par Tori Telfer | 4 février 2015

Le mot « assas­­sine » a quelque chose de sédui­­sant, le charme veni­­meux de double « s » repti­­liens. Mais les meur­­trières nous passionnent en tant que telles. Nous les aimons intel­­li­­gentes, glamours, fortes et taillées pour un bon biopic holly­­woo­­dien – tout ce que la tueuse en série du XXe siècle n’est pas. La plupart des meur­­trières modernes sont issues des couches les plus défa­­vo­­ri­­sées de la popu­­la­­tion : elles ont des problèmes de drogue, un faible niveau d’édu­­ca­­tion, des petits boulots peu quali­­fiés qu’al­­ternent de longues périodes de chômage. Elles ne torturent pas, ne donnent pas dans la tuerie de masse ni dans l’ex­­cès de violence. Elles utilisent le poison, le couteau ou les armes à feu. Rien de spec­­ta­­cu­­laire. Il en va autre­­ment en ce qui concerne la première tueuse en série de l’his­­toire. Voilà une femme qui qui n’a cessé d’être immor­­ta­­li­­sée, vampi­­ri­­sée, sexua­­li­­sée par l’his­­toire, depuis la décou­­verte des compte-rendus de son procès dans les années 1720. On parle ici de la reine des tueurs en série, de la sainte patronne des maîtresses de donjon, de la femme qui inspira non pas un, ni deux, mais huit noms de groupes de black metal, de la terrible comtesse hongroise en personne : Erzsé­­bet Báthory.

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Erzsé­­bet Báthory
Détail d’un portrait de la Comtesse
1560 – 1614

Les époux démo­­niaques

Erzsé­­bet Báthory reçut tous les attri­­buts d’une vie enviable. Elle naquit en 1560 au sein de l’un des clans fami­­liaux les plus puis­­sants d’Eu­­rope centrale, comme en témoignent sa fortune immense et son éduca­­tion raffi­­née. Enfant précoce, la petite Erzsé­­bet savait lire et écrire en hongrois, grec, latin, alle­­mand et même en slovaque, la langue que parlaient beau­­coup de ses servantes. Elle mit le grap­­pin sur un mari d’un pres­­tige fabu­­leux, posséda son propre château, et finit sa vie plus riche que le roi de Hongrie lui-même. Mais l’argent, le pouvoir et la beauté ne suffisent pas à domp­­ter une nature malé­­fique. La comtesse Báthory termina ses jours recluse dans sa précieuse forte­­resse, les mains pleines du sang de centaines de jeunes vierges, deve­­nant ainsi la tueuse en série la plus célèbre de tous les temps. C’est que, voyez-vous, tout n’était pas parfait dans le monde de la petite Erzsé­­bet. On rapporte qu’elle souf­­frait de crises terribles dans son enfance, sans doute d’épi­­lep­­sie. Comme nombre des clans nobles des temps anciens, la famille Báthory avait un fort penchant pour la consan­­gui­­nité – il fallait bien conser­­ver la fortune au sein de la famille –, qui produi­­sit au cours de l’his­­toire un grand nombre d’aris­­to­­crates dotés d’une faible consti­­tu­­tion et d’une propen­­sion à la folie. (En analy­­sant l’écri­­ture de la Comtesse des siècles plus tard, des experts grapho­­logues ont relevé des signes de schi­­zo­­phré­­nie.) D’après la légende, Erzsé­­bet fut même témoin d’évé­­ne­­ments terribles dans son enfance, comme le châti­­ment d’un paysan coupable de vol, cousu vivant à l’in­­té­­rieur d’un cheval à l’ago­­nie. À la vue de la tête de l’homme émer­­geant du corps de l’ani­­mal, la petite Erzsé­­bet aurait laissé échap­­per un glous­­se­­ment. Que cette anec­­dote fût vraie ou non, il n’en reste pas moins qu’elle dut assis­­ter à son lot de violences. En ce temps où les paysans n’avaient aucun droit, il était parfai­­te­­ment accep­­table de punir bruta­­le­­ment un domes­­tique. Il est aussi probable qu’Erz­­sé­­bet ait assisté à des exécu­­tions publiques.

Erzsé­­bet et Ferenc trou­­vèrent le temps de se réunir autour d’une passion mutuelle : tortu­­rer de jeunes servantes.

