fbpx

Alors qu'une vague d'attentats touche l'Europe, on a cherché à comprendre si les terroristes peuvent être cliniquement qualifiés de psychopathes.

par Tancrede Chambraud | 3 novembre 2020

Les propos ayant servi à réali­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer et Tancrède Cham­braud au cours d’un entre­tien avec James Fallon. Les mots qui suivent sont les siens.

Les préda­teurs

Qu’est-ce qu’un psycho­pathe ? Le mot est employé à tort et à travers mais il recouvre un sens précis. Un psycho­pathe est avant tout un préda­teur pour les autres êtres humains, ce qu’on appelle un préda­teur intra-espèce. Comme un requin qui chas­se­rait un autre requin. Mais la psycho­pa­thie dite primaire n’est pas ce qu’on croit. On pense géné­ra­le­ment qu’elle se rapporte à la violence et au sadisme, mais ce n’est pas néces­sai­re­ment le cas, car un psycho­pathe est doté d’une certaine forme d’em­pa­thie.

On distingue quatre types d’em­pa­thies répar­tis sur deux axes. À une extré­mité du premier axe, on trouve l’em­pa­thie émotion­nelle. À l’autre bout, l’em­pa­thie cogni­tive. L’em­pa­thie émotion­nelle est ce qu’on ressent lorsqu’on est en présence de sa moitié ou de ses meilleurs amis. C’est ce qu’on ressent lorsqu’on est émotion­nel­le­ment connecté avec une autre personne. Non seule­ment nous compre­nons ce qu’elle ressent, mais on le ressent aussi. C’est comme si on pouvait lire dans ses pensées, ou plutôt dans ses émotions. On ressent soi-même les émotions qu’on perçoit chez l’autre.

ulyces-psychopath-01
Le docteur James Fallon
Crédits : YouTube

L’em­pa­thie cogni­tive, c’est lorsqu’on sait ce qu’une personne ressent mais sans le ressen­tir soi-même. Les gens dotés d’une forte empa­thie cogni­tive sont souvent atti­rés par la charité et l’al­truisme. On pense à des gens comme Nelson Mandela, Gandhi ou Mère Teresa. Ils ont tous fait de grandes choses pour l’hu­ma­nité. Pour­tant, parta­ger leur vie n’était pas une siné­cure. Lors de la céré­mo­nie funé­raire de Nelson Mandela, sa fille à déclaré : « C’était un grand homme, mais vous n’au­riez pas aimé être sa fille. » La femme de Gandhi a dit la même chose à propos de son mari, et être en rela­tion directe avec Mère Teresa était semble-t-il diffi­cile. Ces trois figures histo­riques étaient dotées d’une grande empa­thie cogni­tive mais d’une faible empa­thie émotion­nelle. C’est égale­ment le cas des psycho­pathes. Ils ne ressentent pas votre douleur car ils n’ont que très peu d’em­pa­thie émotion­nelle.

Le second axe est celui de l’em­pa­thie ingroup (ou endo­groupe) et outgroup (exogroupe). Elles vous permettent de sentir que vous appar­te­nez à un groupe. Certains marxistes croient à une commu­nauté humaine globale et inter­na­tio­nale. Cet inter­na­tio­na­lisme est un genre parti­cu­lier d’em­pa­thie : leur monde est un exogroupe, il englobe toute l’hu­ma­nité. L’em­pa­thie endo­groupe est l’op­posé de ce senti­ment et se carac­té­rise par le fait de ne s’in­té­res­ser qu’à soi, sa famille ou son clan – la famille élar­gie. Les psycho­pathes ont une empa­thie endo­groupe très déve­lop­pée mais le groupe en ques­tion n’est composé que d’une personne : eux. C’est une forme extrême d’en­do­groupe.

