par Tanya Goudsouzian | 9 février 2016

Hero

Souley­­ma­­nieh, en Irak. Une photo de Hero Ibra­­him Ahmad dans les monts Zagros est deve­­nue emblé­­ma­­tique. Elle a été prise dans les années 1980, à l’apo­­gée de la résis­­tance kurde contre le régime baasiste de Saddam Hussein. Une seule femme parmi un groupe de combat­­tants de la guérilla ; un visage aux traits légers parmi d’hommes robustes et mous­­ta­­chus, armés de fusils de guerre. Hero arbore l’uni­­forme des combat­­tantes kurdes, et ses cheveux sont tres­­sés à la manière de ceux de Poca­­hon­­tas. On dit qu’en ce temps-là, elle se faisait appe­­ler « Diana », ou Diane – certains prétendent que c’était son nom de guerre. Comme le veut la tradi­­tion au Moyen-Orient, beau­­coup de combat­­tants kurdes adoptent des pseu­­do­­nymes au combat, prin­­ci­­pa­­le­­ment pour des raisons de sécu­­rité, et peut-être aussi pour ajou­­ter une touche drama­­tique à leur histoire. Diane semblait être le sobriquet appro­­prié pour cette prin­­cesse guer­­rière kurde : n’est-ce pas égale­­ment le nom de la déesse romaine de la chasse ?

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Hero et ses coéqui­­piers
Crédits : Hero Ibra­­him Ahmad

Hero rit. « Non, pas du tout », dit-elle. « Rien à voir avec la déesse romaine. Mon fils aîné m’ap­­pe­­lait ainsi – Da-ya-na. En kurde, “Daya” signi­­fie “maman”. Pour une raison inex­­pli­­cable, il ne pouvait pas le pronon­­cer correc­­te­­ment ; il disait “Dayana”. Et c’est resté. » À 67 ans, Hero est d’abord un vété­­ran de la poli­­tique avant d’être une combat­­tante. Elle m’ac­­cueille à l’en­­trée, vêtue d’une robe noire toute simple, d’une veste couleur crème bien coupée et de balle­­rines noires – une lady jusqu’au bout des doigts. Elle m’in­­vite dans son salon, décoré de tableaux réali­­sés par des artistes kurdes de la région, et repré­­sen­­tant des chevaux et des scènes de guerres. La guerre est partie inté­­grante de la culture kurde. À toutes les étapes de leur histoire, les Kurdes se sont battus contre un ennemi ou un autre. Rien qu’au cours du siècle dernier, ils ont mené la guerre aux Otto­­mans, aux Anglais et aux Baasistes ; aujourd’­­hui, l’État isla­­mique est leur adver­­saire prin­­ci­­pal. Depuis le début de la guerre à l’été 2014, les médias occi­­den­­taux se passionnent pour ces farouches combat­­tantes aux premières lignes des combats contre Daech. Que ce soit le long des fron­­tières irakiennes, syriennes ou turques, ces femmes kurdes ont été photo­­gra­­phiées, bran­­dis­­sant des Kala­ch­­ni­­kov accro­­chés en bandou­­lière autour de leurs poitrines.

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Une combat­­tant kurde d’aujourd’­­hui
Crédits : Kurdishs­­truggle