Mais elle ne se distin­­guait pas seule­­ment par son intel­­li­­gence et son étrange insen­­si­­bi­­lité à la violence, Erzsé­­bet était aussi splen­­dide. Un portrait en date de 1585 la dépeint comme une beauté déli­­cate et habi­­tée, avec un haut front pâle – les femmes de l’époque s’épi­­laient la nais­­sance des cheveux pour mettre en valeur leur front – et des yeux tristes, légè­­re­­ment tombants. À l’âge de 11 ans, Erzsé­­bet fut fian­­cée au fils d’une puis­­sante famille de l’aris­­to­­cra­­tie hongroise, le comte Ferenc Nádasdy, de cinq ans son aîné. Ils se marièrent en 1575, après qu’elle eut fêté son quator­­zième anni­­ver­­saire. Comme il était de coutume à l’époque, Erzsé­­bet emmé­­na­­gea dans le palais des Nádasdy à l’is­­sue des fiançailles. C’est là que naquit une rumeur : la future comtesse serait tombée enceinte après avoir bati­­folé avec un garçon du cru. L’en­­fant illé­­gi­­time fut aban­­donné, l’his­­toire étouf­­fée, et le mariage se déroula comme prévu. De façon éton­­nam­­ment moderne, Erzsé­­bet conserva son nom de famille et Ferenc l’ac­­cola au sien – la puis­­sance des Báthory était à cette mesure. Il accorda même à sa femme une rési­­dence parti­­cu­­lière, le château de Čach­­tice, comme cadeau de mariage. À 19 ans, le jeune époux était loin de pouvoir anti­­ci­­per les horreurs auxquelles Erzsé­­bet s’adon­­ne­­rait dans les couloirs sombres et déso­­lés de Čach­­tice. Les Nádasdy-Báthory étaient désor­­mais un couple d’une opulence formi­­dable. Mais si lune de miel il y eut, elle fut de courte durée. Trois ans après leurs noces, les Turcs otto­­mans reprirent leurs assauts contre la Hongrie, et Ferenc partit à la guerre. Ce sanglant loisir dut exci­­ter son inté­­rêt puisqu’il passa le reste de sa vie sur le champ de bataille, ses manières brutales lui valant bien­­tôt le surnom de « Cheva­­lier noir de la Hongrie ». Ferenc parti à la guerre, son épouse fut lais­­sée à elle-même pendant de longues périodes. Et comme l’His­­toire n’aime rien tant qu’une bonne rumeur salace, toutes sortes d’anec­­dotes existent sur les suppo­­sées déviances sexuelles d’Erz­­sé­­bet à ce moment de sa vie – mais avec très peu de preuves à l’ap­­pui. L’ou­­vrage Royal Pains (« Douleurs royales », non traduit en français, ndt) mentionne avec malice ce « domes­­tique bien pourvu par la nature » qu’Erz­­sé­­bet aimait à fréquen­­ter en l’ab­­sence de son époux. Simples racon­­tars, pour l’his­­to­­rienne Kimberly L. Craft, auteure du livre Infa­­mous Lady (« Une Femme tris­­te­­ment célèbre », non traduit en français, ndt), qui relève que sur une centaine de témoi­­gnages à charge, aucun ne lui prête d’amant.

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Portrait de la Comtesse
Vers 1600

L’his­­toire – et Inter­­net – regorgent de sulfu­­reuses rumeurs à propos de la fameuse Klara, la tante préten­­du­­ment bisexuelle et sadique de la Comtesse. Selon elles, Erzsé­­bet aimait se rendre au château de sa tante lors des longues absences de Ferenc, où celle-ci l’ini­­tiait aux arcanes de la sorcel­­le­­rie, du sadisme et de l’amour saphique. Mais Tante Klara avait près de 60 ans, et à une époque où les gens mouraient vers 50 ans, on peut douter de sa capa­­cité à dispen­­ser un ensei­­gne­­ment aussi… éner­­gique. De fait, aucun élément sérieux ne vient étayer les histoires sur la sexua­­lité d’Erz­­sé­­bet, à la diffé­­rence de son goût pour la violence qui est, lui, avéré. Les lettres retrou­­vées montrent qu’elle s’em­­ployait surtout à conser­­ver les posses­­sions et les comptes de la famille en bon ordre. Mais les rumeurs persis­­tantes ajoutent au charme de Báthory. Une belle femme dévo­­rée d’en­­nui comblant ses jour­­nées par la débauche, tandis que son mari est occupé à embro­­cher ses enne­­mis sur le champ de bataille… Peut-on imagi­­ner histoire plus déli­­cieu­­se­­ment horri­­fiante ? Non qu’Erz­­sé­­bet ait été folle­­ment éprise de son époux. Leur mariage tenait avant tout de l’ar­­ran­­ge­­ment patri­­mo­­nial entre familles influentes. Ils n’eurent d’ailleurs pas d’en­­fant pendant les dix premières années de leur union, même si l’ab­­sence de Ferenc y fut sans doute pour beau­­coup. Kimberly Craft précise que Ferenc abusa proba­­ble­­ment d’Erz­­sé­­bet – à l’époque, il était accep­­table pour un homme de « soumettre » son épouse dans l’in­­ti­­mité –, a fortiori s’il lui en voulait d’avoir eu un enfant avec un autre homme. Toujours est-il qu’Erz­­sé­­bet et Ferenc trou­­vèrent le temps de se réunir autour d’une passion mutuelle : tortu­­rer de jeunes servantes.

