par Susan Orlean | 0 min | 23 août 2014

Les surfeuses de Maui adorent leurs cheveux. Leurs cheveux sont incroyables, longs et blan­­chis par le soleil, ils retombent sur leurs épaules lisses comme l’eau, entor­­tillés comme des algues ou ondu­­lant comme des vagues. Elles jouent sans arrêt avec, les tirant en queue de cheval, les enrou­­lant pour les rete­­nir avec des baguettes et des crayons, ou bien les divi­­sant avec autant de soin que l’on divi­­se­­rait une pile de pièces de monnaie, pour fina­­le­­ment les tres­­ser avec fermeté. Il n’y a pas si long­­temps, j’étais sur la plage à Maui et je regar­­dais les surfeuses s’exer­­cer. Et lorsqu’elles sont sorties de l’eau, elles se sont assises les unes derrières les autres, face à la mer, et chacune s’est affai­­rée à coif­­fer avec ses doigts la cheve­­lure de la fille assise devant elle, avant de l’en­­tre­­la­­cer en nattes. Les surfeuses de Maui adorent même le genre de cheveux que je redou­­tais à leur âge, quand j’avais 14 ans envi­­ron. Elles aiment les cheveux sauvages, emmê­­lés et brillants, aussi épais et raides qu’un tapis, les cheveux les moins lisses, les moins soyeux et les moins ordi­­naires, et ce, j’ima­­gine, car lorsqu’on est jeune et que le monde est à nos pieds, on peut aimer n’im­­porte quoi, et que seul le fait d’ai­­mer une chose la rend fabu­­leu­­se­­ment cool.

Les vagues de Hana

Gloria Madden, une surfeuse de Maui, a ce genre de cheve­­lure : rousse et épaisse, en tire-bouchon, à laquelle le soleil donne des reflets orange et argenté ; une cheve­­lure qui serait consi­­dé­­rée, pour quiconque ne se senti­­rait pas belle et intré­­pide, comme une abomi­­na­­tion à lisser au fer ou à dissi­­mu­­ler sous un chapeau. Un après-midi, je condui­­sais deux des filles au Block­­bus­­ter Video de Kahu­­lui. C’était la veille d’une compé­­ti­­tion de surf, et les filles prévoyaient de passer la nuit chez leur coach, sur la côte, afin d’être prêtes au plus tôt pour le concours. Lors de telles occa­­sions, elles passent leur temps à manger et à regar­­der des vidéos de surf, mais ce soir-là elles ont égale­­ment décidé de louer un film, au cas où elles auraient dix ou vingt secondes à tuer. Sur le chemin du vidéo­­club, les filles m’ont fait part de leur admi­­ra­­tion pour ma voiture de loca­­tion et elles ont ajouté qu’elles en voulaient une elles aussi, parce que les voitures de loca­­tion ça déchi­­rait. Ma voiture, que je détes­­tais jusqu’ici, avait soudai­­ne­­ment gagné un certain attrait. Je leur ai alors demandé ce qu’elles voudraient par-dessus tout, si elles avaient la possi­­bi­­lité d’ob­­te­­nir n’im­­porte quoi. Elles ont réflé­­chi un instant, avant que la fille à l’ar­­rière ne prenne la parole : « Une moby­­lette et des tas de nouveaux vête­­ments. Genre, des milliers de maillots de bain et des milliers de shorts de bain. — Je voudrais une montre Baby-G et des nouvelles tongs, et une de ces bras­­sières trop cool comme celle qu’I­­ris vient d’avoir », dit l’autre. Elle était sur le siège avant, pieds nus, mouche­­tée de sable, nouant ses cheveux en tresse. C’était un jour quelque peu nuageux, et l’étrange lumière tein­­tait de noir les collines vertes d’Ha­­waï et donnait à la mer une couleur de plomb. À vrai dire, c’était aussi un jour d’école, mais ces deux filles étaient les plus chan­­ceuses des surfeuses car elles étaient scola­­ri­­sées à domi­­cile et pouvaient surfer quand elles le dési­­raient. La fille à la tresse s’est arrê­­tée de tres­­ser. « Oh, et aussi, a-t-elle ajouté, je voudrais grave des cheveux de dingue comme ceux de Gloria ! » La fille à l’ar­­rière s’est penchée en avant pour renché­­rir : « Ouais, c’est clair, et des cheveux comme ceux de Gloria. »

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Hana
Un village isolé de Maui
Crédits

La plupart des surfeuses de Maui vivent à Hana, un petit village au bout de la Hana High­­way, une route étroite qui serpente depuis Kahu­­lui, la première ville de Maui, entre des dizaines de ravins profonds, de cascades à pic et passe dans le dos du volcan Halea­­kala, jusqu’au village. Il se situe à seule­­ment 84 kilo­­mètres de Kahu­­lui et pour­­tant, même le pire chauf­­fard au monde ne pour­­rait pas faire le trajet en moins de deux heures. Hormis flâner à travers les panda­­nus et les bancou­­liers ou faire du surf, il n’y a pas grand-chose à faire à Hana. Il n’y a pas de centre commer­­cial, pas de Star­­bucks, pas de maga­­sin de chaus­­sures ni de boutique Hello Kitty ou même de cinéma – seule­­ment des arbres, des buis­­sons, des fleurs et des vagues énormes qui se brisent sauva­­ge­­ment au fond de la plage de galets. Avant d’être encou­­ra­­gées à la pratique du surf, les filles de Hana devaient s’en­­nuyer terri­­ble­­ment. Une chance pour elles, le surf a changé. Dans les années 1960, Joyce Hoff­­man est deve­­nue une des premières cham­­pionnes de surf, suivie par Rell Sunn et Jeri­­cho Poppler dans les années 1970, par Frieda Zamba dans les années 1980, par Lisa Ander­­sen durant cette décen­­nie, et par des centaines d’autres filles et de femmes qui ont suivi leur exemple. En fait, les surfeuses de cette géné­­ra­­tion n’ont jamais connu, au cours de leurs vies, d’époque où les femmes ne surfaient pas avec virtuo­­sité. Aujourd’­­hui, les filles de Hana sont les reines du surf à Maui. Selon la théo­­rie, elles sont telle­­ment habi­­tuées à chevau­­cher des vagues déplo­­rables qu’elles sont prépa­­rées à tout. Elles sont, en plus de cela, sujettes à très peu de distrac­­tions et peuvent pratique­­ment vivre dans l’eau. Gloria aux cheveux de dingue n’est pas origi­­naire de Hana. Elle a grandi près de la ville, à Haiku, avec ses émeutes commu­­nau­­taires au lycée : Samoans contre Philip­­pins, Hawaïens contre Anglos ; et l’im­­pé­­rieuse tenta­­tion du centre commer­­cial du Ka’a­­hu­­manu Center. Par contraste, une fille de Hana peut avoir une adoles­­cence faite presque unique­­ment de surf.

