par Yudhijit Bhattacharjee | 5 janvier 2015

Conquête spatiale

Greg Chung était chez lui le 1er février 2003 quand la navette spatiale Colum­­bia est tombée du ciel. Son fils Jeffrey l’a appelé pour lui annon­­cer la nouvelle : elle s’était désin­­té­­grée en retour­­nant sur Terre, et les sept astro­­nautes à son bord avaient trouvé la mort. « On ne plai­­sante pas avec ces choses-là », a répliqué Chung.

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Les débris de Colum­­bia retombent sur Terre

Citoyen améri­­cain né en Chine, il vivait avec sa femme, Ling, dans une impasse d’Orange, en Cali­­for­­nie. Il avait travaillé sur le programme de la navette spatiale de la NASA jusqu’à sa retraite, quelques mois aupa­­ra­­vant. Entre autres choses, il avait parti­­cipé à l’éla­­bo­­ra­­tion de la cabine de l’équi­­page de Colum­­bia. Lorsqu’il a réalisé que Jeffrey disait vrai, il a raccro­­ché et s’est mis à pleu­­rer. En 1972, la NASA commença à sous-trai­­ter la concep­­tion et le déve­­lop­­pe­­ment de ses navettes spatiales à la Rock­­well Corpo­­ra­­tion, qui fut ensuite rache­­tée par Boeing. Pendant trente ans, Chung avait travaillé comme ingé­­nieur struc­­tures au sein du groupe d’ana­­lyse des contraintes. Le travail avait beau être répé­­ti­­tif, cela lui conve­­nait. Il ne quit­­tait son bureau que rare­­ment, même pour prendre un café, et restait assis devant son ordi­­na­­teur à réali­­ser des calculs permet­­tant de déter­­mi­­ner la façon dont le fuse­­lage résis­­te­­rait à diffé­­rents degrés de pres­­sion et de chaleur. Après l’ac­­ci­dent de la navette Colum­­bia, la NASA a demandé à Boeing d’amé­­lio­­rer le design de sa prochaine navette. Chung comp­­tait parmi les meilleurs analystes du groupe. Son ancien super­­­vi­­seur l’a donc appelé pour le réem­­bau­­cher en tant que sous-trai­­tant. En dépit de ses 70 ans, Chung a accepté de retar­­der son départ à la retraite. Il a alors repris ses bonnes vieilles habi­­tudes, arri­­vant en retard pour le dîner et travaillant jusqu’à l’aube. Sa moti­­va­­tion n’avait rien à voir avec une éven­­tuelle promo­­tion ou une quel­­conque augmen­­ta­­tion, il s’agis­­sait simple­­ment de l’amour du travail bien fait. « Il me disait toujours combien d’argent il avait réussi à faire écono­­mi­­ser à Boeing, m’a confié Ling plus tard. Et je le taqui­­nais : “Ah, toi et ton Boeing !” » En avril 2006, deux agents du FBI sont venus lui rendre visite. Il avait conçu tout seul les plans de sa maison d’Orange, pour­­vue d’une terrasse que lui et Ling avaient réali­­sée eux-mêmes. Dans la grande cour devant la maison, Chung avait planté des citron­­niers et une parcelle de tomates, qu’il arro­­sait avec l’eau recy­­clée de la douche. Leurs deux fils, Jeffrey et son frère aîné Shane, habi­­taient non loin de là avec leurs familles.

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Chung et sa femme lors d’un voyage en Chine

Chung, un grand homme au visage mince et impas­­sible, a invité les deux hommes à entrer. Ils lui ont ensuite posé des ques­­tions sur Chi Mak, une de ses connais­­sances, qui avait été arrêté quelques mois plus tôt. Mak était origi­­naire de Hong Kong et avait émigré aux États-Unis dans les années 1970. Il avait travaillé en tant qu’in­­gé­­nieur chez Power Para­­gon, une firme qui construi­­sait des systèmes de distri­­bu­­tion d’éner­­gie pour la marine. Pendant des années, la Chine avait tenté de moder­­ni­­ser sa flotte, et le FBI soupçon­­nait Mak d’avoir reçu une forma­­tion des services de rensei­­gne­­ments chinois et d’avoir été envoyé aux États-Unis pour œuvrer comme espion. Pendant plus d’un an, le FBI avait mis son télé­­phone sur écoute et l’avait pris en fila­­ture, jusqu’à son arres­­ta­­tion. Une nuit, alors que Mak et sa femme étaient en vacances en Alaska, des agents ont péné­­tré dans leur maison. Ils n’ont laissé aucune trace de leur passage : même les toiles d’arai­­gnée n’avaient pas bougé d’un pouce. Ils ont pris des centaines de photos des docu­­ments de Mak, y compris de son carnet d’adresses, dans lequel ils ont trouvé le nom de plusieurs ingé­­nieurs d’ori­­gine chinoise. L’un des noms qui figu­­raient sur ces pages était Greg D. Chung. Chung, dont le nom de baptême était Dong­­fan, avait choisi de se faire appe­­ler Greg à son arri­­vée aux États-Unis, quarante ans aupa­­ra­­vant. Il a déclaré aux agents que lui et Ling allaient dîner chez les Mak une ou deux fois par an, mais qu’ils ne parlaient jamais de travail, Mak étant ingé­­nieur élec­­tri­­cien et lui ingé­­nieur struc­­tures. Les deux hommes ont remer­­cié Chung et s’en sont allés. Ils ont récolté au passage quelques infor­­ma­­tions utiles, mais n’ont rien trouvé à lui repro­­cher, à ce moment-là du moins. Quelques semaines plus tard, le FBI a effec­­tué une nouvelle perqui­­si­­tion dans la maison de Mak. Au milieu d’une pile de rele­­vés bancaires, ils ont décou­­vert la photo­­co­­pie d’une lettre écrite en chinois sur le papier d’un hôtel de Pékin, datant de 1987. Son auteur était Gu Wei Hao, fonc­­tion­­naire du minis­­tère de l’Avia­­tion chinoise, et elle était adres­­sée non pas à Chi Mak, mais à Lingjia et Dong­­fan Chung. Cette lettre fait partie des docu­­ments que le FBI m’a trans­­mis récem­­ment. Sur ces pages, Gu demande à Chung de rassem­­bler des infor­­ma­­tions pour aider la Chine à déve­­lop­­per son programme spatial. Le gouver­­ne­­ment avait lancé le projet de construire une station spatiale orbi­­tant autour de la Terre, et Gu cher­­chait à mettre la main sur toute infor­­ma­­tion tech­­nique pouvant contri­­buer à sa réali­­sa­­tion.