Cela nous permet déjà d’y voir plus clair : les tueurs de masse ne sont pas des psycho­pathes car ils ont la plupart du temps une grande empa­thie exogroupe. Ils croient à l’exis­tence de grands groupes, qu’il s’agisse de la France, de l’État isla­mique ou des Améri­cains. Un psycho­pathe est donc doté d’une faible empa­thie émotion­nelle, d’une empa­thie cogni­tive très prégnante et de l’autre côté, d’une empa­thie endo­groupe pous­sée à l’ex­trême et d’une absence d’em­pa­thie exogroupe. Chez un psycho­pathe, ce schéma empa­thique est bien plus déter­mi­nant que le fait d’être violent.

ulyces-psychopath-02
L’exa­men de scan­ners céré­braux aide à détec­ter la psycho­pa­thie
Crédits : DR

Il faut ajou­ter à cela que les psycho­pathes font preuve d’une résis­tance hors du commun à l’an­xiété et à la souf­france. Ils ne sont jamais inquiets, ce sont des gens très déten­dus. Rien ne les perturbe émotion­nel­le­ment et surtout, ils n’ont aucune envie de mourir ! Les psycho­pathes n’ont pas de tendance suici­daire, ils cherchent avant toute chose à se préser­ver. Je suis moi-même atteint de psycho­pa­thie et c’est un des traits de person­na­lité les plus présents chez moi.

Si ma femme me surpre­nait au lit avec une autre, je nierais avec aplomb. Je lui dirais : « Tu préfères croire qui ? Moi ou tes yeux menteurs ? » Et je serais très convain­cant. Fort heureu­se­ment, je ne ferai jamais une telle chose, mon épouse est une Irlan­daise très coriace ! Quand j’étais jeune et que j’avais des ennuis avec l’au­to­rité (mes parents, mes profes­seurs, la police), je donnais toujours l’im­pres­sion d’être inno­cent, j’étais très détendu. Je n’étais pas anxieux du tout. Si on m’in­for­mait soudai­ne­ment que 5 000 personnes sont attrou­pées devant chez moi pour que je leur parle de la créa­tion des montants compen­sa­toires moné­taires, j’im­pro­vi­se­rais sans être inti­midé le moins du monde.

C’est une apti­tude natu­relle qu’on retrouve chez beau­coup de psycho­pathes – ils adorent ça. Les gens prennent ce trait de person­na­lité pour du charisme. On leur prête des talents innés pour le leader­ship car ils ne connaissent pas la peur. La plupart du temps, quand quelqu’un vous ment, il finit par s’ar­rê­ter. Pas eux. Ils mentent avec la plus grande désin­vol­ture. C’est mon cas. J’ai progres­si­ve­ment réalisé que je me moquais éper­du­ment du fait de bles­ser les autres quand je leur parle. Je peux les frois­ser sans me poser de ques­tion. La plupart des gens se demandent s’ils sont en train de faire du mal à leur inter­lo­cu­teur. C’est le signe d’une conscience morale innée. Les psycho­pathes n’ont aucun sens inné de la morale.

Cela s’ex­plique car c’est la partie basse de leur cerveau qui est « désac­ti­vée », le système limbique – ou cerveau émotion­nel. Les psycho­pathes ne ressentent donc aucune émotion mais ils peuvent les feindre. Ils n’ont pas l’air de s’en­nuyer une seconde. Ils ont l’air très vivants et sont toujours enclins à vous parler, car ils savent qu’ils doivent le faire. C’est que pour être un bon escroc, il faut agir de la façon la plus natu­relle possible et ne pas avoir l’air de mentir. Ils font ça très bien car aucune émotion ne vient les pertur­ber.

ulyces-psychopath-03
Le cerveau de James (Jim) Fallon comparé à ceux de ses proches
Crédits : James Fallon

