Le « cercle de sang et de feu »

Nous dévalons une route poussiéreuse à bord d’une Peugeot 504, dont l’habitacle dissimule une arme. « Bien sûr que je garde une arme dans ma voiture. » Je marmonne, répétant avec anxiété les mots du guide. Manipulant mon dictaphone, mes yeux scrutent le sol de la 504 à la recherche de l’arme dissimulée. Je n’arrive pas à distinguer le visage de Bassem, assis à côté de notre guide et chauffeur. Mais je peux sentir son appréhension, laquelle se mêle à notre excitation. En face de nous s’étend l’un des villages les plus connus de la région du Sa’id, au sud de l’Égypte. Ce village, Hamra Doum, est considéré comme la plaque tournante du trafic d’armes et de drogues du Sa’id. Les gens d’ici lui ont donné, ainsi qu’aux villages alentours, le surnom de « cercle de sang et de feu ». Hamra Doum. Rien que le nom fait froid dans le dos. En arabe, cela ressemble à « sang rouge ». Bassem, un camarade journaliste, avait des contacts sur place et un lit à me proposer. Sur le trajet en direction du Caire, il m’avait renseigné sur les choses à faire et ne pas faire dans la région. Apparemment, il ne fallait jamais refuser l’hospitalité – offrir des cigarettes étant une preuve suprême de bienveillance.

Je n’étais pas inquiet. Un des principaux clans de criminels s’occupait de nous : le sien.

Je tire une bouffée sur la cigarette corsée offerte par notre guide, repensant à ma décision de m’aventurer dans le Sa’id à la recherche de trafiquants d’armes. C’est la lecture d’un article de journal évasif évoquant des familles rivales et des bains de sang au Sa’id qui m’a entraîné dans le sud du Caire. Il s’agissait d’échanges de feu géographiquement et politiquement à des années lumières du récent soulèvement. Le reste de l’Égypte étant concentré sur les crises qui se succèdent, cette région à elle seule fait les gros titres, au vu de son militantisme croissant, de la menace que représentent les conflits armés et de la prolifération des armes. La fumée sortait doucement de ma bouche, à la façon du gaz d’échappement de notre voiture, et je repensais à ma conversation de la veille avec Abdallah. C’était un chauffeur de taxi qui travaillait au noir en tant que transporteur d’armes. Il avait refusé de nous escorter jusqu’au village, essayant en vain de nous dissuader d’y aller. Mais ce jeune guide – connu des villageois comme l’ « omda » ou l’ « aîné » – nous avait dispensé un accueil chaleureux. Je n’étais pas inquiet. Un des principaux clans de criminels s’occupait de nous : le sien. Les codes d’honneur familiaux sont en jeu.

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La voiture échoue dans ce pays sans lois. Par la fenêtre, j’aperçois un homme qui passe en moto, un Mauser semi-automatique du siècle dernier harnaché dans le dos. Hors-la-loi, policier en civil ou officier ? J’opte pour le civil. Son fusil ne semble pas spécialement au goût du jour, à moins qu’il y ait ici un véritable marché pour les antiquités. Le canon semblait rafistolé avec du scotch, comme s’il s’agissait d’un pansement. Selon moi, cela ne vaut pas la contrebande. Je ne fais plus attention à l’arme de l’omda. Il a plutôt l’air bienveillant, accaparé par son mariage qui approche. Avant de quitter la ville, nous sommes allés chercher au pressing sa tenue de cérémonie, ainsi qu’un étrange lustre moitié stéréo, moitié boule à facette. Le paysage continue de défiler devant nous, révélant des rangées de champs verdoyants, des arêtes sablonneuses et les eaux bleu azur du Nil. C’est d’une beauté à couper le souffle. Je me demande où ce chemin nous mènera.

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Par la fenêtre
Crédits : Yassin Gaber

