par Tom Jeffreys | 4 février 2016

Monnaie, monnaie

Dans le village d’El Chal­­tén, en Pata­­go­­nie argen­­tine, un absurde petit rituel se déroule chaque jour. Tous les matins, sur le comp­­toir de l’épi­­ce­­rie, le gérant Felipe coupe deux ou trois gros sala­­mis en une douzaine de petites tranches. Il enve­­loppe chacune d’elles dans du film alimen­­taire, les pèse avec atten­­tion, et y colle un sticker indiquant le prix. Chaque nouvelle tranche de salami se vend à un prix diffé­rent, à deux déci­­males près. À El Chal­­tén, les aliments frais arrivent une fois par mois. Entre-temps, ils reposent dans des boîtes stockées sur les étagères des deux petites épice­­ries de la ville. Les sala­­mis de Felipe ont du succès parmi la foule de back­­pa­­ckers qui déferle entre septembre et avril pour faire du trek à l’ombre du Cerro Torre et du massif du Fitz Roy. Mais c’est toujours la même chose. À chaque fois qu’ils vont pour payer, le prix est soudain arrondi à l’unité supé­­rieure – parfois même plus. La minu­­tie de Felipe pour tran­­cher, peser et esti­­mer le prix de chaque tranche est fina­­le­­ment igno­­rée arrivé en caisse. Tout ça pour rien. Mais pourquoi ?

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El Chal­­tén, Pata­­go­­nie argen­­tine
Crédits : Pablo Vazquez

En Argen­­tine, on n’uti­­lise pas la petite monnaie. Ce n’est pas nouveau. En 2008 déjà, le Time titrait un article : « De la monnaie ? Il n’y en a pas à Buenos Aires. » L’ar­­ticle mettait en cause un marché noir des compa­­gnies de bus et des trans­­por­­teurs d’argent qui amassent les pièces de monnaie pour les revendre ensuite. À l’époque, les bus de Buenos Aires n’ac­­cep­­taient pas le paie­­ment en billets et récol­­taient donc une quan­­tité massive de pièces chaque jour. « Lors d’une perqui­­si­­tion chez la compa­­gnie de trans­­port Maco à Buenos Aires », rappor­­tait l’ar­­ticle, « la police a saisi 13 millions de pièces. La banque centrale s’est empres­­sée de rendre l’argent à Maco – en billets. » En 2009, la ville a intro­­duit la carte à puce SUBE (pour Sistema Único de Boleto Elec­­tró­­nico) dans le réseau de trans­­port, mais beau­­coup s’inquié­­taient de la quan­­tité de données person­­nelles collec­­tées par ces cartes. L’ab­­sence de pièces demeure encore un problème. C’est pourquoi il est impos­­sible de faire de la monnaie dans les maga­­sins de Buenos Aires ou d’El Chal­­tén : ils n’en ont tout simple­­ment pas – ou bien, s’ils en ont, ils ne la donne­­ront pas si faci­­le­­ment. Le manque de monnaie n’est qu’un des symp­­tômes de la nature chao­­tique de l’éco­­no­­mie argen­­tine. Il n’en a pas toujours été ainsi : de la moitié du XIXe siècle jusqu’au début des années 1930, les terres fertiles de la Pampa ont permis d’ali­­men­­ter une rapide expan­­sion écono­­mique. Mais l’ins­­ta­­bi­­lité poli­­tique des décen­­nies suivantes a ravagé l’éco­­no­­mie. Aujourd’­­hui, l’in­­dus­­trie minière fait espé­­rer de nouveaux inves­­tis­­se­­ments en Argen­­tine. Ce n’est pas le manque de ressources natu­­relles ou l’in­­dus­­trie qui retient le pays, mais la mauvaise gestion poli­­tique et écono­­mique. Et puis, il y a le bitcoin : présenté par certains comme la solu­­tion à tous les malheurs écono­­miques de l’Ar­­gen­­tine, par d’autres comme une simple décep­­tion de plus. ulyces-bitcoinargentina-01

