par Vager Saadullah | 5 novembre 2014

Quand son pays natal a eu besoin de lui, Sebri Bamerni a quitté sa vie en Alle­­magne pour prendre les armes. Il faisait partie des nombreux soldats pesh­­mer­­gas à la retraite reve­­nus au Kurdis­­tan irakien pour affron­­ter les mili­­ciens de l’État isla­­mique et mettre un terme à leur guerre expan­­sion­­niste.

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Barrage de Mossoul
Aujourd’­­hui aux mains des Pesh­­mer­­gas
Crédits

Bamerni a trouvé la mort en défen­­dant le barrage de Mossoul contre les combat­­tants de l’EI. Il avait 51 ans. « Je me rappelle que lorsqu’on était enfants, on se donnait des noms de héros pesh­­mer­­gas », a écrit sur Face­­book le jour­­na­­liste kurde Ayub Nisry, après que Bamerni a été tué. « L’un de ces noms était “Sebri Bamerni”, car ses faits d’armes face au régime irakien, sa renom­­mée et sa bravoure nous remplis­­saient le cœur. » Son enter­­re­­ment a eu lieu dans son village natal, et a réuni des membres de sa famille venus d’Al­­le­­magne et des États-Unis. Il a rappelé le prix humain à payer dans la guerre de plus en plus féroce contre l’État isla­­mique.


Vété­­ran

Bamerni est né en 1962 dans la ville de Bamerne. Il était encore au lycée lorsqu’il a rejoint les rangs des Pesh­­mer­­gas. C’était en 1979, près de la fron­­tière turque. Dès 1984, il était à la tête des forces pesh­­mer­­gas loyales au Parti Démo­­cra­­tique du Kurdis­­tan (PDK) de Shei­­khan et ses envi­­rons. Entre 1984 et 1988, il a combattu le régime baas­­siste de Saddam Hussein.

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Sebri Bamerni
En uniforme pesh­­merga
Crédits : Face­­book

La réponse baas­­siste à la résis­­tance kurde s’est incar­­née dans la terrible opéra­­tion Anfal, durant laquelle l’Ar­­mée irakienne a détruit près de 3 000 villages kurdes et tué 182 000 Kurdes. Ce géno­­cide a connu l’at­­taque aux armes chimiques la plus dévas­­ta­­trice de l’his­­toire – contre la ville de Halabja – et déplacé 1,5 million de personnes. Bamerni a quitté l’Irak pour un camp de réfu­­giés en Turquie, dont il est rapi­­de­­ment devenu le respon­­sable kurde. Mais du fait de son passé de mili­­tant poli­­tique, le gouver­­ne­­ment turc le surveillait étroi­­te­­ment et le harce­­lait sans cesse. Il a alors quitté la Turquie pour la Grèce, avant de s’ins­­tal­­ler fina­­le­­ment en Alle­­magne. Mais lorsque les forces améri­­caines ont envahi l’Irak en 2003 pour renver­­ser le régime de Saddam Hussein, Bamerni est rentré au pays. Il offi­­ciait comme adjoint du chef de l’an­­tenne du PDK de Mossoul. « Il a tenu ce rôle jusqu’en 2006, mais parce qu’il avait été blessé cinq fois et avait subi de nombreuses inter­­­ven­­tions chirur­­gi­­cales, il est retourné en Alle­­magne », me confie son frère Mustafa Bamerni. Mustafa, qui est citoyen améri­­cain, est lui aussi retourné en Irak. Jusqu’en 2009, il travaillait comme inter­­­prète pour les troupes améri­­caines à Mossoul et Bagdad. Mustafa était au Kurdis­­tan quand son frère a décidé de retour­­ner se battre une dernière fois. « Alors que l’EI occu­­pait Sinjar, mon frère Sebri a fait le voyage depuis l’Al­­le­­magne, raconte Mustafa. Il est arrivé chez nous de nuit et a rejoint les Pesh­­mer­­gas dès le lende­­main matin. »

