fbpx

par Yudhijit Bhattacharjee | 23 septembre 2015

Par un après-midi étouf­fant de 2009, une voiture s’ar­rête au bout d’une rue pous­sié­reuse de Monro­via, la capi­tale du Libe­ria. Des gardes armés de Kalach­ni­kov ouvrent les grilles d’une grande propriété et le véhi­cule s’avance dans l’al­lée, déclen­chant une chorale d’aboie­ments – ceux des molosses enfer­més dans une grande cage à l’in­té­rieur de la propriété. Un Nigé­rian bien bâti du nom de Chigbo Umeh descend de voiture en compa­gnie de deux Colom­biens, tous deux membres d’un cartel de la drogue. Les trois hommes sont conduits dans un salon élégam­ment décoré, où attend l’un des membres les plus puis­sants du gouver­ne­ment libé­rien.

ulyces-dealiberia-01
Monro­via, Libe­ria

L’hôte est Fombah Teh Sirleaf, beau-fils de la prési­dente du Libe­ria et direc­teur de l’Agence natio­nale de sécu­rité du pays. Après que Sirleaf a salué les visi­teurs, les hommes s’as­seyent pour parler affaires. Chigbo, vêtu de jeans et d’un T-shirt qui met en valeur ses biceps, débute la conver­sa­tion par quelques mots résu­mant sa vision des choses : « Dans cette vie », dit-il en souriant, « il faut gagner un peu d’argent. » Il expose alors la propo­si­tion du cartel : Sirleaf sera géné­reu­se­ment rétri­bué en échange de son aide pour l’uti­li­sa­tion du Libe­ria comme plaque tour­nante du tran­sit de la cocaïne colom­bienne vers l’Eu­rope. Les trafiquants ache­mi­ne­ront la drogue vers l’Afrique de l’Ouest par air et par mer ; de là, ils l’en­ver­ront vers les villes d’Eu­rope occi­den­tale, où la drogue peut atteindre 34 000 dollars le kilo. Sirleaf les assure de sa coopé­ra­tion avant de s’en­fon­cer dans son fauteuil et de lais­ser son agent prendre la relève. Il se présente sous le nom de Nabil Hage, un homme chauve d’ori­gine médi­ter­ra­néenne, et établit les termes de l’ac­cord tout en tritu­rant un paquet de Marl­boro Lights. Les hommes de Sirleaf s’oc­cu­pe­ront des contrôles de sécu­rité à l’aé­ro­port et dans les ports. En échange d’une tonne de cocaïne appor­tée, les trafiquants devront payer un million de dollars d’avance et four­nir 50 kilos de cocaïne que Hage assure vouloir passer clan­des­ti­ne­ment aux États-Unis. Il se montre très insis­tant sur ce dernier point. La réunion se prolonge deux heures durant, pendant lesquelles Chigbo et Hage mènent l’es­sen­tiel des discus­sions. Chigbo, bravache et soucieux de contrô­ler les négo­cia­tions, inter­rompt Hage quand il commence à parler direc­te­ment en espa­gnol avec les Colom­biens : « Ce sont mes gens », dit-il à Hage avec fermeté. « Tu ne leur parles pas. Tu d’adresses à moi. »

ulyces-dealiberia-02
Fombah Sirleaf

Crai­gnant d’être espionné, Chigbo suspend la discus­sion chaque fois que la gouver­nante de Sirleaf vient servir des bois­sons ou vider les cendriers. L’un des Colom­biens prend des notes sur une tablette élec­tro­nique. Fina­le­ment, les deux parties se mettent d’ac­cord sur une avance de 200 000 dollars, le reste sera payé une fois que les trafiquants auront amené leur première cargai­son dans le pays. Peu après que les visi­teurs sont partis, trois agents de la DEA (Drug Enfor­ce­ment Admi­nis­tra­tion, l’or­ga­nisme améri­cain de lutte contre la drogue) font leur appa­ri­tion. L’un d’eux est Sam Gaye, un ami de Sirleaf. Chaque minute de la réunion a été enre­gis­trée par des camé­ras cachées dans la pièce. Ce que les trafiquants ont pris pour la conclu­sion d’une affaire est en réalité le début d’une opéra­tion d’in­fil­tra­tion mise au point par la DEA et l’Agence de sécu­rité natio­nale du Libe­ria. En revoyant les vidéos de la rencontre, Gaye se dit que le visage de Chigbo ne lui est pas inconnu. Plus tard, en voyant un cliché du Nigé­rian, cette impres­sion de fami­lia­rité se mue en recon­nais­sance formelle : « Je connais ce type », assure-t-il, « je l’ai arrêté dans les années 1990. »

Agent Sam Gaye

Dans les décen­nies qui ont suivi les décla­ra­tions offi­cielles du président Richard Nixon ayant lancé la « guerre contre les drogues » et décrété que l’usage des stupé­fiants était l’ « ennemi public numéro 1 des États-Unis », en 1971, cette guerre a évolué, passant d’une action essen­tiel­le­ment domes­tique à une offen­sive mondiale. La DEA, formée en 1973, a conclu des accords avec les  services de répres­sion du Mexique et de la Colom­bie tout au long des années 1980 et 1990 pour aider à détruire plan­ta­tions de marijuana et labo­ra­toires de produc­tion de cocaïne dans ces pays. Sous l’ad­mi­nis­tra­tion Reagan, des agents de la DEA ont entraîné des mili­taires et sont inter­ve­nus dans des nations d’Amé­rique latine comme la Boli­vie afin de combattre les cartels de la drogue. L’ar­gu­ment justi­fiant ces inter­ven­tions était simple : une part signi­fi­ca­tive de la drogue alimen­tant le marché des États-Unis prove­nait de, ou passait par ces pays. Désor­ga­ni­ser l’offre au plus près de la source, avant qu’elle ne passe les fron­tières améri­caines, était une bonne solu­tion.

