par Yassin Gaber | 11 octobre 2014

Le « cercle de sang et de feu »

Nous déva­­lons une route pous­­sié­­reuse à bord d’une Peugeot 504, dont l’ha­­bi­­tacle dissi­­mule une arme. « Bien sûr que je garde une arme dans ma voiture. » Je marmonne, répé­­tant avec anxiété les mots du guide. Mani­­pu­­lant mon dicta­­phone, mes yeux scrutent le sol de la 504 à la recherche de l’arme dissi­­mu­­lée. Je n’ar­­rive pas à distin­­guer le visage de Bassem, assis à côté de notre guide et chauf­­feur. Mais je peux sentir son appré­­hen­­sion, laquelle se mêle à notre exci­­ta­­tion. En face de nous s’étend l’un des villages les plus connus de la région du Sa’id, au sud de l’Égypte. Ce village, Hamra Doum, est consi­­déré comme la plaque tour­­nante du trafic d’armes et de drogues du Sa’id. Les gens d’ici lui ont donné, ainsi qu’aux villages alen­­tours, le surnom de « cercle de sang et de feu ». Hamra Doum. Rien que le nom fait froid dans le dos. En arabe, cela ressemble à « sang rouge ». Bassem, un cama­­rade jour­­na­­liste, avait des contacts sur place et un lit à me propo­­ser. Sur le trajet en direc­­tion du Caire, il m’avait rensei­­gné sur les choses à faire et ne pas faire dans la région. Appa­­rem­­ment, il ne fallait jamais refu­­ser l’hos­­pi­­ta­­lité – offrir des ciga­­rettes étant une preuve suprême de bien­­veillance.

Je n’étais pas inquiet. Un des prin­­ci­­paux clans de crimi­­nels s’oc­­cu­­pait de nous : le sien.

Je tire une bouf­­fée sur la ciga­­rette corsée offerte par notre guide, repen­­sant à ma déci­­sion de m’aven­­tu­­rer dans le Sa’id à la recherche de trafiquants d’armes. C’est la lecture d’un article de jour­­nal évasif évoquant des familles rivales et des bains de sang au Sa’id qui m’a entraîné dans le sud du Caire. Il s’agis­­sait d’échanges de feu géogra­­phique­­ment et poli­­tique­­ment à des années lumières du récent soulè­­ve­­ment. Le reste de l’Égypte étant concen­­tré sur les crises qui se succèdent, cette région à elle seule fait les gros titres, au vu de son mili­­tan­­tisme crois­­sant, de la menace que repré­­sentent les conflits armés et de la proli­­fé­­ra­­tion des armes. La fumée sortait douce­­ment de ma bouche, à la façon du gaz d’échap­­pe­­ment de notre voiture, et je repen­­sais à ma conver­­sa­­tion de la veille avec Abdal­­lah. C’était un chauf­­feur de taxi qui travaillait au noir en tant que trans­­por­­teur d’armes. Il avait refusé de nous escor­­ter jusqu’au village, essayant en vain de nous dissua­­der d’y aller. Mais ce jeune guide – connu des villa­­geois comme l’ « omda » ou l’ « aîné » – nous avait dispensé un accueil chaleu­­reux. Je n’étais pas inquiet. Un des prin­­ci­­paux clans de crimi­­nels s’oc­­cu­­pait de nous : le sien. Les codes d’hon­­neur fami­­liaux sont en jeu.

~

La voiture échoue dans ce pays sans lois. Par la fenêtre, j’aperçois un homme qui passe en moto, un Mauser semi-auto­­ma­­tique du siècle dernier harna­­ché dans le dos. Hors-la-loi, poli­­cier en civil ou offi­­cier ? J’opte pour le civil. Son fusil ne semble pas spécia­­le­­ment au goût du jour, à moins qu’il y ait ici un véri­­table marché pour les antiqui­­tés. Le canon semblait rafis­­tolé avec du scotch, comme s’il s’agis­­sait d’un panse­­ment. Selon moi, cela ne vaut pas la contre­­bande. Je ne fais plus atten­­tion à l’arme de l’omda. Il a plutôt l’air bien­­veillant, acca­­paré par son mariage qui approche. Avant de quit­­ter la ville, nous sommes allés cher­­cher au pres­­sing sa tenue de céré­­mo­­nie, ainsi qu’un étrange lustre moitié stéréo, moitié boule à facette. Le paysage conti­­nue de défi­­ler devant nous, révé­­lant des rangées de champs verdoyants, des arêtes sablon­­neuses et les eaux bleu azur du Nil. C’est d’une beauté à couper le souffle. Je me demande où ce chemin nous mènera.

