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par Tom Jeffreys | 4 février 2016

Monnaie, monnaie

Dans le village d’El Chal­tén, en Pata­go­nie argen­tine, un absurde petit rituel se déroule chaque jour. Tous les matins, sur le comp­toir de l’épi­ce­rie, le gérant Felipe coupe deux ou trois gros sala­mis en une douzaine de petites tranches. Il enve­loppe chacune d’elles dans du film alimen­taire, les pèse avec atten­tion, et y colle un sticker indiquant le prix. Chaque nouvelle tranche de salami se vend à un prix diffé­rent, à deux déci­males près. À El Chal­tén, les aliments frais arrivent une fois par mois. Entre-temps, ils reposent dans des boîtes stockées sur les étagères des deux petites épice­ries de la ville. Les sala­mis de Felipe ont du succès parmi la foule de back­pa­ckers qui déferle entre septembre et avril pour faire du trek à l’ombre du Cerro Torre et du massif du Fitz Roy. Mais c’est toujours la même chose. À chaque fois qu’ils vont pour payer, le prix est soudain arrondi à l’unité supé­rieure – parfois même plus. La minu­tie de Felipe pour tran­cher, peser et esti­mer le prix de chaque tranche est fina­le­ment igno­rée arrivé en caisse. Tout ça pour rien. Mais pourquoi ?

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El Chal­tén, Pata­go­nie argen­tine
Crédits : Pablo Vazquez

En Argen­tine, on n’uti­lise pas la petite monnaie. Ce n’est pas nouveau. En 2008 déjà, le Time titrait un article : « De la monnaie ? Il n’y en a pas à Buenos Aires. » L’ar­ticle mettait en cause un marché noir des compa­gnies de bus et des trans­por­teurs d’argent qui amassent les pièces de monnaie pour les revendre ensuite. À l’époque, les bus de Buenos Aires n’ac­cep­taient pas le paie­ment en billets et récol­taient donc une quan­tité massive de pièces chaque jour. « Lors d’une perqui­si­tion chez la compa­gnie de trans­port Maco à Buenos Aires », rappor­tait l’ar­ticle, « la police a saisi 13 millions de pièces. La banque centrale s’est empres­sée de rendre l’argent à Maco – en billets. »

En 2009, la ville a intro­duit la carte à puce SUBE (pour Sistema Único de Boleto Elec­tró­nico) dans le réseau de trans­port, mais beau­coup s’inquié­taient de la quan­tité de données person­nelles collec­tées par ces cartes. L’ab­sence de pièces demeure encore un problème. C’est pourquoi il est impos­sible de faire de la monnaie dans les maga­sins de Buenos Aires ou d’El Chal­tén : ils n’en ont tout simple­ment pas – ou bien, s’ils en ont, ils ne la donne­ront pas si faci­le­ment. Le manque de monnaie n’est qu’un des symp­tômes de la nature chao­tique de l’éco­no­mie argen­tine. Il n’en a pas toujours été ainsi : de la moitié du XIXe siècle jusqu’au début des années 1930, les terres fertiles de la Pampa ont permis d’ali­men­ter une rapide expan­sion écono­mique. Mais l’ins­ta­bi­lité poli­tique des décen­nies suivantes a ravagé l’éco­no­mie. Aujourd’­hui, l’in­dus­trie minière fait espé­rer de nouveaux inves­tis­se­ments en Argen­tine. Ce n’est pas le manque de ressources natu­relles ou l’in­dus­trie qui retient le pays, mais la mauvaise gestion poli­tique et écono­mique. Et puis, il y a le bitcoin : présenté par certains comme la solu­tion à tous les malheurs écono­miques de l’Ar­gen­tine, par d’autres comme une simple décep­tion de plus. ulyces-bitcoinargentina-01

