulpeux, et chacune de ses deux extré­­mi­­tés s’étiole en une longue vrille flot­­tante. Leur forme, la déli­­ca­­tesse et la sensi­­bi­­lité frémis­­sante de ces vrilles élan­­cées donnent à la fleur l’as­­pect d’une plume, de jambes de balle­­rine, ou bien de deux petits drapeaux. Parce qu’elle est dépouillée et pousse sur des arbres, et parce que les racines se mêlent au tronc ou au rocher qu’elle enlace, la fleur de la fantôme peut paraître en suspen­­sion, comme une créa­­ture en vol. La blan­­cheur de la fleur procure un contraste saisis­­sant avec les gris et les verts du marais. La variété n’en fait qu’à sa tête, se dissé­­mine diffi­­ci­­le­­ment, est rare­­ment culti­­vée, et reste dure à trou­­ver à l’état sauvage. Une fois, alors que je me trou­­vais à Faka­­hat­­chee, un des gardes du parc a reçu l’ap­­pel d’une femme habi­­tant l’État de Géor­­gie, prête à payer n’im­­porte quelle somme afin de voir l’or­­chi­­dée fantôme en fleur. Elle voulait savoir si le garde en avait vu, prêtes à fleu­­rir. Après lui avoir parlé, elle a quitté son travail, a pris un avion pour la Floride, a loué une voiture et a traversé le marais le jour suivant. Aucune somme d’argent ne pouvait rien y chan­­ger, l’or­­chi­­dée fantôme que le garde avait vue n’était plus en fleur, elle était une fois de plus rede­­ve­­nue un amas de racines sur un arbre. Carlyle Luer, l’au­­teur du livre The Native Orchids of Florida, le guide défi­­ni­­tif sur le sujet, a écrit à propos de l’or­­chi­­dée fantôme : « Si on a la chance de voir sa fleur, rien d’autre n’aura d’im­­por­­tance. »

Bracon­­nage d’or­­chi­­dées

Le 21 décembre 1993, Laroche et trois indiens Sémi­­noles travaillant avec lui à la pépi­­nière, Dennis Osceola, Vinson Osceola, et Russell Bowers, se sont rendus au Faka­­hat­­chee et ont longé les rives, ils ont dépassé les groupes de cyprès des marais, et se sont enfon­­cés dans la boue d’un marais plus profond, connu sous le nom de West Lake. Le 21 était un jour lourd. Les hommes lais­­sèrent leur camion­­nette sur la route William Janes, un chemin de gravier qui débouche sur la route d’État 29 à quelques kilo­­mètres de la prison d’État Cope­­land Road. C’était un endroit inso­­lite pour se garer. Quand un garde en patrouille a vu la camion­­nette, il a décidé de s’ar­­rê­­ter et d’at­­tendre le retour de ses occu­­pants. Un certain temps s’est écoulé. Puis les quatre hommes émer­­gèrent des bois. Ils trans­­por­­taient avec eux plusieurs taies et sacs poubelles. Après avoir été stop­­pés, ils ont ouvert les sacs et les taies, afin que le garde puisse inven­­to­­rier et photo­­gra­­phier ce qui avait été pris dans le marais – 136 plantes, incluant Catop­­sis nutans (catop­­sis courbé), Tilland­­sia prui­­nosa (aéro­­phyte crépue), Pepe­­ro­­mia obtu­­si­­fo­­lia (pepe­­ro­­mia de Floride), et des dizaines d’or­­chi­­dées sauvages. Dans les taies se trou­­vaient des campy­­lo­­cen­­trum, des cale­­de­­nias, des pros­­the­­chea cochleata, des orchis papillon, des orchi­­dées marrons, de nuit, des orchi­­dées entor­­tillées et des orchi­­dées aux feuilles brillantes, ainsi que quelques spéci­­mens de la très rare, très admi­­rée et très convoi­­tée Polyr­­rhiza linde­­nii à fleur blanche, l’or­­chi­­dée fantôme.

