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par Yudhijit Bhattacharjee | 5 janvier 2015

Conquête spatiale

Greg Chung était chez lui le 1er février 2003 quand la navette spatiale Colum­bia est tombée du ciel. Son fils Jeffrey l’a appelé pour lui annon­cer la nouvelle : elle s’était désin­té­grée en retour­nant sur Terre, et les sept astro­nautes à son bord avaient trouvé la mort. « On ne plai­sante pas avec ces choses-là », a répliqué Chung.

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Les débris de Colum­bia retombent sur Terre

Citoyen améri­cain né en Chine, il vivait avec sa femme, Ling, dans une impasse d’Orange, en Cali­for­nie. Il avait travaillé sur le programme de la navette spatiale de la NASA jusqu’à sa retraite, quelques mois aupa­ra­vant. Entre autres choses, il avait parti­cipé à l’éla­bo­ra­tion de la cabine de l’équi­page de Colum­bia. Lorsqu’il a réalisé que Jeffrey disait vrai, il a raccro­ché et s’est mis à pleu­rer. En 1972, la NASA commença à sous-trai­ter la concep­tion et le déve­lop­pe­ment de ses navettes spatiales à la Rock­well Corpo­ra­tion, qui fut ensuite rache­tée par Boeing. Pendant trente ans, Chung avait travaillé comme ingé­nieur struc­tures au sein du groupe d’ana­lyse des contraintes. Le travail avait beau être répé­ti­tif, cela lui conve­nait. Il ne quit­tait son bureau que rare­ment, même pour prendre un café, et restait assis devant son ordi­na­teur à réali­ser des calculs permet­tant de déter­mi­ner la façon dont le fuse­lage résis­te­rait à diffé­rents degrés de pres­sion et de chaleur. Après l’ac­ci­dent de la navette Colum­bia, la NASA a demandé à Boeing d’amé­lio­rer le design de sa prochaine navette. Chung comp­tait parmi les meilleurs analystes du groupe. Son ancien super­vi­seur l’a donc appelé pour le réem­bau­cher en tant que sous-trai­tant. En dépit de ses 70 ans, Chung a accepté de retar­der son départ à la retraite. Il a alors repris ses bonnes vieilles habi­tudes, arri­vant en retard pour le dîner et travaillant jusqu’à l’aube. Sa moti­va­tion n’avait rien à voir avec une éven­tuelle promo­tion ou une quel­conque augmen­ta­tion, il s’agis­sait simple­ment de l’amour du travail bien fait. « Il me disait toujours combien d’argent il avait réussi à faire écono­mi­ser à Boeing, m’a confié Ling plus tard. Et je le taqui­nais : “Ah, toi et ton Boeing !” » En avril 2006, deux agents du FBI sont venus lui rendre visite. Il avait conçu tout seul les plans de sa maison d’Orange, pour­vue d’une terrasse que lui et Ling avaient réali­sée eux-mêmes. Dans la grande cour devant la maison, Chung avait planté des citron­niers et une parcelle de tomates, qu’il arro­sait avec l’eau recy­clée de la douche. Leurs deux fils, Jeffrey et son frère aîné Shane, habi­taient non loin de là avec leurs familles.

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Chung et sa femme lors d’un voyage en Chine

Chung, un grand homme au visage mince et impas­sible, a invité les deux hommes à entrer. Ils lui ont ensuite posé des ques­tions sur Chi Mak, une de ses connais­sances, qui avait été arrêté quelques mois plus tôt. Mak était origi­naire de Hong Kong et avait émigré aux États-Unis dans les années 1970. Il avait travaillé en tant qu’in­gé­nieur chez Power Para­gon, une firme qui construi­sait des systèmes de distri­bu­tion d’éner­gie pour la marine. Pendant des années, la Chine avait tenté de moder­ni­ser sa flotte, et le FBI soupçon­nait Mak d’avoir reçu une forma­tion des services de rensei­gne­ments chinois et d’avoir été envoyé aux États-Unis pour œuvrer comme espion. Pendant plus d’un an, le FBI avait mis son télé­phone sur écoute et l’avait pris en fila­ture, jusqu’à son arres­ta­tion. Une nuit, alors que Mak et sa femme étaient en vacances en Alaska, des agents ont péné­tré dans leur maison. Ils n’ont laissé aucune trace de leur passage : même les toiles d’arai­gnée n’avaient pas bougé d’un pouce. Ils ont pris des centaines de photos des docu­ments de Mak, y compris de son carnet d’adresses, dans lequel ils ont trouvé le nom de plusieurs ingé­nieurs d’ori­gine chinoise. L’un des noms qui figu­raient sur ces pages était Greg D. Chung. Chung, dont le nom de baptême était Dong­fan, avait choisi de se faire appe­ler Greg à son arri­vée aux États-Unis, quarante ans aupa­ra­vant. Il a déclaré aux agents que lui et Ling allaient dîner chez les Mak une ou deux fois par an, mais qu’ils ne parlaient jamais de travail, Mak étant ingé­nieur élec­tri­cien et lui ingé­nieur struc­tures. Les deux hommes ont remer­cié Chung et s’en sont allés. Ils ont récolté au passage quelques infor­ma­tions utiles, mais n’ont rien trouvé à lui repro­cher, à ce moment-là du moins. Quelques semaines plus tard, le FBI a effec­tué une nouvelle perqui­si­tion dans la maison de Mak. Au milieu d’une pile de rele­vés bancaires, ils ont décou­vert la photo­co­pie d’une lettre écrite en chinois sur le papier d’un hôtel de Pékin, datant de 1987. Son auteur était Gu Wei Hao, fonc­tion­naire du minis­tère de l’Avia­tion chinoise, et elle était adres­sée non pas à Chi Mak, mais à Lingjia et Dong­fan Chung. Cette lettre fait partie des docu­ments que le FBI m’a trans­mis récem­ment. Sur ces pages, Gu demande à Chung de rassem­bler des infor­ma­tions pour aider la Chine à déve­lop­per son programme spatial. Le gouver­ne­ment avait lancé le projet de construire une station spatiale orbi­tant autour de la Terre, et Gu cher­chait à mettre la main sur toute infor­ma­tion tech­nique pouvant contri­buer à sa réali­sa­tion.