Parmi les bougain­­vil­­liers, les collines verdoyantes et les fleurs de la passion de la ville de Hana, l’argent était loin de couler à flot.

Un après-midi, je me suis rendue à Hana pour rencon­­trer Theresa McGre­­gor, une des meilleures surfeuses de la ville. Ayant manqué notre rendez-vous, je déses­­pé­­rais de la rencon­­trer, car Theresa vivait avec sa mère, ses deux frères et sa sœur dans une petite cabane, sans télé­­phone, et je n’avais aucune idée de comment la joindre. Il n’y a qu’un seul maga­­sin à Hana, éton­­nam­­ment appelé le Maga­­sin Géné­­ral, où l’on peut ache­­ter du lait, de la sauce barbe­­cue et des paquets de seiche séchée ; et lorsque j’ai réalisé que j’avais manqué notre rendez-vous, j’ai décidé de m’y rendre car il n’y avait nulle part ailleurs où aller. La cais­­sière ayant l’air sympa­­thique, je lui ai demandé si, par le plus grand des hasards, elle connais­­sait une surfeuse du nom de Theresa McGre­­gor. Je n’avais pas encore eu le loisir de réali­­ser que Hana était une petite ville. « Elle était là il y a une minute, a-t-elle répondu. En géné­­ral à cette heure-là, elle va à la plage pour surfer. » Elle a composé le numéro des voisins des McGre­­gor – qu’elle connais­­sait par cœur – pour leur deman­­der sur quelle plage Theresa s’était rendue. Une cliente a entendu notre conver­­sa­­tion et s’est avan­­cée pour nous dire qu’elle venait juste de voir Theresa à Ko’ki Beach et que sa mère, Angie, y était égale­­ment, et que d’autres surfeuses de Hana y seraient très bien­­tôt, mais qu’elles avaient un devoir d’his­­toire à rendre pour la fin de la semaine et qu’elles étaient donc peut-être toujours à l’école. Je me suis alors rendue à Ko’ki. Angie McGre­­gor était effec­­ti­­ve­­ment présente, et elle a montré du doigt Theresa qui flot­­tait sur les vagues. Une dizaine d’autres personnes étaient aussi dans l’eau, des enfants surtout. Quelques autres parents de surfeurs les guet­­taient depuis l’herbe avec Angie : des pères aux cheveux longs noués en queue de cheval, aux torses velus et chaus­­sés de sandales en cuir, et des mères vêtues de shorts de bain et de hauts de bikini, distri­­buant des encas faits de carottes crues, de gâteaux de blé et de Pringles à la crème d’oi­­gnon ; et même s’ils discu­­taient ensemble, ils ne quit­­taient pas l’océan des yeux et obser­­vaient leurs enfants, qui parais­­saient si loin, chevau­­cher fuga­­ce­­ment des lambeaux de vagues. Quelques minutes plus tard, Theresa a réap­­paru sur la terre ferme. C’était une fille de 16 ans, impo­­sante, large d’épaules, au regard sauvage et plutôt jolie, presque féline. L’eau ruis­­se­­lait partout sur elle, s’écou­­lait de son short et de ses longs cheveux plaqués sur ses épaules. Même si l’eau les faisait paraître noirs comme de l’encre, on devi­­nait sur une parcelle de son cuir chevelu que le soleil les avait zébrés de toutes les couleurs. À Haiku, où les McGre­­gor avaient vécu avant ces quatre dernières années, Theresa était une super­­s­tar du foot­­ball. Hana était une ville trop petite pour avoir une équipe de foot, aussi, lorsqu’ils ont démé­­nagé, Theresa s’est recon­­ver­­tie en délinquante juvé­­nile avant de lais­­ser tomber cela aussi pour se consa­­crer au surf. Son premier triomphe a eu lieu aussi­­tôt, en 1996, lorsqu’elle a remporté la divi­­sion fémi­­nine de la compé­­ti­­tion Maui Hana Mango. Elle avait la chance de faire partie des quelques surfeuses amateurs à dispo­­ser de spon­­sors. Elle a ainsi eu droit à des planches gratuites de la part de son coach Matt Kino­­shita, proprié­­taire et desi­­gner des planches Kazuma Surf­­boards ; à des vête­­ments de la part de la Hono­­lua Surf Company ; à des laisses de surf et à des sacs de la part de Da Kine Hawaii ; et à des skate­­boards de la part de Flex­­dex. Les surfeurs avaient quant à eux droit à bien plus de choses gratuites. Même un petit spon­­so­­ring suffi­­sait à faire la diffé­­rence entre les surfeurs et les autres. Si riche cette vie pouvait-elle paraître, parmi les bougain­­vil­­liers, les collines verdoyantes et les fleurs de la passion de la ville de Hana, l’argent était loin de couler à flot. Ces dernières années, l’éco­­no­­mie hawaïenne s’était drama­­tique­­ment effon­­drée, et Hana n’avait pour ainsi dire jamais véri­­ta­­ble­­ment compté d’éco­­no­­mie. L’an dernier, les mères des surfeurs avaient orga­­nisé une vente de gâteaux pour récol­­ter des fonds et envoyer Theresa ainsi que deux garçons de Hana à la compé­­ti­­tion natio­­nale de surf en Cali­­for­­nie.