« Si l’on a la chance de voir sa fleur, rien d’autre n’aura d’im­­por­­tance. »
Crédits

Le garde qui rédi­­geait le procès verbal et le procu­­reur en charge du rapport offi­­ciel ne savaient pas si les Sémi­­noles travaillaient pour Laroche ou l’in­­verse. D’un côté, Laroche avait été engagé par la tribu pour instal­­ler une pépi­­nière sur la réserve, mais de l’autre Laroche était un pépi­­nié­­riste ayant perdu son stock et ayant besoin d’en consti­­tuer un nouveau. Il savait où se procu­­rer des plantes rares gratui­­te­­ment, et il pouvait très bien avoir utilisé les Sémi­­noles pour contour­­ner la loi. Ce qui était sûr, c’était que les plantes récol­­tées par les quatre hommes étaient rares et de valeur, et qu’elles avaient été collec­­tées avec atten­­tion. Celles de la variété épiphyte, qui s’at­­tachent aux branches d’arbres, avaient été lais­­sées sur leurs branches. Il était aussi évident que la personne connais­­sant la valeur de ces plantes et ce qu’on pouvait en tirer, c’était John Laroche. Le lende­­main de l’ar­­res­­ta­­tion, je me suis rendue au siège de la tribu, qui se situe à Holly­­wood, sur la deuxième plus petite réserve Sémi­­nole de Floride. À l’ex­­trê­­mité nord de la réserve se trouve le parc à thème Santa’s Magi­­cal Village Holi­­day. On y trouve tout près la statue d’un Sémi­­nole luttant contre un alli­­ga­­tor. Le sculp­­teur avait utilisé une de ses connais­­sances pour la pose, même si cette personne n’était pas d’ori­­gine indienne. L’ar­­tiste trou­­vait simple­­ment que la personne avait une carrure simi­­laire à celle d’un Indien. La statue datait des années 1950, et son modèle n’était autre que le père de John Laroche. La plus grande cara­­vane au siège de la tribu Sémi­­nole appar­­tient à Buster Baxley, le respon­­sable de l’ur­­ba­­nisme et du déve­­lop­­pe­­ment. Baxley est un homme costaud, à la quaran­­taine. Il a les yeux marrons, les bajoues soyeuses et les cheveux roux. Il m’a mené à Semi­­nole Gardens, la pépi­­nière de la tribu, qui se trou­­vait à quelques minutes à peine du siège, en bas de la rue en partant de l’église baptiste Chickee de la Bible Indé­­pen­­dante. Le bureau de Laroche s’y trouve, dans une cara­­vane fragile, à la limite de la pépi­­nière. À part elle, rien n’avait encore poussé à Semi­­nole Gardens.

Walter était un dingue de nénu­­phars, et il parcou­­rait le monde entier en un clin d’œil s’il avait vent d’un nénu­­phar rare.