Séjour aux enfers

Ferenc avait déjà le goût du sang. Il est vrai qu’on ne devient pas le « Héros Téné­­breux de la Hongrie » sans avoir mécham­­ment embro­­ché quelques enne­­mis sur le chemin de la gloire. (L’ou­­vrage Royals Pains rapporte que Ferenc aimait à propul­­ser deux prison­­niers turcs dans les airs en même temps, avant de les « rattra­­per » sur la pointe de deux épées.) Quant à Erzsé­­bet, elle était déjà répu­­tée pour ses accès de rage. Le belliqueux Ferenc initia donc sa jeune épouse à la torture façon « Héros Téné­­breux », instau­­rant une rela­­tion à distance qui tenait moins de la sonate au clair de lune que du supplice à quatre mains. Il ensei­­gna à Erzsé­­bet un tour amusant appelé « le coup de pied aux étoiles », qui consis­­tait à placer un bout de papier imbibé d’huile entre les orteils d’une servante indis­­ci­­pli­­née, et à y mettre le feu. Il lui offrit égale­­ment un jeu de griffes destiné à entailler la chair des domes­­tiques. Un jour, il recou­­vrit une jeune femme de miel et la força à rester dehors pour servir de proie aux insectes. En somme, Ferenc était une source inépui­­sable d’ins­­pi­­ra­­tion pour une socio­­pathe jeune et impres­­sion­­nable. Mais Ferenc n’était pas le seul parte­­naire de jeu d’Erz­­sé­­bet. Aux envi­­rons de 1601, une femme mysté­­rieuse du nom d’Anna Darvo­­lya rallia le ménage. Les gens de la région la décrivent comme une « bête sauvage ayant pris forme humaine », et la rumeur la dépeint comme une sorcière et/ou la maîtresse d’Erz­­sé­­bet. Quoi qu’il en fût, elle appar­­te­­nait défi­­ni­­ti­­ve­­ment au genre sadique. D’après les minutes du procès, elle avait pour habi­­tude de battre les filles 500 fois sur la paume des mains et la plante des pieds, ou encore de leur « atta­­cher les mains dans le dos » et de les battre « jusqu’à ce que leurs corps explosent ». Anna mourut vers 1609, juste avant que les crimes sanglants d’Erz­­sé­­bet ne fassent l’objet d’un procès, mais elle est sans doute la pire chose qui soit arri­­vée aux servantes des Báthory depuis cette histoire de priva­­tion de droits pour les paysans. Les autres domes­­tiques rapportent que « la Dame était deve­­nue plus cruelle » après l’ar­­ri­­vée d’Anna.

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Les ruines du château de Čach­­tice
Dans le Nosfe­­ratu de Murnau
1922

Les jeunes femmes au service des Báthory-Nádasdy mouraient de temps à autre, mais il n’y avait pas là de quoi haus­­ser un royal sour­­cil. Aux yeux de la classe diri­­geante, ces jeunes paysannes étaient quan­­tité négli­­geable. Et Erzsé­­bet se savait au-dessus des lois : le roi de Hongrie avait dû lui emprun­­ter de l’argent si souvent qu’elle était deve­­nue intou­­chable. (Quand Ferenc mourut, le roi lui devait envi­­ron 18 000 florins – une dette quasi impos­­sible à rembour­­ser.) Tapie dans sa forte­­resse au sommet d’une colline escar­­pée, Erzsé­­bet pouvait faire à peu près tout ce qui lui passait par la tête. Il serait faux de dire que personne n’avait remarqué quoi que ce soit de douteux concer­­nant les domes­­tiques d’Erz­­sé­­bet. Les pasteurs locaux commen­­cèrent à nour­­rir des soupçons après qu’Erz­­sé­­bet leur eût demandé à plusieurs reprises de procé­­der aux rites funé­­raires pour des servantes mortes du « choléra » ou de « cause incon­­nue ». Ils finirent même par avoir vent d’une rumeur selon laquelle les cercueils dispro­­por­­tion­­nés qu’on leur deman­­dait de bénir – toujours fermés – abri­­taient trois filles plutôt qu’une. Les on-dit prirent une telle propor­­tion que l’un des pasteurs dénonça la comtesse Báthory dans son prêche. « Sa Grâce n’au­­rait pas dû agir de telle manière car cela offense le Seigneur, et nous serons punis si nous ne nous plai­­gnons pas ni ne critiquons Sa Grâce. Afin de confir­­mer que mes mots sont ceux de la vérité, il suffit d’ex­­hu­­mer le corps [de la dernière fille décé­­dée, pour montrer qu’elle a été battue à mort]. » Ainsi prise à partie, la Comtesse sortit préci­­pi­­tam­­ment de l’église. Fina­­le­­ment, Ferenc inter­­­vint pour apai­­ser le pasteur. Les accu­­sa­­tions à l’en­­contre d’Erz­­sé­­bet se calmè­­rent… pour un temps. C’est après la mort de Ferenc que les choses prirent une tour­­nure vrai­­ment effrayante.