Point break

Theresa a dit en avoir terminé pour aujourd’­­hui avec le surf. « Les vagues sont nazes, a-t-elle expliqué Angie. Elles sont sérieu­­se­­ment pour­­ries. » Elles se sont parlées un moment et ont conclu que le mieux pour Theresa serait de s’en aller à l’aube pour passer les deux prochains jours chez son coach Matt, à Haiku, en vue de se prépa­­rer pour le concours de l’As­­so­­cia­­tion hawaïenne de surf amateur qui se dérou­­le­­rait ce week-end à Ho’o­­kipa Beach, près de Kahu­­lui. La logis­­tique a été leur prin­­ci­­pal sujet de conver­­sa­­tion. La plus grande énigme à résoudre pour une surfeuse, surtout lorsqu’elle vit dans un endroit reculé comme Hana, c’est de savoir comment se rendre d’un point A à un point B en trans­­por­­tant une énorme planche de surf. À Hawaï, l’âge légal pour conduire est de 15 ans, mais, à moins d’être riche, il est peu probable de possé­­der une voiture avant long­­temps. Sans comp­­ter que j’avais l’im­­pres­­sion que presque tous les enfants surfeurs que j’avais rencon­­trés à Maui vivaient avec un parent céli­­ba­­taire, dans un foyer pourvu d’une seule voiture, voire d’au­­cune, où les conduc­­teurs supplé­­men­­taires et les véhi­­cules se faisaient rares. Je comp­­tais retour­­ner aux alen­­tours du volcan de toute manière, aussi ai-je proposé d’em­­me­­ner avec moi Theresa et Lilia Boer­­ner, une autre surfeuse, et quelqu’un d’autre s’oc­­cu­­pe­­rait d’em­­me­­ner leurs planches de Hana jusqu’à Haiku. Ce soir-là, j’avais rendez-vous avec Theresa, Angie, Lilia et quelques-uns de leurs amis surfeurs dans un snack, avant de retour­­ner dans la chambre que j’avais louée chez Joe’s Rooming House. J’ai veillé tard, occu­­pée à lire un livre racon­­tant comment les mission­­naires chré­­tiens avaient banni le surf en arri­­vant à Hawaï à la fin des années 1800, et comment, en 1908, l’en­­goue­­ment géné­­ral pour le sport avait outre­­passé la censure spiri­­tuelle pour que le surf reprenne fina­­le­­ment ses droits. Je me suis assou­­pie avec le livre posé sur les genoux et la télé­­vi­­sion allu­­mée sur une publi­­cité pour Sprint : un homme hawaïen et sa fille en train de courir main dans la main dans les vagues.

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« Les filles de Hana existent au plus haut point »
Blue Crush, de John Stock­­well
Crédits : United Inter­­na­­tio­­nal Pictures

À 8 h le matin suivant, j’ai retrouvé Lilia et Theresa à Ko’ki Beach, après leur brève session sur les vagues. Lorsque je suis arri­­vée, elles se tenaient sous un arbre à pluie, entou­­rées d’une pile de sacs à dos. Elles étaient toutes les deux trem­­pées, et j’ai alors réalisé qu’un surfeur se trou­­vait toujours dans l’un de ses deux états : trempé ou sur le point de l’être. Par ailleurs, ils étaient presque toujours habillés de sorte à pouvoir se jeter immé­­dia­­te­­ment dans l’eau : dos nus, shorts de bain, hauts de bikini, jeans. Lilia était une gamine de 12 ans au visage doux et poudreux, aux yeux couleur noisette, ses bras et ses jambes recou­­verts d’un duvet doré. Elle était plus jeune et plus petite que Theresa, et bien moins athlé­­tique quoique très volon­­taire. Comme Theresa, elle était scola­­ri­­sée à domi­­cile pour pouvoir surfer quand elle en avait envie. Pour le moment, elle était spon­­so­­ri­­sée par une boutique de surf et par Kazuma Surf­­board. Elle avait un frère jumeau, lui aussi un surfeur dégourdi, mais un an plus tôt, ils avaient décou­­vert leur grand-père après l’ac­­ci­dent de trac­­teur qui lui avait été fatal, et le garçon n’avait plus fait de compé­­ti­­tion depuis. Leur famille était proprié­­taire d’une grande et pros­­père exploi­­ta­­tion de fruits biolo­­giques à Hana. Une fois, j’ai demandé à Lilia si la vie à la ferme était amusante. « Non, a-t-elle répondu sèche­­ment, trop de fruits. » Nous avons emprunté une petite route pour rejoindre Haiku depuis Hana, comme si la route prin­­ci­­pale n’était pas déjà assez périlleuse. La route se contor­­sion­­nait autour du cratère du volcan, à travers des collines dessé­­chées. Les filles parlaient de surf et de la mère d’une surfeuse, qu’elles décri­­vaient comme étant une sale garce, ainsi que du père d’un surfeur qui, d’après Theresa, « était à moitié taré à cause de l’acide et des amphét’ ». Je me suis deman­­dée si elles avaient d’autres loisirs que le surf. Lilia a avoué avoir pratiqué le Hula. « C’est marrant ? — Pas si, comme moi, tu as une sorcière comme prof’, a-t-elle répliqué. Tout le temps en train de nous crier dessus. J’en ferai plus jamais. Le surf c’est plus cool, de toute façon. — T’as­­sures, Lilia, a dit Theresa d’un ton défi­­ni­­tif. Hé, on est loin du Grand­­ma’s Coffee Shop ? Je meurs de faim. »

Être surfeuse dans un endroit aussi cool qu’Ha­­waï est peut-être bien l’apo­­gée de tout ce qui est cool, sauvage, moderne, sexy et provoc’.