ulyces-dealiberia-03
Richard Nixon déclare la guerre contre les drogues

Au cours de la dernière décen­nie, la DEA a mené le combat dans d’autres régions du globe, esti­mant que briser les orga­ni­sa­tions du trafic n’im­porte où dans le monde serait utile aux États-Unis. Des comman­dos d’élite de la DEA, entraî­nés par l’ar­mée améri­caine, ont été déployés aussi bien en Afgha­nis­tan, où le narco­tra­fic aidait à finan­cer les tali­bans, qu’en Haïti, au Hondu­ras, au Belize et en Répu­blique domi­ni­caine. Ces dernières années, la DEA a renforcé sa présence en Afrique, prin­ci­pa­le­ment pour répondre à la présence gran­dis­sante des cartels de la drogue colom­biens et véné­zué­liens dans les pays de l’ouest du conti­nent. Des agents de la DEA, basés au Nige­ria, au Ghana, en Afrique du Sud, au Kenya et en Égypte, ont mené une série d’enquêtes dans la région, exerçant des pour­suites extra­ter­ri­to­riales contre des indi­vi­dus rési­dant à l’étran­ger. Résul­tat, plusieurs trafiquants de drogue arrê­tés en Afrique de l’Ouest ont été extra­dés aux États-Unis et pour­sui­vis par la justice améri­caine. Une tendance qui a donné la nette impres­sion que la DEA, peu à peu, endos­sait l’uni­forme de poli­cier mondial.

En 2012, lors d’une audi­tion devant un groupe du Sénat des États-Unis sur le contrôle inter­na­tio­nal des narco­tiques, Thomas Harri­gan, admi­nis­tra­teur adjoint de la DEA, a expliqué le raison­ne­ment qui prési­dait aux actions loin­taines menées par l’agence : « Les menaces que font peser la cocaïne, l’hé­roïne, les amphé­ta­mines, la chimie, le blan­chi­ment d’argent et le narco-terro­risme sur l’Afrique ont un impact sur les États-Unis », a-t-il déclaré, « surtout depuis que quelques unes des orga­ni­sa­tions trafiquantes qui passent les drogues illi­cites aux États-Unis sont les mêmes que celles qui utilisent l’Afrique comme base opéra­tion­nelle pour ache­mi­ner les drogues en Europe et au Proche-Orient. » Sam Gaye, l’un des trois agents de la DEA qui ont mené l’opé­ra­tion pour arrê­ter Chigbo et ses asso­ciés, est l’un des fantas­sins de cette guerre élar­gie. Cet homme chauve, aux yeux doux et aux gestes tranquilles, est plus proche de l’image d’un prin­ci­pal de lycée décon­tracté que de celle d’un flic. Malgré ce profil anodin, ou peut-être grâce à lui, Gaye a affronté avec succès maints dangers au cours de sa carrière : il a mené des dizaines d’opé­ra­tion d’in­fil­tra­tion pour la DEA, au cours desquelles il a souvent joué le rôle d’un trafiquant lui-même.

Sirleaf a dit à Gaye qu’il devait lui parler de quelque chose de très impor­tant, dont il ne pouvait faire mention au télé­phone.

Né au Libe­ria, Gaye s’est envolé pour les États-Unis quand il avait 20 ans. Il est entré à l’uni­ver­sité de Phila­del­phie avant de rejoindre la DEA onze ans plus tard, en 1987. Au cours de l’une de ses premières affaires, il s’est fait passer pour un diplo­mate afri­cain et a négo­cié un faux trafic de drogue avec un marchand domi­ni­cain et son acolyte, un flic de Washing­ton D.C., sur un parking de la ville. En 1989, sur instruc­tion de son supé­rieur, Gaye a fait en sorte qu’un indic se montre près de la Maison-Blanche et lui vende un sac de cocaïne. Il a appris plus tard que l’opé­ra­tion avait été montée à la demande de fonc­tion­naires de la Maison-Blanche, qui voulaient que le sac serve d’ac­ces­soire pour appuyer un discours du président George W. Bush sur la lutte de la nation contre la drogue. Au début des années 1990, Gaye a été affecté au Nige­ria pour traquer les fuyards et suivre les pistes liés aux affaires suivies par la DEA aux États-Unis. Une décen­nie plus tard, en 2005, après des escales en Haïti et à Puerto Rico, Gaye est revenu au Nige­ria pour un deuxième poste afin d’ai­der l’or­ga­ni­sa­tion à lutter contre une tendance alar­mante : autre­fois consi­dé­rée comme un désert pour le commerce inter­na­tio­nal de la drogue, l’Afrique de l’Ouest était rapi­de­ment deve­nue un carre­four du trafic de cocaïne. Les cartels colom­biens avaient déjà établi des passages sécu­ri­sés pour leur contre­bande à travers le Sierra Leone, la Guinée Bissau et la Guinée en soudoyant de hauts fonc­tion­naires gouver­ne­men­taux et des mili­taires. Dans un monde toujours plus inter­con­necté, ces nouvelles routes du trafic repré­sen­taient aux yeux de la DEA une menace pour les États-Unis autant que pour l’Eu­rope et l’Afrique.

