Jake Phelps est à la tête de Thrasher depuis 1993. Il raconte comment le plus célèbre magazine de skate est devenu un phénomène de société. (Partie 1)

To be (cool) or not to be

Je n’avais passé que quelques minutes avec Jake Phelps et déjà quelqu’un le traitait de connard. C’était par un doux matin d’octobre à San Francisco, à la toute fin de l’été indien. Je retrouve Phelps devant un épicerie de quartier au coin de la 24e rue et de Valencia Street, à l’heure convenue. Il est habillé comme un demi-rédacteur en chef : en haut, il porte une chemise blanche bien repassée et un pull gris sans manches, des lunettes à bords noirs épais et une barbe de trois jours grisonnante ; en bas, son pantalon tombe à moitié sur son caleçon et des pentagrammes sont brodés sur les languettes de ses pompes. Il tient son skateboard à la main, sur le grip duquel des filets de sang ont séché.

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Jake Phelps
Crédits : Andrew Paynter

Mais un examen plus approfondi révèle une négligence dans la partie haute que je n’avais pas remarqué de prime abord : l’épaisse monture de ses lunettes abrite des verres si éraflés qu’il semble inutile de continuer à les porter, mais elles parviennent tout de même à dissimuler efficacement l’œil au beurre noir en voie de rétablissement et la cicatrice fraîche qui s’étale juste au-dessus, cachée dans son sourcil. Cinq jours plus tôt, une voiture a renversé Phelps par derrière alors qu’il skatait à quelques rues d’ici. Il venait de fêter ses 53 ans. L’impact l’a propulsé au sol, que le côté gauche de sa tête a rencontré en premier, et il a dû être envoyé au General Hospital de San Francisco pour un total de neuf points de suture.

Phelps a envie d’un café, et il a déjà une idée de l’endroit où aller. Il lance sa planche par terre, et je le suis alors qu’il remonte Valencia Street en prenant la piste cyclable à contre-sens. Phelps skate avec une certaine économie de mouvement, en traînant des pieds plutôt qu’en poussant. Au départ, ça pourrait passer pour de la précaution, mais ce n’en est pas : nous ne sommes même pas sortis du quartier qu’un cycliste est obligé de faire un écart pour éviter une collision frontale. Ce dernier insulte Phelps, qui répond en bombant le torse et en grognant au nez du cycliste.

« Les gens me traitent de connard tout le temps », dit-il en couvrant le ronronnement monotone de nos roues pendant que je le rattrape. « C’est parce que je ne m’arrête jamais. » Comme pour appuyer ses propos, il grille le feu suivant. Arrêté sur la ligne, je regarde un camion piler pour ne pas le tuer.

Son refus – ou son incapacité – de s’arrêter est peut-être ce qui décrit le mieux la carrière de Phelps. Il est à la tête de Thrasher depuis 1993 : le magazine a une place tellement privilégiée dans l’imaginaire collectif des skateurs qu’il est difficile de trouver avec quoi le comparer. Dans le milieu, on l’appelle « la bible » – mais nous les skateurs, on aime l’exagération. C’est une sorte de Vogue, mais pour dégénérés, et Phelps est la Anna Wintour du skate. Phelps aime se voir comme l’incarnation de Thrasher, et c’est vrai sur de nombreux aspects, de son humour caustique à sa connaissance encyclopédique de la discipline.

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Jake Phelps dans les rues de San Francisco
Crédits : Andrew Paynter

C’est aussi un homme hors du temps. Phelps est un vieux rockeur, un punk mal dégrossi dans une ville qui n’a plus besoin de ces gens-là et ne leur laisse plus de place. Il refuse de payer pour les transports et préfère se glisser dans les rames par les portes de derrière. Il jette ses mégots de cigarette n’importe où ; il appelle les gamins blood, comme s’ils faisaient partie d’un gang. Il aboie contre les touristes et engueule les conducteurs. Il grille les feux avec une confiance arrogante, et impose sa volonté aux autres véhicules avec des gestes de main cryptiques. Sans compter qu’il vole des barres chocolatées à l’étalage, juste pour voir si les caissiers font attention à ce qui se passe – ce qui a déjà été le cas, à Copenhague. Son apparence elle-même est délicieusement cartoonesque : ses oreilles sont placées assez bas sur son crâne, et son sourire fend son visage de part en part. Il suffirait de le tremper dans de la peinture jaune pour qu’il ait l’air à sa place à Springfield.