Tandis que Baxley et moi-même nous garions sur le parking, Vinson Osceola et deux autres hommes se trou­­vaient près de la cara­­vane et contem­­plaient une pile d’ar­­ceaux en métal et de filets en nylon. Il n’y avait rien d’autre en vue, si ce n’est quelques tréteaux et caisses en bois, ainsi que des sacs de plas­­tique bour­­rés de compost. Laroche était à l’in­­té­­rieur, à son bureau, occupé à lire une carte postale qu’il venait de rece­­voir d’un ami nommé Walter. Il a expliqué que Walter était un dingue de nénu­­phars, et qu’il parcou­­rait le monde entier en un clin d’œil s’il avait vent d’un nénu­­phar rare. Walter gardait de temps en temps la plante pour la culti­­ver chez lui, mais parfois il ne faisait que regar­­der. La carte postale venait du Bots­­wana. Laroche a lu : « Les plantes vont bien. À bien­­tôt. » Il a posé la carte avant d’ajou­­ter que « Walter est assez dingue ». Baxley se tenait dans l’en­­tre­­bâille­­ment de la porte du bureau et ne prêtait pas atten­­tion à la lecture de la carte. Il a fait un geste en direc­­tion de la fenêtre, puis a demandé : « John, comment ces gars s’en sortent-ils ? » Laroche a répondu : « Bien, Buster. » Il a mis ses pieds sur le bureau et a commencé à se balan­­cer d’avant en arrière sur sa chaise. Il portait un panta­­lon de camou­­flage, une casquette des Miami Hurri­­canes et un T-shirt des Chicago Black­­hawks. « Tout le monde pensait que John exploi­­tait ces jeunes Indiens pour bracon­­ner et se refaire une pépi­­nière. Eh bien, c’est moi qui l’avait auto­­risé. Je leur ai demandé de m’ame­­ner ce dont ils avaient besoin. John m’a fait part de la loi de l’État de Floride, stipu­­lant que les Indiens étaient exemp­­tés des lois sur la collecte de plantes, et nous pensions que la pépi­­nière devait propo­­ser certaines plantes sauvages, pour leur dissé­­mi­­na­­tion et pour la frime. Je lui ai rede­­mandé à plusieurs reprises, parce que je voulais être sûr, et l’ai décou­­ragé pendant près d’un mois parce que je voulais m’en assu­­rer par moi-même », a expliqué Baxley. Laroche a fait une grimace de circons­­tance et a crié : « Buster ! Tu ne me croyais pas ? » Baxley a repris : « Puis, dans un premier temps, quand ils ont tous été arrê­­tés, on a pensé que c’était une attaque discri­­mi­­na­­toire contre nous, contre la tribu. Je crois que si les gardes n’avaient attrapé que ces jeunes Indiens, ils les auraient relâ­­chés. Ils ne veulent pas s’en prendre à nous, se frot­­ter au droit des mino­­ri­­tés indiennes. Nous sommes proches de la nature ! Nous ne sommes pas comme ces non-Indiens qui dépouillent la nature pour faire du fric. Nous ne chas­­sons pas pour le plai­­sir. Nous chas­­sons pour survivre ! L’État de Floride n’a pas inté­­rêt à venir ques­­tion­­ner mes droits. » Il a gonflé la poitrine avant de pour­­suivre : « Sinon, je vais aller là-bas et embarquer chaque être vivant du Faka­­hat­­chee. » Laroche a cessé de se balan­­cer et il est retombé contre son bureau. Il a froncé les sour­­cils et a dit : « Oh, ça va main­­te­­nant Buster. » Baxley a porté son regard sur lui, puis sur moi, avant d’af­­fir­­mer que « les gardes n’avaient que faire des Indiens. C’est John ici-même dont ils voulaient la peau. » Baxley est retourné à son bureau, pour trai­­ter de la pape­­rasse concer­­nant une entre­­prise commune de verger d’agrumes entre les Sémi­­noles et des inves­­tis­­seurs japo­­nais. Laroche et moi sommes allés à sa camion­­nette. Il voulait revoir certaines plantes qui avaient survécu à l’ou­­ra­­gan et qui avaient été vendues à une pépi­­nière, Tropi­­cal Para­­dise. Dehors, le ciel était diaphane, et l’at­­mo­­sphère était lourde. Les travailleurs avaient empilé certains des arceaux métal­­liques pour mettre en pot. Vinson Osceola est venu nous voir, une bêche à la main. C’était un jeune homme aux cheveux longs et brillants, aux épaules solides et au regard timide, presque au bord des larmes. Lui et Laroche ont discuté quelques minutes du projet de construc­­tion. Il a mentionné que Dennis Osceola s’était blessé et ne travaillait pas à la pépi­­nière pour le moment, et que Russell Bowers, l’autre accusé dans l’af­­faire de bracon­­nage des orchi­­dées, était actuel­­le­­ment « hors de la réserve ». « Je ne vais pas beau­­coup vous parler », m’a dit Osceola. « Ça n’a rien de person­­nel. C’est la culture indienne. »

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« Je leur ai expliqué que l’on pouvait culti­­ver les tissus des orchi­­dées, les cloner, et avec une seule en créer des milliards. »
Crédits : Ulyces

