par Tancrede Chambraud | 24 juillet 2016

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer et Tancrède Cham­­braud au cours d’un entre­­tien avec James Fallon. Les mots qui suivent sont les siens.

Les préda­­teurs

Qu’est-ce qu’un psycho­­pathe ? Le mot est employé à tort et à travers mais il recouvre un sens précis. Un psycho­­pathe est avant tout un préda­­teur pour les autres êtres humains, ce qu’on appelle un préda­­teur intra-espèce. Comme un requin qui chas­­se­­rait un autre requin. Mais la psycho­­pa­­thie dite primaire n’est pas ce qu’on croit. On pense géné­­ra­­le­­ment qu’elle se rapporte à la violence et au sadisme, mais ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment le cas, car un psycho­­pathe est doté d’une certaine forme d’em­­pa­­thie. On distingue quatre types d’em­­pa­­thies répar­­tis sur deux axes. À une extré­­mité du premier axe, on trouve l’em­­pa­­thie émotion­­nelle. À l’autre bout, l’em­­pa­­thie cogni­­tive. L’em­­pa­­thie émotion­­nelle est ce qu’on ressent lorsqu’on est en présence de sa moitié ou de ses meilleurs amis. C’est ce qu’on ressent lorsqu’on est émotion­­nel­­le­­ment connecté avec une autre personne. Non seule­­ment nous compre­­nons ce qu’elle ressent, mais on le ressent aussi. C’est comme si on pouvait lire dans ses pensées, ou plutôt dans ses émotions. On ressent soi-même les émotions qu’on perçoit chez l’autre.


ulyces-psychopath-01
Le docteur James Fallon
Crédits : YouTube

L’em­­pa­­thie cogni­­tive, c’est lorsqu’on sait ce qu’une personne ressent mais sans le ressen­­tir soi-même. Les gens dotés d’une forte empa­­thie cogni­­tive sont souvent atti­­rés par la charité et l’al­­truisme. On pense à des gens comme Nelson Mandela, Gandhi ou Mère Teresa. Ils ont tous fait de grandes choses pour l’hu­­ma­­nité. Pour­­tant, parta­­ger leur vie n’était pas une siné­­cure. Lors de la céré­­mo­­nie funé­­raire de Nelson Mandela, sa fille à déclaré : « C’était un grand homme, mais vous n’au­­riez pas aimé être sa fille. » La femme de Gandhi a dit la même chose à propos de son mari, et être en rela­­tion directe avec Mère Teresa était semble-t-il diffi­­cile. Ces trois figures histo­­riques étaient dotées d’une grande empa­­thie cogni­­tive mais d’une faible empa­­thie émotion­­nelle. C’est égale­­ment le cas des psycho­­pathes. Ils ne ressentent pas votre douleur car ils n’ont que très peu d’em­­pa­­thie émotion­­nelle. Le second axe est celui de l’em­­pa­­thie ingroup (ou endo­­groupe) et outgroup (exogroupe). Elles vous permettent de sentir que vous appar­­te­­nez à un groupe. Certains marxistes croient à une commu­­nauté humaine globale et inter­­­na­­tio­­nale. Cet inter­­­na­­tio­­na­­lisme est un genre parti­­cu­­lier d’em­­pa­­thie : leur monde est un exogroupe, il englobe toute l’hu­­ma­­nité. L’em­­pa­­thie endo­­groupe est l’op­­posé de ce senti­­ment et se carac­­té­­rise par le fait de ne s’in­­té­­res­­ser qu’à soi, sa famille ou son clan – la famille élar­­gie. Les psycho­­pathes ont une empa­­thie endo­­groupe très déve­­lop­­pée mais le groupe en ques­­tion n’est composé que d’une personne : eux. C’est une forme extrême d’en­­do­­groupe. Cela nous permet déjà d’y voir plus clair : les tueurs de masse ne sont pas des psycho­­pathes car ils ont la plupart du temps une grande empa­­thie exogroupe. Ils croient à l’exis­­tence de grands groupes, qu’il s’agisse de la France, de l’État isla­­mique ou des Améri­­cains. Un psycho­­pathe est donc doté d’une faible empa­­thie émotion­­nelle, d’une empa­­thie cogni­­tive très prégnante et de l’autre côté, d’une empa­­thie endo­­groupe pous­­sée à l’ex­­trême et d’une absence d’em­­pa­­thie exogroupe. Chez un psycho­­pathe, ce schéma empa­­thique est bien plus déter­­mi­­nant que le fait d’être violent.