Los arbo­li­tos

Ces dernières années, l’Ar­gen­tine a été touchée par une succes­sion de crises : hyper­in­fla­tion, chômage, réces­sion, défaut sur la dette souve­raine, scan­dales poli­tiques et népo­tisme. Au même moment, le « défaut sélec­tif » de 2014 faisait suite à une ordon­nance de la Cour Suprême des États-Unis qui accor­dait à un fonds « vautour » du nom de NML Capi­tal 100 % de ses récla­ma­tions contre le gouver­ne­ment argen­tin. C’est arrivé après que les créan­ciers ont demandé le rembour­se­ment total de la dette, que le pays ne pouvait pas rembour­ser en 2001. La déci­sion prise par la prési­dente Cris­tina Fernan­dez de Kirch­ner de prendre les devants et de rembour­ser la dette restruc­tu­rée du pays, sans payer le NML, a peut-être suscité les louanges des commen­ta­teurs inter­na­tio­naux, mais n’a quasi­ment rien fait pour amélio­rer la situa­tion écono­mique inté­rieure. Des limites strictes sur les flux de devises ont été intro­duites pour combattre l’in­fla­tion. Mais elles ont entraîné la baisse des réserves du pays jusqu’à des « niveaux dange­reu­se­ment bas », comme l’écri­vait le Finan­cial Times. À cause de cette défaillance, l’Ar­gen­tine ne peut désor­mais plus emprun­ter à l’étran­ger. Le défi­cit fiscal repré­sente aujourd’­hui près de 7 % de la produc­tion natio­nale et le gouver­ne­ment imprime de l’argent à l’heure qu’il est. Depuis, l’in­fla­tion est galo­pante. Pour le peuple argen­tin et les touristes, l’un des effets les plus notoires a été l’ex­plo­sion du marché noir. Jusqu’à très récem­ment, on conseillait aux touristes de profi­ter du « dollar bleu » plutôt que du taux de change offi­ciel établi par les banques. La dualité du taux est appa­rue après que le gouver­ne­ment a mis en place un certain nombre de restric­tions sur le taux de change pour tenter de soute­nir le peso – tenta­tive avor­tée il y a peu qui a fina­le­ment fait s’ef­fon­drer le cours argen­tin.

Le long de la calle Florida à Buenos Aires, les traders du marché noir sont surnom­més les arbo­li­tos (les « petits arbres »), ainsi que me le raconte un habi­tant : « Ils se tiennent debout, cloués sur place pour distri­buer “les verts”. » Il y a quelques mois, le taux de change offi­ciel tour­nait autour de 9,5 pesos argen­tins pour un dollar améri­cain. Le dollar bleu offrait plus de 16 pesos. Juste après la grande déva­lua­tion moné­taire de décembre, le taux offi­ciel a chuté à envi­ron 13 pesos, tandis que le dollar bleu est quasi­ment tombé à la parité. Diffi­cile de ne pas rele­ver l’iro­nie tragique de l’his­toire des problèmes finan­ciers actuels de l’Ar­gen­tine – en parti­cu­lier l’in­suf­fi­sance de réserve. Il est vrai que le mot « Argen­tina » signi­fie après tout « terre d’argent ». On pour­rait penser que l’en­droit en regorge – les premiers colons espa­gnols et portu­gais en étaient convain­cus. Les origines du nom remontent au XVIe siècle lors des premiers voyages vers le Rio de la Plata, l’es­tuaire formé par la confluence avec le fleuve Paranà. Aujourd’­hui, l’es­tuaire consti­tue une partie de la fron­tière entre l’Ar­gen­tine et l’Uru­guay. Buenos Aires s’étend sur la côte ouest, Monte­vi­deo au nord. Rio de la Plata signi­fie « fleuve d’argent ».