On aperçoit bientôt le village. Entouré de pentes escarpées d’un côté et de champs de canne à sucre luxuriants de l’autre, Hamra Doum semble dépourvu d’une quelconque présence policière, exception faite d’un point de contrôle peu fourni à sa frontière. « Nous avons vu des armes pour la première fois en 1941. Des fusils… À cause d’un conflit. Un très, très gros conflit. Entre deux des trois familles d’ici, Hindawy et Suleiman. Cinq personnes sont mortes. » L’omda continue son récit : « Le conflit s’est intensifié jusqu’en 1979, quand six personnes sont mortes. C’est à ce moment-là qu’on a vu le premier fusil Mauser. » L’homme sur sa moto me revient en mémoire. Règlent-ils toujours leur compte avec des fusils datant du siècle dernier ? Les conflits de familles et les querelles de sang ont déclenché cette demande de la communauté de s’approvisionner en armes. Le port d’arme est devenu monnaie courante et les vendeurs en ont fait leur marché. La nuit précédente, nous nous étions assis avec le patriarche de la famille Abdel-Aal aux alentours de Nagaa Hammadi. C’est une des plus grandes familles du nord de la province de Qena. Il portait avec suffisance une moustache soigneusement taillée. « Qu’est-ce que vous leur voulez ? Ce sont des mécréants », nous a-t-il dit, utilisant les stéréotypes propres à la région. « Les pères seraient capables de tuer leur propres fils pour de l’argent. » Ainsi éclairés, nous avons ensuite traversé la ville pour aller rendre visite à un législateur de l’époque de Mubarak, Fathi Quandil, dans sa maison d’hôtes. Il se prélassait à l’extérieur, juste en-dessous d’un vieux panneau de campagne lumineux plastronnant une gigantesque photo de lui. Le panneau le proclamait « représentant des pauvres ». L’ex-politicien, moustachu et robuste, était assis devant nous dans le traditionnel galabiya, en train de fumer la chicha. Les fenêtres se sont ouvertes difficilement sur leurs charnières rouillées, et des poches de ciel bleu sont apparues à travers le chaume au-dessus de nos têtes. On apercevait cinq hommes au loin, les sbires de Qandil. Son air granitique et sa voix rocailleuse, dans ce contexte-là, donnaient la nette impression que cette maison avait été épargnée par les révoltes et les bouleversements récents en tous genres. « Hamra Doum fournit tout le pays en armes », nous a-t-il dit, en tirant une longue bouffée. « Après la révolution, tout le monde est devenu trafiquant d’armes ». Il exagérait quand il parlait de la prolifération des armes, affirmant que les chiffres avaient été multipliés par dix en Égypte depuis la révolution en Libye. Raison de plus, a-t-il ajouté, pour gérer l’appareil judiciaire d’une main de fer et même retourner à un état d’urgence. J’ai trouvé cela difficile à croire. Il y avait des massues et des bâtons de-ci de-là. Même les fusils et les armes de poing semblaient assez communs. Rien de très voyant, juste l’équipement local. Rien qui ressemblait à un bazar d’armes.

Une tasse de thé

Quittant le village, la Peugeot 504 nous rapproche des falaises où, au-dessus des pentes naissantes et entourée de champs de canne à sucre, repose une petite villa. Elle se distingue déjà par sa finition et ses façades de couleur uniforme. L’infrastructure minimaliste de la ville – absence de route pavée et prédominance de baraques en chantier – doublée du peu de population visible, donnent au lieu un aspect inquiétant. Hamra Doum est une ville fantôme archétypale, parsemée de cabanes inoccupées, d’ânes en train de paître et du ballet occasionnel d’hommes armés sur des motos.

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Hamra Doum en voiture
Crédits : Bassem Abo Alabass