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Le passe­port améri­cain de Chi Mak

Il écrit : « Pour ce qui est des frais que vous rencon­tre­rez pour collec­ter ou ache­ter ces infor­ma­tions, je trou­ve­rai le moyen de vous rencon­trer pour vous payer en liquide, et vous serez auto­risé à trans­por­ter les docu­ments à l’étran­ger. » Il invi­tait Chung dans la ville de Guangz­hou, ce qui leur donne­rait l’oc­ca­sion de discu­ter des aspects tech­niques « dans un endroit paisible », consi­déré comme « parti­cu­liè­re­ment sûr ». Chung étant citoyen améri­cain, Gu lui conseillait de faire une demande un visa de touriste, dans le formu­laire de laquelle il décla­re­rait qu’il « rendait visite à sa famille en Chine ». « Votre volonté de servir votre pays vous honore, et garan­tira sans aucun doute un radieux avenir à la Chine toute entière », affir­mait Gu dans la dernière phrase.

La caverne d’Ali Baba

Chung était à présent suspecté d’es­pion­nage. Le FBI a ouvert une autre enquête, sous la direc­tion de l’agent Kevin Moberly, un homme athlé­tique âgé d’à peine quarante ans, aux cheveux courts et à la barbe parti­cu­liè­re­ment soignée. Une nuit en plein mois d’août, Moberly s’est réveillé à deux heures du matin et s’est habillé. Accom­pa­gné d’un autre agent, Bill Baoerjin, il s’est rendu en voiture à Orange et s’est garé sur Grove­wood Lane, à une centaine de mètres du domi­cile de Chung. Ils sont restés dans la voiture une ving­taine de minutes, scru­tant les envi­rons et lais­sant leurs yeux s’ha­bi­tuer à l’obs­cu­rité. Enfin, ils sont sortis de la voiture. Munis de lampes-torches couvertes d’un filtre rouge pour atté­nuer leur fais­ceau, ils ont fouillé deux poubelles placées devant le portail de Chung, y trou­vant une pile de jour­naux chinois qu’ils ont emporté au bureau.

Moberly ne savait pas si Chung avait enfreint la loi, mais il était certain qu’une limite avait été fran­chie.

Glis­sés entre les pages des jour­naux se trou­vaient plusieurs docu­ments tech­niques prove­nant de Rock­well et de Boeing. Moberly, qui avait servi dans l’Air Force comme offi­cier de rensei­gne­ments avant de rejoindre le FBI, a reconnu les abré­via­tions « V.O. » (pour « véhi­cule orbi­taire ») et « S.T.S. » (pour Shut­tle Tran­spor­ta­tion System, le nom dési­gnant la navette spatiale améri­caine). Aucun indice ne permet­tait de déduire que Chung tentait de faire passer ces docu­ments à qui que ce soit. Il semblait simple­ment se débar­ras­ser de fichiers sensibles, peut-être en réac­tion à l’af­faire Mak, qui défrayait la chro­nique depuis main­te­nant plusieurs mois. Moberly et Baoerjin sont reve­nus la semaine suivante pour procé­der à une nouvelle fouille. Cette fois-ci, des voisins sont passés en voiture vers quatre heures du matin, et les deux agents ont dû se cacher en vitesse derrière les poubelles. Moberly a alors décrété qu’une telle procé­dure était trop risquée : il a conclu un accord avec les éboueurs pour que le camion conte­nant les déchets du quar­tier suive un itiné­raire précis avant de rejoindre le centre de tri, permet­tant au FBI de récu­pé­rer les sacs sans révé­ler quelle maison faisait l’objet d’une enquête. La semaine suivante, peu après le lever du soleil, Chung a fait rouler un contai­ner de recy­clage qu’il a placé près des deux autres poubelles qu’il avait sorties la veille au soir. Il a reculé de quelques pas derrière les buis­sons de la cour, restant là une minute à regar­der la rue avant de rentrer. Quand les enquê­teurs ont récu­péré la poubelle, ils ont décou­vert plus de six cent pages prove­nant de chez Boeing, couvertes de graphiques et de dessins tech­niques. Les mots « Confi­den­tiel » et « Secret Indus­triel » ornaient la plupart des docu­ments.