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L’es­tuaire du Rio de la Plata, avec l’Ar­gen­tine à droite
Crédits : NASA

On croyait jadis que le fleuve était nourri par la Sierra de la Plata (la Montagne d’argent). Au début du XVIe siècle, les nombreuses tenta­tives pour loca­li­ser cette source de richesse inima­gi­nable se conclurent toutes par un échec. Et cepen­dant, les rumeurs sur l’exis­tence de réserves d’argent fantas­tiques furent maté­ria­li­sées par une carte : le carto­graphe portu­gais Lopo Homem nomma la région Terra Argen­tea (dérivé du latin argen­tum, l’argent) sur son élégante – et approxi­ma­tive – carte de 1554. Puis en 1602, le prêtre explo­ra­teur Martin del Barco Cente­nera publia un poème de 10 000 vers en l’hom­mage de cette terre. Son nom ? « La Argen­tina ». Quelle que soit la perti­nence de la carte d’Ho­mem ou de la poésie de Cente­nera (qui contient acces­soi­re­ment des histoires de pois­sons à forme humaine), une légende était née. L’Ar­gen­tine était désor­mais offi­ciel­le­ment la terre de l’argent.

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Les causes des diffi­cul­tés actuelles de l’Ar­gen­tine sont complexes et profon­dé­ment ancrées dans le temps. Colin Lewis, profes­seur à l’Ins­ti­tut des Amériques au Univer­sity College London, met la constante vola­ti­lité écono­mique du pays sur le dos d’un profond désac­cord à propos de la stra­té­gie écono­mique à adop­ter entre les partis poli­tiques et leurs inté­rêts. Le boom écono­mique argen­tin arriva entre 1880 et 1905, grâce à l’ex­por­ta­tion de bétail et de produits céréa­liers. Bien que la Première Guerre mondiale et la Grande Dépres­sion frap­pèrent dure­ment l’Ar­gen­tine, ce n’est qu’a­près la Seconde Guerre mondiale que les diffi­cul­tés du pays commen­cèrent pour de bon. Les années 1940 et 1950 étaient l’ère de Juan Peron, président argen­tin popu­laire et charis­ma­tique. Sous son gouver­ne­ment, la banque centrale, les chemins de fer et d’autres services et indus­tries clés furent tous natio­na­li­sés. Mais Peron, deve­nant de plus en plus auto­ri­taire, perdit le soutien de l’Église catho­lique et fut renversé par un coup d’État mili­taire en 1955. Sous la gouver­nance mili­taire, la ligne poli­tique écono­mique Argen­tine vira subi­te­ment à droite, avant de balan­cer à nouveau vers la gauche lors du retour de Peron en 1973. Ces décen­nies d’ins­ta­bi­lité ont rendu l’in­ves­tis­se­ment à long terme dans le pays quasi­ment impos­sible. Dans de nombreux pays, les crises écono­miques ont conduit à la révo­lu­tion, mais en Argen­tine, il se pour­rait bien que ce soit l’in­verse : la crise poli­tique ne serait pas le symp­tôme mais la cause. Lewis approuve. « Par conven­tion », dit-il, « on pense que la plupart des crises traver­sées par le pays ont été déter­mi­nées par l’éco­no­mie – effon­dre­ment du prix des matières premières, crise finan­cière mondiale, etc. C’est-à-dire par la poli­tique. »

C’est dans ce chau­dron de devises que le bitcoin, la monnaie numé­rique à la mode, est arrivé.

Donna Guy, profes­seurs émérite à l’uni­ver­sité d’État de l’Ohio et auteurs du livre Crea­ting Rights in Argen­tina, 1880–1955, est d’ac­cord pour dire que le carac­tère unique de l’his­toire poli­tique de l’Ar­gen­tine a été un problème déter­mi­nant. « L’émer­gence du parti Pero­niste dans les années 1980 reconnu comme le seul grand parti natio­nal a… compliqué une situa­tion qui oscille souvent entre une poli­tique de redis­tri­bu­tion et un repli écono­mique. » Mais le problème majeur pour Guy, c’est que « l’Ar­gen­tine dispose d’in­fra­struc­tures très modernes qui reposent sur des fonda­tions fragiles ». Sans des infra­struc­tures stables et une indus­trie tradi­tion­nelle, les déve­lop­pe­ments modernes peuvent faire naître des problèmes sous-jacents. En agri­cul­ture, dit-elle, les trac­teurs exis­taient avant l’au­to­suf­fi­sance pétro­lière ; l’in­dus­trie du pays comp­tait sur l’im­por­ta­tion de char­bon ; et l’édu­ca­tion univer­si­taire gratuite a créé des méde­cins et des avocats, mais pas d’in­gé­nieurs. Ces problèmes sont profon­dé­ment ancrés dans le pays, et il n’y a pas de solu­tion miracle. « On peut repro­cher au Pero­nisme d’être coupable de tous les maux », dit Guy, « mais aucun parti poli­tique n’est parvenu à résoudre ces problèmes. »