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Erzsé­­bet avait 44 ans lorsque son époux mourut, en 1604, et elle commençait à voir sa beauté s’étio­­ler. Il est possible qu’elle ait eu du mal à gérer un héri­­tage et une maison­­née aussi vastes sans les reve­­nus issus des pillages de Ferenc chez les Otto­­mans, qu’elle ait été horri­­fiée par les outrages de l’âge, ou encore que sa schi­­zo­­phré­­nie latente – fruit de la consan­­gui­­nité des Báthory –, ait commencé à lui monter à la tête à l’au­­tomne de sa vie. Quoi qu’il en fût, ce qui avait débuté comme un passe-temps partagé avec Ferenc et Anna se trans­­forma rapi­­de­­ment en une véri­­table obses­­sion. Erzsé­­bet devint une fana­­tique de la torture et du meurtre de jeunes femmes. Elle les aimait jeunes, de consti­­tu­­tion robuste et non mariées : des filles de paysans âgées de 10 à 14 ans, issues des bour­­gades entou­­rant le château – elles ne manque­­raient à personne d’im­­por­­tant.

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Une collec­­tion d’ins­­tru­­ments de torture

Comme à l’ac­­cou­­tu­­mée, Erzsé­­bet ne travaillait pas en soli­­taire. Avec Anna Darvo­­lya, Erzsé­­bet mit sur pied une effroyable équipe de tortion­­naires consti­­tuée de trois vieilles femmes et d’un garçon : Ilona Jó, la nour­­rice de ses enfants, Dorka, une vieille amie d’Ilona Jó, Kata­­lin, une vieille blan­­chis­­seuse, et un jeune garçon défi­­guré prénommé Ficzkó. D’après les compte-rendus du procès, Dorka atti­­rait les filles les plus rustres au château en leur promet­­tant « qu’elles épou­­se­­raient un marchand, ou seraient affec­­tées autre part comme femmes de chambre ». Elles y connaî­­traient en réalité une fin atroce. Anna, Dorka et Ilona Jó étaient les plus sadiques, et tiraient fierté de leur savoir-faire en matière de torture. Ficzkó aidait tant bien que mal, mais il était très jeune – un « enfant », d’après les docu­­ments de l’époque. Quant à Kata­­lin, elle semble avoir été la plus « sensible » de la bande. Elle parti­­ci­­pait aux séances de torture par obli­­ga­­tion, mais glis­­sait de la nour­­ri­­ture en douce aux pauvres filles brisées quand c’était possible. Les docu­­ments du procès rapportent que les tortures commençaient en géné­­ral lorsqu’une servante commet­­tait une bévue, provoquant l’ir­­ri­­ta­­tion de la maîtresse de maison. Peut-être la fille ratait-elle un point de couture, s’at­­ti­­rant une remon­­trance. La Comtesse commençait en giflant ou en frap­­pant la malheu­­reuse du poing ou du pied, et souvent la puni­­tion évoquait la « faute » : une mauvaise coutu­­rière rece­­vait des coups d’ai­­guille, une fille ayant dérobé une pièce voyait la paume de sa main marquée par cette même pièce préa­­la­­ble­­ment placée au feu. Erzsé­­bet enfonçait une épingle dans le doigt de la fautive, décla­­rant : « Si cette traî­­née a mal, elle n’a qu’à l’ôter. » Mais si la fille s’avi­­sait de reti­­rer l’épingle, Erzsé­­bet lui coupait le doigt. Si la torture s’ar­­rê­­tait là, c’est qu’Erz­­sé­­bet était dans de bonnes dispo­­si­­tions. Mais des piqûres d’épingle et un doigt tran­­ché suffi­­saient rare­­ment à étan­­cher la soif de violence de la veuve. Selon Ficzkó, les filles pouvaient être suppli­­ciées jusqu’à dix fois par jour dans l’une des salles de torture de la Comtesse – elle en avait dans chacun de ses nombreux châteaux –, et les sévices étaient abso­­lu­­ment inhu­­mains. L’équipe de tortion­­naires utili­­sait des fers portés au rouge pour brûler les filles sur toute la surface du corps. Erzsé­­bet forçait les filles à rester dehors, entiè­­re­­ment nues, et versait sur elle de l’eau glacée jusqu’à ce qu’elles meurent de froid. Une fois, elle intro­­dui­­sit ses doigts dans la bouche d’une des servantes et lui déchira le visage. On rapporte égale­­ment l’uti­­li­­sa­­tion de tenailles pour arra­­cher les chairs, ainsi que des rumeurs de canni­­ba­­lisme.