Les surfeurs meurent toujours de faim. Elles avaient pris leur petit-déjeu­­ner avant d’al­­ler surfer. Une ou deux heures plus tard, elles avaient de nouveau faim. Le matin, elles aiment manger des céréales, du poulet teriyaki, des frites, du riz, de la glace, des bonbons et une spécia­­lité hawaïenne appe­­lée Spam musubi, qui consiste en une boule de riz tarti­­née d’un gros morceau de pâté de jambon et enla­­cés d’une algue. Si elles étaient aussi obsé­­dées par leur poids que la plupart des adoles­­centes, elles n’en parlaient pas et le montraient encore moins. Elles étaient si dyna­­miques qu’elles faisaient proba­­ble­­ment fondre tout ce qu’elles ingur­­gi­­taient. « On adore aller chez Matt, a dit Lilia, parce qu’il nous emmène tout le temps chez Taco Bell. » Au détour d’une large colline, nous nous sommes arrê­­tées pour aller chez Grand­­ma’s. Lilia a commandé un burger végé­­ta­­rien et Theresa a opté pour un sand­­wich dinde, jambon et avocat baptisé le « I’m Hungry ». Il était 10 h 30. Tout en mangeant, Lilia a ajouté : « Tu sais, ils vont ajou­­ter le surf aux Jeux Olym­­piques, en 2000 ou en 2004, c’est sûr. — Je suis grave sur le coup, meuf, a dit Theresa. Si je me place bien aux natio­­nales de cette année, je vais… » Elle a avalé la dernière bouchée de son sand­­wich. Elle m’a confié vouloir deve­­nir ambu­­lan­­cière un jour, et je n’avais pas de mal à l’ima­­gi­­ner dans ce rôle, chevau­­chant sur la terre ferme les mêmes vagues d’adré­­na­­line que celles qu’elle affronte aujourd’­­hui. J’avais passé beau­­coup de temps à imagi­­ner où en seraient ces filles dans dix ans. Très peu auront l’op­­por­­tu­­nité de passer pro. Même si les femmes se sont faites une place dans le monde du surf profes­­sion­­nel, elles sont tout de même peu nombreuses à réus­­sir à percer, et bien que les filles de Hana soient les reines du surf à Maui, les petites vagues de l’île et ses compé­­ti­­tions décon­­trac­­tées ont engen­­dré très peu de surfeurs de classe mondiale ces dernières années. Mais elles n’ont pas l’air de s’en forma­­li­­ser. À plusieurs époques cultu­­relles, le surf est apparu comme l’in­­car­­na­­tion du cool, de l’in­­sou­­mis­­sion et de la liberté ; nous sommes à l’une de ces époques. Être surfeuse est encore plus cool, plus libre et plus moderne qu’être surfeur : le surf a tant été un sport d’hommes depuis ses débuts que ces derniers n’ont jamais eu à être confron­­tés aux idées reçues ; être surfeuse, c’est incar­­ner tout ce que le surf repré­­sente, avec le défi supplé­­men­­taire d’être une fille dans un monde dominé par la testo­s­té­­rone. Être surfeuse dans un endroit aussi cool qu’Ha­­waï est peut-être bien l’apo­­gée de tout ce qui est cool, sauvage, moderne, sexy et provoc’. Ainsi, les filles de Hana existent au plus haut point : le point où tout ce qui compte est d’être coura­­geuse, bron­­zée, capable, indé­­pen­­dante, et d’avoir une bonne raison de porter ces vête­­ments de surf que les autres filles portent au nom de la mode. Ce n’est, en revanche, rien de plus qu’une phase. Lorsqu’on gran­­dit dans une petite ville à Hawaï, à surfer nuit et jour, à passer le plus clair de son temps sur le sable et à ne penser qu’en termes de point breaks, de rouleaux et de round­­house cutbacks, il est sans doute diffi­­cile d’ima­­gi­­ner un futur ordi­­naire ou autre chose qu’un calen­­drier lunaire. Peut-être n’y pensent-elles pas du tout. Peut-être ces filles sont-elles encore trop jeunes et trop éprises de leurs vies pour se proje­­ter dans l’ave­­nir, pour présa­­ger avec amer­­tume que la vie qu’elles mènent aujourd’­­hui pour­­rait bien se termi­­ner un jour.

Chez Matt

Matt Kino­­shita vit dans un ranch ajouré et enso­­leillé au sommet d’une colline de Haiku. La maison dispose d’un salon très spacieux équipé d’un canapé dépliant. Souvent, une, deux voire dix surfeuses campent à l’in­­té­­rieur, soit parce qu’elles ont une compé­­ti­­tion à 7 h le lende­­main matin, soit parce qu’elles subissent un entraî­­ne­­ment inten­­sif et que faire l’al­­ler-retour entre ici et Hana est une perte de temps, ou bien parce qu’elles veulent éplu­­cher les piles de maga­­zines de surf de Matt, dévo­­rer sa collec­­tion de vidéos et ses nombreux cata­­logues de vête­­ments de sport aqua­­tique. Nombre des surfeuses que j’avais rencon­­trées ne vivaient pas avec leurs pères, ou dans certains cas n’avaient aucune rela­­tion avec eux, alors peut-être que, parfois, elles enva­­his­­saient sa maison simple­­ment parce qu’elles avaient envie d’être auprès d’un homme plus âgé qui se souciait d’elles.