Los arbo­­li­­tos

Ces dernières années, l’Ar­­gen­­tine a été touchée par une succes­­sion de crises : hyper­­in­­fla­­tion, chômage, réces­­sion, défaut sur la dette souve­­raine, scan­­dales poli­­tiques et népo­­tisme. Au même moment, le « défaut sélec­­tif » de 2014 faisait suite à une ordon­­nance de la Cour Suprême des États-Unis qui accor­­dait à un fonds « vautour » du nom de NML Capi­­tal 100 % de ses récla­­ma­­tions contre le gouver­­ne­­ment argen­­tin. C’est arrivé après que les créan­­ciers ont demandé le rembour­­se­­ment total de la dette, que le pays ne pouvait pas rembour­­ser en 2001. La déci­­sion prise par la prési­­dente Cris­­tina Fernan­­dez de Kirch­­ner de prendre les devants et de rembour­­ser la dette restruc­­tu­­rée du pays, sans payer le NML, a peut-être suscité les louanges des commen­­ta­­teurs inter­­­na­­tio­­naux, mais n’a quasi­­ment rien fait pour amélio­­rer la situa­­tion écono­­mique inté­­rieure. Des limites strictes sur les flux de devises ont été intro­­duites pour combattre l’in­­fla­­tion. Mais elles ont entraîné la baisse des réserves du pays jusqu’à des « niveaux dange­­reu­­se­­ment bas », comme l’écri­­vait le Finan­­cial Times. À cause de cette défaillance, l’Ar­­gen­­tine ne peut désor­­mais plus emprun­­ter à l’étran­­ger. Le défi­­cit fiscal repré­­sente aujourd’­­hui près de 7 % de la produc­­tion natio­­nale et le gouver­­ne­­ment imprime de l’argent à l’heure qu’il est. Depuis, l’in­­fla­­tion est galo­­pante. Pour le peuple argen­­tin et les touristes, l’un des effets les plus notoires a été l’ex­­plo­­sion du marché noir. Jusqu’à très récem­­ment, on conseillait aux touristes de profi­­ter du « dollar bleu » plutôt que du taux de change offi­­ciel établi par les banques. La dualité du taux est appa­­rue après que le gouver­­ne­­ment a mis en place un certain nombre de restric­­tions sur le taux de change pour tenter de soute­­nir le peso – tenta­­tive avor­­tée il y a peu qui a fina­­le­­ment fait s’ef­­fon­­drer le cours argen­­tin. Le long de la calle Florida à Buenos Aires, les traders du marché noir sont surnom­­més les arbo­­li­­tos (les « petits arbres »), ainsi que me le raconte un habi­­tant : « Ils se tiennent debout, cloués sur place pour distri­­buer “les verts”. » Il y a quelques mois, le taux de change offi­­ciel tour­­nait autour de 9,5 pesos argen­­tins pour un dollar améri­­cain. Le dollar bleu offrait plus de 16 pesos. Juste après la grande déva­­lua­­tion moné­­taire de décembre, le taux offi­­ciel a chuté à envi­­ron 13 pesos, tandis que le dollar bleu est quasi­­ment tombé à la parité. Diffi­­cile de ne pas rele­­ver l’iro­­nie tragique de l’his­­toire des problèmes finan­­ciers actuels de l’Ar­­gen­­tine – en parti­­cu­­lier l’in­­suf­­fi­­sance de réserve. Il est vrai que le mot « Argen­­tina » signi­­fie après tout « terre d’argent ». On pour­­rait penser que l’en­­droit en regorge – les premiers colons espa­­gnols et portu­­gais en étaient convain­­cus. Les origines du nom remontent au XVIe siècle lors des premiers voyages vers le Rio de la Plata, l’es­­tuaire formé par la confluence avec le fleuve Paranà. Aujourd’­­hui, l’es­­tuaire consti­­tue une partie de la fron­­tière entre l’Ar­­gen­­tine et l’Uru­­guay. Buenos Aires s’étend sur la côte ouest, Monte­­vi­­deo au nord. Rio de la Plata signi­­fie « fleuve d’argent ».