À tout cela, il faut parfois ajou­ter un haut degré d’agres­si­vité. Mais l’agres­si­vité ne signi­fie pas néces­sai­re­ment que la personne est violente. Elle peut être agres­sive au sens compé­ti­tif du terme, dans ses paroles, dans sa façon de faire du sport… il faut toujours qu’ils gagnent. Ce tempé­ra­ment agres­sif est une autre carac­té­ris­tique clé de la psycho­pa­thie. Elle donne parfois lieu à des compor­te­ments violents, mais chez beau­coup de psycho­pathes ce n’est pas le cas. Cela fait d’eux des préda­teurs sans cœur qui donnent l’im­pres­sion d’être amicaux. Et ils le sont vrai­ment, c’est pour ça qu’ils réus­sissent. Ce sont là les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de la psycho­pa­thie primaire, à laquelle on fait le plus souvent réfé­rence.

Socio­pathes

Les vrais psycho­pathes déve­loppent géné­ra­le­ment très tôt dans leur vie les sché­mas céré­braux qui conduisent à cette absence d’émo­tion et cette agres­si­vité. Ce qui les distingue véri­ta­ble­ment, c’est que cette agres­si­vité – qui est par ailleurs une réac­tion normale et répan­due – est enclen­chée constam­ment. Leur cerveau social est tout le temps câblé de cette façon. C’est appa­rem­ment dû à un trau­ma­tisme précoce survenu entre la nais­sance (parfois même avant) et trois ans. Les premières années de la vie sont une période critique pour les trau­ma­tismes, qu’ils soient psycho­lo­giques, sexuels ou liés au senti­ment d’aban­don. Ces trau­ma­tismes ont visi­ble­ment la capa­cité de réagen­cer les gènes et leurs régu­la­teurs selon un schéma psycho­pa­thique. C’est ce qu’on appelle l’épi­gé­né­tique. Vos cellules allument et éteignent certains gènes et ceux qui restent allu­més défi­nissent votre compor­te­ment.

Chez un psycho­pathe, certains traits de person­na­lité qui surviennent par inter­mit­tence chez une personne normale sont bloqués pour toujours dans une certaine posi­tion. Comme si on se retrou­vait figé dans un contexte précis, quel que soit le contexte. Les psycho­pathes se sentent constam­ment attaqués et cela explique leur besoin de se compor­ter en préda­teur vis-à-vis des autres. Et comme tous les préda­teurs, ils y prennent du plai­sir. Ils sont mani­pu­la­teurs et tentent d’ob­te­nir des choses des autres parce que cela fait partie du jeu.

Ces gens sont capables de dres­ser un mur entre leur vie normale et leurs actes violents.

Viennent ensuite les socio­pathes, qu’on appelle aussi psycho­pathes secon­daires. Les socio­pathes ne sont pas dotés de traits psycho­pa­thiques géné­tiques, mais ils peuvent agir simi­lai­re­ment. Ils peuvent se montrer très anti­so­ciaux et très violents, mais ce n’est pas néces­sai­re­ment à cause de dysfonc­tion­ne­ments géné­tiques ou céré­braux. On peut prendre l’exemple d’une personne pauvre ayant vécu très jeune certains trau­ma­tismes. Il ne s’agit pas véri­ta­ble­ment d’un psycho­pathe, pour­tant sa rage la consume égale­ment. Ces gens ont le senti­ment d’une injus­tice diri­gée contre eux et ils demandent rétri­bu­tion. C’est ce qui engendre les terro­ristes et les tueurs de masse. La plupart d’entre eux ne sont pas des psycho­pathes. Les psycho­pathes sont plutôt atti­rés par le un contre un, ils aiment se retrou­ver face à face avec leur proie dans une pièce close. Ils ont pour­tant certains traits en commun : un terro­riste est la plupart du temps une personne dotée d’une très faible empa­thie émotion­nelle, tout comme les psycho­pathes.