~

À l’au­tomne 2007, Gaye a reçu un appel de son bureau à Lagos. Il prove­nait de Fombah Sirleaf qu’il avait connu à Phila­del­phie, où il avait passé une partie de son enfance. La mère de Sirleaf était alors mariée avec un loin­tain cousin de Gaye et ce dernier venait souvent leur rendre visite. Sirleaf, qui n’était pas encore adoles­cent, consi­dé­rait Gaye un peu comme un grand-frère. Depuis, leur amitié avait grandi au fil du temps.

ulyces-dealiberia-04
Ellen Sirleaf John­son

Sirleaf a dit à Gaye qu’il devait lui parler de quelque chose de très impor­tant, dont il ne pouvait faire mention au télé­phone. Gaye a pris un vol pour Monro­via afin de le rencon­trer. Sirleaf a dit qu’il avait été appro­ché par une orga­ni­sa­tion de trafic de cocaïne qui souhai­tait utili­ser le Libe­ria comme base. Gaye a suggéré que la DEA pour­rait aider l’Agence de sécu­rité natio­nale que diri­geait Sirleaf à iden­ti­fier les trafiquants et à les arrê­ter. Si Sirleaf se conten­tait de ne pas donner suite aux propo­si­tions des narcos, ils cible­raient certai­ne­ment d’autres fonc­tion­naires du gouver­ne­ment libé­rien. Les empê­cher d’éta­blir des routes à l’in­té­rieur du Libe­ria ne serait pas qu’un acte géné­reux de la part de la DEA, l’opé­ra­tion lui permet­trait de pour­suivre son but de pertur­ber les réseaux du trafic mondial. Lorsque la belle mère de Sirleaf, la prési­dente Ellen Sirleaf John­son, a donné son accord, la DEA et l’Agence de sécu­rité natio­nale ont commencé à orga­ni­ser leur coup monté. Aux côtés de Gaye, trois agents de la divi­sion des opéra­tions spéciales de la DEA, basée à Chan­tilly, en Virgi­nie, ont dirigé la manœuvre : Lou Milione, un ancien acteur de cinéma qui avait aidé à captu­rer le marchand d’armes inter­na­tio­nal Viktor Bout, et deux de ses collègues plus jeunes, James Stouch et Ryan Rapaszky. Les respon­sables de la DEA ont suggéré que Gaye joue le rôle de l’as­sis­tant de Sirleaf, mais cela embê­tait Gaye car il avait entendu dire qu’un Nigé­rian était impliqué : « J’ai eu une intui­tion », me raconte-t-il. « Quelque chose me disait que cette personne risquait de me recon­naître car j’avais déjà mis des Nigé­rians en prison. » La divi­sion des opéra­tions spéciales a fini par assi­gner le prin­ci­pal rôle infil­tré à un Grec-Améri­cain nommé Spyros Enotiades, un person­nage flam­boyant et bavard qui avait déjà travaillé avec la DEA sur des dizaines d’af­faires. Avec son air médi­ter­ra­néen, Enotiades était natu­rel­le­ment taillé pour le rôle qu’on lui avait attri­bué : celui de Nabil Hage, prétendu membre de la commu­nauté liba­naise, qui contrôle plusieurs secteurs écono­miques du Libe­ria. Choi­sir Enotiades plutôt que Gaye s’est révélé judi­cieux : si Gaye avait repré­senté Sirleaf lors des négo­cia­tions avec Chigbo, l’ar­naque aurait tourné court dans l’ins­tant.

Le pilote russe

Chigbo est entré dans le commerce de la drogue au début des années 1990, alors qu’il était étudiant en gestion d’en­tre­prise à Lagos. L’uni­ver­sité avait fermé à cause d’une grève, juste au moment où il s’ap­prê­tait à passer ses derniers examens. Frus­tré par le retard imposé à l’ob­ten­tion de son diplôme, l’en­tre­pre­nant Chigbo a commencé à aider des amis nigé­rians rési­dant aux États-Unis à ache­mi­ner clan­des­ti­ne­ment de la drogue depuis l’Af­gha­nis­tan jusqu’au New Jersey, en passant par le Nige­ria. Il gagnait tant d’argent qu’il a oublié de retour­ner à l’uni­ver­sité lorsque la grève a cessé.