Les excentricités du skateboard font que les médias jouent un rôle très important dans ce sport. Si on peut l’appeler ainsi, car le skate a certainement plus en commun avec la pornographie : des gens doués sont payés pour être filmés pendant qu’ils font ce qu’ils font le mieux, ou du moins ce qu’ils sont assez fous pour essayer de faire. Contrairement à ce qu’il se passe au sein de la plupart des disciplines sportives, il est impossible de vraiment perdre ou de gagner, et, même à un niveau professionnel, l’activité ne se pratique pas souvent dans des salles financées par des fonds publics : tout se passe n’importe où, n’importe quand. Il y a bien des compétitions, mais en général, les skateurs s’en foutent. Il y a même des « équipes », mais il s’agit surtout de vagues associations de types payés pour utiliser un certain type de planche (ou de truck, ou de roue, ou de roulement à billes ; et chacun peut avoir plusieurs sponsors, un pour chaque partie de sa planche – en plus de ses vêtements et de ses chaussures, avec un peu de chance). Il n’y a pas de supporters chez les skateurs : il y a des préférences pour l’un ou l’autre. Et le boulot d’un skateur professionnel est d’aller faire du skate et de produire du contenu pour ses sponsors, lesquels publient des vidéos qui servent autant de marketing pour leur produit que de moyens pour la discipline de progresser. Il s’agit moins d’un sport que d’un écosystème médiatique bien particulier, géré par tout un tas de skateurs.

Les magazines sont les médias les plus indépendants de cet écosystème – le seul endroit où rédacteurs en chef, auteurs et photographes peuvent mettre en avant leur vision idéale du skate et de la culture qui l’entoure. Et tandis que les autres magazines de skate ont dépéri ou ont mis la clé sous la porte, Thrasher a préservé sa réputation de canard à records. L’incarnation la plus visible de cette autorité est la récompense de « skateur de l’année ». Assez comique dans sa forme, cette statuette de bronze – un type à l’air stoïque nommé Rusty, qui porte un short, un t-shirt de Thrasher, une casquette à l’envers, et tient nonchalamment une planche par le nez – a une importance symbolique énorme. Dans un sport qui se distingue par son refus inné de l’autorité, c’est le seul titre auxquels les skateurs accordent de la valeur. C’est aussi un titre qu’assombrit un procédé d’attribution mystérieux. Les lecteurs peuvent voter pour le skateur de l’année, bien sûr ; après tout, il y a aussi des élections en Corée du Nord. On prend généralement pour acquis dans le milieu du skate que Phelps choisit lui-même le vainqueur chaque année, ce qui fait de lui l’objet du mépris et de la fascination de tous : mais pour qui se prend ce vieux type pour dire au monde ce qui est cool et ce qui ne l’est pas ?

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En skate
Crédits : Andrew Paynter

Monsieur Phelps

Phelps aime dire que c’est dans le Massachusetts qu’il a appris à être un connard. Il a passé les onze premières années de sa vie en Californie, avant que ses parents se séparent et qu’il aille vivre à Marblehead avec sa mère. C’était une native de San Francisco un peu hippie, qui l’envoyait parfois à l’école habillé en dashiki. Ce déménagement sur la côte est a appris à Phelps que le monde n’était pas tout rose. « J’ai beaucoup appris sur le racisme, le hockey de rue, et je me suis embrouillé avec pas mal de gens », dit-il. Phelps se souvient encore de l’heure à laquelle il a chopé un skateboard pour la première fois : c’était le 13 avril 1976, à 16 heures. Il avait alors 13…

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