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Le passe­­port améri­­cain de Chi Mak

Il écrit : « Pour ce qui est des frais que vous rencon­­tre­­rez pour collec­­ter ou ache­­ter ces infor­­ma­­tions, je trou­­ve­­rai le moyen de vous rencon­­trer pour vous payer en liquide, et vous serez auto­­risé à trans­­por­­ter les docu­­ments à l’étran­­ger. » Il invi­­tait Chung dans la ville de Guangz­­hou, ce qui leur donne­­rait l’oc­­ca­­sion de discu­­ter des aspects tech­­niques « dans un endroit paisible », consi­­déré comme « parti­­cu­­liè­­re­­ment sûr ». Chung étant citoyen améri­­cain, Gu lui conseillait de faire une demande un visa de touriste, dans le formu­­laire de laquelle il décla­­re­­rait qu’il « rendait visite à sa famille en Chine ». « Votre volonté de servir votre pays vous honore, et garan­­tira sans aucun doute un radieux avenir à la Chine toute entière », affir­­mait Gu dans la dernière phrase.

La caverne d’Ali Baba

Chung était à présent suspecté d’es­­pion­­nage. Le FBI a ouvert une autre enquête, sous la direc­­tion de l’agent Kevin Moberly, un homme athlé­­tique âgé d’à peine quarante ans, aux cheveux courts et à la barbe parti­­cu­­liè­­re­­ment soignée. Une nuit en plein mois d’août, Moberly s’est réveillé à deux heures du matin et s’est habillé. Accom­­pa­­gné d’un autre agent, Bill Baoerjin, il s’est rendu en voiture à Orange et s’est garé sur Grove­­wood Lane, à une centaine de mètres du domi­­cile de Chung. Ils sont restés dans la voiture une ving­­taine de minutes, scru­­tant les envi­­rons et lais­­sant leurs yeux s’ha­­bi­­tuer à l’obs­­cu­­rité. Enfin, ils sont sortis de la voiture. Munis de lampes-torches couvertes d’un filtre rouge pour atté­­nuer leur fais­­ceau, ils ont fouillé deux poubelles placées devant le portail de Chung, y trou­­vant une pile de jour­­naux chinois qu’ils ont emporté au bureau.

Moberly ne savait pas si Chung avait enfreint la loi, mais il était certain qu’une limite avait été fran­­chie.

Glis­­sés entre les pages des jour­­naux se trou­­vaient plusieurs docu­­ments tech­­niques prove­­nant de Rock­­well et de Boeing. Moberly, qui avait servi dans l’Air Force comme offi­­cier de rensei­­gne­­ments avant de rejoindre le FBI, a reconnu les abré­­via­­tions « V.O. » (pour « véhi­­cule orbi­­taire ») et « S.T.S. » (pour Shut­tle Tran­­spor­­ta­­tion System, le nom dési­­gnant la navette spatiale améri­­caine). Aucun indice ne permet­­tait de déduire que Chung tentait de faire passer ces docu­­ments à qui que ce soit. Il semblait simple­­ment se débar­­ras­­ser de fichiers sensibles, peut-être en réac­­tion à l’af­­faire Mak, qui défrayait la chro­­nique depuis main­­te­­nant plusieurs mois. Moberly et Baoerjin sont reve­­nus la semaine suivante pour procé­­der à une nouvelle fouille. Cette fois-ci, des voisins sont passés en voiture vers quatre heures du matin, et les deux agents ont dû se cacher en vitesse derrière les poubelles. Moberly a alors décrété qu’une telle procé­­dure était trop risquée : il a conclu un accord avec les éboueurs pour que le camion conte­­nant les déchets du quar­­tier suive un itiné­­raire précis avant de rejoindre le centre de tri, permet­­tant au FBI de récu­­pé­­rer les sacs sans révé­­ler quelle maison faisait l’objet d’une enquête. La semaine suivante, peu après le lever du soleil, Chung a fait rouler un contai­­ner de recy­­clage qu’il a placé près des deux autres poubelles qu’il avait sorties la veille au soir. Il a reculé de quelques pas derrière les buis­­sons de la cour, restant là une minute à regar­­der la rue avant de rentrer. Quand les enquê­­teurs ont récu­­péré la poubelle, ils ont décou­­vert plus de six cent pages prove­­nant de chez Boeing, couvertes de graphiques et de dessins tech­­niques. Les mots « Confi­­den­­tiel » et « Secret Indus­­triel » ornaient la plupart des docu­­ments.

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En septembre, Moberly et Gunnar Newquist, un agent du Service d’enquêtes crimi­­nelles de la marine, se sont rendus chez Chung pour un second entre­­tien. Les deux agents ont pris place sur un canapé blanc devant la grande table basse du salon, face à un Chung parfai­­te­­ment détendu. Moberly a commencé avec des ques­­tions clas­­siques portant sur Chi Mak. Au bout d’une heure, il a enchaîné en évoquant Gu Wei Hao, le fonc­­tion­­naire du minis­­tère de l’Avia­­tion chinoise. Chung a déclaré qu’il avait rencon­­tré Gu lors d’un voyage en Chine en 1985, ainsi qu’une deuxième fois au début des années 1990.

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Chung et Gu Wei Hao

« — Vous a-t-il jamais demandé de faire quelque chose pour lui ? a demandé Moberly. — Non », a répondu Chung. Il s’est alors rendu à la cuisine pour prendre un verre d’eau. Quand il s’est rassis, Moberly a sorti la lettre de Gu et l’a posée sur la table. Il a demandé à Chung de la lire à voix haute, en anglais. Chung tradui­­sait d’une voix hési­­tante. « Avez-vous d’autres docu­­ments que vous ne devriez pas avoir chez vous ? » a demandé Moberly. Il a tendu à Chung un formu­­laire de consen­­te­­ment, auto­­ri­­sant la fouille de sa maison, que Chung a signé. Moberly a alors fait entrer le groupe d’agents qui l’ac­­com­­pa­­gnaient. Au même moment, Ling rentrait chez elle avec son petit-fils. La famille a regardé en silence la dizaine d’agents fouiller leur maison et son terrain, de plus de quatre mille mètres carrés. Sous la terrasse à l’ar­­rière de la maison, un agent a décou­­vert une petite porte main­­te­­nue fermée par un morceau de bois. Il l’a ouverte et a descendu les quelques marches de bois, se retrou­­vant dans un vide sani­­taire qui s’éten­­dait sur toute la longueur de la maison. Au début, il y avait assez de place pour se tenir debout, mais plus il avançait, plus le sol remon­­tait. On ne pouvait y accé­­der depuis l’in­­té­­rieur de la maison. L’en­­droit ressem­­blait à une cave inache­­vée, éclai­­rée par des ampoules nues. D’un côté se trou­­vaient toutes sortes de déchets : de vieux mate­­las, des tricycles, des planches, et vers l’avant de la maison, derrière un panneau de parti­­cules, se trou­­vait une petite pièce remplie d’éta­­gères allant du sol au plafond, couvertes de clas­­seurs. L’agent a conduit Moberly dans le vide sani­­taire. Les clas­­seurs pous­­sié­­reux conte­­naient des milliers de docu­­ments, y compris de nombreux des manuels de concep­­tion en lien avec l’avia­­tion améri­­caine : celui du bombar­­dier B-1, de l’avion-cargo mili­­taire C-17, de l’avion de chasse F-15, et des héli­­co­­ptères Chinook 47 et 48. « C’était comme péné­­trer dans la caverne d’Ali-Baba ! » m’avouera plus tard Moberly. Il ne savait pas si Chung avait enfreint la loi, mais il était certain qu’une limite avait été fran­­chie. Moberly s’est emparé d’un clas­­seur et est remonté en vitesse. Il a posé le docu­­ment sur la table du salon : « Pourquoi ne pas nous avoir dit que vous aviez tout cela ? » Chung n’a rien dit, détour­­nant le regard. Le télé­­phone a sonné et il s’est rendu dans la salle à manger pour décro­­cher. Jessie Murray, le seul collègue de Moberly qui parlait manda­­rin, a entendu ce que disait Chung à son fils aîné, Shane : « Ils vont venir te poser des ques­­tions sur notre voyage scolaire à Pékin (le voyage durant lequel Chung avait rencon­­tré Gu Wei Hao). Dis-leur que tu as oublié, que tu ne sais rien. » Murray a arra­­ché le télé­­phone des mains de Chung et a raccro­­ché, lui rappe­­lant qu’on pouvait aussi l’ac­­cu­­ser d’en­­trave à la justice.