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Par la fenêtre
Crédits : Yassin Gaber

On aperçoit bien­­tôt le village. Entouré de pentes escar­­pées d’un côté et de champs de canne à sucre luxu­­riants de l’autre, Hamra Doum semble dépourvu d’une quel­­conque présence poli­­cière, excep­­tion faite d’un point de contrôle peu fourni à sa fron­­tière. « Nous avons vu des armes pour la première fois en 1941. Des fusils… À cause d’un conflit. Un très, très gros conflit. Entre deux des trois familles d’ici, Hindawy et Sulei­­man. Cinq personnes sont mortes. » L’omda conti­­nue son récit : « Le conflit s’est inten­­si­­fié jusqu’en 1979, quand six personnes sont mortes. C’est à ce moment-là qu’on a vu le premier fusil Mauser. » L’homme sur sa moto me revient en mémoire. Règlent-ils toujours leur compte avec des fusils datant du siècle dernier ? Les conflits de familles et les querelles de sang ont déclen­­ché cette demande de la commu­­nauté de s’ap­­pro­­vi­­sion­­ner en armes. Le port d’arme est devenu monnaie courante et les vendeurs en ont fait leur marché. La nuit précé­­dente, nous nous étions assis avec le patriarche de la famille Abdel-Aal aux alen­­tours de Nagaa Hammadi. C’est une des plus grandes familles du nord de la province de Qena. Il portait avec suffi­­sance une mous­­tache soigneu­­se­­ment taillée. « Qu’est-ce que vous leur voulez ? Ce sont des mécréants », nous a-t-il dit, utili­­sant les stéréo­­types propres à la région. « Les pères seraient capables de tuer leur propres fils pour de l’argent. » Ainsi éclai­­rés, nous avons ensuite traversé la ville pour aller rendre visite à un légis­­la­­teur de l’époque de Muba­­rak, Fathi Quan­­dil, dans sa maison d’hôtes. Il se prélas­­sait à l’ex­­té­­rieur, juste en-dessous d’un vieux panneau de campagne lumi­­neux plas­­tron­­nant une gigan­­tesque photo de lui. Le panneau le procla­­mait « repré­­sen­­tant des pauvres ». L’ex-poli­­ti­­cien, mous­­ta­­chu et robuste, était assis devant nous dans le tradi­­tion­­nel gala­­biya, en train de fumer la chicha. Les fenêtres se sont ouvertes diffi­­ci­­le­­ment sur leurs char­­nières rouillées, et des poches de ciel bleu sont appa­­rues à travers le chaume au-dessus de nos têtes. On aper­­ce­­vait cinq hommes au loin, les sbires de Qandil. Son air grani­­tique et sa voix rocailleuse, dans ce contexte-là, donnaient la nette impres­­sion que cette maison avait été épar­­gnée par les révoltes et les boule­­ver­­se­­ments récents en tous genres. « Hamra Doum four­­nit tout le pays en armes », nous a-t-il dit, en tirant une longue bouf­­fée. « Après la révo­­lu­­tion, tout le monde est devenu trafiquant d’armes ». Il exagé­­rait quand il parlait de la proli­­fé­­ra­­tion des armes, affir­­mant que les chiffres avaient été multi­­pliés par dix en Égypte depuis la révo­­lu­­tion en Libye. Raison de plus, a-t-il ajouté, pour gérer l’ap­­pa­­reil judi­­ciaire d’une main de fer et même retour­­ner à un état d’ur­­gence. J’ai trouvé cela diffi­­cile à croire. Il y avait des massues et des bâtons de-ci de-là. Même les fusils et les armes de poing semblaient assez communs. Rien de très voyant, juste l’équi­­pe­­ment local. Rien qui ressem­­blait à un bazar d’armes.

Une tasse de thé

Quit­­tant le village, la Peugeot 504 nous rapproche des falaises où, au-dessus des pentes nais­­santes et entou­­rée de champs de canne à sucre, repose une petite villa. Elle se distingue déjà par sa fini­­tion et ses façades de couleur uniforme. L’in­­fra­s­truc­­ture mini­­ma­­liste de la ville – absence de route pavée et prédo­­mi­­nance de baraques en chan­­tier – doublée du peu de popu­­la­­tion visible, donnent au lieu un aspect inquié­­tant. Hamra Doum est une ville fantôme arché­­ty­­pale, parse­­mée de cabanes inoc­­cu­­pées, d’ânes en train de paître et du ballet occa­­sion­­nel d’hommes armés sur des motos.