Comme bien des tueurs en séries après elle, elle finit par s’en­­har­­dir – ce qui causa sa perte.

Droko affec­­tait de couper les doigts des filles avec des cisailles. Anna s’en tenait à sa tech­­nique des 500 coups de fouet. Erzsé­­bet, quant à elle, aimait tout. Elle désha­­billait les filles avant de les battre. Un jour où elle se sentait trop malade pour quit­­ter le lit, elle arra­­cha une partie du visage et de l’épaule d’une des filles à coups de dents. Passages à tabac sans fin, priva­­tions de nour­­ri­­ture, lacé­­ra­­tions, canni­­ba­­lisme, brûlures au fer rouge, et peut-être même le supplice de la vierge de fer : ainsi mouraient les servantes Báthory.

Légendes vampi­­riques

En voyage, Erzsé­­bet Báthory conti­­nuait à massa­­crer des servantes. « Où qu’elle aille », raconta Ilona Jó dans sa confes­­sion, « elle se mettait immé­­dia­­te­­ment à la recherche d’un endroit où elle pour­­rait tortu­­rer les filles ». Elle les tuait dans sa calèche en se rendant à des soirées mondaines et enter­­rait les corps en chemin. Le meurtre était devenu pour elle une sorte de besoin psycho­­lo­­gique profond, exacerbé par le stress social. Un témoin au procès d’Erz­­sé­­bet raconte avoir vu des servantes enchaî­­nées, qui lui auraient confié que « leur maîtresse ne pouvait ni manger ni boire si elle n’avait pas préa­­la­­ble­­ment assisté au meurtre sanglant d’une de ses servantes vierges ». L’une des rumeurs les plus tenaces à propos d’Erz­­sé­­bet raconte qu’elle se baignait dans le sang pour entre­­te­­nir sa beauté. L’his­­toire se présente ainsi : un jour, alors qu’une servante avait amoché sa toilette, Erzsé­­bet la frappa si fort que son visage (ou sa main) en fut écla­­boussé. Après s’être essuyée, il lui sembla que sa peau avait rajeuni. Bien­­tôt, elle déve­­loppa une secrète obses­­sion pour les bains nocturnes dans du sang de vierge. N’en déplaise aux amateurs de vampires, cette histoire est proba­­ble­­ment fausse. Aucune des servantes ayant témoi­­gné contre Erzsé­­bet ne mentionne de bain de sang. Elles précisent en revanche qu’il y avait tant de sang versé pendant les séances de torture qu’il fallait ensuite écoper le sol. Erzsé­­bet ne semblait donc pas très dési­­reuse de conser­­ver le précieux fluide vital de ses victimes, et encore moins de s’y baigner. En réalité, la première mention de cette légende remonte à un siècle après la mort de la Comtesse. Elle est issue d’un livre de 1729 inti­­tulé Tragica Histo­­ria, écrit par le savant jésuite László Turóczi après qu’il eût décou­­vert les compte-rendus du procès Báthory.

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Les armoi­­ries d’Erz­­sé­­bet Báthory