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Jour­­na­­listes et agents du FBI se pressent devant la maison de Chung
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La fouille s’est pour­­sui­­vie toute la jour­­née. Les agents ont trouvé des docu­­ments en partie brûlés dans la chemi­­née et d’autres dossiers dans un bureau à l’étage. Le soir venu, ils avaient sorti plus de cent cinquante boîtes remplies de docu­­ments. Moberly raconte que lorsqu’il a quitté la maison, il a croisé Shane Chung dans l’al­­lée : « Mon père tient beau­­coup trop à son pays d’ori­­gine, a-t-il déclaré. Il ferait bien de revoir ses allé­­geances. »

Nais­­sance d’un espion

Chung était né dans une petite ville de la province du Liao­­ning, au nord-est de la Chine. C’était un garçon timide qui aimait collec­­tion­­ner des objets divers : timbres, cailloux, bouchons de denti­­frice. Ses parents étaient boud­d­histes et lui avaient appris à respec­­ter la nature. Il était fasciné par les fleurs et les arbres, et n’ai­­mait pas que les autres enfants s’amusent à écra­­ser les four­­mis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que l’ar­­mée japo­­naise progres­­sait à travers les provinces de l’est du pays, les Chung ainsi que des millions d’autres Chinois avaient été contraints de fuir. Ils se diri­­geaient vers le Sud quand ils enten­­dirent des tirs et ont durent se cacher dans un champ de maïs. Un fermier abrita la famille et leur donna à manger des gâteaux de farine de maïs, n’ac­­cep­­tant aucun argent en retour. La bien­­veillance de ce fermier marqua profon­­dé­­ment l’es­­prit de Chung, qui n’avait que 8 ans.

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Dong­­fan Chung est né dans le nord-est du pays
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Son père, ingé­­nieur civil pour le minis­­tère des Tran­­sports Ferro­­viaires, était un patriote. En 1946, en pleine lutte maoïste pour la conquête du pouvoir, les Chung ont dû trou­­ver refuge à Taïwan, où le Parti natio­­na­­liste (le Kuomin­­tang) formait un gouver­­ne­­ment en exil. La Chine était alors scin­­dée entre la Répu­­blique Popu­­laire de Chine, diri­­gée par le Parti Commu­­niste, et la Répu­­blique de Chine, établie à Taïwan. Toutes deux préten­­daient défendre les valeurs du peuple chinois. Tchang Kaï-chek, le dicta­­teur mili­­taire de Taïwan, encou­­ra­­geait toute propa­­gande anti-commu­­niste. Comme les autres écoliers taïwa­­nais, Chung apprit à mépri­­ser le régime de Mao, bien qu’ayant toujours l’im­­pres­­sion d’ap­­par­­te­­nir à la culture et à la nation chinoise. Au lycée, Chung avait dû se plier à l’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire obli­­ga­­toire. L’idée l’avait effleuré de s’en­­rô­­ler dans la marine taïwa­­naise pour aider à la libé­­ra­­tion de la Chine de l’em­­prise de Mao. « Mais notre père pensait que ses talents seraient davan­­tage mis à profit s’il étudiait l’in­­gé­­nie­­rie », m’a expliqué l’un des frères de Chung. C’est ainsi que ce dernier s’ins­­cri­­vit à l’uni­­ver­­sité natio­­nale de Taïwan, la plus pres­­ti­­gieuse du pays. Ses études ache­­vées, il travailla sur un projet de barrage au nord de Taïwan, où il fit la rencontre de Lingjia Wang, artiste peintre qui travaillait comme ensei­­gnante dans une école mater­­nelle. Ils se marièrent peu de temps après. Chung adorait l’in­­gé­­nie­­rie, c’était l’un des meilleurs étudiants de sa classe, mais ses pers­­pec­­tives profes­­sion­­nelles étaient limi­­tées à Taïwan. Comme nombre de ses confrères, il rêvait de faire carrière aux États-Unis. Pendant qu’il travaillait sur le barrage, il apprit l’an­­glais auprès de la femme d’un conseiller améri­­cain.

Les Chung jonglaient sans problème avec trois natio­­na­­li­­tés : chinoise, taïwa­­naise et améri­­caine.

En 1962, il s’ins­­cri­­vit à l’uni­­ver­­sité du Minne­­sota, où il obtint un master d’in­­gé­­nie­­rie civile. Il travailla ensuite chez Boeing, à Phila­­del­­phie, en tant qu’a­­na­­lyste des contraintes sur des aéro­­nefs à décol­­lage et atter­­ris­­sage verti­­caux. Pendant ce temps, Ling suivait des cours de pein­­ture. À l’époque, la Répu­­blique popu­­laire de Chine n’au­­to­­ri­­sait pas ses citoyens à émigrer. Les Chung avaient une poignée d’amis nés aux États-Unis, mais la plupart de leurs connais­­sances étaient des expa­­triés origi­­naires de Taïwan. Ils passaient leurs vacances avec eux, voya­­geant à New York pour visi­­ter des musées, ou sur la côte du Dela­­ware pour s’adon­­ner la pêche au crabe. Un de ses amis d’en­­fances, Thomas Xie, qui étudiait à cette époque à l’uni­­ver­­sité d’État du Nouveau-Mexique, écri­­vit à plusieurs de ses amis, y compris Chung, car il lui manquait deux mille dollars pour termi­­ner ses études à l’uni­­ver­­sité de Chicago et obte­­nir son diplôme. Bien que Chung ne dispo­­sât seule­­ment que d’un peu plus de deux mille dollars sur son compte en banque, il envoya la somme immé­­dia­­te­­ment. « Greg était toujours là pour rendre service », m’a affirmé son frère. Ling, très extra­­­ver­­tie, voulait étendre son cercle d’amis, aussi le couple rejoi­­gnit-il une asso­­cia­­tion taïwa­­naise de la région. Au cours des rassem­­ble­­ments régio­­naux, les Chung faisaient entendre leur voix en faveur de la réuni­­fi­­ca­­tion de la Chine et de Taïwan, qui selon eux ne devaient former qu’un seul et même pays. Ils semblaient s’op­­po­­ser à l’idée même de fron­­tières. Ling me confie­­rait plus tard : « Nous pensions que le monde entier devait vivre en harmo­­nie. Tous ces conflits nous semblaient tout bonne­­ment aber­­rants. » Leurs opinions offen­­sèrent certains des membres, qui les accu­­saient de manquer de loyauté envers Taïwan.