ulyces-dealiberia-05
Chigbo Umeh

Mais le bon temps n’a pas duré. En 1993, une enquête de la DEA au New Jersey a conduit à des pour­suites judi­ciaires fédé­rales contre Chigbo et ses asso­ciés. Lui qui n’avait pas encore mis les pieds aux États-Unis deve­nait un fugi­tif au regard de la loi améri­caine. Pendant envi­ron deux ans, l’in­cul­pa­tion n’a rien changé pour Chigbo, qui a conti­nué à trafiquer l’hé­roïne à travers Lagos. Puis, peu avant l’aube un jour de 1995, l’un des indics de Gaye a conduit une équipe de poli­ciers – accom­pa­gnés par Gaye – jusqu’à un appar­te­ment d’une banlieue cossue de Lagos, où Chigbo vivait en colo­ca­tion. S’il a ri quand l’équipe lui a passé les menottes et l’a fait sortir de l’im­meuble, il s’est montré moins noncha­lant quand les agents l’ont mis dans un vol pour les États-Unis, escorté par Gaye : « Il avait compris que c’était du sérieux », commente ce dernier. Chigbo a été condamné à six ans de prison aux États-Unis avant d’être renvoyé au Nige­ria à sa libé­ra­tion, en 2001. Si la déten­tion visait à le chan­ger, cela a été un échec. À peine rentré chez lui, Chigbo a grimpé les éche­lons dans le monde des trafiquants. Voya­geant entre l’Amé­rique du Sud, l’Eu­rope et l’Afrique, il est passé du statut de commis trans­por­tant l’hé­roïne dans et en dehors du Nige­ria à celui de négo­ciant pour des affaires concer­nant des centaines de kilos de cocaïne à travers trois conti­nents. Il a appris l’es­pa­gnol en auto­di­dacte et établi des rela­tions avec des membres du cartel colom­bien, qui voyaient en lui le parte­naire idéal pour les aider à établir de nouvelles routes du trafic à travers l’Afrique occi­den­tale.

~

Après cette première réunion au domi­cile de Sirleaf, au cours de l’été 2009, Chigbo est resté en contact télé­pho­nique avec Nabil Hage. En octobre, il est revenu à Monro­via pour une autre discus­sion avec Sirleaf et Hage qui, de nouveau, était secrè­te­ment filmée par la DEA. Il a tenté de convaincre Sirleaf de permettre l’en­trée de la drogue au Libe­ria sans exiger d’acompte, mais Sirleaf et Hage n’ont pas changé d’avis. Soucieux de ne pas éveiller les soupçons, ils ne voulaient pas perdre en authen­ti­cité aux yeux de Chigbo : « Tu dois payer 200 000 dollars avant que quoi que ce soit ne se passe », a dit Sirleaf à Chigbo, qui a accepté d’en­voyer l’argent quand il serait de retour au Nige­ria. Mais le paie­ment n’est pas arrivé comme promis. Chigbo a appelé Hage pour expliquer que les règles bancaires du Nige­ria posaient problème. Il devrait morce­ler la somme de 200 000 dollars et effec­tuer des vire­ments moins impor­tants sur le compte fourni par Hage au Libe­ria. Quand Chigbo a contacté Hage une nouvelle fois pour dire qu’il rencon­trait toujours des problèmes, Gaye lui a envoyé un texto depuis un télé­phone mobile libé­rien pour faire croire à un message de Sirleaf : « Chigbo, il y a eu trop de retards. Si je ne reçois pas l’argent main­te­nant, ne m’ap­pelle plus. Le deal ne tient plus. »

ulyces-dealiberia-07
Lagos, plus grande ville du Nige­ria et du conti­nent afri­cain

Chigbo s’est mis à paniquer. Quelques minutes plus tard, il a appelé Hage pour dire qu’il était prêt à payer 100 000 dollars immé­dia­te­ment si Hage trou­vait une personne de confiance pour prendre l’argent direc­te­ment à Lagos. Hage a accepté et Gaye a recruté une jeune femme qu’il connais­sait à Lagos pour faire la collecte. Ils se sont arran­gés pour que l’échange se fasse dans le hall de l’hô­tel Fede­ral Palace, dans le centre de Lagos. À l’heure conve­nue, le cour­sier de Chigbo s’est présenté à l’hô­tel et a tendu à l’in­ter­mé­diaire de Gaye une liasse de billets de 100 dollars enve­lop­pée dans du papier jour­nal. Main­te­nant que l’argent avait changé de mains, l’af­faire était conclue. « Chigbo imagi­nait qu’il avait obtenu la colla­bo­ra­tion de Sirleaf », m’a raconté Gaye, « il était crédible désor­mais. » Durant les mois suivants, de la fin 2009 au début de 2010, Chigbo a effec­tué plusieurs voyages à Monro­via, parfois accom­pa­gné des Colom­biens. Une fois la béné­dic­tion de Sirleaf obte­nue, les agents de la DEA et leurs collègues libé­riens pensaient que les trafiquants ache­mi­ne­raient sans tarder la cocaïne au Libe­ria. Mais Chigbo a voulu chan­ger le plan. Il a expliqué à Hage et Sirleaf que trans­por­ter une tonne de cocaïne à la fois ne serait pas assez rentable pour les trafiquants. Ils auraient besoin de faire voler de plus impor­tantes cargai­sons afin que les profits soient suffi­sants aux yeux des inves­tis­seurs de Colom­bie, ce qui exige­rait des avions plus grands. « Il était très clair dans ses expli­ca­tions sur la réduc­tion des coûts et sur les raisons qui rendaient néces­saire l’ajus­te­ment des propo­si­tions initiales », m’a raconté Ryan Rapazsky, de la DEA. « C’était un cours d’éco­no­mie appliqué au commerce de la drogue. »