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Hamra Doum en voiture
Crédits : Bassem Abo Alabass

Cinq vieux messieurs à la cheve­­lure poivre et sel se sont levés pour nous accueillir tandis que nous arri­­vions à hauteur de la maison. À côté d’eux, une mitraillette était posée contre le mur exté­­rieur. « Est-ce que c’est une arme russe ? — Non c’est un resis­­tance », me rétorque sèche­­ment l’un des hommes. L’au­­to­­rité émanant de sa réponse ainsi que l’em­­pla­­ce­­ment de son fauteuil – à l’écart et au-dessus des autres, à côté du plus gros fusil –, le dési­gnent en tant qu’homme le plus âgé. Le père de l’omda. Le resis­­tance, un Goryu­­nov sovié­­tique, passe par la fron­­tière souda­­naise et se vend en ce moment l’équi­­valent de 33 000 LE (4 740 dollars) en Égypte, me confiera plus tard l’omda. Il a été rebap­­tisé « resis­­tance » par les habi­­tants de Port Sa’id qui ont pris les armes pendant la guerre de Suez en 1956. Assis confor­­ta­­ble­­ment entre une boîte de muni­­tions et un Kala­­sh­­ni­­kov rafis­­tolé, je prends une plus longue bouf­­fée sur ma ciga­­rette, alors que l’omda nous parle d’un « vide sécu­­ri­­taire ». Le renver­­se­­ment de Muba­­rak et l’ef­­fon­­dre­­ment du régime en Libye ont faci­­lité le trafic d’armes en prove­­nance de la Libye, en emprun­­tant des routes entre la région côtière de Matrouh et Qena, dit-il. Les contre­­ban­­diers emploient même des lignes de bus publiques pour traver­­ser la fron­­tière depuis la Libye. Mais les armes que l’omda et sa famille détiennent sont prin­­ci­­pa­­le­­ment des reliques de l’al­­liance égyp­­tienne avec les Sovié­­tiques pendant la Guerre froide. Davan­­tage des pièces de collec­­tion que des instru­­ments de guerre. La seule arme non sovié­­tique qu’on nous montre est un fusil belge FN FAL qui se vendait d’abord au prix de 26 000 LE (3 735 dollars) en prove­­nance de Libye. Une origine dont on peut douter, car le FN FAL est égale­­ment lié à la guerre de Suez et la guerre des Six Jours de 1967. Il s’agis­­sait du fusil d’as­­saut typique d’Is­­raël, et pouvait donc faci­­le­­ment dater de cette époque. Mais la plus grosse artille­­rie, me dit le père de l’omda, arrive direc­­te­­ment à Matrouh, qui longe la Libye. Tout est stocké là-bas, à desti­­na­­tion de la pénin­­sule du Sinaï et de Gaza. Le patriarche ne souhaite pas entrer dans les détails pour ce qui a trait aux drogues et aux armes qui vont et viennent dans la pénin­­sule. Ils n’ont pas grand-chose à voir avec ce commerce, insiste-t-il. Leur arse­­nal sert unique­­ment à se proté­­ger. L’omda sort son iPad, dési­­reux de nous montrer sur Youtube la vidéo d’un mariage à Matrouh. Les petites enceintes saturent à cause de la sympho­­nie des coups de feu. Le mouve­­ment final voit la caméra s’agi­­ter en direc­­tion d’un homme avec une mitraillette alimen­­tée par une cein­­ture à muni­­tions. « Il y aura énor­­mé­­ment d’armes à mon mariage, explique l’omda avec emphase. On ne tirera sur personne bien sûr. — Bien sûr, rétorque Bassem. — Les vrais hommes, dit l’omda, portent des armes mais ne s’en servent pas sans raison. » Pendant que nous discu­­tons, un jeune garçon passe en moto avec un FN FAL belge sur l’épaule. Je bois une gorgée de thé en pensant à cet enfant, marchant vers moi avec ce fusil que bran­­dis­­saient les troupes israé­­liennes. L’aîné affirme que le garçon vient de passer un examen à l’école du quar­­tier, qui a été construite au milieu des années 1990. Les profes­­seurs, terri­­fiés par le village, se montrent rare­­ment ici, dit-il.