Il est aisé de comprendre pourquoi la rumeur des bains de sang a perduré. Si l’image est assez sordide pour marquer les esprits, elle permet aussi de faire l’éco­­no­­mie de l’idée éprou­­vante d’une meur­­trière tuant pour tuer. Si Erzsé­­bet avait sacri­­fié ces filles afin de préser­­ver sa beauté, nous n’au­­rions pas à nous soucier de la ques­­tion du mal chez elle. La vanité est un mobile bien plus facile à saisir, car le carnage pour­­rait alors se résu­­mer à un désir funeste de ravir les yeux des hommes. L’idée d’une Erzsé­­bet prenant des bains de sang cosmé­­tiques est fina­­le­­ment moins déran­­geante pour l’es­­prit que celle d’une Erzsé­­bet folle furieuse. Mais il y avait néan­­moins du sang en abon­­dance à la carte de Chez Erzsé­­bet, au point que les murs en étaient écla­­bous­­sés et que la Comtesse devait parfois, selon Ilona Jó, s’in­­ter­­rompre en pleine séance de torture afin de chan­­ger son chemi­­sier détrem­­pé… Bien que sa propen­­sion à désha­­biller ses jeunes servantes semble bien indiquer une forme de trouble sexuel, et que ses rituels occultes puissent avoir parfois servi à préser­­ver sa jeunesse, il semble que le véri­­table penchant de la Comtesse fût fina­­le­­ment assez simple : rava­­ger des corps. Erzsé­­bet s’était jusque-là limi­­tée au meurtre de paysans, ce qui repré­­sen­­tait pour elle un risque modéré. Les parents vendaient leur enfant comme domes­­tique contre un verse­­ment unique. Si celui-ci venait à mourir du « choléra » – c’était là l’ex­­cuse passe-partout d’Erz­­sé­­bet –, la famille ne pouvait pas pour­­suivre les maîtres nobles, aussi douteuses qu’aient été les circons­­tances du décès. Erzsé­­bet et ses séides tuaient un si grand nombre de filles qu’ils ne pouvaient même pas toutes les enter­­rer. Les tombes étaient creu­­sées à la va-vite, et on s’ima­­gine avec quoi jouaient les chiens dans la cour du château. Mais la Comtesse restait intou­­chable, car la Couronne lui devait de l’argent. Seule­­ment, comme bien des tueurs en séries après elle, elle finit par s’en­­har­­dir – ce qui causa sa perte. Lassée des filles de paysans, ou sentant peut-être le vivier se réduire, Erzsé­­bet décida de recru­­ter au sein de la petite noblesse. Son inten­­dante, Erzsi Majo­­rova – égale­­ment sorcière à ses heures perdues – pour­­rait avoir été à l’ori­­gine de cette sugges­­tion. Elle avait remplacé la cruelle Anna Darvo­­lya auprès d’Erz­­sé­­bet à la mort de celle-ci. D’après la rumeur, Erzsi avait préco­­nisé le sang bleu car celui des paysannes ne suffi­­sait plus à retar­­der le vieillis­­se­­ment de sa maîtresse. Ou peut-être la Comtesse souhait-elle chan­­ger sa distri­­bu­­tion habi­­tuelle. Mais comment atti­­rer ces jeunes fleu­­rons au château ? Les paysans étaient faciles à manœu­­vrer, mais les nobles s’inquié­­te­­raient fata­­le­­ment si leurs filles venaient à dispa­­raître. Fina­­le­­ment, Erzsé­­bet eut l’idée d’ou­­vrir un gyné­­cée, une école de bonnes manières pour jeunes femmes. Elle accueillit au château un petit trou­­peau de jeunes aris­­to­­crates pour, disons, les « éduquer ». Quand les riches parents commen­­cèrent à s’enqué­­rir du sort de leur progé­­ni­­ture, Erzsé­­bet inventa une histoire pour le moins extra­­­va­­gante : l’une des filles en avait assas­­siné une autre, par jalou­­sie pour ses bijoux. Puis, ayant réalisé la portée de son acte, l’ama­­trice de joaille­­rie avait fini par se donner la mort.

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Brouillard dans les Petites Carpates
Elles se trouvent aujourd’­­hui en Slovaquie de l’Ouest
Crédits

Inutile de préci­­ser qu’à ce stade, la Comtesse ne convainquait plus personne. Les rumeurs se propa­­geaient comme des feux de forêt. On avait entendu les filles du gyné­­cée hurler de douleur, et les habi­­tants de la ville avaient aperçu les servantes de la Comtesse en sale état, le visage et les mains couverts de bandages. Mais surtout, des filles nobles étaient mortes. C’est pourquoi le roi décida de s’at­­taquer à la Comtesse sanglante.

Que la bête meure

En février 1610, le roi ordonna à son pala­­tin György Thurzó d’ou­­vrir une enquête sur la comtesse Báthory. (Le pala­­tin était le plus haut digni­­taire de Hongrie après le roi et faisait fonc­­tion de juge suprême, ndt.) Il convient de noter qu’il ne s’agis­­sait pas de l’in­­ter­­ven­­tion pure­­ment désin­­té­­res­­sée du bon monarque contre la cruelle aris­­to­­crate. Le roi devait encore une somme d’argent colos­­sale à Erzsé­­bet, et sa mise aux fers signe­­rait l’an­­nu­­la­­tion de la dette. Thurzó entre­­prit donc de recueillir des témoi­­gnages sur la Comtesse. Ces témoi­­gnages furent traduits en anglais et repro­­duits en appen­­dice d’Infa­­mous Lady. Des centaines de personnes corro­­bo­­rèrent les rumeurs d’atro­­ci­­tés visant les servantes Báthory, pour un nombre de victimes compris entre 175 et 200. Malheu­­reu­­se­­ment, les témoi­­gnages étaient pour la plupart indi­­rects, de sorte que l’enquête traîna en longueur durant des mois. Au mois de décembre, Thurzó était pratique­­ment prêt à agir. Mais on ne met pas une person­­na­­lité aussi puis­­sante aux arrêts sans être abso­­lu­­ment certain de sa culpa­­bi­­lité. Il rencon­­tra donc la Comtesse, qui balaya les accu­­sa­­tions d’un revers de main : les filles avaient succombé à une épidé­­mie – oh, et puis il y avait eu cette sombre histoire de bijoux, aussi.