En 1972, Chung rejoi­­gnit la Rock­­well Corpo­­ra­­tion, qui venait de décro­­cher un contrat avec la NASA visant à construire le premier véhi­­cule orbi­­tal. Il emmé­­na­­gea alors dans le sud de la Cali­­for­­nie avec sa famille. Entre-temps, Chung et Ling étaient parve­­nus à obte­­nir la natio­­na­­lité améri­­caine. La carrière de Chung progres­­sait rapi­­de­­ment, et Ling était épanouie à la fois sur le plan social et artis­­tique. Ils comp­­taient bien rester vivre ici. Comme beau­­coup de leurs amis expa­­triés, ils jonglaient sans problème avec trois natio­­na­­li­­tés : chinoise, taïwa­­naise et améri­­caine. Tout au long de la fin des années 1970, tandis que le Parti Commu­­niste promul­­guait une série de réformes écono­­miques et poli­­tiques, l’hos­­ti­­lité des Chung envers le régime s’apaisa. « Tout à coup, les fron­­tières de la Chine se sont ouvertes, m’a dit Ling. Nous étions curieux, en quête de notre iden­­tité. » Ils en vinrent à penser que les natio­­na­­listes n’étaient guère plus démo­­crates que les commu­­nistes.

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Le président Richard Nixon et sa femme sur la Grande Muraille
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Ching Wang, un cama­­rade de lycée de Chung qui est désor­­mais profes­­seur émérite de chimie phar­­ma­­ceu­­tique à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie, m’a assuré que de tels chan­­ge­­ments d’état d’es­­prit étaient très courants chez Taïwa­­nais de leur géné­­ra­­tion, surtout pour ceux qui s’étaient instal­­lés à l’étran­­ger : « Nous avons commencé à nous rebel­­ler et à reje­­ter ce que nous avions appris. » Les médias taïwa­­nais avaient toujours décrit la Répu­­blique popu­­laire de Chine comme un dépo­­toir, mais les images télé­­vi­­sées de la visite de Richard Nixon à Pékin montraient une ville propre et pros­­père. Ses croyances boud­d­hiques aidèrent Chung à pardon­­ner les abus du régime de Mao. « Certains de nos proches ont été tués par les Commu­­nistes », m’a confié son frère à propos d’une géné­­ra­­tion depuis long­­temps dispa­­rue. « Mais nous ne pouvions pas les haïr indé­­fi­­ni­­ment. Je suppose que Greg ressen­­tait la même chose. » Quand ils eurent quarante ans, les Chung voulurent appro­­fon­­dir leur connais­­sance de leur pays d’ori­­gine. « Nous devions le faire. Pour ne pas se sentir comme de vulgaires poupées, dotées d’un corps mais pas de cœur », m’a expliqué Ling.

En 1976, après avoir assisté à un spec­­tacle donné par des musi­­ciens chinois de passage à Los Angeles, Chung acheta un erhu, un instru­­ment tradi­­tion­­nel à deux cordes, et apprit à en jouer. Lui et Ling commen­­cèrent à collec­­tion­­ner les textes de la Répu­­blique popu­­laire de Chine, des brochures datant de la Révo­­lu­­tion cultu­­relle prolé­­ta­­rienne, ainsi que des coupures de jour­­naux déplo­­rant la mort de Mao, en prenant des notes dans les marges. Depuis les années 1950, la plupart des citoyens vivant sur le conti­nent écri­­vaient une version simpli­­fiée du chinois. La plupart des Taïwa­­nais, eux, utili­­saient toujours les carac­­tères tradi­­tion­­nels. Pour­­tant, Chung et Ling adoptèrent ce nouveau style. La mort de Mao en 1976 marqua la fin offi­­cielle de la Révo­­lu­­tion cultu­­relle prolé­­ta­­rienne ainsi que le début des efforts de moder­­ni­­sa­­tion de Deng Xiao­­ping. La Chine envoya des délé­­ga­­tions de scien­­ti­­fiques et d’in­­gé­­nieurs dans les pays occi­­den­­taux. Les intel­­lec­­tuels chinois quali­­fiaient cela de « kexue jiuguo » : un effort pour « sauver la Chine par la science ». Chung était fier des progrès scien­­ti­­fiques accom­­plis par son pays, et il conser­­vait dans un carnet les coupures de jour­­naux évoquant le lance­­ment des navettes spatiales chinoises. Il commença égale­­ment à se rendre à des événe­­ments orga­­ni­­sés pour des diplo­­mates ou des intel­­lec­­tuels chinois de passage aux États-Unis. C’est lors d’un de ces forums, en 1979, qu’il fit la rencontre Chen Len Ku, un profes­­seur d’in­­gé­­nie­­rie de l’Ins­­ti­­tut de Tech­­no­­lo­­gie de Harbin. Chen était à la recherche de manuels d’ins­­truc­­tions sur l’étude des contraintes. Chung photo­­co­­pia alors les notes qu’il avait prises lors d’un cours reçu à l’uni­­ver­­sité du Minne­­sota et les envoya à Chen par un navire de fret.

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Des Chinois éplo­­rés devant la dépouille de Mao Zedong
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« Je ne sais pas ce que je peux faire pour notre pays, lui écrit-il. Je suis infi­­ni­­ment fier des avan­­cées du peuple chinois, et je regrette de ne pas pouvoir contri­­buer au progrès de notre Mère-Patrie. » Chen montra la lettre à ses collègues de Harbin. On suppose que des membres du gouver­­ne­­ment en prirent égale­­ment connais­­sance. L’an­­née suivante, Chung fut convié à une confé­­rence dans un hôtel de Los Angeles. L’in­­ter­­ve­­nant prin­­ci­­pal était Gu Wei Hao, de l’Avia­­tion Indus­­try Corpo­­ra­­tion of China. Cette compa­­gnie déte­­nue par l’État avait été créée dans les années 1950 avec l’aide de l’Union Sovié­­tique. Elle avait quelque peu dépéri dans les années 1960 avec la rupture des rela­­tions sino-sovié­­tiques, mais elle avait retrouvé bon espoir de se moder­­ni­­ser. Gu souli­­gna la volonté de la Chine d’ac­qué­­rir des tech­­no­­lo­­gies plus avan­­cées, parti­­cu­­liè­­re­­ment dans le domaine aéro­­nau­­tique. Après la confé­­rence, Chung eut un long entre­­tien avec Gu. La Chine avait besoin d’amé­­lio­­rer la concep­­tion du fuse­­lage, l’un des domaines d’ex­­per­­tise de Chung. Lors de cette rencontre, Chung fit égale­­ment la connais­­sance de Chi Mak, qui avait déjà commencé à récol­­ter des infor­­ma­­tions pour la Chine, ce que Chung igno­­rait alors.