Cinq vieux messieurs à la chevelure poivre et sel se sont levés pour nous accueillir tandis que nous arrivions à hauteur de la maison. À côté d’eux, une mitraillette était posée contre le mur extérieur. « Est-ce que c’est une arme russe ? — Non c’est un resistance », me rétorque sèchement l’un des hommes. L’autorité émanant de sa réponse ainsi que l’emplacement de son fauteuil – à l’écart et au-dessus des autres, à côté du plus gros fusil –, le désignent en tant qu’homme le plus âgé. Le père de l’omda. Le resistance, un Goryunov soviétique, passe par la frontière soudanaise et se vend en ce moment l’équivalent de 33 000 LE (4 740 dollars) en Égypte, me confiera plus tard l’omda. Il a été rebaptisé « resistance » par les habitants de Port Sa’id qui ont pris les armes pendant la guerre de Suez en 1956. Assis confortablement entre une boîte de munitions et un Kalashnikov rafistolé, je prends une plus longue bouffée sur ma cigarette, alors que l’omda nous parle d’un « vide sécuritaire ». Le renversement de Mubarak et l’effondrement du régime en Libye ont facilité le trafic d’armes en provenance de la Libye, en empruntant des routes entre la région côtière de Matrouh et Qena, dit-il. Les contrebandiers emploient même des lignes de bus publiques pour traverser la frontière depuis la Libye. Mais les armes que l’omda et sa famille détiennent sont principalement des reliques de l’alliance égyptienne avec les Soviétiques pendant la Guerre froide. Davantage des pièces de collection que des instruments de guerre. La seule arme non soviétique qu’on nous montre est un fusil belge FN FAL qui se vendait d’abord au prix de 26 000 LE (3 735 dollars) en provenance de Libye. Une origine dont on peut douter, car le FN FAL est également lié à la guerre de Suez et la guerre des Six Jours de 1967. Il s’agissait du fusil d’assaut typique d’Israël, et pouvait donc facilement dater de cette époque. Mais la plus grosse artillerie, me dit le père de l’omda, arrive directement à Matrouh, qui longe la Libye. Tout est stocké là-bas, à destination de la péninsule du Sinaï et de Gaza. Le patriarche ne souhaite pas entrer dans les détails pour ce qui a trait aux drogues et aux armes qui vont et viennent dans la péninsule. Ils n’ont pas grand-chose à voir avec ce commerce, insiste-t-il. Leur arsenal sert uniquement à se protéger. L’omda sort son iPad, désireux de nous montrer sur Youtube la vidéo d’un mariage à Matrouh. Les petites enceintes saturent à cause de la symphonie des coups de feu. Le mouvement final voit la caméra s’agiter en direction d’un homme avec une mitraillette alimentée par une ceinture à munitions. « Il y aura énormément d’armes à mon mariage, explique l’omda avec emphase. On ne tirera sur personne bien sûr. — Bien sûr, rétorque Bassem. — Les vrais hommes, dit l’omda, portent des armes mais ne s’en servent pas sans raison. » Pendant que nous discutons, un jeune garçon passe en moto avec un FN FAL belge sur l’épaule. Je bois une gorgée de thé en pensant à cet enfant, marchant vers moi avec ce fusil que brandissaient les troupes israéliennes. L’aîné affirme que le garçon vient de passer un examen à l’école du quartier, qui a été construite au milieu des années 1990. Les professeurs, terrifiés par le village, se montrent rarement ici, dit-il.

« Nous sommes des gens bien. Vous et votre ami êtes entrés dans notre village. Vous vous êtes assis avec nous. Est-ce qu’on vous a attaqués ? Est-ce qu’on vous a tiré dessus ? » — Le patriarche

« Je vais vous parler franchement », dit l’aîné, attirant mon attention avec son accent guttural et son regard franc et direct – la prononciation Sai’di des G durs et doux leur confèrent un léger air bédouin : « Le gouvernement ne veut pas nous aider. Pour eux, nous sommes juste de la mauvaise graine qui ne sait que s’entre-tuer. » Cette affirmation fait naître hochements de tête et grognements d’approbation à travers la salle. L’aîné continue : « Même pendant la pire des confrontations, les combats peuvent durer jusqu’à quarante jours avant que le gouvernement ne décide d’intervenir. » En arrivant au village, j’avais remarqué que les points de contrôle étaient déserts. Même à Nagaa Hammadi, le centre-ville le plus proche, il n’y avait pas la moindre trace de présence policière. « Ce sont tous des menteurs », fait remarquer son père, continuant de critiquer le système juridique. « Une bande de couards. » Sa voix se fait plus forte : « Je vous jure que leurs troupes s’avéreraient bien incapables d’attraper un poulet dans notre village. » « Vous parlez d’une répression… Ils investissent notre village pour découvrir que la plupart des détenus et des criminels ont fui vers la montagne verte, dit-il en souriant avec mépris. Seuls les anciens sont restés… Proies des hommes de l’ombre et de leur laquais en tenue de camouflage. Ces policiers dont vous parlez sont de mèche avec les criminels, vous voyez. Trafic d’herbe et d’opium. » Son sourire se tord en un rictus : « Je ne les ai jamais vus arrêter un seul criminel. »