Le prix à payer

Il y a un an, il valait mieux rame­ner de l’argent dans le pays par le biais d’Azimo, l’une des nombreuses start-ups de trans­fert d’argent qui tentaient de capi­ta­li­ser sur le désir gran­dis­sant de faire circu­ler des fonds à travers le monde. L’iden­tité de marque d’Azimo est maline et amusante, mais les bureaux d’échange réels (une petite pièce miteuse au fin fond d’une station de bus grouillante de monde) diffèrent beau­coup de leurs mignons petits graphismes, parmi lesquels on trouve un avion en papier et une lettre livrée par mont­gol­fière. Il est aisé de comprendre pourquoi des entre­prises comme Azimo ciblent l’Ar­gen­tine. Le trans­fert d’argent est monnaie courante ici. Pendant des années, les habi­tants du pays ont eu recours à des tech­niques étranges pour faire rentrer de la monnaie étran­gère dans le pays. Un desi­gner qui a vécu et travaillé à Buenos Aires pendant neuf mois me raconte : « Pour récu­pé­rer des dollars, on voya­geait souvent à Colo­nia, en Uruguay, pour aller à la banque aux aurores avant que les autres Argen­tins n’aient assé­ché leurs réserves. C’est un voyage que font souvent les porteños. » Et qui dit trans­fert d’argent, dit créa­tion d’argent : après l’an­nonce de 20 millions de dollars d’in­ves­tis­se­ments l’été dernier, TechC­runch a récem­ment estimé Azimo, l’en­tre­prise Britan­nique, à une valeur totale avoi­si­nant les 100 millions de dollars.

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Le premier distri­bu­teur de bitcoins argen­tin
Crédits : Daniel Alós

C’est dans ce chau­dron de devises que le bitcoin, monnaie numé­rique très en vogue basée sur un algo­rithme infor­ma­tique en open source, est arrivé, para­chuté au milieu du débat. Le bitcoin n’a pas d’ad­mi­nis­tra­teur central ni d’ap­pro­vi­sion­ne­ment fixe, dont les modèles raré­fient les ressources telles que l’or. Car, contrai­re­ment aux banques, celui-ci n’a pas besoin d’in­ter­mé­diaire, et les frais de trans­fert sont bien plus bas que ceux des cartes de crédit normales. C’est l’une des raisons prin­ci­pales pour lesquelles la devise a gagné en popu­la­rité. D’après Coin­map, une base de données qui regroupe les entre­prises utili­sant le bitcoin, près de 7 500 entre­prises ayant pignon sur rue acceptent actuel­le­ment cette monnaie. Le cours du bitcoin a lui aussi été sujet à d’ex­trêmes fluc­tua­tions. En 2011, par exemple, la valeur d’un bitcoin est grim­pée d’en­vi­ron 0,30 $ à 32 $, avant de reve­nir à 2 $. À l’heure où vous lisez cet article, un bitcoin équi­vaut à 390 $ – nette­ment supé­rieur à ses débuts, mais moins de la moitié de son pic de 2013, quand il s’échan­geait à plus de 1 000 $ la pièce. Une telle vola­ti­lité a fait naître beau­coup de précau­tions vis-à-vis du bitcoin. La plupart des utili­sa­teurs le consi­dèrent plutôt comme un outil pratique pour les tran­sac­tions que comme un espace de confiance pour des inves­tis­se­ments sérieux, bien que sa tech­no­lo­gie en chaîne de blocs ait beau­coup attiré l’at­ten­tion des cercles finan­ciers ces derniers temps. Mais quel que soit le futur global du bitcoin, il est clair qu’il pros­père en Argen­tine en raison de l’éco­no­mie récal­ci­trante du pays. L’Ar­gen­tine est le pays présen­tant le plus grand poten­tiel pour le déve­lop­pe­ment de la monnaie numé­rique, d’après l’In­dex poten­tiel du marché du bitcoin, qui classe l’uti­lité poten­tielle de la monnaie à travers 177 pays.