ulyces-dealiberia-08
Kons­tan­tin Yaro­shenko

Les parte­naires de Chigbo avaient seule­ment accès à des petits avions et ils deman­daient de l’aide pour en affré­ter de plus grands. La DEA en avait un sous la main : en travaillant sur une affaire de trafic dans la Guinée voisine deux ans plus tôt, l’agence avait confisqué un Anto­nov russe qui, outre la capa­cité requise, était équipé d’un réser­voir suffi­sant pour lui permettre de voler direc­te­ment du Vene­zuela à Monro­via. Avant que l’opé­ra­tion du Libe­ria ne commence, les agents de la DEA avaient pour­suivi un pilote russe du nom de Kons­tan­tin Yaro­shenko, un homme de quarante ans au regard bleu qu’ils soupçon­naient d’être un contre­ban­dier inter­na­tio­nal. Depuis juin 2009, ils cher­chaient à monter un coup contre lui et un infor­ma­teur venait de leur apprendre que Yaro­shenko cher­chait du travail. La DEA a pensé que l’as­so­cia­tion des parte­naires de Chigbo avec Yaro­shenko pour­rait sembler idéale aux deux parties. L’in­dic a mis Yaro­shenko en contact avec Nabil Hage, qui s’est envolé vers l’Ukraine pour rencon­trer le pilote, d’abord en décembre 2009, puis de nouveau en mars 2010. Au cours de leurs dernières conver­sa­tions, à l’hô­tel Inter­con­ti­nen­tal de Kiev, Yaro­shenko a accepté d’of­frir ses services aux parte­naires colom­biens de Chigbo. Il trans­por­te­rait la cocaïne d’Amé­rique du Sud au Libe­ria, et de là au Ghana ou vers d’autres endroits d’Afrique.

Déjà vu

Bien qu’ils aient solli­cité l’aide de Hage pour trou­ver un avion plus grand et un pilote, les Colom­biens n’avaient pas besoin des services de Yaro­shenko pour trans­por­ter leur cargai­son depuis l’Amé­rique du Sud. En avril 2010, ils fina­li­saient un plan pour envoyer deux tonnes de cocaïne à Monro­via, par un jet d’af­faires Gulf­stream piloté par l’un des trafiquants, un Colom­bien nommé Marcel Acevedo Sarmiento. L’en­voi était prévu pour la mi-mai. Toute­fois, les trafiquants voulaient toujours enga­ger Yaro­shenko pour trans­por­ter une partie de la cargai­son du Libe­ria au Ghana. De là, Chigbo l’en­ver­rait vers l’Eu­rope, entre les mains de gros­sistes des Pays-Bas et d’ailleurs.

La DEA et l’agence de Sirleaf ont décidé qu’il était temps de mettre fin à la masca­rade.

Fin avril, trois membres de l’équipe de la DEA – Stouch, Rapazsky et Milione – qui avaient multi­plié les allers-retours vers le Libe­ria durant les derniers mois, ont voyagé encore une fois pour Monro­via en vue de ce qu’ils envi­sa­geaient comme la dernière phase du guet-apens. Chigbo serait là pour l’ar­ri­vée de la cargai­son, en mai. Hage avait demandé à Yaro­shenko d’être présent égale­ment. Le plan était de saisir la drogue lorsqu’elle atter­ri­rait et de fondre sur toutes les cibles. L’at­tente a commencé. Chigbo était coincé aux Pays-Bas à cause de l’érup­tion du volcan islan­dais qui avait obligé à l’an­nu­la­tion de milliers de vols, du 14 avril au début du mois de mai. Lorsqu’il est enfin parvenu à Monro­via, il n’y avait toujours pas de nouvelles des Colom­biens quant à la date d’ar­ri­vée de la cargai­son. Le 13 mai, Hage a arrangé une réunion entre Chigbo et Yaro­shenko, qui avait atterri à Monro­via quelques jours plus tôt. Hage voulait que les deux hommes se mettent d’ac­cord sur la somme accor­dée à Yaro­shenko pour son premier boulot – trans­por­ter 700 kilos de cocaïne livrés à Monro­via vers Accra, la capi­tale du Ghana. Lorsqu’ils se sont rencon­trés dans une chambre d’hô­tel luxueuse, Hage a demandé à Yaro­shenko s’il dési­rait boire quelque chose. Le Russe a demandé un tonique. « Je vais te donner un Coca, je sais que tu aimes ça », a dit Hage avec son aplomb habi­tuel. Chigbo et Yaro­shenko se sont salués, se jaugeant l’un l’autre. Hage a raconté à Yaro­shenko qu’il avait pris des dispo­si­tions pour que 200 kilos de drogue soient char­gés à bord d’un vol Delta pour les États-Unis : « Ce sera à travers la valise diplo­ma­tique », a dit Hage, ce qui impliquait que la contre­bande béné­fi­cie­rait d’un sauf-conduit pour le passage des douanes. L’em­pres­se­ment de Yaro­shenko à trans­por­ter la cocaïne bien qu’é­tant informé des plans de Hage –comme l’ont noté les enquê­teurs – le rendait poten­tiel­le­ment coupable de conspi­ra­tion en vue d’en­freindre les lois améri­caines. Hage s’est retiré, lais­sant Chigbo et Yaro­shenko marchan­der. Les deux hommes ont discuté des boulots en Afrique, mais aussi des trans­ports de l’Amé­rique du Sud au Libe­ria. À un moment de la conver­sa­tion, Chigbo a remarqué que Yaro­shenko deman­dait trop d’argent, mais le russe est resté ferme. « Mon ami, je connais tous les prix d’un travail de l’Amé­rique latine à ici », a-t-il dit, « je connais tous les prix. » Ils se sont mis d’ac­cord sur la somme de 4,5 millions de dollars pour trans­por­ter par avion un futur char­ge­ment de cinq tonnes, du Vene­zuela au Libe­ria. Pour le travail plus immé­diat du trans­port vers le Ghana, Yaro­shenko serait payé 1,2 million de dollars.