L’iro­­nie de la situa­­tion a indé­­nia­­ble­­ment touché une corde sensible chez les Occi­­den­­taux : des hommes reli­­gieu­­se­­ment conser­­va­­teurs encou­­ra­­geaient la mobi­­li­­sa­­tion des femmes. Pour­­tant, ces combat­­tantes ont toujours été présentes dans la culture et l’his­­toire kurdes. Une géné­­ra­­tion plus tôt, Hero figu­­rait parmi la cinquan­­taine de femmes à rejoindre leurs maris et leurs frères sur le front de résis­­tance contre le régime baasiste d’Irak. Elles étaient surnom­­mées en kurde Zhini Shakh (« les femmes des montagnes »). Le mari de Hero n’est autre que Jalal Tala­­bani, leader de l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan, qui devien­­drait entre 2005 et 2014 le premier président irakien d’eth­­nie kurde. Mais elle n’en était pas sa première incur­­sion dans les montagnes pour rejoindre les forces armées qui combat­­taient pour l’in­­dé­­pen­­dance kurde. Elle était âgée de 10 ans lorsque la monar­­chie irakienne fraî­­che­­ment instal­­lée fut renver­­sée par un coup d’État en 1958 – événe­­ment qu’on appel­­le­­rait plus tard la Révo­­lu­­tion du 14 juillet. De prime abord, on avait eu l’im­­pres­­sion que le régime répu­­bli­­cain du géné­­ral de brigade Abd al-Karim Qasim serait plus cordial à l’égard des Kurdes. Tous les citoyens d’Irak furent procla­­més égaux, indé­­pen­­dam­­ment de leur ethnie et de leur reli­­gion. Les prison­­niers poli­­tiques furent libé­­rés et les combat­­tants qui avaient parti­­cipé au soulè­­ve­­ment kurde furent amnis­­tiés. Toute­­fois, quelques années plus tard, les rela­­tions entre Bagdad et les Kurdes se dégra­­dèrent. Les Kurdes rési­­dant dans le Nord tentèrent de négo­­cier leur indé­­pen­­dance avec Bagdad, mais après l’inexé­­cu­­tion de plusieurs accords, ils déci­­dèrent en 1961 d’en­­ga­­ger la guerre contre le gouver­­ne­­ment irakien.

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Hero pendant la guerre
Crédits : Hero Ibra­­him Ahmad

Le père de Hero, Ibra­­him Ahmad, était alors secré­­taire géné­­ral du Parti démo­­cra­­tique kurde (PDK). Lorsque l’ar­­mée irakienne marcha sur Souley­­ma­­nieh, il emmena sa femme et ses sept enfants vers les montagnes. « Mon père croyait en l’éga­­lité des hommes et des femmes », me dit-elle. « Je suis l’aî­­née de leurs enfants. À ma nais­­sance, il orga­­nisa une fête en mon honneur ; ce qui était inédit en ce temps-là. Personne ne célé­­brait la nais­­sance d’une fille – unique­­ment celle des garçons. » Plus tard, avant qu’elle n’épouse Jalal Tala­­bani, jeune et charis­­ma­­tique avocat devenu homme poli­­tique, Hero avait été contac­­tée par le syndi­­cat des étudiants affi­­liés au PDK, qui lui propo­­sait de deve­­nir membre perma­nent du parti. « Ils m’ont demandé de rejoindre le parti, mais j’ai décliné leur offre », se souvient-elle. « On ne parlait plus que de moi dans les montagnes. Ils disaient : “Comment ose-t-elle refu­­ser ?” » Mon père prit alors ma défense. « Elle a le droit de déci­­der. Si elle veut nous rejoindre, elle est la bien­­ve­­nue, sinon, rien ne l’y oblige. »

Baas

À la fin des années 1970, à son retour dans les montagnes pour reprendre la lutte armée, Hero était déjà mariée et mère de deux enfants, Bafel et Qubad. Trop jeunes pour rejoindre leurs parents, les garçons étaient restés sous la garde de leur grand-mère mater­­nelle à Londres. Hero avait choisi de se battre aux côtés de son mari.

Hero, qui ne suppor­­tait plus l’exil alors que son mari combat­­tait dans les montagnes, décida de le rejoindre.