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Matt Kino­­shita
Proprié­­taire de Kazuma Surf­­boards
Crédits

Matt aurait bien­­tôt trente ans. Ses talents de surfeur pouvaient l’ame­­ner à concou­­rir aux cham­­pion­­nats mondiaux, mais il avait décidé de tirer un trait dessus pour vivre avec Annie, sa femme, et leur fils Chaz. Il était aujourd’­­hui un des meilleurs concep­­teurs de planches de surf de Maui, un coach, et il gérait avec son père une entre­­prise de construc­­tion. Il spon­­so­­ri­­sait quelques surfeurs adultes et il lui arri­­vait encore de parti­­ci­­per lui-même à des compé­­ti­­tions, mais sa prin­­ci­­pale préoc­­cu­­pa­­tion était les enfants. Le maga­­zine Surfing lui a demandé un jour ce qu’il préfé­­rait dans la concep­­tion de planches de surf et il avait répondu : « D’être toujours entouré de surfeurs en herbe ! » Il entraî­­nait une équipe de garçons et une équipe de filles. Cette dernière était une nouveauté. Avant que Matt n’en établisse une trois ans plus tôt, il n’y avait aucune équipe fémi­­nine de surf. Son entre­­prise n’avait rien de lucra­­tif – cela lui coûtait en fait des milliers de dollars tous les ans – mais il adorait ça. Les filles étaient les meilleures selon lui. Et elles le lui rendaient bien. Matt avait l’al­­lure de ces hommes vêtus de ces vieilles chemises aux impri­­més hawaïens, bedon­­nants et cloués au sol. Sauf que ses traits étaient parfaits et que ses cheveux étaient aussi brillants que les poils d’une loutre. Lorsqu’il écou­­tait les filles, sa tête restait incli­­née, ses sour­­cils légè­­re­­ment rele­­vés et sa mâchoire déten­­due en un sourire. Pas comme un frère, plutôt comme le plus adorable et sympa­­thique des profes­­seurs, capable d’être sévère et exigent sans être bles­­sant. Quand je me suis garée dans l’al­­lée avec les filles, Matt était dans la cour, occupé à char­­ger le pick-up avec des planches de surf. Il a hélé Lilia et Theresa : « Salut les filles, où sont vos planches ? — Quelqu’un les appor­­tera de Hana ce soir », a répondu Theresa. Elle s’est dégour­­die le pied. « Matt, allez, on va surfer main­­te­­nant. — Salut Lilia, a dit Matt en pres­­sant son épaule. Comment tu vas, cham­­pionne ? Ton père fait la compé­­ti­­tion ce week-end ? » Lilia a haussé les épaules et levé les yeux vers lui, solen­­nelle. « Allez Matt, on va surfer main­­te­­nant. » Ils ont mit le cap sur Ho’o­­kipa pour surfer, dans un endroit appelé Pavilles, car il était situé en face des pavillons de pique-nique en béton qui parsèment la plage. Ho’o­­kipa n’a pas grand-chose à voir avec Hana. Les personnes qui ont un problème d’al­­cool aiment traî­­ner dans les pavillons. Les adeptes de la planche à voile abondent. Les voitures se garent au bord de la plage. On entend les avions appro­­cher de l’aé­­ro­­port de Kahu­­lui. Et autre chan­­ge­­ment : la plage est plus belle. La mer est appe­­lée Girlie Bowls, car les vagues sont happées par le récif et deviennent donc plus faci­­le­­ment malléables pour les fillettes, de toute évidence. Quelques années plus tôt, certaines surfeuses de Hana ont rencon­­tré leur idole Lisa Ander­­sen, alors qu’elle se trou­­vait à Maui. Elle était très timide et leur avait à peine adressé la parole, m’ont-elles dit, sauf pour leur conseiller de surfer les Girlie Bowls. J’ai trouvé cela passa­­ble­­ment insul­­tant, mais les filles n’étaient pas bien certaines de ce qu’elle sous-enten­­dait et ne s’en sont pas vexées. Elles parlaient rare­­ment d’elle. Elle était comme une force insai­­sis­­sable. Nous avons longé les pavillons. « Les hommes sont telle­­ment sexistes sur cette plage », a dit Lilia en lançant un regard noir à un garçon trim­­ba­­lant un boom­­box, « c’est très diffé­rent de Hana. Ici, ils nous fixent tout le temps et disent : “Oh, les petites filles arriiiivent !” ou “Oh, salut les filles !” et tout ça. Ils aiment bien être gros­­siers avec nous, les filles blanches, les haoles. Vrai­­ment gros­­siers. Sérieu­­se­­ment. — Hé, les vagues ont l’air démentes », a dit Theresa. Elle obser­­vait un homme glis­­ser sur l’une d’elles avant de déra­­per sur sa frange. Elle a sifflé. « Ouaaah, regarde ce snap de fou ! Ça déchire, mec ! J’ai pas vu un snap aussi ouf depuis des années ! T’as vu ça ? » Elles se sont évapo­­rées en un instant. Deux secondes plus tard, deux têtes blondes émer­­geaient de la houle noire avant de dispa­­raître à nouveau, au loin et debout sur leurs planches.

Les gens s’en­­fuient à Maui pour échap­­per au Mary­­land, au Nevada ou à n’im­­porte quel endroit qui les fait se sentir prison­­niers.