L’uti­li­sa­tion du bitcoin a doublé entre mi-2014 et mi-2015, d’abord chez les petites entre­prises. L’en­tre­pre­neur Joan Cwaik estime que les utili­sa­teurs argen­tins du bitcoin s’échangent libre­ment près de 70 000 $ à 80 000$ par jour. Coin­map liste 141 endroits qui acceptent le bitcoin rien qu’à Buenos Aires. Par compa­rai­son, Londres table à 89, Paris à 39. Dans le centre-ville de Buenos Aires, près des arbo­li­tos de calle Florida, se tient l’ « Ambas­sade du bitcoin », un immeuble de quatre étages abri­tant un certain nombre de start-ups du bitcoin. Ces entre­prises, instal­lées derrière une porte d’en­trée grise et maus­sade, comprennent des plate­formes d’e-commerce de devises numé­riques telles que Bitpay et BitPa­gos, un site d’échange appelé CoinMe­lon, et plusieurs autres start-ups de soft­ware. L’an­née dernière, Taringa !, le plus grand réseau social d’Ar­gen­tine, a commencé à utili­ser le bitcoin pour parta­ger des reve­nus avec ses utili­sa­teurs. En mars dernier, le New York Times a publié un article inti­tulé « Comment le bitcoin dérègle l’éco­no­mie argen­tine ». Le jour­na­liste Natha­niel Popper présen­tait à ses lecteurs le trader oppor­tu­niste Dante Casti­glione. « Son acti­vité », écrit Popper, « est vieille comme le monde. » Mais il y a une diffé­rence : Casti­glione n’achète et ne vend pas des pièces d’argent mais des bitcoins. Parmi ses clients, il compte des musi­ciens indé­pen­dants travaillant pour des clients inter­na­tio­naux ou des entre­prises faisant du commerce avec des bitcoins à plus grande échelle. Il propose aux parti­cu­liers et aux entre­prises de contour­ner les strictes régu­la­tions de devises du pays. Pour de nombreux obser­va­teurs, les utili­sa­tions quasi-quoti­diennes du bitcoin dans un pays comme l’Ar­gen­tine sont les premières expé­ri­men­ta­tions d’une refonte finan­cière radi­cale qui pour­rait avoir une plus vaste inci­dence sur l’éco­no­mie mondiale.

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Tran­sac­tion avec un arbo­lito dans les rues de Buenos Aires
Crédits : La Tercera

Récem­ment, pour beau­coup d’in­ves­tis­seurs, le plus inté­res­sant n’a pas été les bitcoins eux-mêmes mais la tech­no­lo­gie qui leur confère leur puis­sance. Toutes les tran­sac­tions en bitcoins sont enre­gis­trées dans un registre public appelé block­chain, qui opère sans auto­rité centrale. Cette chaîne de blocs est main­te­nue par un réseau de diffé­rents utili­sa­teurs (les miners) utili­sant tous le logi­ciel bitcoin. De nouveaux bitcoins sont créés en guise de récom­pense pour ces miners qui acceptent que leurs ordi­na­teurs soient utili­sés pour véri­fier et archi­ver les tran­sac­tions. Presque toutes les grosses banques, comme JP Morgan, Barclays et UBS, enquêtent pour assem­bler leurs propres block­chains. Beau­coup de start-ups y travaillent aussi. Bien que les inno­va­tions en matière de monnaie numé­rique soient inté­res­santes sur le long terme pour les banques inter­na­tio­nales et les entre­pre­neurs, pour l’éco­no­mie Argen­tine, à moyen-terme, ce sont les formes les plus tradi­tion­nelles du mining qui promettent l’em­ploi et l’in­ves­tis­se­ment. La Sierra de la Plata s’avère peut-être illu­soire : malgré tous les efforts des colo­ni­sa­teurs espa­gnols en Argen­tine, l’argent ne s’est jamais maté­ria­lisé. Néan­moins, d’après le rapport d’une agence de presse : « Une des prin­ci­pales demandes des entre­prises de mining est d’au­to­ri­ser le trans­fert de béné­fices outre-mer, ce qui a été suspendu pour le moment (étant donné le manque de devise forte dont souffre l’Ar­gen­tine) et a limité de manière dras­tique l’ac­cès au dollar améri­cain. »