ulyces-psychopath-02
L’exa­­men de scan­­ners céré­­braux aide à détec­­ter la psycho­­pa­­thie
Crédits : DR

Il faut ajou­­ter à cela que les psycho­­pathes font preuve d’une résis­­tance hors du commun à l’an­xiété et à la souf­­france. Ils ne sont jamais inquiets, ce sont des gens très déten­­dus. Rien ne les perturbe émotion­­nel­­le­­ment et surtout, ils n’ont aucune envie de mourir ! Les psycho­­pathes n’ont pas de tendance suici­­daire, ils cherchent avant toute chose à se préser­­ver. Je suis moi-même atteint de psycho­­pa­­thie et c’est un des traits de person­­na­­lité les plus présents chez moi. Si ma femme me surpre­­nait au lit avec une autre, je nierais avec aplomb. Je lui dirais : « Tu préfères croire qui ? Moi ou tes yeux menteurs ? » Et je serais très convain­­cant. Fort heureu­­se­­ment, je ne ferai jamais une telle chose, mon épouse est une Irlan­­daise très coriace ! Quand j’étais jeune et que j’avais des ennuis avec l’au­­to­­rité (mes parents, mes profes­­seurs, la police), je donnais toujours l’im­­pres­­sion d’être inno­cent, j’étais très détendu. Je n’étais pas anxieux du tout. Si on m’in­­for­­mait soudai­­ne­­ment que 5 000 personnes sont attrou­­pées devant chez moi pour que je leur parle de la créa­­tion des montants compen­­sa­­toires moné­­taires, j’im­­pro­­vi­­se­­rais sans être inti­­midé le moins du monde.

C’est une apti­­tude natu­­relle qu’on retrouve chez beau­­coup de psycho­­pathes – ils adorent ça. Les gens prennent ce trait de person­­na­­lité pour du charisme. On leur prête des talents innés pour le leader­­ship car ils ne connaissent pas la peur. La plupart du temps, quand quelqu’un vous ment, il finit par s’ar­­rê­­ter. Pas eux. Ils mentent avec la plus grande désin­­vol­­ture. C’est mon cas. J’ai progres­­si­­ve­­ment réalisé que je me moquais éper­­du­­ment du fait de bles­­ser les autres quand je leur parle. Je peux les frois­­ser sans me poser de ques­­tion. La plupart des gens se demandent s’ils sont en train de faire du mal à leur inter­­­lo­­cu­­teur. C’est le signe d’une conscience morale innée. Les psycho­­pathes n’ont aucun sens inné de la morale. Cela s’ex­­plique car c’est la partie basse de leur cerveau qui est « désac­­ti­­vée », le système limbique – ou cerveau émotion­­nel. Les psycho­­pathes ne ressentent donc aucune émotion mais ils peuvent les feindre. Ils n’ont pas l’air de s’en­­nuyer une seconde. Ils ont l’air très vivants et sont toujours enclins à vous parler, car ils savent qu’ils doivent le faire. C’est que pour être un bon escroc, il faut agir de la façon la plus natu­­relle possible et ne pas avoir l’air de mentir. Ils font ça très bien car aucune émotion ne vient les pertur­­ber.

ulyces-psychopath-03
Le cerveau de James (Jim) Fallon comparé à ceux de ses proches
Crédits : James Fallon

À tout cela, il faut parfois ajou­­ter un haut degré d’agres­­si­­vité. Mais l’agres­­si­­vité ne signi­­fie pas néces­­sai­­re­­ment que la personne est violente. Elle peut être agres­­sive au sens compé­­ti­­tif du terme, dans ses paroles, dans sa façon de faire du sport… il faut toujours qu’ils gagnent. Ce tempé­­ra­­ment agres­­sif est une autre carac­­té­­ris­­tique clé de la psycho­­pa­­thie. Elle donne parfois lieu à des compor­­te­­ments violents, mais chez beau­­coup de psycho­­pathes ce n’est pas le cas. Cela fait d’eux des préda­­teurs sans cœur qui donnent l’im­­pres­­sion d’être amicaux. Et ils le sont vrai­­ment, c’est pour ça qu’ils réus­­sissent. Ce sont là les carac­­té­­ris­­tiques prin­­ci­­pales de la psycho­­pa­­thie primaire, à laquelle on fait le plus souvent réfé­­rence.