En 1974, lorsque la guerre éclata entre les Kurdes et Bagdad, en réponse à l’im­­pos­­si­­bi­­lité de mettre en place l’Ac­­cord d’au­­to­­no­­mie de 1970, les États-Unis, le Shah iranien et Israël commen­­cèrent à finan­­cer secrè­­te­­ment les rebelles kurdes dans leur lutte contre le gouver­­ne­­ment baasiste. Par repré­­sailles, le gouver­­ne­­ment irakien répliqua aux attaques par les grands moyens. Une année plus tard, le 6 mars 1975, Bagdad signa les Accords de Téhé­­ran, mettant ainsi fin au conflit sur la voie fluviale Chatt al-Arab (Alvand Rood en perse). En contre­­par­­tie, l’Iran accep­­tait de ne plus finan­­cer les Kurdes irakiens. Lors du soulè­­ve­­ment des Kurdes en 1974, qu’on appelle aussi Ayloul Revo­­lu­­tion en kurde, le régime baasiste, dans un état lamen­­table, reprit son violent programme d’ara­­bi­­sa­­tion des régions riches en pétrole, parmi lesquels Kirkouk et Khânaqîn. Les familles arabes origi­­naires de sud furent dépla­­cées vers le nord, notam­­ment à Kirkouk.

À la fin des années 1970, des centaines de villages kurdes furent brûlés, en parti­­cu­­lier ceux situés dans les régions fron­­ta­­lières, pour éviter que les Persh­­mer­­gas ne reprennent la résis­­tance. Plus de 200 000 Kurdes furent dépor­­tés vers d’autres régions du pays. Et souvent, l’ac­­cès aux zones kurdes leur était inter­­­dit. « Après notre mariage, nous sommes restés deux ans à Bagdad. Toute­­fois, en raison de la pres­­sion du gouver­­ne­­ment, qui nous soupçon­­nait d’être des dissi­­dents, nous avons dû partir vers Le Caire », raconte Hero. C’est d’ailleurs à cette période qu’elle termina ses études en psycho­­lo­­gie à l’uni­­ver­­sité de Mustan­­sa­­riya de Bagdad et donna nais­­sance à son fils Bafel. L’échec de la révolte kurde entraîna la dislo­­ca­­tion du PDK et le 1er juin 1975, Jalal Tala­­bani et certaines figures notables du mouve­­ment kurde créèrent l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan (UPK). En 1977, Tala­­bani et ses hommes étaient de retour dans les montagnes pour enga­­ger une nouvelle guerre contre l’ar­­mée baasiste de Saddam Hussein. Deux ans plus tard, Hero, qui ne suppor­­tait plus l’exil alors que son mari combat­­tait dans les montagnes, décida de le rejoindre au camp de base de l’UPK, situé du côté irakien de la fron­­tière irano-irakienne.

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Hero dans les montagnes de Zagros, dans les années 1980
Crédits : Hero Ibra­­him Ahmad