Laroche a parlé en route. « Au départ, les Indiens voulaient juste déni­­cher des trucs sur la réserve et les vendre. Je leur ai donc expliqué le concept de la pépi­­nière. Je leur ai dit : “Vous pouvez déni­­cher des trucs et les vendre, mais il vaut mieux culti­­ver les plantes.” Je leur ai expliqué qu’on pouvait culti­­ver les tissus des orchi­­dées, les cloner, et avec une seule en créer des milliards. J’ai toujours été pour la culture. J’ai­­mais aussi beau­­coup les muta­­tions de plantes, pour le plai­­sir et pour le profit. » « Vous expo­­sez des tissus à des radia­­tions ou des produits chimiques et vous obte­­nez des trucs chouettes qui n’ont jamais été vus sur Terre », confirme-t-il. « C’est vrai­­ment un super passe-temps, la muta­­tion des plantes. Vous compres­­sez l’évo­­lu­­tion d’une vie sur une période d’un à deux ans. Je crois qu’il faudrait promou­­voir l’ac­­ti­­vité comme un passe-temps. Il y a telle­­ment de vies gâchées ici-bas, et telle­­ment de gens désœu­­vrés. Pour moi, la muta­­tion est la réponse à tout. Vous êtes-vous déjà deman­­dée pourquoi certaines personnes étaient plus intel­­li­­gentes que d’autres ? C’est parce qu’elles ont muté quand elles étaient bébés. Je crois être une de ces personnes. J’ai dû entrer en contact avec quelque chose qui m’a fait muter, et je suis désor­­mais incroya­­ble­­ment brillant. Je suis une des cinq ou six personnes dans tout le pays à pouvoir culti­­ver l’or­­chi­­dée fantôme en labo­­ra­­toire. » « Mon plan est d’ar­­ra­­cher quelques orchi­­dées à la nature, d’en vendre certaines tout de suite, de culti­­ver le reste dans le labo­­ra­­toire en cours de construc­­tion dans la pépi­­nière, et d’en avoir des milliers à vendre d’ici quelques années. Pour l’ins­­tant, il existe un marché noir pour ces orchi­­dées, spécia­­le­­ment pour la fantôme, parce qu’elles sont inac­­ces­­sibles », avance-t-il. « Il y a beau­­coup d’argent à se faire. Elles ont beau­­coup de valeur dans des endroits comme l’Aus­­tra­­lie, où les gens adorent les orchi­­dées mais n’ont pas accès à ces varié­­tés. Le prix bais­­se­­rait pour chaque plante indi­­vi­­duelle, mais nous pour­­rions en vendre des millions si on les culti­­vait, et on se ferait tout de même un bon paquet. » Il conti­­nue : « Mes amis horti­­cul­­teurs disaient : “Si John a un peu de terre et de l’argent, faites gaffe.” Bon, les Indiens avaient besoin d’un pépi­­nié­­riste, et j’avais besoin de terres et d’argent, j’ai étudié le droit et réalisé qu’il était très vague quant aux posses­­sions des Indiens sur les parcs proté­­gés. Je crois que la loi est mal foutue et devrait être chan­­gée, parce que je ne pense pas qu’il soit bon qu’on ait un tas d’In­­diens courant dans le Faka­­hat­­chee avec des plantes sous le bras, mais en même temps, quelqu’un va profi­­ter de la faille dans cette loi, alors autant que ce soit moi. »

Alli­­ga­­tor alley

Nous roulions sur un chemin gravillonné bordé de gros palmiers. Un vent humide souf­­flait par ma fenêtre ouverte. Le soleil perçait à travers les feuilles des palmiers et dessi­­nait de grandes zébrures sur la route. Il m’a raconté : « Je me suis dit qu’on tire­­rait ce dont on a besoin du Faka­­hat­­chee et en même temps que nous atti­­re­­rions telle­­ment l’at­­ten­­tion sur cette loi, que le corps légis­­la­­tif la chan­­ge­­rait. J’ai calculé pour que cela tombe à l’ap­­proche d’une session légis­­la­­tive. C’est ce que je veux dire au tribu­­nal. Je veux dire que l’État doit se proté­­ger. » Il a haussé un sour­­cil à mon inten­­tion. « Je compte bien me proté­­ger aussi. » On a buté contre des rails de chemin de fer en les traver­­sant. Laroche s’est tourné vers moi et a dit : « Je travaille pour les Sémi­­noles, mais au fond, je suis du côté des plantes. La loi ne devrait lais­­ser personne s’ap­­pro­­cher d’ici et partir avec ces sata­­nées plantes. Ce que j’ai fait, était-ce éthique ? Je ne sais pas. Je suis sacré­­ment judi­­cieux. Je pour­­rais faire un bon crimi­­nel, être un grand arnaqueur, mais il est plus inté­­res­­sant de vivre sa vie en respec­­tant la loi. Les gens se penchent sur ce que j’ai fait et demandent, est-ce moral ? Est-ce la chose à faire ? Eh bien, toutes les grandes choses ne sont-elles pas le résul­­tat de ce ques­­tion­­ne­­ment ? Pensez à l’éner­­gie atomique. Elle peut être diabo­­lique ou bien une béné­­dic­­tion. Bonne ou mauvaise. C’est là que ça se passe. À la fron­­tière de l’éthique. C’est là que j’aime vivre. » À Tropi­­cal Para­­dise, Laroche a tenté de persua­­der le proprié­­taire, Joseph Fondeur, de le lais­­ser lui rache­­ter les plantes qu’il avait vendues à Fondeur après l’ou­­ra­­gan. Les plantes en ques­­tion étaient d’énormes hoyas aux feuilles caou­t­chou­­teuses et au pied sinueux. Fondeur a répondu qu’il n’était pas inté­­ressé par l’offre, mais Laroche a indiqué qu’il avait désor­­mais une grande pépi­­nière sur la réserve, et qu’il pouvait de nouveau offrir un habi­­tat adapté aux hoyas. « Pas inté­­ressé », a répliqué Fondeur, en cares­­sant une feuille de hoya. « Je suis revenu pour elles », a dit Laroche. « Allez, Joseph. » Fondeur a caressé une autre feuille. « Non. Je les aime main­­te­­nant. Désor­­mais, elles sont à moi, plus à toi. »