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L’es­­tuaire du Rio de la Plata, avec l’Ar­­gen­­tine à droite
Crédits : NASA

On croyait jadis que le fleuve était nourri par la Sierra de la Plata (la Montagne d’argent). Au début du XVIe siècle, les nombreuses tenta­­tives pour loca­­li­­ser cette source de richesse inima­­gi­­nable se conclurent toutes par un échec. Et cepen­­dant, les rumeurs sur l’exis­­tence de réserves d’argent fantas­­tiques furent maté­­ria­­li­­sées par une carte : le carto­­graphe portu­­gais Lopo Homem nomma la région Terra Argen­­tea (dérivé du latin argen­­tum, l’argent) sur son élégante – et approxi­­ma­­tive – carte de 1554. Puis en 1602, le prêtre explo­­ra­­teur Martin del Barco Cente­­nera publia un poème de 10 000 vers en l’hom­­mage de cette terre. Son nom ? « La Argen­­tina ». Quelle que soit la perti­­nence de la carte d’Ho­­mem ou de la poésie de Cente­­nera (qui contient acces­­soi­­re­­ment des histoires de pois­­sons à forme humaine), une légende était née. L’Ar­­gen­­tine était désor­­mais offi­­ciel­­le­­ment la terre de l’argent.

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Les causes des diffi­­cul­­tés actuelles de l’Ar­­gen­­tine sont complexes et profon­­dé­­ment ancrées dans le temps. Colin Lewis, profes­­seur à l’Ins­­ti­­tut des Amériques au Univer­­sity College London, met la constante vola­­ti­­lité écono­­mique du pays sur le dos d’un profond désac­­cord à propos de la stra­­té­­gie écono­­mique à adop­­ter entre les partis poli­­tiques et leurs inté­­rêts. Le boom écono­­mique argen­­tin arriva entre 1880 et 1905, grâce à l’ex­­por­­ta­­tion de bétail et de produits céréa­­liers. Bien que la Première Guerre mondiale et la Grande Dépres­­sion frap­­pèrent dure­­ment l’Ar­­gen­­tine, ce n’est qu’a­­près la Seconde Guerre mondiale que les diffi­­cul­­tés du pays commen­­cèrent pour de bon. Les années 1940 et 1950 étaient l’ère de Juan Peron, président argen­­tin popu­­laire et charis­­ma­­tique. Sous son gouver­­ne­­ment, la banque centrale, les chemins de fer et d’autres services et indus­­tries clés furent tous natio­­na­­li­­sés. Mais Peron, deve­­nant de plus en plus auto­­ri­­taire, perdit le soutien de l’Église catho­­lique et fut renversé par un coup d’État mili­­taire en 1955. Sous la gouver­­nance mili­­taire, la ligne poli­­tique écono­­mique Argen­­tine vira subi­­te­­ment à droite, avant de balan­­cer à nouveau vers la gauche lors du retour de Peron en 1973. Ces décen­­nies d’ins­­ta­­bi­­lité ont rendu l’in­­ves­­tis­­se­­ment à long terme dans le pays quasi­­ment impos­­sible. Dans de nombreux pays, les crises écono­­miques ont conduit à la révo­­lu­­tion, mais en Argen­­tine, il se pour­­rait bien que ce soit l’in­­verse : la crise poli­­tique ne serait pas le symp­­tôme mais la cause. Lewis approuve. « Par conven­­tion », dit-il, « on pense que la plupart des crises traver­­sées par le pays ont été déter­­mi­­nées par l’éco­­no­­mie – effon­­dre­­ment du prix des matières premières, crise finan­­cière mondiale, etc. C’est-à-dire par la poli­­tique. »

C’est dans ce chau­­dron de devises que le bitcoin, la monnaie numé­­rique à la mode, est arrivé.

Donna Guy, profes­­seurs émérite à l’uni­­ver­­sité d’État de l’Ohio et auteurs du livre Crea­­ting Rights in Argen­­tina, 1880–1955, est d’ac­­cord pour dire que le carac­­tère unique de l’his­­toire poli­­tique de l’Ar­­gen­­tine a été un problème déter­­mi­­nant. « L’émer­­gence du parti Pero­­niste dans les années 1980 reconnu comme le seul grand parti natio­­nal a… compliqué une situa­­tion qui oscille souvent entre une poli­­tique de redis­­tri­­bu­­tion et un repli écono­­mique. » Mais le problème majeur pour Guy, c’est que « l’Ar­­gen­­tine dispose d’in­­fra­s­truc­­tures très modernes qui reposent sur des fonda­­tions fragiles ». Sans des infra­s­truc­­tures stables et une indus­­trie tradi­­tion­­nelle, les déve­­lop­­pe­­ments modernes peuvent faire naître des problèmes sous-jacents. En agri­­cul­­ture, dit-elle, les trac­­teurs exis­­taient avant l’au­­to­­suf­­fi­­sance pétro­­lière ; l’in­­dus­­trie du pays comp­­tait sur l’im­­por­­ta­­tion de char­­bon ; et l’édu­­ca­­tion univer­­si­­taire gratuite a créé des méde­­cins et des avocats, mais pas d’in­­gé­­nieurs. Ces problèmes sont profon­­dé­­ment ancrés dans le pays, et il n’y a pas de solu­­tion miracle. « On peut repro­­cher au Pero­­nisme d’être coupable de tous les maux », dit Guy, « mais aucun parti poli­­tique n’est parvenu à résoudre ces problèmes. »