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György Thurzó
Pala­­tin de Hongrie de 1609 jusqu’à sa mort, en 1616
Taille-douce de 1607

Thurzó décida de reve­­nir avec le roi en personne, mais Erzsé­­bet, peut-être par déses­­poir, tenta de les empoi­­son­­ner avec un gâteau ensor­­celé aima­­ble­­ment fourni par Erzsi, sa sorcière à tout faire. Malgré le sang-froid aris­­to­­cra­­tique dont faisait montre la Comtesse, il y avait quelque chose de pourri au royaume de Čach­­tice. Tout le monde savait. Dans la soirée du 29 décembre 1610, Erzsé­­bet et Erzsi s’aven­­tu­­rèrent hors du château pour s’adon­­ner à un rituel de sorcel­­le­­rie, ainsi que leur copiste le révéla plus tard au tribu­­nal. « Nous requé­­rons votre aide, ô nuées !… Envoyez séant, ô nuées… quatre-vingt dix chats ! » Les matous avaient pour instruc­­tion de « mettre en pièce le cœur » des indé­­li­­cats ayant chagriné la Comtesse. Après quoi Erzsé­­bet rentra au château, sans doute pour profi­­ter, à son habi­­tude, d’une nuit ensan­­glan­­tée. Plus tard dans la soirée, Thurzó se glissa dans l’en­­ceinte du château de Čach­­tice, accom­­pa­­gné d’une escouade de gardes. Il ne leur fallut pas long­­temps pour rassem­­bler les preuves : ils décou­­vrirent le cadavre mutilé d’une des filles à proxi­­mité de l’en­­trée du château, et deux autres filles mortes ou agoni­­santes à l’in­­té­­rieur. Se guidant aux hurle­­ments, ils tombèrent sur l’équipe de choc de la Comtesse, à l’œuvre dans l’une des salles de torture du château. Il n’est pas sûr qu’Erz­­sé­­bet ait été prise sur le fait, mais les preuves étaient là, et elle était à tout le moins respon­­sable des agis­­se­­ments de ses employés de maison. Ils ne perdirent pas de temps à la sortir du château.

Plus tard, Thurzó racon­­te­­rait dans une lettre à sa femme qu’ils avaient décou­­vert davan­­tage de filles « conser­­vées à l’écart, à l’en­­droit où cette femme diabo­­lique prépa­­rait ses futures martyres ». En tout, 306 personnes témoi­­gnèrent contre la Comtesse sanglante. Ilona Jó, Dorka, Kata­­lin et Ficzkó furent tortu­­rés et avouèrent leurs crimes en détail, dési­­gnant Erzsé­­bet comme la source de toute l’af­­faire. D’après ces aveux, il y eut entre 36 et 51 filles tuées par la Comtesse, mais un autre témoin, une jeune servante du nom de Szuzanna qui avait pris pour habi­­tude de noter les noms des victimes dans un petit carnet, en dénom­­bra 650. À ce jour, personne ne sait avec certi­­tude combien de filles sont mortes des mains d’Erz­­sé­­bet Báthory. Ilona Jó, Dorka et Ficzkó furent tous trois condam­­nés à mort. Ilona Jó et Dorka, qui s’étaient rendues person­­nel­­le­­ment respon­­sables de tant de « graves et régu­­lières atro­­ci­­tés à l’en­­contre du sang chré­­tien », virent leurs doigts déchique­­tés par des tenailles portées au rouge, avant d’être exécu­­tées et jetées dans un grand bûcher. Du fait de sa jeunesse, Ficzkó fut déca­­pité puis brûlé. Kata­­lin, qui avait fait montre de compas­­sion vis-à-vis des filles, fut condam­­née à rester en prison « jusqu’à que ce d’autres preuves éven­­tuelles soient recueillies contre elle ». (Kimberly Craft émet l’hy­­po­­thèse qu’elle fut discrè­­te­­ment relâ­­chée plus tard.) Et la Comtesse sanglante ? Quel qu’ait été le désir du roi ou de sa cour de la voir condam­­née à la peine capi­­tale, elle était trop au-dessus des lois pour cela. Elle ne fut pas non plus soumise à la ques­­tion, car la torture d’un si haut digni­­taire aurait établi un dange­­reux précé­dent pour la noblesse de Hongrie. Tandis que Thurzó et son roi réflé­­chis­­saient à une condam­­na­­tion appro­­priée, Erzsé­­bet établit un testa­­ment pour léguer ses terres à ses enfants après sa mort, empê­­chant le roi de mettre la main sur le vaste domaine des Báthory en cas d’exé­­cu­­tion.