ulyces-dealiberia-09
Accra, capi­tale du Ghana

Pendant les jours qui ont suivi, alors qu’ils atten­daient des nouvelles de Colom­bie, Chigbo et Hage se sont vus presque quoti­dien­ne­ment. Chigbo avait une nouvelle idée à soumettre au patron de Hage : il voulait construire un labo­ra­toire au Libe­ria pour produire de l’ecs­tasy et de l’ « ice », un dérivé de la métham­phé­ta­mine. En se servant des soutiens et de l’in­fluence de Fombah Sirleaf, a-t-il expliqué à Hage, il serait facile d’im­por­ter les produits néces­saires à la fabri­ca­tion de cette drogue de synthèse. Il a assuré connaître dix chimistes mexi­cains – les meilleurs dans le domaine – qui pour­raient doter le labo­ra­toire en person­nel. Lorsque Hage a évoqué la possi­bi­lité de distri­buer l’ecs­tasy aux États-Unis, Chigbo a souli­gné les risques de faire du busi­ness là-bas, mais sans préci­ser qu’il en avait lui-même fait les frais. « — L’Amé­rique est un marché sensible, a-t-il dit. — C’est compliqué partout, a rétorqué Hage. Chigbo, donne-moi un endroit qui n’est pas sensible. Même la Colom­bie est sensible, mon pote. — C’est déli­cat partout, mais je dis ça dans le sens où partout ailleurs tu peux le faire, et si tu te fais baiser tu peux rentrer à la maison, a ajouté Chigbo. C’est pas le cas aux États-Unis. » Il le savait, a-t-il expliqué parce qu’il avait vécu aux États-Unis pendant quinze ans. « — Je suis allé à l’école en Amérique. Univer­sité du Minne­sota. — Vrai­ment ? a demandé Hage. — Oui, j’ai joué au foot­ball améri­cain là-bas. Je suis allé à l’école grâce à une bourse pour jouer aux foot, a répondu Chigbo. — Ouaouuh… Quelle équipe ? — Les Golden Buffa­loes », a dit Chigbo. ulyces-dealiberia-10-1Cela sonnait comme un nom plau­sible pour une équipe. « — Sans décon­ner ? a demandé Hage en faisant de son mieux pour paraître plus admi­ra­tif que scep­tique. — Oui. — Tu aurais pu être multi­mil­lion­naire sans cette merde », a commenté Hage. Chigbo s’est mis à rire avant de pour­suivre son histoire. Il avait été signé par les New York Jets, a-t-il prétendu, mais il avait dû aban­don­ner au bout d’un an à cause d’une bles­sure. « — Je ne pouvais plus jouer. Ça s’est fini comme ça, a-t-il dit. — Je suis désolé d’en­tendre ça, a répondu Hage en feignant la sincé­rité. Mais main­te­nant, ça va — Ouais, ça va, ça va. »

~

Pendant que ces réunions se pour­sui­vaient, Stouch et ses cama­rades de la DEA poireau­taient dans leur hôtel, écou­tant les enre­gis­tre­ments des conver­sa­tions quoti­diennes. Leur frus­tra­tion gran­dis­sait à mesure que l’at­tente de la cargai­son se prolon­geait de jours en semaines, avec les trafiquants qui infor­maient Hage de nouveaux retards : « À ce moment-là, on l’ap­pe­lait Opéra­tion spécu­la­tion », m’a raconté Rapazsky. « Quand tu t’oc­cupes de ce genre d’af­faires, tu t’ha­bi­tues au fait que les trafiquants de drogue ne sont pas à l’heure. » Pour s’oc­cu­per, les agents fréquen­taient souvent la salle de sport de l’hô­tel. Dès qu’il le pouvait, Stouch – qui s’en­traî­nait pour un triath­lon quand il serait de retour chez lui – s’aven­tu­rait dehors pour nager dans l’océan. Fina­le­ment, à la mi-mai, Hage a reçu un email du parte­naire colom­bien de Chigbo, Marcel Acevedo Sarmiento, détaillant le plan de vol de la cargai­son. Il annonçait que l’avion décol­le­rait du Vene­zuela le 26 mai. Des problèmes météo s’étaient mis en travers et le départ a été prévu deux jours plus tard. Mais le 29 mai, Acevedo a appelé Hage pour dire que l’avion avait été saisi par les auto­ri­tés véné­zué­liennes sur le tarmac.