Cepen­dant, ils sont dotés d’une grande empa­thie exogroupe, c’est-à-dire qu’ils ont le senti­ment d’ap­par­te­nir à une vaste commu­nauté – c’est vrai pour les fana­tiques reli­gieux comme pour les nazis. Ce n’est pas le cas d’un psycho­pathe. Les tueurs de masse et les terro­ristes ont des convic­tions qui les obsèdent, un genre de trouble obses­sion­nel compul­sif qui empire avec le temps. Notons aussi que ceux qui mènent les attaques sont souvent plusieurs. Le chef de l’or­ga­ni­sa­tion est peut-être un authen­tique psycho­pathe, mais il n’a aucune envie de se faire attra­per ou de faire le sale boulot. Les leaders excellent en revanche à atti­rer auprès d’eux des losers frus­trés et en colère.

Charles Manson, par exemple, est un véri­table psycho­pathe, mais il a gagné à sa cause de jeunes losers qui avaient subis des abus en tous genres. La plupart avaient été aban­don­nés ou se sentaient mis au ban de la société. Ils en avaient après leurs parents, après l’école, après tout. Ceux-là sont faci­le­ment trans­for­mables en socio­pathes, mais ce ne sont pas des psycho­pathes à propre­ment parler. Ils sont le plus souvent utili­sés par un psycho­pathe pour mener les attaques. En 2002, deux tueurs en série ont sévi à Washing­ton D.C., les « snipers de Washing­ton ». Le plus vieux, John Allen Muham­mad, était un authen­tique psycho­pathe. Le plus jeune, Lee Boyd Malvo, était un socio­pathe, un loser à la person­na­lité fragile qui avait été abusé pendant sa jeunesse et aban­donné par ses parents. La plupart des indi­vi­dus qui perpètrent ces atten­tats et ces meurtres ont des person­na­li­tés fragiles et se soumettent devant une auto­rité. À vrai dire, ils recherchent cette auto­rité – un chef reli­gieux, un groupe terro­riste dont faire partie. L’em­ploi du mot « loser » peut sembler éton­nant mais c’est le terme géné­rique pour les quali­fier.

Muhammad_and_Malvo
Lee Boyd Malvo et John Allen Muham­mad

Ces gens sont capables de dres­ser un mur entre leur vie normale (aller au travail, avoir une famil­le…) et leurs actes violents. Ils mènent une vie secrète. Beau­coup sont en appa­rence des pères de famille exem­plaires alors qu’ils peuvent être en réalité de vrais sadiques, comme on le voit souvent chez les leaders reli­gieux, les poli­ti­ciens ou les chefs de grandes entre­prises.

C’est un autre point commun des tueurs de masse, des terro­ristes et des psycho­pathes. Ils sont capables de sépa­rer leur vie secrète de leur vie de tous les jours. Les terro­ristes y parviennent grâce à une idée fixe sur laquelle ils sont foca­li­sés. Il s’agit géné­ra­le­ment de prendre une revanche et leur compor­te­ment compul­sif conduit à des violences répé­tées. La violence peut alors deve­nir une habi­tude et ils y recourent comme on déclenche un auto­ma­tisme. Ils sont désen­si­bi­li­sés à la violence.

Pour­tant, la combi­nai­son de ces diffé­rentes carac­té­ris­tiques ne suffisent pas à faire un psycho­pathe, malgré ces traits communs. Des sous-groupes s’op­posent : psycho­pathes vs. socio­pathes, tueurs de masse vs. tueurs psycho­pa­thiques. Certains tueurs sont seule­ment impul­sifs, ce qui est très diffé­rent. J’ai examiné les scan­ners céré­braux de tueurs impul­sifs et le problème est d’une autre nature : les circuits sont coupés dans leur cortex orbi­to­fron­tal et leurs lobes fron­taux.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT DÉTECTER LA PSYCHOPATHIE ?

ulyces-psychopath-couv01


Traduit de l’an­glais par Valen­tine Lebœuf et Nico­las Prouillac d’après l’in­ter­view d’Ar­thur Scheuer et Tancrède Cham­braud.  Couver­ture : James Fallon.


Plus de monde