L’ef­­froi surgit quand on se plonge dans le regard vide et inno­cent de ces grands yeux âgés de quatre siècles.

Fina­­le­­ment, Thurzó condamna la Comtesse à être empri­­son­­née à vie dans son propre château de Čach­­tice. « Vous, Erzsé­­bet, êtes une bête sauvage. Vous êtes dans les derniers mois de votre vie. Vous ne méri­­tez pas de respi­­rer l’air sur cette Terre ou de contem­­pler la lumière du Seigneur. Vous dispa­­raî­­trez de ce monde et ne réap­­pa­­raî­­trez plus jamais. Alors que les ombres vous enve­­loppent peu à peu, puis­­siez-vous trou­­ver le temps de vous repen­­tir de votre exis­­tence bestiale. » La dette du roi fut annu­­lée, et les docu­­ments du procès, scel­­lés. La Comtesse fut emmu­­rée dans son propre château, avec juste assez d’es­­pace entre les briques pour y passer de la nour­­ri­­ture. Le Parle­­ment vota un décret stipu­­lant que « le nom d’Erz­­sé­­bet Báthory ne serait plus jamais prononcé en bonne société ». Et les bour­­gades autour de Čach­­tice connurent un siècle de tranquillité.

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Mais en dépit des efforts du tribu­­nal pour effa­­cer Erzsé­­bet Báthory des mémoires, l’his­­toire de la Comtesse ne cessa de se propa­­ger, à comp­­ter de la redé­­cou­­verte des minutes du procès dans les années 1720. Aujourd’­­hui, la Comtesse sanglante est deve­­nue une figure immen­­sé­­ment popu­­laire dans le monde de l’hor­­reur, du gore et des vampires. Elle appa­­raît dans toutes sortes de poèmes, de romans et de films, ou encore dans une chan­­son du célèbre groupe de heavy metal britan­­nique Venom. L’his­­to­­rien Raymond McNally va jusqu’à défendre l’idée que c’est Erzsé­­bet qui inspira le Dracula de Bram Stoker. Il suffit d’une recherche sur Google Images pour voir à quel point la légende s’est char­­gée d’éro­­tisme. On y trouve de tout : du manga où la Comtesse arbore des pinces à seins ensan­­glan­­tées jusqu’au dessin d’un amateur qui la repré­­sente alan­­guie dans une baignoire pleine de sang. Comme l’uni­­ver­­si­­taire Cris­­tina Santos l’écrit dans un article sur la Comtesse, « la carac­­té­­ri­­sa­­tion de Báthory comme un “monstre” repose injus­­te­­ment et avant tout sur sa déviance sexuelle : son homo­­sexua­­lité suppo­­sée et ses infi­­dé­­li­­tés conju­­gales, et plus géné­­ra­­le­­ment sur son écart vis-à-vis du rôle assi­­gné aux femmes dans la société et la culture de son temps ».

Elizabeth_Bathory_1893
Tortu­­rée sous les yeux de la Comtesse
István Csók
1893

Bien sûr, en dépit de son aspect singu­­liè­­re­­ment malsain, l’his­­toire de Báthory revêt un certain glamour. Qui n’est pas saisi par l’image d’une Comtesse vampire aux longs cheveux noirs, d’une sédui­­sante Némé­­sis à la hauteur des sifflantes repti­­liennes du mot « assas­­sine » ? Mais toutes ces rumeurs de luxure et de sang ne doivent pas faire oublier que d’un strict point de vue histo­­rique, le person­­nage de Báthory se résume proba­­ble­­ment à celui d’une tueuse inqua­­li­­fiable, soit la chose la plus effrayante et la moins glamour au monde. Les portraits d’ad­­mi­­ra­­teurs dépei­­gnant une Erzsé­­bet volup­­tueuse à la poitrine écla­­bous­­sée de sang n’ont rien de terri­­fiant. Son portrait de 1585, en revan­­che… Le véri­­table effroi surgit quand on se plonge dans le regard vide et inno­cent de ces grands yeux âgés de quatre siècles. La comtesse Erzsé­­bet Báthory mourut le 22 août 1614. Dans la corres­­pon­­dance de Thurzó, on apprend que sa dernière action fut de s’al­­lon­­ger sur son lit et de chan­­ter, avec grâce. Elle fut inhu­­mée en terre sacrée, mais à la suite de plaintes, on trans­­féra son corps dans la crypte des Báthory. En 1995, la crypte fut ouverte. On n’y trouva nulle trace d’Erz­­sé­­bet.


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « The Blood Coun­­tess », paru dans The Hair­­pin. Couver­­ture : Les Carpates, par Serge Krynyt­­sia. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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