Voici de quoi se compose un dîner chez Matt : des tonnes de poulet grillé, des miches de pain à l’ail, et encore d’autres miches de pain à l’ail. Annie Kino­­shita a sorti quatre pots de crème glacée du congé­­la­­teur, les a disposé en ligne le long du comp­­toir de la cuisine et les a regardé dispa­­raître. Annie était blonde, fine et imper­­tur­­bable. Selon Theresa, elle était surfeuse à l’époque, « avec des cheveux jusqu’aux fesses ». Elle était désor­­mais occu­­pée avec son bébé, et elle surveillait la porte constam­­ment ouverte de leur maison. Ce soir-là, Élise Garrigue, une autre surfeuse, et Cheyne Magnus­­son, un garçon de 14 ans, étaient aussi invi­­tés à dîner et à passer la nuit. Cheyne était un des meilleurs jeunes surfeurs de l’île. Tony, son père, était skateur profes­­sion­­nel. Cheyne était le seul garçon à régu­­liè­­re­­ment dormir chez Matt et Annie. Lui et les filles entre­­te­­naient l’idéal plato­­nique d’une rela­­tion plato­­nique. « Dieu que ces nanas sont prudes, m’a dit Annie en écla­­tant de rire. Elles veulent pas avoir à faire à ce genre de cochon­­ne­­ries. — Tais-toi, haole, a répondu Theresa. — J’al­­lais montrer à ces chastes demoi­­selles une photo de la tête de Chaz quand j’étais en plein accou­­che­­ment, a crié Annie, et elles étaient toutes genre : “Non, non, non, fais pas ça !” — Ouais, elle fait genre : “Regar­­dez ce truc dégueu”, a ajouté Theresa, et nous on fait genre : “Ouais c’est ça, tais-toi gogole.” — J’te jure, a dit Lilia, comme si on avait envie de voir une photo de ce genre. » Les épreuves préli­­mi­­naires de la Quick­­sil­­ver HASA Compe­­ti­­tion se dérou­­laient le jour suivant, quatre des huit compé­­ti­­tions HASA (Hawaiian Amateur Surf Asso­­cia­­tion) à Maui débou­­chant sur les cham­­pion­­nats régio­­naux puis natio­­naux. La compé­­ti­­tion avait lieu sur deux jours le week-end, et les résul­­tats étaient annon­­cés le dimanche. Théo­­rique­­ment, les filles auraient dû se coucher tôt car elles devaient se lever à 5 h, mais ce n’était rien de plus qu’une théo­­rie. Elles ont fait une bataille de polo­­chons pendant quatre heures, elles ont regardé Sabrina, l’ap­­pren­­tie sorcière et Incor­­ri­­gible Cory, puis un autre épisode de Sabrina, quelques vidéos de surf de Kelly Slater, se sont enga­­geés dans une autre bataille de polo­­chon, elles ont avalé quelques bols de céréales, puis se sont posées devant Fear of a Black Hat, un film paro­­diant le monde du rap qu’elles avaient vu tant de fois qu’elles pouvaient en réci­­ter les dialogues par cœur. Seule Élise s’est endor­­mie à une heure raison­­nable. Elle était française et peut-être était-ce pour cette raison qu’elle avait eu sa dose de pop culture améri­­caine avant les autres. Élise avait atterri à Hawaï plutôt fortui­­te­­ment : sa mère et elles avaient quitté la France pour emmé­­na­­ger à Tahiti, s’étaient arrê­­tées en route à Maui et n’étaient jamais repar­­ties. Un conte hawaïen clas­­sique. Personne ne vient ici de façon ordi­­naire pour des raisons ordi­­naires. Les gens s’en­­fuient à Maui pour échap­­per au Mary­­land, au Nevada ou à n’im­­porte quel endroit qui les fait se sentir prison­­niers. Ils vivent dans des wagons de marchan­­dises récu­­pé­­rés, des huttes ou des cabanes en ruines simple­­ment pour se rappro­­cher des vagues. Ici, ils peuvent obser­­ver l’im­­men­­sité de la mer d’où qu’ils soient, et tout est fluide et éphé­­mère. J’ignore à quelle heure les enfants se sont déci­­dés à dormir car j’étais sur le sol du salon, isolée avec ma veste sur la tête. Lorsque je me suis réveillée quelques heures plus tard, les filles étaient prêtes à filer dans l’eau, dégus­­tant des bols de Golden Grahams et de muesli, toujours devant Fear of a Black Hat. C’était un matin déli­­cieux et les filles étaient défi­­ni­­ti­­ve­­ment parées à montrer au monde comment on surfait à Hana. Theresa s’est diri­­gée dehors la première. « Hé, les losers, a-t-elle crié par-dessus son épaule, on y va ! »