Socio­­pathes

Les vrais psycho­­pathes déve­­loppent géné­­ra­­le­­ment très tôt dans leur vie les sché­­mas céré­­braux qui conduisent à cette absence d’émo­­tion et cette agres­­si­­vité. Ce qui les distingue véri­­ta­­ble­­ment, c’est que cette agres­­si­­vité – qui est par ailleurs une réac­­tion normale et répan­­due – est enclen­­chée constam­­ment. Leur cerveau social est tout le temps câblé de cette façon. C’est appa­­rem­­ment dû à un trau­­ma­­tisme précoce survenu entre la nais­­sance (parfois même avant) et trois ans. Les premières années de la vie sont une période critique pour les trau­­ma­­tismes, qu’ils soient psycho­­lo­­giques, sexuels ou liés au senti­­ment d’aban­­don. Ces trau­­ma­­tismes ont visi­­ble­­ment la capa­­cité de réagen­­cer les gènes et leurs régu­­la­­teurs selon un schéma psycho­­pa­­thique. C’est ce qu’on appelle l’épi­­gé­­né­­tique. Vos cellules allument et éteignent certains gènes et ceux qui restent allu­­més défi­­nissent votre compor­­te­­ment. Chez un psycho­­pathe, certains traits de person­­na­­lité qui surviennent par inter­­­mit­­tence chez une personne normale sont bloqués pour toujours dans une certaine posi­­tion. Comme si on se retrou­­vait figé dans un contexte précis, quel que soit le contexte. Les psycho­­pathes se sentent constam­­ment attaqués et cela explique leur besoin de se compor­­ter en préda­­teur vis-à-vis des autres. Et comme tous les préda­­teurs, ils y prennent du plai­­sir. Ils sont mani­­pu­­la­­teurs et tentent d’ob­­te­­nir des choses des autres parce que cela fait partie du jeu.

Ces gens sont capables de dres­­ser un mur entre leur vie normale et leurs actes violents.

Viennent ensuite les socio­­pathes, qu’on appelle aussi psycho­­pathes secon­­daires. Les socio­­pathes ne sont pas dotés de traits psycho­­pa­­thiques géné­­tiques, mais ils peuvent agir simi­­lai­­re­­ment. Ils peuvent se montrer très anti­­so­­ciaux et très violents, mais ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment à cause de dysfonc­­tion­­ne­­ments géné­­tiques ou céré­­braux. On peut prendre l’exemple d’une personne pauvre ayant vécu très jeune certains trau­­ma­­tismes. Il ne s’agit pas véri­­ta­­ble­­ment d’un psycho­­pathe, pour­­tant sa rage la consume égale­­ment. Ces gens ont le senti­­ment d’une injus­­tice diri­­gée contre eux et ils demandent rétri­­bu­­tion. C’est ce qui engendre les terro­­ristes et les tueurs de masse. La plupart d’entre eux ne sont pas des psycho­­pathes. Les psycho­­pathes sont plutôt atti­­rés par le un contre un, ils aiment se retrou­­ver face à face avec leur proie dans une pièce close. Ils ont pour­­tant certains traits en commun : un terro­­riste est la plupart du temps une personne dotée d’une très faible empa­­thie émotion­­nelle, tout comme les psycho­­pathes.