« Nous sommes des gens bien. Vous et votre ami êtes entrés dans notre village. Vous vous êtes assis avec nous. Est-ce qu’on vous a attaqués ? Est-ce qu’on vous a tiré dessus ? » — Le patriarche

« Je vais vous parler fran­­che­­ment », dit l’aîné, atti­­rant mon atten­­tion avec son accent guttu­­ral et son regard franc et direct – la pronon­­cia­­tion Sai’di des G durs et doux leur confèrent un léger air bédouin : « Le gouver­­ne­­ment ne veut pas nous aider. Pour eux, nous sommes juste de la mauvaise graine qui ne sait que s’entre-tuer. » Cette affir­­ma­­tion fait naître hoche­­ments de tête et grogne­­ments d’ap­­pro­­ba­­tion à travers la salle. L’aîné conti­­nue : « Même pendant la pire des confron­­ta­­tions, les combats peuvent durer jusqu’à quarante jours avant que le gouver­­ne­­ment ne décide d’in­­ter­­ve­­nir. » En arri­­vant au village, j’avais remarqué que les points de contrôle étaient déserts. Même à Nagaa Hammadi, le centre-ville le plus proche, il n’y avait pas la moindre trace de présence poli­­cière. « Ce sont tous des menteurs », fait remarquer son père, conti­­nuant de critiquer le système juri­­dique. « Une bande de couards. » Sa voix se fait plus forte : « Je vous jure que leurs troupes s’avé­­re­­raient bien inca­­pables d’at­­tra­­per un poulet dans notre village. » « Vous parlez d’une répres­­sion… Ils inves­­tissent notre village pour décou­­vrir que la plupart des déte­­nus et des crimi­­nels ont fui vers la montagne verte, dit-il en souriant avec mépris. Seuls les anciens sont restés… Proies des hommes de l’ombre et de leur laquais en tenue de camou­­flage. Ces poli­­ciers dont vous parlez sont de mèche avec les crimi­­nels, vous voyez. Trafic d’herbe et d’opium. » Son sourire se tord en un rictus : « Je ne les ai jamais vus arrê­­ter un seul crimi­­nel. »

~

« Mais qui étaient ces crimi­­nels ? » me dis-je. Je jette un œil aux restes calci­­nés d’une dizaine de ciga­­rettes et aux boîtes de muni­­tions. Ce que je sais, c’est que je suis assis à leurs côtés. Ces crimi­­nels semblent rele­­ver de l’abs­­trac­­tion. Peut-être que mes hôtes sont juste des paysans de la campagne et que je me suis laissé empor­­ter par tous ces mythes urbains. Ils ont déployé leur petit arse­­nal pour nous et ont même proposé de nous prendre en photo (pas eux) avec leurs armes. Ils s’ex­­priment avec le même ton énig­­ma­­tique, le même discours ambigu utilisé par ces mysté­­rieux agents gouver­­ne­­men­­taux et nos nouveaux amis, les appa­­rat­­chiks mous­­ta­­chus de Nagaa Hammadi. Les vrais crimi­­nels, les vrais trafiquants d’armes, sont toujours tapis dans la ville d’à côté, semble-t-il. Je ressens du soula­­ge­­ment quand l’omda se lève et nous conduit jusqu’au centre de la petite ville. En chemin, nous nous arrê­­tons ache­­ter du pois­­son. Avant qu’on parte, le patriarche du village avait voulu s’as­­su­­rer que les choses étaient bien claires : « Nous sommes des gens bien. Vous et votre ami êtes entrés dans notre village. Vous vous êtes assis avec nous. Est-ce qu’on vous a attaqués ? Est-ce qu’on vous a tiré dessus ? »