« Les amou­­reux de fougères sont peut-être pires, mais les amou­­reux d’or­­chi­­dées sont trop… Vous savez. Ils se croient supé­­rieurs. » — Joseph Fondeur

Ils ont parlé un moment. Fondeur a accepté de donner des boutures à Laroche quand les plantes se seront repro­­duites avant de mention­­ner qu’il aimait une grande variété de plantes, et qu’il gardait l’in­­ven­­taire de ses orchi­­dées à un mini­­mum. « Les amou­­reux d’or­­chi­­dées sont trop dingues », a-t-il dit. « Ils achètent l’or­­chi­­dée et la tuent. Les amou­­reux de fougères sont peut-être pires, mais les amou­­reux d’or­­chi­­dées sont trop… Vous savez. Ils se croient supé­­rieurs. » Il a regardé Laroche et a dit : « Tu collec­­tionnes quelque chose en ce moment ? » Ce dernier a répliqué : « Non, je ne veux rien collec­­tion­­ner pour le moment. Je dois faire atten­­tion avec les plantes. Même main­­te­­nant, j’ai toujours cette sensa­­tion. Je vois quelque chose et j’ai cette sensa­­tion. Je me dis, doux Jésus, elles sont inté­­res­­santes. Mon gars, je suis sûr que tu peux en trou­­ver un paquet. » La Société améri­­caine des orchi­­dées s’enqué­­rait de cette affaire de bracon­­nage ; si Laroche et les Sémi­­noles étaient décla­­rés inno­­cents, cela pour­­rait déclen­­cher une vague de bracon­­nage d’or­­chi­­dées un peu partout. Le siège de la société se trou­­vait à West Palm Beach, à près de 250 kilo­­mètres du tribu­­nal de Collier County, le long d’Al­­li­­ga­­tor Alley, une auto­­route. Les panthères de Floride se bala­­daient jadis sur les voies de circu­­la­­tion d’Al­­li­­ga­­tor Alley. Avant que Chef Billie n’abatte sa panthère, la dernière à ne pas être morte de causes natu­­relles en Floride du sud avait été heur­­tée par un véhi­­cule sur Alli­­ga­­tor Alley. La société comp­­tait près de 30 000 membres. Au bureau, il était possible d’ob­­te­­nir une carte Visa de la société des orchi­­dées, sur laquelle était impri­­mée l’image d’une Bras­­so­­lae­­lio­­cat­t­leya jaune, au labelle rougeoyant aussi plein à craquer qu’un sac à main. On y admi­­rait égale­­ment des planches couleur d’or­­chi­­dées primées à 50 dollars, y compris certaines des orchi­­dées les plus recher­­chées au monde – par exemple une Phrag­­mi­­pe­­dium besseae, dont les pétales sont rouge sang et le labelle cramoisi. Pour acqué­­rir cette orchi­­dée, il était possible d’en ache­­ter une pour quelques centaines de dollars ; il y a dix ans, avant qu’elle ne soit culti­­vée en pépi­­nière, la Phrag­­mi­­pe­­dium était extrê­­me­­ment rare et aurait coûté 5 000 dollars.