À la ques­­tion de savoir quel rôle elle jouait sur le champ de bataille, Hero répond : « Eh bien, je n’ai jamais tué personne, si c’est ce que vous voulez savoir. J’avais un pisto­­let et je savais comment l’uti­­li­­ser, mais je ne m’en suis jamais servi pour tirer sur qui que ce soit. » « Par contre, j’étais trai­­tée comme si j’étais un homme », insiste-t-elle. « Tout dépend de vous. Si vous êtes effrayé, on vous trai­­tera comme une femme. » Faire le ménage ne l’in­­té­­res­­sait pas, et elle ajoute d’une voix narquoise : « J’ai essayé de cuisi­­ner, mais personne n’ai­­mait ma cuisine. » Néan­­moins, le travail que Hero a abattu est sans doute tout aussi signi­­fi­­ca­­tif que l’ef­­fort de guerre. Elle a enre­­gis­­tré – sur un vieux camé­­scope VHS – la séquence vidéo qui a attiré l’at­­ten­­tion de l’opi­­nion inter­­­na­­tio­­nale sur cette guerre. Elle a ainsi pu montrer de quelles manières le régime baasiste bombar­­dait l’ar­­mée kurde par les airs. Une de ses vidéos les plus poignantes a été filmée en 1987, immé­­dia­­te­­ment après le bombar­­de­­ment d’un village dans la vallée de Jafati. Alors que le village brûle lente­­ment, on aperçoit des livres fumant parmi les ruines de l’école. Deux jeunes enfants qui avaient survécu à l’at­­taque appa­­raissent à l’écran, décri­­vant de façon saisis­­sante les récents événe­­ments. « Chaque jour, nous étions bombar­­dés par voie aérienne. Nous nous dépla­­cions constam­­ment. Chaque fois qu’ils décou­­vraient nos posi­­tions, nous devions partir », dit-elle. « Mais cela n’in­­té­­res­­sait personne. La guerre entre l’Irak et l’Iran battait son plein, et le monde ne voulait pas entendre de critiques néga­­tives sur le régime de Saddam Hussein. » En 1988, un jour­­na­­liste anglais proposa de diffu­­ser la séquence en Grande-Bretagne. « Aussi­­tôt après l’émis­­sion, l’am­­bas­­sa­­deur de l’Irak à Londres affirma, lors d’un entre­­tien télé­­visé, que la vidéo avait été fabriquée de toutes pièces. » Il n’en restait pas moins que les images étaient percu­­tantes, elles eurent un impact sur l’opi­­nion publique euro­­péenne qui prit conscience des Kurdes et de leur bataille pour l’in­­dé­­pen­­dance kurde.

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Souley­­ma­­nieh, deuxième ville du Kurdis­­tan d’Irak
Crédits : Diyar Muham­­med

Hero, qui avait appris l’an­­glais à travers les films, connais­­sait déjà le pouvoir des médias. Mais son excep­­tion­­nelle vidéo­­gra­­phie de la guerre lui donna une expé­­rience person­­nelle. Elle réalisa ainsi l’im­­pact que les médias visuels pouvaient avoir lorsqu’ils étaient utili­­sés de façon respon­­sable. À la suite de la première guerre du Golfe en 1991, les États-Unis et leurs alliés décré­­tèrent une zone d’ex­­clu­­sion aérienne sur le nord de l’Irak, permet­­tant ainsi l’éta­­blis­­se­­ment du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan (GRK) semi-auto­­nome.

Au milieu des années 1990, après une période de guerre interne, les deux factions kurdes déci­­dèrent de signer un accord de partage de pouvoir : Erbil et Dahuk seraient sous le contrôle du PDK ; Souley­­ma­­nieh et ses alen­­tours sous la juri­­dic­­tion de l’UPK. En 1988, après le géno­­cide kurde – aussi connu sous le nom d’An­­fal –, alors que plusieurs membres du mouve­­ment étaient exilés en Iran, Jalal Tala­­bani, qui à ce moment-là vivait à Téhé­­ran, était réti­cent à ce qu’elle les rejoigne. « Mon mari me dit alors que je ne pouvais le suivre, car je devrais porter le voile, et il savait que je ne ferais jamais une telle chose », me dit-elle. « Puis un jour, en 1989, il m’a appelé et m’a dit : “Je sais que tu aimes le jardi­­nage. Installe donc un petit jardin dans la maison à Téhé­­ran.” » « C’est ainsi qu’il m’a persuadé de le rejoindre », raconte-t-elle en riant. En 1989, alors qu’elle est toujours en Iran, Hero co-fonde le Syndi­­cat des femmes membres de l’UPK. Ceci défi­­nira une grande partie de l’œuvre qui suivra son retour à Souley­­ma­­nieh durant les années 1990, et au début des années 2000. C’est à ce moment qu’elle consacre tous ses efforts et toutes ses ressources au travail huma­­ni­­taire et social. En 1997, elle crée la chaîne KHAK TV et en 2000, elle lance KurdSat, une chaîne de télé­­vi­­sion par satel­­lite. ulyces-heroibrahim-07 « Je me suis lancée dans les médias prin­­ci­­pa­­le­­ment pour venir en aide aux enfants du Kurdis­­tan », dit Hero. « C’est durant la guerre civile que l’idée m’est venue, lorsque le PDK et l’UPK étaient en guerre l’un contre l’autre. Chaque partie avait son drapeau et sa bannière : la couleur verte pour l’UPK et le jaune pour le PDK. À l’époque, je m’étais rendue au domi­­cile d’une personne et j’avais rencon­­tré ses enfants. Ils s’étaient dispu­­tés à cause des couleurs : le garçon appré­­ciait le PDK et voulait le jaune alors que la fille préfé­­rait l’UPK et voulait le vert. Cet inci­dent m’a attris­­tée », nous confie-t-elle. « J’étais abasour­­die que de jeunes enfants, qui devraient jouer avec les couleurs, les asso­­cient plutôt à la poli­­tique. Si vous regar­­dez le logo de KHAK TV, vous n’y verrez pas la couleur verte. J’ai voulu rompre avec cette façon de penser, et quelque part, dépo­­li­­ti­­ser nos enfants. » Cepen­­dant, cette incur­­sion dans les médias n’était pas son premier projet destiné aux enfants.