Dans le doute

Le lende­­main, Bassem et moi déci­­dons de partir en quête de cette police invi­­sible. Une visite à la Direc­­tion de la Sécu­­rité de Qena est de rigueur. Nous nous entas­­sons dans un mini­­bus qui se dirige vers l’est en direc­­tion de la capi­­tale. Une fois devant les grilles, nous sommes reçus par deux indi­­vi­­dus en civil, sans aucun lien appa­rent avec le quar­­tier géné­­ral de la police. Après une véri­­fi­­ca­­tion sommaire de nos papiers, les deux hommes nous laissent entrer. Nous errons dans les couloirs déserts jusqu’à ce qu’on trouve notre homme. Ce dernier appelle son coéqui­­pier, qui nous oublie aussi­­tôt. Nous nous retrou­­vons à boire un café, en atten­­dant de parler au respon­­sable de la sécu­­rité du coin. Nous sommes fina­­le­­ment tombés sur un haut-gradé de la sécu­­rité, bien décidé à se moquer de nous. « Ils sont plus sales l’un que l’autre », s’ex­­clame-t-il, tout en nous exami­­nant, se deman­­dant sans doute ce que nous faisons si loin de chez nous. L’agent, qui ne voyait pas l’in­­té­­rêt de se présen­­ter, faisait réfé­­rence aux habi­­tants d’Hamra Doum et des envi­­rons d’Abu-Hizam. « On les laisse s’entre-tuer dans leur coin. » Ce n’est pas le grand amour entre la police et nos amis de la campagne, me dis-je. « Ces gens tirent dans le tas », déclare-t-il, avec l’in­­to­­na­­tion d’une victime persé­­cu­­tée. « On ne va pas se marty­­ri­­ser pour eux… On préfère éviter ces villages. Nous préfé­­rons quand les crimi­­nels sortent de leur taniè­­re… C’est le meilleur moment pour s’en occu­­per. » On nous fait comprendre qu’il serait préfé­­rable de reve­­nir le soir suivant, quand la docu­­men­­ta­­tion complète sur les raids de sécu­­rité serait prête.

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Vue sur le Nil depuis Nagaa Hammadi
Crédits : Yassin Gaber

La nuit suivante, nous nous engouf­­frons donc à nouveau dans un mini­­bus pour voya­­ger dans le désert. Le bus tangue d’avant en arrière tandis qu’il pour­­suit son chemin sur la route, les ressorts du siège se frot­­tant à mon dos. Nous saluons les mêmes gardes affa­­lés au portail, réso­­lus à ne pas nous arrê­­ter. Personne ne nous attend, alors on nous conduit d’un bureau mal éclairé à un autre. Un poli­­cier subal­­terne nous observe de loin avec curio­­sité, ou court dans toutes les direc­­tions avec des tasses de thé pour ses supé­­rieurs. Instal­­lés dans leur bureau à la déco­­ra­­tion tape-à-l’œil, ils regardent le dernier show à la mode à la télé en marmon­­nant quelques « beks » ou « pashas », titres de l’époque otto­­mane qu’ils conti­­nuent d’uti­­li­­ser entre eux. Après plusieurs tasses de thé et de nombreuses conver­­sa­­tions un peu étranges, à racon­­ter notre histoire ad nauseam, mon collègue Bassem est convoqué au bureau du direc­­teur de la sécu­­rité. Cette accré­­di­­ta­­tion offi­­cielle pique ma curio­­sité au vif.

« Bien sûr, le gouver­­ne­­ment ne veut pas mettre en place des mesures trop répres­­sives contre les dealers d’armes. » — Abdal­­lah

Quelques heures plus tard, nous sortons du bureau avec une feuille A4 sur laquelle est gribouillée une liste d’armes saisies par la police. Ils ont aussi décidé de dres­­ser la liste des drogues confisquées pour la bonne cause. Ce qu’ils avaient oublié, c’était de préci­­ser quand, comment et où les armes et les drogues avaient été collec­­tées. Le docu­­ment avait pris forme devant nous, au crayon, grâce à deux offi­­ciers qui avaient remué des dates et des chiffres, essayant visi­­ble­­ment de se souve­­nir de diffé­­rentes opéra­­tions. Ils ont réussi à atteindre un niveau de préci­­sion remarquable. Selon le papier en ques­­tion, les forces de l’ordre – au cours des huit derniers mois – ont saisi une mitraillette Goryu­­nov, 114 fusils auto­­ma­­tiques, 5 semi-auto­­ma­­tiques, 20 pisto­­lets, 11 fusils, 123 pisto­­lets de fabri­­ca­­tion arti­­sa­­nales et 4 797 balles. Nous n’avons pas réussi à solli­­ci­­ter un seul commen­­taire de la part des beks et des pashas concer­­nant les passages emprun­­tés pour la contre­­bande du Soudan ou de Libye vers l’Égypte, ou des liens de conni­­vence entre la police locale et les trafiquants d’armes, comme l’af­­firment les villa­­geois. Abdal­­lah (notre chauf­­feur de taxi devenu passeur d’armes) nous avait parlé de ces suppo­­sées rela­­tions, s’agi­­tant nerveu­­se­­ment sur son siège en nous disant : « Bien sûr, le gouver­­ne­­ment ne veut pas mettre en place des mesures trop répres­­sives contre les trafiquants d’armes. Ils ont des inté­­rêts communs », m’a-t-il dit tout en tritu­­rant un brin d’herbe. « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils ont des infor­­ma­­teurs au sein des plus grandes famil­­les… Même au plus haut de la hiérar­­chie. » Un autre mythe, peut-être. On ne peut certai­­ne­­ment pas tisser de liens de confiance ici, me dis-je. Du moins pas entre les diffé­­rents inter­­­ve­­nants et deux intrus issus de la ville. La police et les respon­­sables poli­­tiques toisent les villa­­geois avec une indif­­fé­­rence criante, bien heureux de pouvoir les déni­­grer en les décri­­vant comme sauvages et malhon­­nêtes. Telle est la version offi­­cielle, nimbée de rhéto­­rique exal­­tée. Mais il est possible de tenir un discours moins typé, plus concret à l’en­­droit des villa­­geois.