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« Mais qui étaient ces criminels ? » me dis-je. Je jette un œil aux restes calcinés d’une dizaine de cigarettes et aux boîtes de munitions. Ce que je sais, c’est que je suis assis à leurs côtés. Ces criminels semblent relever de l’abstraction. Peut-être que mes hôtes sont juste des paysans de la campagne et que je me suis laissé emporter par tous ces mythes urbains. Ils ont déployé leur petit arsenal pour nous et ont même proposé de nous prendre en photo (pas eux) avec leurs armes. Ils s’expriment avec le même ton énigmatique, le même discours ambigu utilisé par ces mystérieux agents gouvernementaux et nos nouveaux amis, les apparatchiks moustachus de Nagaa Hammadi. Les vrais criminels, les vrais trafiquants d’armes, sont toujours tapis dans la ville d’à côté, semble-t-il. Je ressens du soulagement quand l’omda se lève et nous conduit jusqu’au centre de la petite ville. En chemin, nous nous arrêtons acheter du poisson. Avant qu’on parte, le patriarche du village avait voulu s’assurer que les choses étaient bien claires : « Nous sommes des gens bien. Vous et votre ami êtes entrés dans notre village. Vous vous êtes assis avec nous. Est-ce qu’on vous a attaqués ? Est-ce qu’on vous a tiré dessus ? »

Dans le doute

Le lendemain, Bassem et moi décidons de partir en quête de cette police invisible. Une visite à la Direction de la Sécurité de Qena est de rigueur. Nous nous entassons dans un minibus qui se dirige vers l’est en direction de la capitale. Une fois devant les grilles, nous sommes reçus par deux individus en civil, sans aucun lien apparent avec le quartier général de la police. Après une vérification sommaire de nos papiers, les deux hommes nous laissent entrer. Nous errons dans les couloirs déserts jusqu’à ce qu’on trouve notre homme. Ce dernier appelle son coéquipier, qui nous oublie aussitôt. Nous nous retrouvons à boire un café, en attendant de parler au responsable de la sécurité du coin. Nous sommes finalement tombés sur un haut-gradé de la sécurité, bien décidé à se moquer de nous. « Ils sont plus sales l’un que l’autre », s’exclame-t-il, tout en nous examinant, se demandant sans doute ce que nous faisons si loin de chez nous. L’agent, qui ne voyait pas l’intérêt de se présenter, faisait référence aux habitants d’Hamra Doum et des environs d’Abu-Hizam. « On les laisse s’entre-tuer dans leur coin. » Ce n’est pas le grand amour entre la police et nos amis de la campagne, me dis-je. « Ces gens tirent dans le tas », déclare-t-il, avec l’intonation d’une victime persécutée. « On ne va pas se martyriser pour eux… On préfère éviter ces villages. Nous préférons quand les criminels sortent de leur tanière… C’est le meilleur moment pour s’en occuper. » On nous fait comprendre qu’il serait préférable de revenir le soir suivant, quand la documentation complète sur les raids de sécurité serait prête.

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Vue sur le Nil depuis Nagaa Hammadi
Crédits : Yassin Gaber

La nuit suivante, nous nous engouffrons donc à nouveau dans un minibus pour voyager dans le désert. Le bus tangue d’avant en arrière tandis qu’il poursuit son chemin sur la route, les ressorts du siège se frottant à mon dos. Nous saluons les mêmes gardes affalés au portail, résolus à ne pas nous arrêter. Personne ne nous attend, alors on nous conduit d’un bureau mal éclairé à un autre. Un policier subalterne nous observe de loin avec curiosité, ou court dans toutes les directions avec des tasses de thé pour ses supérieurs. Installés dans leur bureau à la décoration tape-à-l’œil, ils regardent le dernier show à la mode à la télé en marmonnant quelques « beks » ou « pashas », titres de l’époque ottomane qu’ils continuent d’utiliser entre eux. Après plusieurs tasses de thé et de nombreuses conversations un peu étranges, à raconter notre histoire ad nauseam, mon collègue Bassem est convoqué au bureau du directeur de la sécurité. Cette accréditation officielle pique ma curiosité au vif.

« Bien sûr, le gouvernement ne veut pas mettre en place des mesures trop répressives contre les dealers d’armes. » — Abdallah