ulyces-dealiberia-11
Des agents de la DEA libé­riens

La DEA et l’agence de Sirleaf ont décidé qu’il était temps de mettre fin à la masca­rade. Hage a demandé à Chigbo de venir au bureau de Sirleaf le lende­main. Quand Chigbo s’est présenté, l’as­sis­tant de Sirleaf l’a conduit dans une salle d’at­tente, où il s’est retrouvé encer­clé par des poli­ciers de la NSA : « Ne fais pas le moindre geste brusque ou tu risques de perdre la vie dans ce bureau », dit l’as­sis­tant à Chigbo. « Je veux voir le direc­teur », a répondu Chigbo avec angoisse, pendant qu’on lui passait les menottes. « C’est sans doute une erreur. » Au même moment, un autre groupe d’agents de la NSA arrê­taient Yaro­shenko dans l’hô­tel où il était descendu. Quand Chigbo a été conduit à un autre étage du QG de la NSA pour qu’on prenne ses empreintes digi­tales, Sirleaf l’a croisé dans l’es­ca­lier : « Il ne m’a pas regardé dans les yeux », m’a raconté Sirleaf, « je me sentais mal. À être dans cette opéra­tion secrète pendant si long­temps, vous déve­lop­pez une rela­tion, comme si vous étiez amis… mais en réalité vous ne l’êtes pas. Tu te sens telle­ment ingrat. C’est un drôle de senti­ment. » Pendant que les empreintes de Chigbo étaient rele­vées, Gaye est entré dans la pièce : « Tu connais ce type ? » a demandé quelqu’un à Chigbo. Il a hoché la tête en signe d’as­sen­ti­ment, l’ex­pres­sion de son visage trahis­sant un senti­ment désa­gréable de déjà vu.

Narco-État

Le 10 avril 2011, Chigbo, Yaro­shenko et deux de leurs complices se tenaient dans une salle du tribu­nal fédé­ral à Manhat­tan, affron­tant un procès pour tenta­tive d’im­por­ta­tion de cocaïne aux États-Unis. Le dossier repo­sait sur les enre­gis­tre­ments secrets effec­tués par la DEA des conver­sa­tions qu’ils avaient eu avec Hage et Sirleaf au cours des années précé­dentes. Chigbo et les autres compre­naient désor­mais préci­sé­ment pourquoi, au cours de ces entre­tiens, Hage mention­nait encore et toujours son inten­tion d’en­voyer une partie de la cocaïne aux États-Unis. Le fait que les trafiquants aient accepté ce plan, bien qu’ils n’y aient pas pensé eux-mêmes, était suffi­sant pour qu’ils soient accu­sés de violer la loi améri­caine. Aucun des accu­sés à part Yaro­shenko n’a eu de scru­pules à accep­ter leur impli­ca­tion dans ce commerce mondial de drogue. L’avo­cat de Chigbo, Ivan Fisher, a décrit son client comme ayant été « pendant long­temps un marchand de drogue très actif dans le monde entier ».

ulyces-dealiberia-12
Maître Ivan S. Fisher

Mais bien que mettre un terme au trafic mondial soit une noble cause, a-t-il argu­menté, le gouver­ne­ment des États-Unis n’avait pas le droit de punir Chigbo pour ces actes, aussi long­temps qu’ils ne touchaient pas les États-Unis : « Voyez-vous, aucun crime contre ce pays n’était en prépa­ra­tion jusqu’à ce que cet homme nommé Nabil Hage se soit présenté pour tenter d’en créer un », a déclaré Fisher. Il a soutenu que Chigbo, en réalité, après avoir accom­pli sa peine de prison de six ans aux Etats-Unis des années plus tôt, s’étai fait le porte parole de la DEA dans le monde des trafiquants, en dissua­dant les marchands d’en­voyer la drogue aux Etats-Unis à cause des risques encou­rus. Mais en défi­ni­tive, cet argu­ment n’est pas parvenu à sauver Chigbo. Le jury les a déclaré coupables, lui et Yaro­shenko. Chigbo a été condamné à 30 ans de prison et Yaro­shenko a récolté une peine de 20 ans. Acevedo Sarmiento, qui devait four­nir la cocaïne, a été arrêté par les auto­ri­tés colom­biennes et extradé vers les États-Unis. Il a plaidé coupable et, en mars 2013, a été condamné à 12 ans de prison. Chigbo et moi avons commencé à conver­ser par email et télé­phone peu après qu’il a été placé dans une prison de moyenne sécu­rité à Allen­town, en Penn­syl­va­nie, pour commen­cer à purger sa peine. Il m’a appelé une fois à l’oc­ca­sion de son 44e anni­ver­saire pour me dire combien il était furieux de se trou­ver à des milliers de kilo­mètres de ses amis et de sa famille : « Ce que j’ai fait en Afrique est mal. Mon mode de vie est mauvais », m’a-t-il dit, « mais je n’ai rien à voir avec les États-Unis. Je ne vivais pas ici. Je n’al­lais pas à l’école ici. Je ne payais pas mes impôts ici. Je n’ai jamais demandé un prêt à une banque améri­caine pour démar­rer mes affaires en Afrique. Je crois avoir le droit de mener ma vie de la manière que je juge adap­tée à l’Afrique, et si la justice nigé­riane m’at­trape, je devrai être puni là-bas, pas en Amérique. »