~

Avant d’em­­barquer dans le train pour le Caire, nous nous asseyons pour une dernière tasse de thé avec l’omda et ses amis. Un homme avec un chapeau en four­­rure – un clas­­sique des diri­­geants de partis sovié­­tiques et des enne­­mis de James Bond – traverse la sale à grandes enjam­­bées et s’as­­soit à côté de l’omda. Il nous adresse un sourire miel­­leux, révé­­lant des dents tâchées par le café et la nico­­tine. Avant qu’il n’ar­­rive, nous parlions de la négli­­gence du gouver­­ne­­ment. Il inter­­­vient pour nous racon­­ter une curieuse anec­­dote. Nous sommes, semble-t-il, en compa­­gnie d’un kidnap­­peur. Un kidnap­­peur armé de ce que lui et les amis de l’omda consi­­dèrent être une logique infaillible. À savoir que sans les prêts auto­­ri­­sés par les banques agri­­coles – qui les refusent pour des « raisons de sécu­­rité » –, lui et d’autres fermiers se retrouvent sans aucune source de reve­­nus. Le kidnap­­ping, un marché très lucra­­tif, lui permet à lui et aux autres d’ache­­ter des terres et un bâti. « Il y en a qui demandent pourquoi nous visons les chré­­tiens et pas les musul­­mans », dit-il avec un sourire en nous toisant. « Parce que nous autres musul­­mans ne valons pas autant sur le marché. » Il se tourne vers l’un des amis de l’omda assis à la table, chré­­tien. « Il ne faut rien y voir de person­­nel. » Le chré­­tien en ques­­tion ricane. Je me tourne diffi­­ci­­le­­ment sur mon siège et pense aux treize heures de voyage en train jusqu’au Caire.

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À l’heure du thé
Fusil d’as­­saut Goryu­­nov
Crédits : Yassin Gaber

Le voyage s’est avéré assez compliqué, mais surtout étrange. J’ai rencon­­tré tous les membres impor­­tants de ce monde étrange : le hors-la-loi, l’homme poli­­tique et l’homme de loi. Entre ces derniers, j’ai été témoin de décen­­nies de rancunes tenaces, d’hos­­ti­­li­­tés et de soucis désor­­mais mis à l’in­­dex. L’omda et les aînés du village se préoc­­cupent avant tout de leur monde, de leurs conflits. L’as­­pect sacré de la famille, disent-ils, divise tous les groupes qui se battent pour le pouvoir au Caire. Il y a ici une dyna­­mique à part et une notion diffé­­rente des hosti­­li­­tés. La presse du Caire peut se tour­­ner vers le sud et voir arri­­ver des vagues d’ar­­ri­­vages d’armes traver­­sant les fron­­tières, mais à Hamra Doum et à Qena, ce sont des affaires courantes. Les armes sont vieilles, les dyna­­miques encore plus. Les gens à qui nous avons parlé, peu avenants de prime abord, n’hé­­sitent pas à gros­­sir le trait autour d’un thé. Pour­­tant il n’y a pas trace d’ur­­gence dans leur voix. Mais là encore, ce pour­­rait être une simple atti­­tude. Je me dirige vers le train en pensant à tout cela. J’em­­barque en me faisant la réflexion que ce grand bazar, celui qui abrite en son sein ce commerce d’armes gran­­dis­­sant, se trouve peut-être bien dans la prochaine ville.


Traduit par Barbara Pele­­rin d’après l’ar­­ticle « Tea And Guns With The Sa’idi Of Egypt », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Fusil d’as­­saut Goryu­­nov, par Yassin Gaber.

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