Le pillage

Dans les années 1950, le Parti Commu­­niste chinois avait commencé à amas­­ser des infor­­ma­­tions stra­­té­­giques en prove­­nance de l’étran­­ger. L’Ins­­ti­­tut des Infor­­ma­­tions Scien­­ti­­fiques et Tech­­niques, créé en 1958, se procura des milliers de docu­­ments étran­­gers, et les tradui­­sit en chinois. Des offi­­ciels du gouver­­ne­­ment et des intel­­lec­­tuels assis­­taient à des confé­­rences en Europe et aux États-Unis, prenant des notes lors des débats, conver­­sant avec les autres membres de l’as­­sis­­tance, écou­­tant les conver­­sa­­tions et volant de temps à autre des rapports non publiés. Dans les années 1960, le gouver­­ne­­ment avait accès à près de onze mille jour­­naux étran­­gers, cinq millions de brevets et quelques centaines de milliers de rapports de recherche, y compris des actes de confé­­rences et des thèses.

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Deng Xiao­­ping, George H. W. Bush et Gerald Ford en 1975
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Le gouver­­ne­­ment de Mao s’in­­té­­res­­sait en premier lieu aux infor­­ma­­tions direc­­te­­ment liées à des aspects mili­­taires. Après sa mort, cela fut étendu à d’autres domaines. En mars 1986, Deng créa le Programme natio­­nal de déve­­lop­­pe­­ment et de recherche de haute-tech­­no­­lo­­gie (nom de code 863, d’après l’an­­née et le mois de sa fonda­­tion), qui iden­­ti­­fia sept domaines qui avaient besoin d’être déve­­lop­­pés : espace, biote­ch­­no­­lo­­gie, tech­­no­­lo­­gie laser, tech­­no­­lo­­gie de l’in­­for­­ma­­tion (TI), auto­­ma­­tion, éner­­gie et nouveaux maté­­riaux. Le gouver­­ne­­ment finança la recherche dans ces secteurs et fonda des entre­­prises publiques en vue de déve­­lop­­per ou d’im­­por­­ter les tech­­no­­lo­­gies adéquates. Quand c’était possible, ces entre­­prises faisaient l’ac­qui­­si­­tion de nouveaux produits en colla­­bo­­rant avec des entre­­prises occi­­den­­tales : soit en ache­­tant les droits de propriété intel­­lec­­tuelle, soit par la rétro-ingé­­nie­­rie. Quand ces deux méthodes se révé­­laient inef­­fi­­caces, le gouver­­ne­­ment avait recours à l’es­­pion­­nage. Le minis­­tère de la Sécu­­rité de l’État et les services de rensei­­gne­­ments mili­­taires formèrent des espions et les envoyèrent en Europe et aux États-Unis. Ils recru­­tèrent aussi des scien­­ti­­fiques, des ingé­­nieurs et d’autres profes­­sion­­nels de natio­­na­­lité chinoise habi­­tant à l’étran­­ger, en parti­­cu­­lier des personnes ayant une habi­­li­­ta­­tion de sécu­­rité ou ayant accès à des secrets indus­­triels dans le cadre de leur travail. On demanda à certains de ces scien­­ti­­fiques de mettre la main sur certaines infor­­ma­­tions, mais le gouver­­ne­­ment atten­­dait la plupart du temps que des détails divers s’ac­­cu­­mulent, jusqu’à former une vision d’en­­semble. Wang, profes­­seur émérite de chimie phar­­ma­­ceu­­tique, était cher­­cheur pour Merck (un labo­­ra­­toire phar­­ma­­ceu­­tique améri­­cain) dans les années 1970. Après avoir étudié les micro-orga­­nismes du sol pendant de nombreuses années, lui et ses collègues dépo­­sèrent un brevet pour un médi­­ca­­ment   contre les mala­­dies para­­si­­taires appelé iver­­mec­­tine. Peu de temps après avoir publié le résul­­tat de leurs recherches, Wang reçut un coup de télé­­phone d’un employé d’une compa­­gnie phar­­ma­­ceu­­tique publique de la région de Mand­­chou­­rie. Celui-ci demanda à Wang de venir en Chine avec un échan­­tillon du microbe utilisé pour produire le médi­­ca­­ment. « Il ne se rendait pas compte de la gravité de ce qu’il deman­­dait, m’a raconté Wang. Et par dessus le marché, ils m’ont demandé de payer moi-même mon billet d’avion. J’ai dit que j’al­­lais y réflé­­chir et j’ai raccro­­ché. » Chung, quant à lui, ne deman­­dait qu’à aider. Au début des années 1980, les Chung gagnaient déjà bien leur vie – ils possé­­daient une propriété à Alham­­bra, en Espagne, qu’ils louaient à l’an­­née, ainsi qu’un garage très rentable à Long Beach. Pour­­tant, ils demeu­­raient économes, se coupant eux-mêmes les cheveux pour ne pas avoir à dépen­­ser d’argent supplé­­men­­taire. Pendant les Jeux olym­­piques d’été de 1984 à Los Angeles, les Chung faisaient partie du cercle très fermé des expa­­triés chinois invi­­tés à un dîner en l’hon­­neur des athlètes chinois. À plusieurs reprises, à l’ini­­tia­­tive du Consu­­lat de Chine de San Fran­­cisco, les Chung aidèrent à l’ins­­tal­­la­­tion en Cali­­for­­nie de nouvelles familles venues de Chine, les accom­­pa­­gnant au super­­­mar­­ché en voiture ou leur faisant don de provi­­sions.