En 1991, elle fonde Kurdis­­tan Save the Chil­­dren (KSC), la plus ancienne ONG et orga­­ni­­sa­­tion cari­­ta­­tive locale. Le KSC a mis en place divers projets depuis sa créa­­tion : de la collecte de nour­­ri­­ture et de vête­­ments pour les réfu­­giés, à l’édu­­ca­­tion, en passant par les initia­­tives sani­­taires pour venir en aide aux milliers d’en­­fants à travers la région. L’as­­so­­cia­­tion a égale­­ment créé des centres cultu­­rels pour enfants, le but étant de s’as­­su­­rer qu’ils ne sont pas maltrai­­tés par leurs employeurs, et que leurs éner­­gies créa­­trices sont dépen­­sées autour d’ac­­ti­­vi­­tés d’éveil telles que la musique, l’art et le sport. De plus, Hero a fondé des centres de réadap­­ta­­tion pour enfants aban­­don­­nés par leurs parents dému­­nis, ainsi que des maisons d’ac­­cueil pour les personnes âgées.

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Hero Ibra­­him Ahmad chez elle à Souley­­ma­­nieh
Crédits : Lara Fatah

Actuel­­le­­ment, KSC vient en aide aux enfants vivant dans les camps, et reste l’une des ONG les plus actives face à la crise des réfu­­giés consé­­cu­­tive à la guerre contre l’État isla­­mique.

Dada

Malgré le travail huma­­ni­­taire et social consi­­dé­­rable dont elle est à l’ori­­gine, Hero n’est guère épar­­gnée par les critiques acerbes formu­­lées dans les médias à l’en­­contre des person­­na­­li­­tés publiques kurdes. Il existe, sans aucun doute, un malaise et une immense décep­­tion dans la société kurde, en raison de l’éco­­no­­mie stag­­nante et de l’in­­sa­­tis­­fac­­tion géné­­rale des perfor­­mances du gouver­­ne­­ment à l’échelle régio­­nale. Plus d’une décen­­nie après l’in­­va­­sion des États-Unis ayant conduit à la chute de Saddam Hussein et du régime baasiste, la classe moyenne de la région semi-auto­­nome rési­­dant au nord du pays vit encore dans la préca­­rité : coupures d’élec­­tri­­cité chro­­niques, fonc­­tion­­naires non-rému­­né­­rés pendant plusieurs mois en raison des problèmes budgé­­taires. Alors que de nombreux Kurdes ressentent une amer­­tume crois­­sante face aux sacri­­fices qu’ils doivent s’in­­fli­­ger, la première préoc­­cu­­pa­­tion de leurs respon­­sables poli­­tique reste « la crise prési­­den­­tielle ». Massoud Barzani a refusé de quit­­ter le pouvoir à la fin de son mandat le 19 août dernier.