Cepen­­dant, ils sont dotés d’une grande empa­­thie exogroupe, c’est-à-dire qu’ils ont le senti­­ment d’ap­­par­­te­­nir à une vaste commu­­nauté – c’est vrai pour les fana­­tiques reli­­gieux comme pour les nazis. Ce n’est pas le cas d’un psycho­­pathe. Les tueurs de masse et les terro­­ristes ont des convic­­tions qui les obsèdent, un genre de trouble obses­­sion­­nel compul­­sif qui empire avec le temps. Notons aussi que ceux qui mènent les attaques sont souvent plusieurs. Le chef de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est peut-être un authen­­tique psycho­­pathe, mais il n’a aucune envie de se faire attra­­per ou de faire le sale boulot. Les leaders excellent en revanche à atti­­rer auprès d’eux des losers frus­­trés et en colère. Charles Manson, par exemple, est un véri­­table psycho­­pathe, mais il a gagné à sa cause de jeunes losers qui avaient subis des abus en tous genres. La plupart avaient été aban­­don­­nés ou se sentaient mis au ban de la société. Ils en avaient après leurs parents, après l’école, après tout. Ceux-là sont faci­­le­­ment trans­­for­­mables en socio­­pathes, mais ce ne sont pas des psycho­­pathes à propre­­ment parler. Ils sont le plus souvent utili­­sés par un psycho­­pathe pour mener les attaques. En 2002, deux tueurs en série ont sévi à Washing­­ton D.C., les « snipers de Washing­­ton ». Le plus vieux, John Allen Muham­­mad, était un authen­­tique psycho­­pathe. Le plus jeune, Lee Boyd Malvo, était un socio­­pathe, un loser à la person­­na­­lité fragile qui avait été abusé pendant sa jeunesse et aban­­donné par ses parents. La plupart des indi­­vi­­dus qui perpètrent ces atten­­tats et ces meurtres ont des person­­na­­li­­tés fragiles et se soumettent devant une auto­­rité. À vrai dire, ils recherchent cette auto­­rité – un chef reli­­gieux, un groupe terro­­riste dont faire partie. L’em­­ploi du mot « loser » peut sembler éton­­nant mais c’est le terme géné­­rique pour les quali­­fier.

Muhammad_and_Malvo
Lee Boyd Malvo et John Allen Muham­­mad

Ces gens sont capables de dres­­ser un mur entre leur vie normale (aller au travail, avoir une famil­­le…) et leurs actes violents. Ils mènent une vie secrète. Beau­­coup sont en appa­­rence des pères de famille exem­­plaires alors qu’ils peuvent être en réalité de vrais sadiques, comme on le voit souvent chez les leaders reli­­gieux, les poli­­ti­­ciens ou les chefs de grandes entre­­prises. C’est un autre point commun des tueurs de masse, des terro­­ristes et des psycho­­pathes. Ils sont capables de sépa­­rer leur vie secrète de leur vie de tous les jours. Les terro­­ristes y parviennent grâce à une idée fixe sur laquelle ils sont foca­­li­­sés. Il s’agit géné­­ra­­le­­ment de prendre une revanche et leur compor­­te­­ment compul­­sif conduit à des violences répé­­tées. La violence peut alors deve­­nir une habi­­tude et ils y recourent comme on déclenche un auto­­ma­­tisme. Ils sont désen­­si­­bi­­li­­sés à la violence. Pour­­tant, la combi­­nai­­son de ces diffé­­rentes carac­­té­­ris­­tiques ne suffisent pas à faire un psycho­­pathe, malgré ces traits communs. Des sous-groupes s’op­­posent : psycho­­pathes vs. socio­­pathes, tueurs de masse vs. tueurs psycho­­pa­­thiques. Certains tueurs sont seule­­ment impul­­sifs, ce qui est très diffé­rent. J’ai examiné les scan­­ners céré­­braux de tueurs impul­­sifs et le problème est d’une autre nature : les circuits sont coupés dans leur cortex orbi­­to­­fron­­tal et leurs lobes fron­­taux.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT DÉTECTER LA PSYCHOPATHIE ?

ulyces-psychopath-couv01


Traduit de l’an­­glais par Valen­­tine Lebœuf et Nico­­las Prouillac d’après l’in­­ter­­view d’Ar­­thur Scheuer et Tancrède Cham­­braud.  Couver­­ture : James Fallon.


Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
Free Down­load WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
free online course
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
download udemy paid course for free

Plus de monde