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L’une des listes de taches retrou­­vées chez Chi Mak

En février 1985, Chung reçut une lettre d’un fonc­­tion­­naire chinois nommé Chen QiNan, qui l’in­­vi­­tait à se rendre en Chine pour un « échange tech­­nique ». Chen lui trans­­mit une liste de sujets qu’il espé­­rait pouvoir abor­­der avec lui. Parmi ceux-ci figu­­raient notam­­ment les tests du taux de résis­­tance des maté­­riaux, qui avaient pour but de prévoir les endroits où le fuse­­lage risquait de se dété­­rio­­rer suite à un usage répété. « Juillet prochain serait idéal pour moi », répon­­dit Chung quelques jours plus tard. « Je peux m’ar­­ran­­ger pour avoir quelques semaines de vacances et bien profi­­ter de notre Mère-Patrie. » Il demanda un congé de sept semaines à Rock­­well. Chung a conservé la lettre de Chen ainsi qu’un brouillon de sa réponse. À leur lecture, on n’ar­­rive pas à déter­­mi­­ner qui des deux est le plus recon­­nais­­sant. Dans une lettre adres­­sée à l’un des collègues de Chen QiNan, Chung écrit : « C’est pour moi un grand honneur et je suis extrê­­me­­ment heureux de pouvoir parti­­ci­­per à la moder­­ni­­sa­­tion de notre Mère-Patrie. » Ce qui le moti­­vait semblait d’abord être son sens du devoir. « C’est un homme d’une grande loyauté, dit Ling. Il est doté d’un grand cœur. » Chen et Chung conti­­nuèrent à s’écrire. Chen lui demanda des infor­­ma­­tions au sujet de la concep­­tion d’avions et d’hé­­li­­co­­ptères, et Chung lui répon­­dit qu’il pouvait égale­­ment lui parler de ses travaux sur la navette spatiale améri­­caine, espé­­rant sans doute l’im­­pres­­sion­­ner. « Je préfé­­re­­rais que nous nous attar­­dions d’abord sur la concep­­tion habi­­tuelle des avions », écri­­vit Chen. Néan­­moins, ne voulant pas vexer son corres­­pon­­dant, il ajouta qu’une présen­­ta­­tion de la navette serait égale­­ment la bien­­ve­­nue. À la fin du mois de juin 1985, Chung et Ling s’en­­vo­­lèrent pour la Chine en compa­­gnie de leurs fils âgés d’une dizaine d’an­­nées. Pendant que Shane et Jeffrey se trou­­vaient en immer­­sion linguis­­tique à Pékin, leurs parents voya­­gèrent dans une demi-douzaine de villes, y compris des endroits stra­­té­­giques de la concep­­tion aéro­­nau­­tique chinoise tels que Nanchang, Chengdu et Xi’an. C’est le minis­­tère de l’Avia­­tion qui orga­­ni­­sait et payait ce voyage. Chung donna des confé­­rences dans des entre­­prises et des univer­­si­­tés publiques, proje­­tant des docu­­ments prépa­­rés aux États-Unis. Lors d’un de ces événe­­ments, il expliqua la concep­­tion de la navette spatiale conçue par la NASA, et décri­­vit la façon dont la navette était orien­­tée par rapport à la Terre pendant un vol. Sur le plan tech­­no­­lo­­gique, les entre­­prises que Chung visita avaient des dizaines d’an­­nées de retard par rapport à Boeing. Dans de nombreux cas, l’équi­­pe­­ment n’avait pas été moder­­nisé depuis les années 1950.

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La région est le fleu­­ron de l’aé­­ro­­nau­­tique chinoise
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Ce voyage marqua la première expé­­rience que Chung eut de la Chine en tant qu’a­­dulte, et ce souve­­nir lui resta cher, à la fois sur le plan person­­nel et profes­­sion­­nel. Entre les visites d’usines, le minis­­tère de l’Avia­­tion avait prévu quelques visites touris­­tiques. Les Chung visi­­tèrent ainsi des monu­­ments qu’ils n’avaient pas vus depuis leur enfance : l’im­­mense statue de Boud­dha taillée dans la montagne à Leshan, les soldats de terre-cuite et la Grande Pagode de Xi’an. En roulant à travers la campagne, ils virent des villa­­geois récol­­tant les lotus dans la boue. Ling m’a révélé que pendant qu’il médi­­tait, Chung s’était vu en moine dans un temple chinois, dans une vie anté­­rieure. Pendant ce trajet, ils se sont deman­­dés de quel temple il pouvait s’agir. À la fin de l’été, Chung rapporta chez lui une pince à cravate de la Xi’an Aircraft Indus­­trial Corpo­­ra­­tion (société indus­­trielle d’aé­­ro­­nau­­tique de Xi’an), une épingle à cravate de la Chinese Academy of Engi­­nee­­ring (acadé­­mie d’in­­gé­­nie­­rie chinoise), ainsi qu’une liste de huit pages des ques­­tions posées par les ingé­­nieurs de la Nanchang Aircraft Manu­­fac­­tu­­ring Company (société de produc­­tion aéro­­nau­­tique de Nanchang). Les agents du rensei­­gne­­ment appellent ce genre de docu­­ments une « liste de tâches ». Chung passa plusieurs mois à effec­­tuer les recherches corres­­pon­­dant aux besoins des ingé­­nieurs et, au mois de décembre, il se rendit au Consu­­lat de Chine de San Fran­­cisco pour faire parve­­nir ces docu­­ments à Nanchang via une enve­­loppe diplo­­ma­­tique. Ce que Chung envoya ce jour-là aurait gran­­de­­ment alarmé les auto­­ri­­tés améri­­caines, si elles l’avaient vu : vingt-sept docu­­ments de l’épais­­seur d’un livre, la plupart d’entre eux étant des manuels d’in­­gé­­nie­­rie prove­­nant de Rock­­well et trai­­tant de la concep­­tion du bombar­­dier B-1. « Pour une entre­­prise d’aé­­ro­­nau­­tique, trou­­ver un moyen de copier la tech­­nique améri­­caine, c’est comme trou­­ver le Saint Graal », explique Moberly. Chung était en train d’of­­frir à la Chine des infor­­ma­­tions qui avaient coûté à Rock­­well des décen­­nies de travail et des dizaines de millions de dollars. « C’était une ambiance très amicale, dit Ling. En Chine, personne n’hé­­site à deman­­der de l’aide. “Ah, vous êtes ingé­­nieur ? Aidez-donc votre pays !” »

Ses contacts chinois lui avaient demandé de collec­­ter toute infor­­ma­­tion pouvant leur être utile : il avait de quoi les occu­­per pendant des années.