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Jalal Tala­­bani
Crédits : Hadi Mizban

Certains obser­­va­­teurs affirment que Hero a été victime d’une campagne de diffa­­ma­­tion : elle a proba­­ble­­ment reçu davan­­tage que la part habi­­tuelle de critiques pour allé­­ga­­tions de corrup­­tion et d’abus de pouvoir – prin­­ci­­pa­­le­­ment à cause de l’in­­fluence exces­­sive qu’elle exerce en tant que femme au sein d’une société encore domi­­née par les hommes. Après tout, elle a toujours été Hero Ibra­­him Ahmad, et pas seule­­ment l’épouse de Jalal Tala­­bani. « D’après les jour­­naux, je suis une femme riche », ironise-t-elle. « Ce n’est pas le cas, je ne me suis jamais souciée de l’argent. Pour­­tant un jour, on a écrit que je possé­­dais près de deux milliards d’eu­­ros ! » Elle accorde peu d’im­­por­­tance aux critiques. Hero n’est pas du genre à cour­­ti­­ser les médias, mais en raison de sa person­­na­­lité calme et réser­­vée, elle est quelque­­fois présen­­tée dans la presse locale comme une personne froide et distante. « Je ne me suis jamais souciée de ce que l’on disait de moi », confie-t-elle. « En réalité, la seule chose qui mérite votre atten­­tion, c’est votre intui­­tion. Si elle vous dit que vous avez raison, alors, vous avez sûre­­ment raison. La pire chose que l’être humain puisse vivre est le conflit inté­­rieur. Il faut suivre son instinct, peu importe ce que les gens en pense­­ront. » Hero a égale­­ment été raillé dans les cercles reli­­gieux conser­­va­­teurs en raison de sa fran­­chise et son prag­­ma­­tisme concer­­nant la liberté reli­­gieuse.

Par exemple, il y a quelques années, elle a écrit une chro­­nique contro­­ver­­sée dans la revue locale KHAH pour critiquer les isla­­mistes dans leur entre­­prise d’ara­­bi­­sa­­tion de la région kurde. « Grosso modo, j’ai écrit qu’il n’était pas néces­­saire d’obli­­ger les adhé­­rents du parti isla­­miste à chan­­ger leurs noms d’ori­­gine kurde, pour en adop­­ter d’autres à conso­­nance arabe », affirme-t-elle. « Un dénommé Kamran ou Kawa sera prié de chan­­ger son nom. Pourquoi faut-il arabi­­ser les noms des disciples ? Dieu n’écou­­tera-t-il pas nos prières si nous sommes kurdes ? » Elle a été tragique­­ment vision­­naire dans son article : aujourd’­­hui, la confré­­rie oppri­­mée des yézi­­dis d’Irak est victime de ce même phéno­­mène. Sans doute en raison de la surveillance souvent achar­­née des médias, Hero est une personne très discrète. Rares sont les occa­­sions où elle remet les pendules à l’heure ou alors fait étalage de son travail.

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Hero à cheval, dans les montagnes de Zagros
Crédits : Hero Ibra­­him Ahmad

Hero s’est souvent dérobé au titre de « Première dame » pendant les neuf années d’exer­­cice de son mari en tant que président du gouver­­ne­­ment irakien. S’il faut vrai­­ment choi­­sir un titre, elle préfé­­re­­rait celui de « Dada » – qui signi­­fie « grande sœur » en kurde ; un surnom affec­­tueux qui lui a été attri­­bué par les habi­­tants de Souley­­ma­­nieh pour ses efforts huma­­ni­­taires.