Le prix à payer

Il y a un an, il valait mieux rame­­ner de l’argent dans le pays par le biais d’Azimo, l’une des nombreuses start-ups de trans­­fert d’argent qui tentaient de capi­­ta­­li­­ser sur le désir gran­­dis­­sant de faire circu­­ler des fonds à travers le monde. L’iden­­tité de marque d’Azimo est maline et amusante, mais les bureaux d’échange réels (une petite pièce miteuse au fin fond d’une station de bus grouillante de monde) diffèrent beau­­coup de leurs mignons petits graphismes, parmi lesquels on trouve un avion en papier et une lettre livrée par mont­­gol­­fière. Il est aisé de comprendre pourquoi des entre­­prises comme Azimo ciblent l’Ar­­gen­­tine. Le trans­­fert d’argent est monnaie courante ici. Pendant des années, les habi­­tants du pays ont eu recours à des tech­­niques étranges pour faire rentrer de la monnaie étran­­gère dans le pays. Un desi­­gner qui a vécu et travaillé à Buenos Aires pendant neuf mois me raconte : « Pour récu­­pé­­rer des dollars, on voya­­geait souvent à Colo­­nia, en Uruguay, pour aller à la banque aux aurores avant que les autres Argen­­tins n’aient assé­­ché leurs réserves. C’est un voyage que font souvent les porteños. » Et qui dit trans­­fert d’argent, dit créa­­tion d’argent : après l’an­­nonce de 20 millions de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ments l’été dernier, TechC­­runch a récem­­ment estimé Azimo, l’en­­tre­­prise Britan­­nique, à une valeur totale avoi­­si­­nant les 100 millions de dollars.

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Le premier distri­­bu­­teur de bitcoins argen­­tin
Crédits : Daniel Alós