Pendant l’an­­née et demi qui suivit, les Chung devinrent proprié­­taires de véri­­tables biens immo­­bi­­liers. En octobre 1986, ils ache­­tèrent une maison unifa­­mi­­liale à Cypress, en Cali­­for­­nie. Cinq mois plus tard, ils versèrent près de six cents mille dollars en liquide pour ache­­ter cette parcelle de quatre mille mètres carrés à Orange. Même après cela, il leur restait assez d’argent pour faire construire leur maison dans son inté­­gra­­lité. Mais à côté de cela, leurs voitures et leurs vête­­ments demeu­­raient modestes, aussi leurs collègues n’avaient-ils pas conscience de leur richesse crois­­sante. Gu Wei Hao rendit visite au couple, et ils l’ac­­com­­pa­­gnèrent à Disney­­land et à la plage. Le gouver­­ne­­ment chinois avait accordé à Gu un budget de voyage déri­­soire (quatre dollars par jour pour ses dépenses acces­­soires), les Chung payèrent donc eux-mêmes leur part et Gu se procura l’argent d’une autre manière. Les Chung emmé­­na­­gèrent dans leur nouvelle maison en 1989. Le soir, Chung obser­­vait le ciel à l’aide d’un téles­­cope, cher­­chant les constel­­la­­tions à l’aide d’une vieille carte d’as­­tro­­no­­mie chinoise. Ling, diplô­­mée de la section des beaux-arts de l’uni­­ver­­sité d’État de Cali­­for­­nie à Long Beach, trans­­forma le garage en atelier pour sa pein­­ture. Elle ensei­­gnait la disci­­pline dans un collège commu­­nau­­taire des envi­­rons, sa spécia­­lité étant le néo-expres­­sion­­nisme, un style abstrait né aux États-Unis et en Europe à la fin des années 1970. « Elle avait tout un groupe de personnes qui aimaient beau­­coup sa manière d’en­­sei­­gner », m’a affirmé l’un de ses collègues.

En 1998, deux ans après le rachat de Rock­­well par Boeing, la nouvelle direc­­tion décida de relo­­ca­­li­­ser son bureau. Les employés avaient reçu des instruc­­tions parti­­cu­­lières : les travaux de réfé­­rence qu’ils voulaient conser­­ver devaient être placés dans des cartons spéci­­fiques, le reste dans des sacs desti­­nés à être brûlés. Les semaines suivantes, Chung ramena chez lui des dizaines de cartons remplis de docu­­ments et les stocka sur les étagères de la cave. Ses contacts chinois lui avaient demandé de collec­­ter toute infor­­ma­­tion pouvant leur être utile : il avait de quoi les occu­­per pendant des années.

Double-natio­­na­­lité

En 2002, tandis que Chung appro­­chait de la retraite, il s’est mis à impri­­mer des docu­­ments de la base de données de Boeing avec fréné­­sie. Sur chaque page, il a pris soin d’ef­­fa­­cer la ligne stipu­­lant qu’il était inter­­­dit de divul­­guer ces docu­­ments en dehors de l’en­­tre­­prise. Il a égale­­ment censuré le nom des ingé­­nieurs qui travaillaient sur ces projets, ainsi que toute indi­­ca­­tion sur la personne qui les avait impri­­més et la date de l’im­­pres­­sion. Il a photo­­co­­pié le tout dans le but d’en­­voyer les docu­­ments aux fonc­­tion­­naires chinois et de conser­­ver les origi­­naux dans ses dossiers. Il avait imprimé tant de choses, m’a confié Moberly, que Chung « avait dû utili­­ser des centaines de tubes de correc­­teur liquide ».

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L’agent du FBI Kevin Moberly
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En 2007, lors d’un procès fédé­­ral de six semaines à Santa Ana, en Cali­­for­­nie, les procu­­reurs ont statué que Chi Mak était un espion au service du gouver­­ne­­ment chinois. Ils ont affirmé que les infor­­ma­­tions rassem­­blées par Mak avaient aidé la Chine à réali­­ser sa propre version d’Ae­­gis, un système de radar améri­­cain utilisé pour proté­­ger les navires de combat. Le jury a déclaré Mak coupable d’avoir agi comme agent non-réper­­to­­rié au service d’un gouver­­ne­­ment étran­­ger, et il a été condamné à une peine de plus de vingt-quatre ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion dans une prison fédé­­rale – la plus lourde peine pronon­­cée à l’en­­contre d’un espion chinois aux États-Unis depuis des décen­­nies. La femme de Mak ainsi qu’un de ses frères ont été arrê­­tés à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Los Angeles. Ils trans­­por­­taient sur eux un CD conte­­nant des infor­­ma­­tions sensibles, dont certaines étaient clas­­sées confi­­den­­tielles. Chung ne pouvait pas pour sa part être accusé d’avoir trans­­mis des secrets d’État à un pays étran­­ger. Et même si les procu­­reurs pouvaient prou­­ver qu’il avait partagé des secrets de fabri­­ca­­tion avec des fonc­­tion­­naires chinois durant les années 1980, la période de pres­­crip­­tion de cinq ans pour les infrac­­tions du contrôle des exports avait expiré depuis bien long­­temps. « Ses acti­­vi­­tés étaient tout ce qu’il y a de plus louche, m’a dit Moberly. Mais je devais déter­­mi­­ner s’il avait enfreint la loi ou pas. » Tandis qu’il parcou­­rait le texte d’une loi fédé­­rale, Moberly est tombé sur un para­­graphe inti­­tulé : « Espion­­nage écono­­mique », qui avait été réper­­to­­rié comme crime en 1996, lors de la promul­­ga­­tion de l’Eco­­no­­mic Espio­­nage Act. Moberly s’est souvenu d’un cours qu’il avait suivi sur ce sujet pendant sa forma­­tion sur le contre-espion­­nage. Le cours n’avait duré qu’une demi-heure car personne n’avait jamais été accusé d’es­­pion­­nage écono­­mique dans tout le pays. La loi défi­­nis­­sait un espion écono­­mique comme une personne qui « prend, trans­­porte ou cache » un secret de fabri­­ca­­tion ou le « détourne » d’une façon ou d’une autre, dans l’in­­ten­­tion d’ai­­der un autre pays. Chung pouvait être accusé d’es­­pion­­nage écono­­mique sans qu’on ait à prou­­ver qu’il a trans­­mis des infor­­ma­­tions à la Chine dans les cinq dernières années : le fait qu’il ait gardé dans sa cave des secrets de fabri­­ca­­tions suffi­­rait. L’af­­faire Chung a été jugée en juin 2009 par le même juge que pour l’af­­faire Chi Mak : Cormac J. Carney. Dans son témoi­­gnage, Ronald Guerin, un ancien expert du FBI en matière de contre-espion­­nage, décri­­vait la façon dont les services de rensei­­gne­­ments chinois recru­­taient leurs infor­­ma­­teurs. « Ils essaient de mettre l’ac­cent sur l’aide appor­­tée, en leur disant qu’ils ne vont pas vrai­­ment faire de mal aux États-Unis, mais qu’ils vont aider leur pays, a-t-il déclaré. Il suffit de cares­­ser la personne dans le sens du poil et lui dire qu’elle fait cela pour le bien de la Mère-Patrie. Ensuite, on la récom­­pense avec des médailles, des lettres de remer­­cie­­ment, des monu­­ments, etc. Ou bien on lui donne beau­­coup d’argent. » Dans le cas de Chung, il était clair que les respon­­sables chinois avaient su manier la flat­­te­­rie à la perfec­­tion. Mais l’ac­­cu­­sa­­tion n’a apporté aucune preuve que de l’argent liquide avait changé de main.