« Non, je ne veux rien collectionner pour le moment. Je dois faire attention avec les plantes. » Crédits : Ulyces
« Non, je ne veux rien collec­­tion­­ner pour le moment. Je dois faire atten­­tion avec les plantes. »
Crédits : Ulyces

L’af­­faire du bracon­­nage des orchi­­dées est arri­­vée fina­­le­­ment à terme, non pas à cause des orchi­­dées, mais des arbres sur lesquels elles pous­­saient. Ce que tout le monde – Laroche, Baxley, le procu­­reur et les gardes du parc Faka­­hat­­chee – recon­­nais­­sait comme n’étant pas un point crucial, mais pour­­tant le seul clai­­re­­ment défini à l’égard de la loi. Telle que cette dernière était écrite, les Indiens étaient proba­­ble­­ment immu­­ni­­sés des lois de protec­­tion des plantes en voie de dispa­­ri­­tion, que ce soit dans les parcs natio­­naux, les jardins ou sur la réserve sémi­­nole. Si Bowers et les Osceola n’avaient pris que des espèces en voie de dispa­­ri­­tion, ils auraient pu béné­­fi­­cier d’une immu­­nité complète, et les accu­­sa­­tions portées contre eux auraient été aban­­don­­nées. Mais la plupart des orchi­­dées récol­­tées par Laroche pous­­saient sur des arbres, et il voulait les empor­­ter avec les branches qui les suppor­­taient afin de ne pas abîmer les racines. Les arbres sur lesquels les orchi­­dées aimaient pous­­ser, l’Annona glabra et autre arbres habi­­tuels des marais, n’étaient pas en voie de dispa­­ri­­tion. À l’au­­dience, la Juge Brenda C. Wilson a refusé de reje­­ter toute la plainte sur la base de l’im­­mu­­nité, mais les Sémi­­noles ne furent pas condam­­nés pour posses­­sion d’es­­pèces en voie de dispa­­ri­­tion. En un sens, Laroche avait raison. Il avait révélé une faille contra­­dic­­toire dans la loi. Sa seule erreur a été d’avoir pris exces­­si­­ve­­ment soin des orchi­­dées en les récol­­tant. Quelques semaines plus tard, les trois Sémi­­noles ont décidé de ne pas contes­­ter l’ac­­cu­­sa­­tion, basée sur le code admi­­nis­­tra­­tif de Floride 16D-2.003 (6), inter­­­di­­sant la collecte des plantes dans les parcs natio­­naux, pour avoir coupé des arbres et collecté des plantes sur le parc natio­­nal. Laroche n’a béné­­fi­­cié d’au­­cune immu­­nité. Le juge a décidé que l’im­­mu­­nité accor­­dée aux Indiens ne s’éten­­dait pas aux employés non-indiens de la tribu. Il devait donc choi­­sir entre pour­­suivre l’af­­faire devant le tribu­­nal, ou bien ne pas contes­­ter l’ac­­cu­­sa­­tion de collecte d’arbres et de fleurs, ce qu’il a fait. Il a dû payer une amende ainsi que les frais de justice, et a été placé en condi­­tion­­nelle pendant six mois, durant lesquels l’ac­­cès au Faka­­hat­­chee Strand lui a été inter­­­dit. Il avait gagné, mais aussi perdu. Il y avait bien une faille dans la loi, mais il avait perdu le juge­­ment. Il avait trouvé les orchi­­dées, mais perdu le droit de les conser­­ver. Il s’était rendu célèbre, mais égale­­ment quelque peu mal vu. Il m’a confié s’être senti cruci­­fié et semblait habité par la tension créée par les événe­­ments. Le fait qu’il ait à la fois tort et raison le plaçait sur cette étroite fron­­tière éthique qu’il consi­­dé­­rait comme son endroit favori. Ce qu’il avait aussi perdu, du moins pour l’ins­­tant, c’était le Faka­­hat­­chee. Un autre de ses lieux favo­­ris. Il faut véri­­ta­­ble­­ment vouloir quelque chose pour aller le cher­­cher au Faka­­hat­­chee. Le parc est une réserve côtière de 25 000 hectares de basse terre, à 40 kilo­­mètres au sud-est de Naples, dans cette région du comté de Collier où les pelouses soyeuses et les parcours de golf se fondent aux herbes folles, aux bords tran­­chants comme des faucilles. Le Faka­­hat­­chee est à la fois un maré­­cage profond, une forêt de cyprès, un bois humide, un estuaire maré­­ca­­geux ou bien encore une prai­­rie inon­­dée.