Quelques heures plus tard, nous sortons du bureau avec une feuille A4 sur laquelle est gribouillée une liste d’armes saisies par la police. Ils ont aussi décidé de dresser la liste des drogues confisquées pour la bonne cause. Ce qu’ils avaient oublié, c’était de préciser quand, comment et où les armes et les drogues avaient été collectées. Le document avait pris forme devant nous, au crayon, grâce à deux officiers qui avaient remué des dates et des chiffres, essayant visiblement de se souvenir de différentes opérations. Ils ont réussi à atteindre un niveau de précision remarquable. Selon le papier en question, les forces de l’ordre – au cours des huit derniers mois – ont saisi une mitraillette Goryunov, 114 fusils automatiques, 5 semi-automatiques, 20 pistolets, 11 fusils, 123 pistolets de fabrication artisanales et 4 797 balles. Nous n’avons pas réussi à solliciter un seul commentaire de la part des beks et des pashas concernant les passages empruntés pour la contrebande du Soudan ou de Libye vers l’Égypte, ou des liens de connivence entre la police locale et les trafiquants d’armes, comme l’affirment les villageois. Abdallah (notre chauffeur de taxi devenu passeur d’armes) nous avait parlé de ces supposées relations, s’agitant nerveusement sur son siège en nous disant : « Bien sûr, le gouvernement ne veut pas mettre en place des mesures trop répressives contre les trafiquants d’armes. Ils ont des intérêts communs », m’a-t-il dit tout en triturant un brin d’herbe. « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils ont des informateurs au sein des plus grandes familles… Même au plus haut de la hiérarchie. » Un autre mythe, peut-être. On ne peut certainement pas tisser de liens de confiance ici, me dis-je. Du moins pas entre les différents intervenants et deux intrus issus de la ville. La police et les responsables politiques toisent les villageois avec une indifférence criante, bien heureux de pouvoir les dénigrer en les décrivant comme sauvages et malhonnêtes. Telle est la version officielle, nimbée de rhétorique exaltée. Mais il est possible de tenir un discours moins typé, plus concret à l’endroit des villageois.

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Avant d’embarquer dans le train pour le Caire, nous nous asseyons pour une dernière tasse de thé avec l’omda et ses amis. Un homme avec un chapeau en fourrure – un classique des dirigeants de partis soviétiques et des ennemis de James Bond – traverse la sale à grandes enjambées et s’assoit à côté de l’omda. Il nous adresse un sourire mielleux, révélant des dents tâchées par le café et la nicotine. Avant qu’il n’arrive, nous parlions de la négligence du gouvernement. Il intervient pour nous raconter une curieuse anecdote. Nous sommes, semble-t-il, en compagnie d’un kidnappeur. Un kidnappeur armé de ce que lui et les amis de l’omda considèrent être une logique infaillible. À savoir que sans les prêts autorisés par les banques agricoles – qui les refusent pour des « raisons de sécurité » –, lui et d’autres fermiers se retrouvent sans aucune source de revenus. Le kidnapping, un marché très lucratif, lui permet à lui et aux autres d’acheter des terres et un bâti. « Il y en a qui demandent pourquoi nous visons les chrétiens et pas les musulmans », dit-il avec un sourire en nous toisant. « Parce que nous autres musulmans ne valons pas autant sur le marché. » Il se tourne vers l’un des amis de l’omda assis à la table, chrétien. « Il ne faut rien y voir de personnel. » Le chrétien en question ricane. Je me tourne difficilement sur mon siège et pense aux treize heures de voyage en train jusqu’au Caire.

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À l’heure du thé
Fusil d’assaut Goryunov
Crédits : Yassin Gaber

Le voyage s’est avéré assez compliqué, mais surtout étrange. J’ai rencontré tous les membres importants de ce monde étrange : le hors-la-loi, l’homme politique et l’homme de loi. Entre ces derniers, j’ai été témoin de décennies de rancunes tenaces, d’hostilités et de soucis désormais mis à l’index. L’omda et les aînés du village se préoccupent avant tout de leur monde, de leurs conflits. L’aspect sacré de la famille, disent-ils, divise tous les groupes qui se battent pour le pouvoir au Caire. Il y a ici une dynamique à part et une notion différente des hostilités. La presse du Caire peut se tourner vers le sud et voir arriver des vagues d’arrivages d’armes traversant les frontières, mais à Hamra Doum et à Qena, ce sont des affaires courantes. Les armes sont vieilles, les dynamiques encore plus. Les gens à qui nous avons parlé, peu avenants de prime abord, n’hésitent pas à grossir le trait autour d’un thé. Pourtant il n’y a pas trace d’urgence dans leur voix. Mais là encore, ce pourrait être une simple attitude. Je me dirige vers le train en pensant à tout cela. J’embarque en me faisant la réflexion que ce grand bazar, celui qui abrite en son sein ce commerce d’armes grandissant, se trouve peut-être bien dans la prochaine ville.


Traduit par Barbara Pelerin d’après l’article « Tea And Guns With The Sa’idi Of Egypt », paru dans Roads & Kingdoms. Couverture : Fusil d’assaut Goryunov, par Yassin Gaber.