Au cours d’une autre conver­sa­tion, Chigbo m’a dit qu’il avait expli­ci­te­ment conseillé à Hage et Sirleaf de ne pas envoyer de cocaïne aux États-Unis, car l’Eu­rope était un marché bien plus lucra­tif. Le prix de gros de la cocaïne aux États-Unis est compa­rable à celui de pays comme le Nige­ria ou le Ghana, m’a écrit Chigbo dans un cour­riel. La cargai­son d’Amé­rique du Sud aurait atteint 21 000 dollars par kilo au Libe­ria et 25 000 dollars le kilo au Ghana, a-t-il dit, alors qu’à New York elle aurait été vendue à peine plus cher, 27 000 dollars le kilo, envi­ron la moitié du prix demandé en Italie ou en France. « Le but ultime d’un vendeur de drogue est de faire de l’argent et de le faire en sécu­rité », m’a-t-il expliqué. Connais­sant les risques à trans­por­ter de la cocaïne d’Afrique vers les États-Unis, et compte tenu de la faible marge de profit, Chigbo m’a demandé : « Dites-moi qui pour­rait faire ce genre de deal ? À part la DEA, qui est décon­nec­tée de la réalité. » J’ai demandé à Milione ce qu’il pensait de la défense de Chigbo. Il n’a pas nié qu’en géné­ral, il est plus judi­cieux écono­mique­ment pour les trafiquants d’ache­mi­ner la drogue d’Afrique de l’Ouest vers l’Eu­rope plutôt que vers les États-Unis. Pour­tant, dit-il, cela ne les empêche pas auto­ma­tique­ment de profi­ter de quelque oppor­tu­nité pour envoyer un appro­vi­sion­ne­ment aux États-Unis. Par exemple, si un trafiquant connaît un contact de confiance sur un vol pour New York, m’a expliqué Milione, cela ne le déran­gera pas d’en expé­dier là-bas, même si le béné­fice est plus faible qu’en vendant en Europe. « La connexion qu’ils ont à l’aé­ro­port en Afrique de l’Ouest est celle qui leur permet­tra de faire un profit person­nel », m’a-t-il expliqué. « Ils ne se soucient pas de logique, ils se soucient de faire de l’argent. »

D’après l’Of­fice des Nations Unies contre la drogue et le crime, le flux de cocaïne à travers l’Afrique de l’Ouest a dimi­nué.

Même si les États-Unis n’étaient pas la desti­na­tion qu’ils avaient choi­sis, Milione refuse de voir Chigbo et Yaro­shenko comme les malheu­reuses victimes du piège tendu par la DEA : « Ils savaient qu’une partie de ce qui arri­vait au Libe­ria serait détour­née vers les États-Unis, ils n’ont pas choisi de se reti­rer », dit-il. « Le risque de s’ex­po­ser eux-mêmes aux lois améri­caines les rendait nerveux, mais ils ont quand même pour­suivi l’opé­ra­tion. » Milione décrit l’enquête moins comme un exemple de la manière dont les États-Unis gendarment le monde que comme un coup stra­té­gique porté aux têtes de l’hydre que repré­sente le trafic de drogue mondial, une manière d’ai­der à la fois les États-Unis mais aussi l’Eu­rope et l’Afrique. « Il y avait un inté­rêt en terme de sécu­rité natio­nale à s’as­su­rer que les groupes de trafiquants d’Afrique de l’Ouest ne croient pas qu’ils sont complè­te­ment intou­chables », a-t-il ajouté. Certains ont mis en doute cette poli­tique, et en parti­cu­lier le temps qu’il faut à la DEA pour rame­ner ces affaires dans la juri­dic­tion des États-Unis. Comme Jera­lyn Merrit, avocate crimi­nelle du Colo­rado, l’a écrit sur son blog TalkLeft : « Sauf à consi­dé­rer les demandes de la DEA autre­ment, en quoi le fait que la (suppo­sée) drogue tran­site d’Amé­rique du Sud jusqu’en Europe, est-il son affaire ? En quoi est-ce son affaire d’in­ter­ve­nir, sinon pour atti­rer une crimi­na­lité étran­gère à l’in­té­rieur des États-Unis ? »

ulyces-dealiberia-13
Lou Milione, ancien acteur et agent de la DEA

Pour­tant, l’in­ter­ven­tion semble avoir eu un impact. Si on en croit l’Of­fice des Nations Unies contre la drogue et le crime, le flux estimé de cocaïne à travers l’Afrique de l’Ouest a dimi­nué, passant de 43 tonnes en 2007 à 16 tonnes en 2013. Bruce Bagley, profes­seur en rela­tions inter­na­tio­nales à l’uni­ver­sité de Miami ayant étudié les effets du narco­tra­fic sur la sécu­rité, estime utile que les États-Unis conti­nuent à déman­te­ler les réseaux de drogue dans la région : « Ils ont besoin de lutter contre ces orga­ni­sa­tions en Afrique de l’Ouest afin de les empê­cher de deve­nir trop puis­santes et de mena­cer beau­coup de gouver­ne­ments afri­cains faibles au point de courir le danger de deve­nir des États défaillants », dit-il. Pour Sirleaf et Gaye, qui dirigent désor­mais une compa­gnie de sécu­rité privée à Monro­via, le succès de l’opé­ra­tion a été plus qu’une réus­site dans l’ap­pli­ca­tion de la loi. Cela a aussi été le tribut payé à leur amitié et à leur amour pour le Libe­ria. Si les trafiquants avaient réussi à déve­lop­per leur base ici, m’ont-ils dit, cela aurait large­ment hypo­thé­qué l’ave­nir du pays : « Ç’au­rait été terrible », dit Sirleaf. « Quand on distille ce genre d’argent dans un système poli­tique, on le trans­forme en narco-État. »


Traduit de l’an­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­ticle « The sting: an Ameri­can drugs bust in west Africa », paru dans le Guar­dian. Couver­ture : Pano­rama du Libe­ria.

Plus de monde