Nos batailles

Bien entendu, aujourd’­­hui, pour beau­­coup de jeunes femmes kurdes, parti­­cu­­liè­­re­­ment à Souley­­ma­­nieh et dans d’autres districts contrô­­lés par l’UPK, Hero est consi­­dé­­rée comme un modèle : elle a remis en ques­­tion les idées conven­­tion­­nelles et endossé, dans tous les domaines, des respon­­sa­­bi­­li­­tés égales à celles des hommes. Néan­­moins, il serait injuste de ne pas mention­­ner le senti­­ment qu’elle évoque dans d’autres quar­­tiers où elle n’est guère appré­­ciée. Elle y est souvent tour­­née en déri­­sion, et cari­­ca­­tu­­rée comme une femme qui a eu l’op­­por­­tu­­nité de vivre la vie qu’elle souhai­­tait, de pour­­suivre des ambi­­tions chimé­­riques dans les montagnes, alors que d’autres n’ont pas eu cette chance. Hero ne vante jamais ses réali­­sa­­tions : elle estime n’avoir rien accom­­pli d’ex­­tra­or­­di­­naire. « Chez moi, à Souley­­ma­­nieh, nous avons toujours adopté des posi­­tions révo­­lu­­tion­­naires au sujet des femmes et de nos liber­­tés », dit-elle, « par oppo­­si­­tion à d’autres loca­­li­­tés de la région kurde, qui sur le plan reli­­gieux sont plus conser­­va­­trices et ont tendance à respec­­ter les coutumes tribales. » Hero puise son inspi­­ra­­tion d’Hapsa Khan, une des figures emblé­­ma­­tiques du fémi­­nisme kurde. Dans les années 1930 et 1940, Hapsa Khan a amorcé des chan­­ge­­ments sociaux radi­­caux en créant une des premières écoles de filles de sa ville.

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Hapsa Khan

Elle se dirige vers une pein­­ture à l’huile accro­­chée au mur de son salon. « Voici Hapsa Khan », déclare-t-elle. « Durant les années 1920, elle se rendit un jour au bazar accom­­pa­­gné d’un groupe de femmes et arra­­cha son voile. À cette époque-là, c’était réel­­le­­ment scan­­da­­leux. Ça l’est encore de nos jours. Qui oserait faire cela main­­te­­nant ? Pour­­rait-on le faire en Afgha­­nis­­tan ? Elle était telle­­ment coura­­geuse ! » De fait, l’his­­toire contem­­po­­raine kurde abonde de femmes héroïques qui se révol­­tèrent contre les conven­­tions. Certaines exer­­cèrent la fonc­­tion de chef de tribu, à l’ins­­tar d’Adila Khan, qui gouverna à Halabja au début du siècle, et ce jusqu’à sa mort. Elle instaura d’im­­por­­tantes initia­­tives telles que la construc­­tion et la prési­­dence d’un tribu­­nal et d’une prison. Mastura Arda­­lan est quant à elle une roman­­cière dont les écrits sur la reli­­gion étaient contro­­ver­­sés dans les années 1920.

Enfin, Leila Qasem est une acti­­viste poli­­tique ; elle fut exécu­­tée à Bagdad en 1974, en raison de ses prises posi­­tions contre le régime baasiste. Et bien entendu, il y avait égale­­ment Khuska Halima (sœur Halima). « Elle venait d’un petit village, et pour­­tant en 1970, elle a pris les rênes d’une unité de pesh­­mer­­gas », déclare Hero. « On raconte qu’un jour, un homme vint à elle en lui disant qu’il avait faim. Il s’at­­ten­­dait à ce qu’elle lui offre de la nour­­ri­­ture. Elle s’est mis debout et lui a dit : “Alors donne-moi ton arme, je vais monter la garde.” » Hero parle tendre­­ment de sa grand-mère mater­­nelle, Selima Abdul­­lah, qu’elle décrit comme une femme comba­­tive et dyna­­mique. « Elle était origi­­naire de Van, dans le Kurdis­­tan turc », dit-elle. « J’ai grandi en écou­­tant l’his­­toire de son enfance, les moments diffi­­ciles qu’elle a traver­­sés, et pourquoi elle a dû fuir la ville avec sa famille durant la Seconde Guerre mondiale. » « Elle a certai­­ne­­ment été ma plus grande source d’ins­­pi­­ra­­tion, une femme au courage excep­­tion­­nelle », ajoute-t-elle. Lorsqu’elle envi­­sa­­geait de se rendre dans les montagnes pour rejoindre la résis­­tance kurde, Hero se remé­­more que sa grand-mère se souciait peu des conve­­nances, mais avait plutôt des réserves quant à sa santé. « Elle m’a alors dit : “Tu vas mourir ; pas des suites des combats, mais plutôt de faim.” »