De la même manière, Bloom­berg a déclaré que les plus grosses entre­prises de mining de la planète étaient prêtes à inves­tir jusqu’à 5 milliards de dollars en Argen­tine, mais seule­ment après l’al­lè­ge­ment des restric­tions de capi­taux qui ont suivi l’élec­tion de novembre. Tous les yeux sont désor­mais braqués sur le nouveau président Mauri­cio Macri, qui a fait campagne pour un chan­ge­ment écono­mique. Pour Macri, le défi est de redres­ser l’éco­no­mie d’une manière qui comblera les absences d’in­fra­struc­ture que Donna Guy a iden­ti­fiées. Signa­lant que la vola­ti­lité touche peut-être à sa fin, les poli­ti­ciens de tous bords semblent large­ment s’ac­cor­der sur la cause des problèmes argen­tins. Alors que le pays entier gagnait les urnes pour le dernier tour des élec­tions à l’au­tomne dernier, Macri et son oppo­sant Daniel Scioli, du Front pour la victoire, pensaient tous les deux que l’Ar­gen­tine devait trou­ver un accord avec les créan­ciers étran­gers, faire bais­ser l’in­fla­tion et atti­rer l’in­ves­tis­se­ment étran­ger. La diffé­rence prin­ci­pale entre les deux se mesure en termes de calen­drier : Scioli est pour une réforme progres­sive ; Macri, pour un retrait immé­diat des contrôles des capi­taux et le libre flot­te­ment du peso. Il a tenu sa promesse. Depuis qu’il a pris ses fonc­tions, Macri a déjà déva­lué le peso de près de 30 % en le faisant flot­ter, sabré les taxes sur l’ex­por­ta­tion en faveur d’agri­cul­teurs influents, et supprimé nombre des contrôles finan­ciers mis en place par ses prédé­ces­seurs. Le rythme du chan­ge­ment en a surpris certains et en a fâché d’autres. ulyces-bitcoinargentina-06 Donna Guy offre une lueur d’es­poir : « Ne sous-esti­mez pas l’Ar­gen­tine », dit-elle. « Si cela pouvait résoudre les problèmes de népo­tisme et de corrup­tion, cela aide­rait beau­coup. » Colin Lewis désigne aussi l’élec­tion comme un moment clé, mais il se montre moins opti­miste. « Dans un futur immé­diat, le pays va subir une “correc­tion” drama­tique, comme le disent les écono­mistes, après l’élec­tion », m’a-t-il confié avant l’in­ves­ti­ture de Macri. « Cela veut dire que le taux de change sera “corrigé” et qu’ils feront des efforts pour arron­dir le défi­cit fiscal et réduire le déséqui­libre commer­cial. » Mais il y a un prix à payer : « Ce sera extrê­me­ment doulou­reux », affirme Lewis.


Traduit de l’an­glais par Amelia Dollah d’après l’ar­ticle « Can Bitcoin Save Argen­ti­na’s Flai­ling Economy? », paru dans The Long+S­hort. Couver­ture : Vue de Buenos Aires. Créa­tion graphique par Ulyces.

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