C’est dans ce chau­­dron de devises que le bitcoin, monnaie numé­­rique très en vogue basée sur un algo­­rithme infor­­ma­­tique en open source, est arrivé, para­­chuté au milieu du débat. Le bitcoin n’a pas d’ad­­mi­­nis­­tra­­teur central ni d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment fixe, dont les modèles raré­­fient les ressources telles que l’or. Car, contrai­­re­­ment aux banques, celui-ci n’a pas besoin d’in­­ter­­mé­­diaire, et les frais de trans­­fert sont bien plus bas que ceux des cartes de crédit normales. C’est l’une des raisons prin­­ci­­pales pour lesquelles la devise a gagné en popu­­la­­rité. D’après Coin­­map, une base de données qui regroupe les entre­­prises utili­­sant le bitcoin, près de 7 500 entre­­prises ayant pignon sur rue acceptent actuel­­le­­ment cette monnaie. Le cours du bitcoin a lui aussi été sujet à d’ex­­trêmes fluc­­tua­­tions. En 2011, par exemple, la valeur d’un bitcoin est grim­­pée d’en­­vi­­ron 0,30 $ à 32 $, avant de reve­­nir à 2 $. À l’heure où vous lisez cet article, un bitcoin équi­­vaut à 390 $ – nette­­ment supé­­rieur à ses débuts, mais moins de la moitié de son pic de 2013, quand il s’échan­­geait à plus de 1 000 $ la pièce. Une telle vola­­ti­­lité a fait naître beau­­coup de précau­­tions vis-à-vis du bitcoin. La plupart des utili­­sa­­teurs le consi­­dèrent plutôt comme un outil pratique pour les tran­­sac­­tions que comme un espace de confiance pour des inves­­tis­­se­­ments sérieux, bien que sa tech­­no­­lo­­gie en chaîne de blocs ait beau­­coup attiré l’at­­ten­­tion des cercles finan­­ciers ces derniers temps. Mais quel que soit le futur global du bitcoin, il est clair qu’il pros­­père en Argen­­tine en raison de l’éco­­no­­mie récal­­ci­­trante du pays. L’Ar­­gen­­tine est le pays présen­­tant le plus grand poten­­tiel pour le déve­­lop­­pe­­ment de la monnaie numé­­rique, d’après l’In­­dex poten­­tiel du marché du bitcoin, qui classe l’uti­­lité poten­­tielle de la monnaie à travers 177 pays. L’uti­­li­­sa­­tion du bitcoin a doublé entre mi-2014 et mi-2015, d’abord chez les petites entre­­prises. L’en­­tre­­pre­­neur Joan Cwaik estime que les utili­­sa­­teurs argen­­tins du bitcoin s’échangent libre­­ment près de 70 000 $ à 80 000$ par jour. Coin­­map liste 141 endroits qui acceptent le bitcoin rien qu’à Buenos Aires. Par compa­­rai­­son, Londres table à 89, Paris à 39. Dans le centre-ville de Buenos Aires, près des arbo­­li­­tos de calle Florida, se tient l’ « Ambas­­sade du bitcoin », un immeuble de quatre étages abri­­tant un certain nombre de start-ups du bitcoin. Ces entre­­prises, instal­­lées derrière une porte d’en­­trée grise et maus­­sade, comprennent des plate­­formes d’e-commerce de devises numé­­riques telles que Bitpay et BitPa­­gos, un site d’échange appelé CoinMe­­lon, et plusieurs autres start-ups de soft­­ware. L’an­­née dernière, Taringa !, le plus grand réseau social d’Ar­­gen­­tine, a commencé à utili­­ser le bitcoin pour parta­­ger des reve­­nus avec ses utili­­sa­­teurs. En mars dernier, le New York Times a publié un article inti­­tulé « Comment le bitcoin dérègle l’éco­­no­­mie argen­­tine ». Le jour­­na­­liste Natha­­niel Popper présen­­tait à ses lecteurs le trader oppor­­tu­­niste Dante Casti­­glione. « Son acti­­vité », écrit Popper, « est vieille comme le monde. » Mais il y a une diffé­­rence : Casti­­glione n’achète et ne vend pas des pièces d’argent mais des bitcoins. Parmi ses clients, il compte des musi­­ciens indé­­pen­­dants travaillant pour des clients inter­­­na­­tio­­naux ou des entre­­prises faisant du commerce avec des bitcoins à plus grande échelle. Il propose aux parti­­cu­­liers et aux entre­­prises de contour­­ner les strictes régu­­la­­tions de devises du pays. Pour de nombreux obser­­va­­teurs, les utili­­sa­­tions quasi-quoti­­diennes du bitcoin dans un pays comme l’Ar­­gen­­tine sont les premières expé­­ri­­men­­ta­­tions d’une refonte finan­­cière radi­­cale qui pour­­rait avoir une plus vaste inci­­dence sur l’éco­­no­­mie mondiale.

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Tran­­sac­­tion avec un arbo­­lito dans les rues de Buenos Aires
Crédits : La Tercera