Elles sont plus de 1 000 femmes pesh­­mer­­gas en service actif au nord de l’Irak et le long de la fron­­tière syrienne.

« Ma grand-mère était en avance sur son temps. Une femme excep­­tion­­nelle, elle est restée pieuse même durant ses derniers moments. » Plus de cinquante ans sont passés depuis que Hero a rejoint pour la première fois les forces de résis­­tances kurdes dans les montagnes. Elle a assisté aux deux batailles exis­­ten­­tielles les plus signi­­fi­­ca­­tives de sa géné­­ra­­tion : celle contre le régime baasiste, puis celle contre Daech. Aujourd’­­hui, une nouvelle géné­­ra­­tion a pris la relève. Et cette fois-ci, nul ne semble remettre en ques­­tion le rôle joué par les femmes sur les champs de bataille.

En octobre dernier, une combat­­tante kurde blonde au teint clair appe­­lée Rehana est deve­­nue la figure emblé­­ma­­tique de la résis­­tance kurde, lorsqu’il a été signalé qu’elle avait peut-être été tuée au combat. Chez les obser­­va­­teurs occi­­den­­taux et ceux du Moyen-Orient, la fréné­­sie média­­tique a soulevé le débat, à savoir si Rehana et les autres femmes kurdes étaient réel­­le­­ment impliquées dans les combats, si elles étaient présentes au front, ou bien seule­­ment déployées pour atti­­rer l’at­­ten­­tion de la presse. Hero est caté­­go­­rique : « Elles ne sont pas là pour meubler le décor. J’en ai rencon­­tré plusieurs, elles sont très coura­­geuses. D’ailleurs, elles sont plus impliquées dans les combats que nous ne l’étions à mon époque. » Cheikh Jaffar, comman­­dant de la 70e brigade des pesh­­mer­­gas, affirme qu’elles sont plus de 1 000 femmes pesh­­mer­­gas en service actif au nord de l’Irak et le long de la fron­­tière syrienne. « Elles appar­­tiennent à un régi­­ment et disposent de leur propre comman­­dant, et de leurs propres martyrs », dit-il. « Comme les hommes, elles sont aux premières lignes et il arrive qu’elles soient tuées. Les femmes pesh­­mer­­gas sont formées au combat. Si vous les regar­­dez bien, en Syrie, vous consta­­te­­rez que dans certains cas, elles combattent mieux que les hommes. Elles sont très compé­­tentes : ce sont elles qui ont repoussé Daech hors de Kobané. »

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Une sniper kurde
Crédits : Kurdishs­­truggle

Aujourd’­­hui, Hero est elle-même grand-mère. Et à la ques­­tion de savoir quelles batailles les femmes kurdes de cette géné­­ra­­tion devront sûre­­ment affron­­ter et quel conseil elle leur donne­­rait, Hero sourit. « Ma grand-mère ne m’a jamais dit ce que je devais faire. Je vais donc la lais­­ser choi­­sir. » Après un moment de réflexion, elle ajoute d’une voix lasse : « Mais elles devront se battre aussi. Nos batailles ne sont pas termi­­nées. »


Traduit de l’an­­glais par Gnilane Faye d’après l’ar­­ticle « Hero Ibra­­him Ahmad: The origi­­nal female Pesh­­merga », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Une combat­­tante kurde, par Kurdishs­­truggle.

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