Héros

Le 11 août, Sebri Bamerni a posté une photo de lui sur Face­­book, tenant une arme et portant l’uni­­forme pesh­­merga. « Nous allons à la guerre, aujourd’­­hui est un jour digne et hono­­rable, ne vous en défiez pas, disait la légende. La victoire sera toujours celle du Kurdis­­tan. » Sa dernière photo est appa­­rue le 18 août alors qu’il se trou­­vait à Mossoul, après que les forces conjointes des troupes kurdes et des comman­­dos irakiens sont parve­­nues à libé­­rer la ville du joug des mili­­ciens. Fawsi, le neveu de Bamerni âgé de 24 ans, est lui aussi un soldat pesh­­merga, et il a pris part au combat pour défendre le barrage. « J’étais avec lui au front deux jours avant qu’il ne soit tué, dit-il. Il m’a demandé de porter des docu­­ments à Dohuk. J’ai insisté pour rester à ses côtés, mais il a refusé et m’a ordonné de partir. »

Il est à peu près certain qu’un tireur d’élite de l’État isla­­mique a abattu Bamerni dans le dos.

« Il m’a dit : “Ici au front, personne ne peut me tuer” », se rappelle Fawsi. Il est à peu près certain qu’un tireur d’élite de l’État isla­­mique a abattu Bamerni dans le dos, dans le village de Sahrig près du barrage de Mossoul. « Les Pesh­­mer­­gas qui étaient avec Sebri lorsqu’il a été tué nous ont dit qu’un combat acharné faisait rage dans le village, explique Fawsi. Il y avait deux snipers tapis dans une maison. Ils se sont battus pendant un long moment contre eux et ils sont entrés alors qu’ils pensaient les avoir tués. Sebri a été le premier à péné­­trer dans la maison. » Les Pesh ont fouillé l’en­­droit à la hâte avant de reprendre leur chemin. Mais il restait un combat­­tant blessé dans la maison, un djiha­­diste russe. Il a tiré sur Sebri dans le dos alors qu’il était en chemin pour inspec­­ter une autre maison. « Une semaine avant sa mort, Sebri m’a donné cette balle et en a glissé une semblable dans sa poche », se souvient Fawsi, me montrant l’objet brillant au creux de sa main. « Il m’a dit : “Nous sommes des hommes, nous sommes venus pour combattre et non pour fuir. Nous nous battrons jusqu’au bout, et si nous avons la certi­­tude d’être captu­­rés par l’État isla­­mique, nous mettrons fin à nos jours avec ces balles.” Et puis il m’a mis la balle dans la main, en disant : “Tu ne l’uti­­li­­se­­ras que pour te tuer.” »

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Fawsi
Il porte la balle que lui a donné son oncle
Crédits : Vager Saadul­­lah

Le fils aîné de Bamerni, Party Sebri, a 22 ans. Il est né en Alle­­magne et a fait le voyage jusqu’au Kurdis­­tan pour assis­­ter aux funé­­railles. Il me confie que son père lui avait demandé de s’oc­­cu­­per de sa famille lorsqu’il est parti combattre. « Je pren­­drai soin des miens, comme je lui ai promis », affirme Party. Le grand frère de Bamerny, Idris, a 46 ans et vit à Nash­­ville, dans le Tennes­­see – qui accueille la plus vaste commu­­nauté kurde des États-Unis. « J’étais à un entre­­tien profes­­sion­­nel, me dit-il. Lorsque je suis revenu, j’ai vu mes amis et ma famille rassem­­blés autour de la maison à Nash­­ville, et j’ai compris que quelque chose n’al­­lait pas. C’est là qu’ils m’ont dit que mon frère était mort en martyr. » « À Nash­­ville, ses funé­­railles ont duré quatre jours, pour­­suit Idris. Dans notre culture, elles durent habi­­tuel­­le­­ment trois jours, mais la commu­­nauté kurde de Nash­­ville compte beau­­coup de personnes, et certains de nos proches venaient de villes épar­­pillées aux quatre coins des États-Unis. »