Le rocher géant

Les vagues des premières épreuves élimi­­na­­toires étaient droites, entre 90 cm et 1 m 20 de hauteur, soyeuses mais aux extré­­mi­­tés déli­­cates, si bien qu’elles se cassaient dans une écume couleur blanc de chaux. Diffi­­cile de faire grande impres­­sion en chevau­­chant de telles vagues. Aussi, une par une, les filles de Hana sortaient de l’eau l’air renfro­­gné. « Pas moyen de me posi­­tion­­ner, a dit Theresa à Matt, j’étais grave dessus mais j’avais l’air d’une conne en train de glis­­ser. — Ma dernière vague, c’était un vrai closeout », a dit Lilia. Elle avait l’air exas­­péré. « Hé, quelqu’un me passe une serviette ? » Elle s’est séchée le visage. « J’ai vrai­­ment foiré, s’est-elle plaint. Si j’ai cinq vagues, j’ai de la chance. » Les filles étaient sur la plage, sous le stand des juges, à l’ombre de la cabane de Matt. Son équipe de garçons les accom­­pa­­gnait, ainsi que d’autres enfants qu’il ne spon­­so­­ri­­sait pas mais qui aimaient traî­­ner avec lui plus qu’a­­vec leurs propres spon­­sors. Tels des atomes, ils gravi­­taient tout autour de lui. Ils allaient et venaient sur la plage, four­­raient du sable dans leurs shorts et se battaient pour des morceaux du poulet de la veille qu’An­­nie avait amenés pour eux dans une glacière. Le temps d’une pause entres les épreuves, Gloria aux cheveux de dingue s’est appro­­chée de la scène et le cirque s’est soudain arrêté. C’était comme une visi­­ta­­tion impé­­riale. Après tout, Gloria était une jeune femme chevron­­née de 19 ans qui venait de passer l’an­­née à chevau­­cher les vagues mons­­trueuses de la côte nord d’Oahu. Elle travaillait en plus de ça occa­­sion­­nel­­le­­ment pour Rodney Kilborn, l’or­­ga­­ni­­sa­­teur du concours, elle avait un tatouage en forme de tortue de mer sur la cheville et, le plus impor­­tant selon les filles de Hana, c’était une body­­boar­­deuse extrê­­me­­ment auda­­cieuse, capable de pagayer au-delà de vagues hautes comme des murs, plus loin encore que n’ose­­raient s’aven­­tu­­rer la plupart des garçons.

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« Gloria aux cheveux de dingue »
Une surfeuse de Maui
Crédits : Rachel Haller

« Salut les haoles ! » les a-t-elle apos­­tro­­phées. D’un bond, elle s’est réfu­­giée dans l’ombre de la cabane. Ce jour-là, ses cheveux étaient atta­­chés en une longue natte rousse qui recou­­vrait son épaule gauche. Même avec ses cheveux rete­­nus, Gloria était magni­­fique. Sa carrure était robuste, sa peau couleur melon et son visage, rond et étiré, était moucheté de tâches de rous­­seur discrètes. Sa voix était douce et carillon­­nante, tein­­tée de cette inflexion perplexe et montante, comme si tout ce qu’elle disait était une plai­­san­­te­­rie, une ques­­tion bien­­veillante. « Salut Theresa, a-t-elle dit, tout se passe bien ? T’as rodé ta stra­­té­­gie ? Conti­­nue comme ça, tu veux ? Oh, Élise ? Pagaye un peu plus fort, ok ? Tu t’en sors bien, non ? Et Chris­­tie ? » Elle a jeté un coup d’œil aux alen­­tours, à la recherche d’une surfeuse appe­­lée Chris­­tie Wickey, levée à quatre heures pour se rendre ici depuis Hana. « Hé, Chris­­tie ? a-t-elle dit lorsqu’elle l’a aperçue. Tu devrais aller plus loin, hein ? Comme ça tu seras bien posi­­tion­­née pour ta vague, ok ? Vous êtes les meilleures, vous le savez ? Vous déchi­­rez, ok ? Vous déchi­­rez grave, ok ? » Les résul­­tats des préli­­mi­­naires de la divi­­sion junior fémi­­nine ont enfin été annon­­cés. Theresa, Élise et deux autres filles de l’équipe de Matt ont été sélec­­tion­­nées, ainsi qu’une fille que Matt connais­­sait mais dont il n’était pas l’en­­traî­­neur. Cela n’a pas été le cas de Lilia. Aussi­­tôt a-t-elle entendu la nouvelle qu’elle a enfoui sa tête dans ses bras pour pleu­­rer. Matt s’est assis un moment avec elle pour lui parler à voix basse. Les filles se sont succé­­dées par la suite, lui murmu­­rant des mots de conso­­la­­tion, mais elle était incon­­so­­lable. Elle est restée muette une bonne partie de l’après-midi, jusqu’au tour de la divi­­sion libre mascu­­line, dont Matt faisait partie. Lorsqu’il a été appelé pour son épreuve, elle a relevé la tête et frotté ses yeux enflés. « Hé, Matt ! a-t-elle appelé alors qu’il se diri­­geait vers la mer. Déchire tout pour les filles ! » Cette nuit-là, un bon nombre d’entre elles ont dormi chez Matt : Theresa, Lilia, Chris­­tie, Élise, Monica Cardoza de Lahaina, et deux autres sœurs origi­­naires de Hana nommées Iris Moon et Lily Morning­s­tar, arri­­vées trop tard pour concou­­rir aux épreuves préli­­mi­­naires de la divi­­sion junior fémi­­nine. Les parti­­ci­­pa­­tions à la divi­­sion libre fémi­­nine n’ayant pas été nombreuses, les épreuves préli­­mi­­naires n’avaient pas été néces­­saires, et Iris pour­­rait donc concou­­rir dimanche, seul jour où la compé­­ti­­tion aurait lieu. Lily n’avait pas du tout l’in­­ten­­tion de surfer, mais toute occa­­sion de s’échap­­per de Hana était bonne à prendre. Au goût de Cheyne, il y avait bien trop de filles chez Matt, aussi s’est-il réfu­­gié chez un autre garçon pour la nuit. Lilia était toujours dépri­­mée. Elle est restée silen­­cieuse durant tout le dîner et, aussi­­tôt après avoir terminé, elle s’est glis­­sée dans son sac de couchage et a terré son visage en-dessous. Les autres filles ont veillé long­­temps, à regar­­der des vidéos, à se battre à coups d’oreiller et à discu­­ter du concours. Quelqu’un a fini par deman­­der où se trou­­vait Lilia. Theresa a montré le sac de couchage du regard et a chuchoté : « Vous avez vu comment elle était dégoû­­tée aujourd’­­hui ? Moi je suis genre : “Relax, Lilia”, et elle est en mode : “Laisse-moi tranquille, pétasse.” Alors moi je lui dis : “Comme tu veux.” » Elles ont chuchoté un moment, débat­­tant de la suscep­­ti­­bi­­lité de Lilia, de sa contra­­riété lorsqu’elle ne gagnait pas, du fait qu’elle était persua­­dée que l’une d’entre elles avait déchiré un maillot de bain qu’elle lui avait prêté, de l’iro­­nie de la chose en sachant qu’elle en avait des tas et, soit dit en passant, qu’elle avait toujours de l’argent pour les snacks, contrai­­re­­ment à la plupart d’entre elles. Quand j’ai dit qu’une fille de Hana pouvait avoir une adoles­­cence faite unique­­ment de surf, je savais que c’était en partie une illu­­sion, car quelle que soit la place qu’oc­­cupe une adoles­­cente hawaïenne jolie et stylée dans le monde des percep­­tions, la cruauté du monde humain n’est jamais très loin. Il y aura toujours quelque chose d’autre à dési­­rer qui vous sera refusé. Même s’il s’agit d’argent pour les snacks. Mais Lilia ne dormait pas. Elle s’est agitée soudai­­ne­­ment hors de son sac de couchage et a crié : « Allez vous faire foutre, je vous déteste, sales pétasses ! » avant de se diri­­ger en trombe vers la salle de bain, bous­­cu­­lant Theresa au passage.