Le Faka­­hat­­chee dégage une beauté étrange et sauvage. C’est égale­­ment un endroit haute­­ment inhos­­pi­­ta­­lier.

Dans l’en­­semble, la région du Faka­­hat­­chee est un paysage sans reliefs. Les trous et les cavi­­tés se remplissent rapi­­de­­ment d’eaux souter­­raines. Les butées et les plis se repèrent faci­­le­­ment. La majeure partie des terres est comprise entre un et trois mètres au-dessus du niveau de la mer. Une portion est même tota­­le­­ment englou­­tie par les eaux. Le Faka­­hat­­chee dégage une beauté étrange et sauvage. C’est égale­­ment un endroit haute­­ment inhos­­pi­­ta­­lier. D’ailleurs, les heures que j’ai passées sur les pas de Laroche ont certai­­ne­­ment été les plus affreuses de toute ma vie. La partie maré­­ca­­geuse du Faka­­hat­­chee est chaude, humide et bosse­­lée, couverte de mocas­­sins d’eau, de diaman­­tins, d’al­­li­­ga­­tors, de tortues-alli­­ga­­tors, de plantes veni­­meuses, de cochons sauvages et de toutes autres choses qui viennent vous piquer, vous voler dans les yeux et dans le nez. Traver­­ser les marais est une vraie bataille. C’est aussi facile que de traver­­ser à pied une station de lavage de voiture. Au milieu du marais, certains trous sont remplis de près de trois mètres d’eau stag­­nante, et l’air est lourd comme du velours mouillé. Les arbres semblent en sueur. Les feuilles sont baignées d’hu­­mi­­dité. La boue vous aspire et tente de vous rete­­nir ; à défaut, elle se conten­­tera de vos chaus­­sures. L’eau du marais est noir­­cie par les tanins des cyprès, si corro­­sifs qu’ils peuvent attaquer les cuirs. Tout ce qui n’est pas mouillé est désolé au Faka­­hat­­chee. Le soleil frappe les prai­­ries dénuées d’arbres. L’herbe s’as­­sèche telle­­ment que la fric­­tion avec une voiture peut l’en­­flam­­mer, et les flammes embra­­ser la voiture. Le Faka­­hat­­chee est couvert de carcasses de voitures, aban­­don­­nées par des aven­­tu­­riers dépas­­sés. Un bota­­niste ayant traversé le Faka­­hat­­chee dans les années 1940 s’est souvenu en inter­­­view avoir été surtout surpris par les varié­­tés d’écu­­reuils, et par le nombre de Ford modèles T carbo­­ni­­sées. Avant de quit­­ter la Floride, je suis allée dans les marais avec les gardes, qui ont replanté les orchi­­dées que Laroche dési­­rait tant. Certaines des plantes étaient placées dans des crevasses rocheuses, ou des fourches d’arbres. Les sections des branches sur lesquelles les orchi­­dées étaient atta­­chées avaient été fice­­lées au bord des arbres. Les orchi­­dées mettent long­­temps à se déve­­lop­­per, et long­­temps à mourir. Il faudra du temps avant que quiconque puisse dire quels plants déro­­bés survi­­vront, s’il y en a. Ces orchi­­dées fantômes ne fleu­­ris­­saient pas, alors j’y suis retour­­née le lende­­main, marchant des heures pour en trou­­ver une qui soit plus qu’une pauvre tige verte fixée à un arbre. J’ai bien vu des racines, mais il semblait que la florai­­son était passée. J’ai appelé Laroche pour le lui dire, et il a répondu : « Ce n’est pas vrai. Elles y sont. Je le sais. Je sais où elles se trouvent. » Le silence s’est installé un moment, il s’est éclairci la voix, avant d’ajou­­ter : « Vous auriez dû y aller avec moi. »


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « Orchid Fever », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Une orchi­­dée, par Ales­­san­­dro Chia­­rella.

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