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Idris Bamerni
Dans ses bras, la plus jeune fille de son frère
Crédits : Vager Saadul­­lah

Mais le soutien qu’a reçu la famille Bamerni ne s’est pas limité pas à la commu­­nauté kurde. « Nos voisins améri­­cains sont venus eux aussi. Ils ont apporté de la nour­­ri­­ture, de l’eau, des tables et ils ont libéré des places de parking pour que ceux des nôtres qui assis­­taient aux funé­­railles puissent garer leurs voitures », raconte Idris. Après les quatre jours de céré­­mo­­nie funé­­raire à Nash­­ville, Idris et sa mère ont pris l’avion pour le Kurdis­­tan, afin de se rendre sur la tombe de Bamerni et d’as­­sis­­ter à son enter­­re­­ment sur leur terre natale.

Martyr

Les aven­­tures de Bamerni ont depuis long­­temps insuf­­flé la révolte au sein de sa famille. « Dans les années 1980, j’ai été arrêté par le régime de Saddam alors que j’étais étudiant, car j’avais une photo du leader kurde Massoud Barzani dans ma poche », se souvient Idris. « Le régime nous harce­­lait car mon frère Sebri était un comman­­dant pesh­­merga. J’ai été libéré le 18 avril 1987. J’ai aban­­donné l’école et je suis parti dans les montagnes pour rejoindre les Pesh­­mer­­gas. » Peiv Sebri est la fille de Bamerni. Elle est née en Alle­­magne et a aujourd’­­hui 18 ans. « Mon père avait rejoint les Pesh­­mer­­gas depuis long­­temps, et il s’est battu contre le régime de Saddam au cours de nombreuses batailles. Il espé­­rait de tout cœur ne pas être tué par les isla­­mistes, et nous avons ressenti une grande fierté quand nous avons appris qu’il avait été exaucé et que le terro­­riste qui l’avait abattu était un merce­­naire russe. »

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Les enfants de Bamerni
Peiv tient dans sa main un drapeau du PDK
Crédits : Vager Saadul­­lah

« Mon père a long­­temps servi le Kurdis­­tan, mais malgré cela le gouver­­ne­­ment kurde l’a ignoré, conti­­nue Peiv. Il est même arrivé qu’il combatte les terro­­ristes sans armes décentes ! Et main­­te­­nant, les voilà qui viennent nous dire que notre père était un héros… » Peiman Sebri, 23 ans, est née en Grèce pour sa part. C’était avant que son père ne s’ins­­talle en Alle­­magne. « Mon père ne crai­­gnait que Dieu », dit-elle, la voix pleine de larmes. « Lorsque l’État isla­­mique a fait sa propa­­gande en clamant que ses hordes allaient entrer dans Dohuk, mon père nous a appe­­lés pour nous dire : “Ne crai­­gnez rien, je suis au front. Je ne les lais­­se­­rai pas faire.” » « Nous sommes fiers que mon frère soit mort en martyr pour le salut du Kurdis­­tan et pour la dignité et l’hon­­neur des Kurdes, affirme Idris. Pourquoi devrais-je être triste ? Il avait 51 ans et avait été blessé quatre fois face au régime de Saddam. » « S’il était mort à l’hô­­pi­­tal, personne ne s’in­­té­­res­­se­­rait à lui, ajoute-t-il. Mais le fait qu’il soit tombé au combat face aux terro­­ristes de l’État isla­­mique nous remplit de fierté. Nous sommes sa famille et de ce fait, nous sommes prêts à nous battre nous aussi. »

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Prêts au combat
Sebri (lunettes) et ses cama­­rades pesh­­mer­­gas
Crédits : Face­­book

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Mour­­ning and Defiance at a Pesh­­merga Fune­­ral », paru dans War Is Boring. Couver­­ture : L’en­­ter­­re­­ment de Sebri Bamerni, par Vager Saadul­­lah.

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