À 15 ans, je ne suis pas certaine d’avoir eu ce sens de l’aban­­don, ce senti­­ment d’in­­vin­­ci­­bi­­lité dont il semblait falloir dispo­­ser pour regar­­der la mer sauvage et se dire : « Je vais glis­­ser sur ces vagues. »

Les vagues de dimanche venaient de la gauche. Elles étaient raides et assez petites, leurs lèvres bouclées et bien dessi­­nées. Les commen­­taires des épreuves des garçons et des hommes réson­­naient dans les haut-parleurs, mais lorsque est venu le tour des filles et des femmes, le commen­­ta­­teur est resté silen­­cieux. Seul le vacarme des encou­­ra­­ge­­ments de l’équipe de Matt se faisait entendre. Lilia s’était endur­­cie depuis la veille. Sa rancune avait désor­­mais l’air de s’être dissi­­pée, mais elle restait à l’écart. Son calme la faisait paraître plus vieille qu’une fille de 12 ans. Lorsque je suis descen­­due sur la plage, elle fixait les vagues, mâchant un gros morceau de papaye sèche, une tétine en bonbon dans la bouche. Quelques-unes des filles se trou­­vaient bien plus à droite sur la plage, là où le sable dispa­­rais­­sait et où des rochers d’un noir luisant s’éti­­raient dans la mer. Chris­­tie m’a avoué plus tard qu’elles détes­­taient plus que tout s’en­­nuyer et que, entre les épreuves, elles avaient peur de se lasser. C’est pourquoi elles ont décidé de se ragaillar­­dir en jouant près des rochers. Leur entre­­prise avait fonc­­tionné. Elles sont reve­­nues à l’as­­saut en hurlant et hale­­tant. « On a fait les folles, a-t-elle dit. On a sauté dans l’eau de ce rocher géant. On a failli mourir, c’était trop bien. » En les regar­­dant, j’avais parfois du mal à croire qu’elles pouvaient s’aven­­tu­­rer si spon­­ta­­né­­ment dans l’océan. Cet océan dont les rouleaux d’écume se succé­­daient si vite qu’ils étaient diffi­­cile à comp­­ter, cet océan qui dissi­­mu­­lait un récif acéré juste sous la surface, et qui servait de maison aux requins. Les filles, au contraire, avaient du mal à croire que je n’ai jamais fait de surf, que je n’ai jamais chevau­­ché de vague, debout ou couchée, que je n’ai jamais bravé l’écume et projeté dans l’air un fin voile de gout­­te­­lettes écla­­tantes, que je n’ai jamais senti de planche glis­­ser sous mes pieds pour me voir bascu­­ler puis couler, l’es­­pace d’un instant imma­­culé, sombre et silen­­cieux, alors que le poids du monde m’at­­ti­­rait vers le fond, jusqu’à ce que la mer me recrache sur la plage. J’ai expliqué que j’avais grandi en Ohio, là où le surf n’exis­­tait pas, mais elles ne s’en sont pas conten­­tées. Ce que je n’ai pas dit, en revanche, c’est qu’à 15 ans, je ne suis pas certaine d’avoir eu ce sens de l’aban­­don, ce senti­­ment d’in­­vin­­ci­­bi­­lité dont il semblait falloir dispo­­ser pour regar­­der la mer sauvage et se dire : « Je vais glis­­ser sur ces vagues. » Theresa m’a fait promettre d’es­­sayer le surf, au moins une fois, un de ces jours. Je lui ai donné ma parole, mais ce dimanche n’était pas le bon jour. Je voulais juste m’as­­seoir sur le sable et regar­­der la fin du concours. Voir les filles de Hana rempor­­ter leurs divi­­sions, dont Lilia, qui est arri­­vée troi­­sième de la divi­­sion libre fémi­­nine, et Theresa qui, ce jour-là, a décro­­ché la divi­­sion libre fémi­­nine et la divi­­sion junior fémi­­nine. Même si ce n’était qu’un instant, il était parfait, et quitte à choi­­sir, qui préfé­­re­­rait ne pas le vivre ? Lorsque j’ai quitté Maui plus tard dans l’après-midi, mon avion a survolé Ho’o­­kipa, et je voulais croire que je pouvais toujours les voir en bas, que je pour­­rai toujours les voir ondu­­ler sur les vagues.


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « Life’s Swell ». Couver­­ture : Blue Crush, de John Stock­­well (2002).

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