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Dong­­fan Chung a écopé de plus de quinze ans de réclu­­sion crimi­­nelle
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La défense a convenu que Chung avait « agi de façon incon­­si­­dé­­rée par le passé », mais a nié toute inten­­tion de trans­­mettre les infor­­ma­­tions recueillies. Chung n’était qu’un collec­­tion­­neur compul­­sif. « Pas du tout », a répondu le procu­­reur géné­­ral, Greg Staples, devant la cour. « C’est bien pire. Cet homme est un voleur compul­­sif. » Chung est le premier citoyen améri­­cain à être reconnu coupable d’es­­pion­­nage écono­­mique par un tribu­­nal. Il a été condamné à quinze ans et neuf mois de prison. Depuis, les procu­­reurs ont amené quatre autres affaires d’es­­pion­­nage écono­­mique devant les tribu­­naux, et cinq indi­­vi­­dus ont été condam­­nés. Moberly m’a ensuite avoué que, lorsqu’on l’avait inter­­­rogé dans le cadre du procès, il avait reconnu que certaines infor­­ma­­tions confi­­den­­tielles indiquaient que Chung avait été payé. Afin de proté­­ger les sources du FBI et de garder secrète sa façon de procé­­der, il ne pouvait révé­­ler à personne, pas même à un juge, la nature de ces preuves. Mais cette accu­­sa­­tion était relé­­guée par une lettre de Gu Wei Hao datant de 1987, dans laquelle Gu assu­­rait à Chung qu’il pour­­rait trans­­por­­ter de l’argent liquide hors du pays. En outre, même si l’on tient compte de la fruga­­lité de Chung, son salaire chez Rock­­well (moins de 60 000 dollars par an, au milieu des années 1980) ne lui aurait pas permis de deve­­nir proprié­­taire à la fois d’un garage, de trois appar­­te­­ments et de deux maisons. « Je n’ai jamais cru qu’il avait fait cela pour l’argent », avoue Moberly. Mais même si ce n’était pas le cas, l’argent qu’il avait reçu du gouver­­ne­­ment chinois (sans doute quelques dizaines de milliers de dollars) lui avait certai­­ne­­ment fourni une moti­­va­­tion supplé­­men­­taire.

~

Chung n’a pas donné suite à mes demandes de lui rendre visite en prison, mais Ling, qui n’a jamais été accu­­sée, a répondu à mes appels – bien qu’à contrecœur. Un après-midi, je me suis garé au bout de Grove­­wood Lane et me suis dirigé vers la maison des Chung. La sonnette était couverte de toiles d’arai­­gnées, et la cour enva­­hie de mauvaises herbes. Une brouette était posée là et ne semblait pas avoir servi depuis des années.

Selon Ling, l’in­­ten­­tion de Chung avait été d’ai­­der la Chine, par de porter atteinte aux États-Unis.

Quand j’ai sonné, Ling Chung est sortie et m’a fait signe depuis l’en­­trée. Elle portait une chemise de nuit verte et ses cheveux étaient en désordre. Elle m’a invité à m’as­­seoir sur le canapé blanc du salon. La lumière du soleil entrait par la fenêtre et éclai­­rait en partie le tapis. Ling m’a apporté un verre d’eau et s’est assise face à moi. Un sourire amer sur les lèvres, elle m’a dit se rappe­­ler du moment où elle et son mari avaient demandé la natio­­na­­lité améri­­caine. Sur l’un des formu­­laires, on leur deman­­dait s’ils étaient prêts à défendre les États-Unis en cas de guerre. Chung n’avait pas répondu à cette ques­­tion. L’em­­ployé du bureau lui avait demandé s’il était prêt à se battre contre la Chine, en cas de guerre. Ling se souve­­nait de la réponse de Chung : « Si cela arrive, je préfère encore me tirer une balle. » Nous nous sommes ensuite diri­­gés vers son atelier, qui donne sur la cour. D’im­­menses tableaux abstraits étaient posés sur le sol ou contre les murs. Ling m’a dit qu’elle travaillait sur ces tableaux depuis de nombreuses années. Elle en a dési­­gné un. Cela ressem­­blait à une croix mauve super­­­po­­sée à un ciel nocturne couleur violette. « J’ai inti­­tulé cette toile 45436–112 », m’a t-elle dit. C’était le numéro de déten­­tion de son mari à la prison fédé­­rale de Butner, en Caro­­line du Nord. Elle lui rend visite de temps à autre. Ses yeux étaient pleins de larmes. « Le jour où nous nous sommes rencon­­trés, nous avons décidé de nous marier. » Cette tendresse a duré tout le temps qu’ils ont vécu ensemble. Même à plus de soixante ans, m’a dit une amie de la famille, « on aurait dit des adoles­­cents ». Ling m’a raconté que, lorsque Chung travaillait chez Boeing, il faisait parfois la sieste dans son bureau, et il se plai­­gnait toujours du fait qu’il se réveillait avec l’im­­pres­­sion qu’elle était en train de chan­­ter. « Il disait : “Je me tue à te le dire, arrête de chan­­ter à côté de moi, je n’ar­­rive pas à dormir !” Il était certain que je m’étais mis à chan­­ter près de lui. » Je lui ai demandé si Chung faisait preuve de la même loyauté envers la Chine qu’en­­vers elle, et si les membres du gouver­­ne­­ment chinois avaient profité de cette loyauté. Elle n’a rien répondu. J’ai demandé si son mari était inno­cent. « Je ne peux pas répondre à cette ques­­tion », s’est-elle excu­­sée.

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Souve­­nir de temps plus cléments

Elle a suggéré que les procu­­reurs avaient examiné les faits de façon trop super­­­fi­­cielle pour comprendre les moti­­va­­tions de Chung. « Ils se sont conten­­tés de regar­­der en surface », a-t-elle dit. Plus tard, elle a ajouté que l’in­­ten­­tion de Chung avait été d’ai­­der la Chine, par de porter atteinte aux États-Unis. « Tout n’est pas si compliqué, a-t-elle pour­­suivi. Vous vous faites un nouvel ami, et si vous êtes ingé­­nieur ou artiste, celui-ci vous demande si vous connais­­sez telle ou telle chose… et vous leur dites tout ce que vous savez. C’est aussi simple que ça. » Avant mon départ, elle m’a montré une feuille de papier fixée au mur près de l’en­­trée de l’ate­­lier. On pouvait y lire plusieurs lignes manus­­crites, en carac­­tères chinois : une liste de préceptes boud­d­histes que Chung avait reco­­piés à la main. Je me suis demandé si les ensei­­gne­­ments du Boud­dha avaient aidé Chung a résoudre le dilemme de son allé­­geance aux États-Unis ou à la Chine. Aussi, j’ai demandé à Ling si elle pensait qu’il était possible de se sentir appar­­te­­nir à deux pays en même temps. Son regard s’est animé, et elle m’a dit : « Je suis chinoise et je suis améri­­caine. C’est beau, n’est-ce pas ? Pourquoi en faire un conflit ? »


Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « A New Kind of Spy », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Voyage en Chine de Gerald Ford. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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