Récem­­ment, pour beau­­coup d’in­­ves­­tis­­seurs, le plus inté­­res­­sant n’a pas été les bitcoins eux-mêmes mais la tech­­no­­lo­­gie qui leur confère leur puis­­sance. Toutes les tran­­sac­­tions en bitcoins sont enre­­gis­­trées dans un registre public appelé block­­chain, qui opère sans auto­­rité centrale. Cette chaîne de blocs est main­­te­­nue par un réseau de diffé­­rents utili­­sa­­teurs (les miners) utili­­sant tous le logi­­ciel bitcoin. De nouveaux bitcoins sont créés en guise de récom­­pense pour ces miners qui acceptent que leurs ordi­­na­­teurs soient utili­­sés pour véri­­fier et archi­­ver les tran­­sac­­tions. Presque toutes les grosses banques, comme JP Morgan, Barclays et UBS, enquêtent pour assem­­bler leurs propres block­­chains. Beau­­coup de start-ups y travaillent aussi. Bien que les inno­­va­­tions en matière de monnaie numé­­rique soient inté­­res­­santes sur le long terme pour les banques inter­­­na­­tio­­nales et les entre­­pre­­neurs, pour l’éco­­no­­mie Argen­­tine, à moyen-terme, ce sont les formes les plus tradi­­tion­­nelles du mining qui promettent l’em­­ploi et l’in­­ves­­tis­­se­­ment. La Sierra de la Plata s’avère peut-être illu­­soire : malgré tous les efforts des colo­­ni­­sa­­teurs espa­­gnols en Argen­­tine, l’argent ne s’est jamais maté­­ria­­lisé. Néan­­moins, d’après le rapport d’une agence de presse : « Une des prin­­ci­­pales demandes des entre­­prises de mining est d’au­­to­­ri­­ser le trans­­fert de béné­­fices outre-mer, ce qui a été suspendu pour le moment (étant donné le manque de devise forte dont souffre l’Ar­­gen­­tine) et a limité de manière dras­­tique l’ac­­cès au dollar améri­­cain. » De la même manière, Bloom­­berg a déclaré que les plus grosses entre­­prises de mining de la planète étaient prêtes à inves­­tir jusqu’à 5 milliards de dollars en Argen­­tine, mais seule­­ment après l’al­­lè­­ge­­ment des restric­­tions de capi­­taux qui ont suivi l’élec­­tion de novembre. Tous les yeux sont désor­­mais braqués sur le nouveau président Mauri­­cio Macri, qui a fait campagne pour un chan­­ge­­ment écono­­mique. Pour Macri, le défi est de redres­­ser l’éco­­no­­mie d’une manière qui comblera les absences d’in­­fra­s­truc­­ture que Donna Guy a iden­­ti­­fiées. Signa­­lant que la vola­­ti­­lité touche peut-être à sa fin, les poli­­ti­­ciens de tous bords semblent large­­ment s’ac­­cor­­der sur la cause des problèmes argen­­tins. Alors que le pays entier gagnait les urnes pour le dernier tour des élec­­tions à l’au­­tomne dernier, Macri et son oppo­­sant Daniel Scioli, du Front pour la victoire, pensaient tous les deux que l’Ar­­gen­­tine devait trou­­ver un accord avec les créan­­ciers étran­­gers, faire bais­­ser l’in­­fla­­tion et atti­­rer l’in­­ves­­tis­­se­­ment étran­­ger. La diffé­­rence prin­­ci­­pale entre les deux se mesure en termes de calen­­drier : Scioli est pour une réforme progres­­sive ; Macri, pour un retrait immé­­diat des contrôles des capi­­taux et le libre flot­­te­­ment du peso. Il a tenu sa promesse. Depuis qu’il a pris ses fonc­­tions, Macri a déjà déva­­lué le peso de près de 30 % en le faisant flot­­ter, sabré les taxes sur l’ex­­por­­ta­­tion en faveur d’agri­­cul­­teurs influents, et supprimé nombre des contrôles finan­­ciers mis en place par ses prédé­­ces­­seurs. Le rythme du chan­­ge­­ment en a surpris certains et en a fâché d’autres. ulyces-bitcoinargentina-06 Donna Guy offre une lueur d’es­­poir : « Ne sous-esti­­mez pas l’Ar­­gen­­tine », dit-elle. « Si cela pouvait résoudre les problèmes de népo­­tisme et de corrup­­tion, cela aide­­rait beau­­coup. » Colin Lewis désigne aussi l’élec­­tion comme un moment clé, mais il se montre moins opti­­miste. « Dans un futur immé­­diat, le pays va subir une “correc­­tion” drama­­tique, comme le disent les écono­­mistes, après l’élec­­tion », m’a-t-il confié avant l’in­­ves­­ti­­ture de Macri. « Cela veut dire que le taux de change sera “corrigé” et qu’ils feront des efforts pour arron­­dir le défi­­cit fiscal et réduire le déséqui­­libre commer­­cial. » Mais il y a un prix à payer : « Ce sera extrê­­me­­ment doulou­­reux », affirme Lewis.


Traduit de l’an­­glais par Amelia Dollah d’après l’ar­­ticle « Can Bitcoin Save Argen­­ti­­na’s Flai­­ling Economy? », paru dans The Long+S­­hort. Couver­­ture : Vue de Buenos Aires. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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