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En septembre, Moberly et Gunnar Newquist, un agent du Service d’enquêtes crimi­nelles de la marine, se sont rendus chez Chung pour un second entre­tien. Les deux agents ont pris place sur un canapé blanc devant la grande table basse du salon, face à un Chung parfai­te­ment détendu. Moberly a commencé avec des ques­tions clas­siques portant sur Chi Mak. Au bout d’une heure, il a enchaîné en évoquant Gu Wei Hao, le fonc­tion­naire du minis­tère de l’Avia­tion chinoise. Chung a déclaré qu’il avait rencon­tré Gu lors d’un voyage en Chine en 1985, ainsi qu’une deuxième fois au début des années 1990.

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Chung et Gu Wei Hao

« — Vous a-t-il jamais demandé de faire quelque chose pour lui ? a demandé Moberly. — Non », a répondu Chung. Il s’est alors rendu à la cuisine pour prendre un verre d’eau. Quand il s’est rassis, Moberly a sorti la lettre de Gu et l’a posée sur la table. Il a demandé à Chung de la lire à voix haute, en anglais. Chung tradui­sait d’une voix hési­tante. « Avez-vous d’autres docu­ments que vous ne devriez pas avoir chez vous ? » a demandé Moberly. Il a tendu à Chung un formu­laire de consen­te­ment, auto­ri­sant la fouille de sa maison, que Chung a signé. Moberly a alors fait entrer le groupe d’agents qui l’ac­com­pa­gnaient. Au même moment, Ling rentrait chez elle avec son petit-fils. La famille a regardé en silence la dizaine d’agents fouiller leur maison et son terrain, de plus de quatre mille mètres carrés. Sous la terrasse à l’ar­rière de la maison, un agent a décou­vert une petite porte main­te­nue fermée par un morceau de bois. Il l’a ouverte et a descendu les quelques marches de bois, se retrou­vant dans un vide sani­taire qui s’éten­dait sur toute la longueur de la maison. Au début, il y avait assez de place pour se tenir debout, mais plus il avançait, plus le sol remon­tait. On ne pouvait y accé­der depuis l’in­té­rieur de la maison. L’en­droit ressem­blait à une cave inache­vée, éclai­rée par des ampoules nues. D’un côté se trou­vaient toutes sortes de déchets : de vieux mate­las, des tricycles, des planches, et vers l’avant de la maison, derrière un panneau de parti­cules, se trou­vait une petite pièce remplie d’éta­gères allant du sol au plafond, couvertes de clas­seurs. L’agent a conduit Moberly dans le vide sani­taire. Les clas­seurs pous­sié­reux conte­naient des milliers de docu­ments, y compris de nombreux des manuels de concep­tion en lien avec l’avia­tion améri­caine : celui du bombar­dier B-1, de l’avion-cargo mili­taire C-17, de l’avion de chasse F-15, et des héli­co­ptères Chinook 47 et 48. « C’était comme péné­trer dans la caverne d’Ali-Baba ! » m’avouera plus tard Moberly. Il ne savait pas si Chung avait enfreint la loi, mais il était certain qu’une limite avait été fran­chie. Moberly s’est emparé d’un clas­seur et est remonté en vitesse. Il a posé le docu­ment sur la table du salon : « Pourquoi ne pas nous avoir dit que vous aviez tout cela ? » Chung n’a rien dit, détour­nant le regard. Le télé­phone a sonné et il s’est rendu dans la salle à manger pour décro­cher. Jessie Murray, le seul collègue de Moberly qui parlait manda­rin, a entendu ce que disait Chung à son fils aîné, Shane : « Ils vont venir te poser des ques­tions sur notre voyage scolaire à Pékin (le voyage durant lequel Chung avait rencon­tré Gu Wei Hao). Dis-leur que tu as oublié, que tu ne sais rien. » Murray a arra­ché le télé­phone des mains de Chung et a raccro­ché, lui rappe­lant qu’on pouvait aussi l’ac­cu­ser d’en­trave à la justice.

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Jour­na­listes et agents du FBI se pressent devant la maison de Chung
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La fouille s’est pour­sui­vie toute la jour­née. Les agents ont trouvé des docu­ments en partie brûlés dans la chemi­née et d’autres dossiers dans un bureau à l’étage. Le soir venu, ils avaient sorti plus de cent cinquante boîtes remplies de docu­ments. Moberly raconte que lorsqu’il a quitté la maison, il a croisé Shane Chung dans l’al­lée : « Mon père tient beau­coup trop à son pays d’ori­gine, a-t-il déclaré. Il ferait bien de revoir ses allé­geances. »

Nais­sance d’un espion

Chung était né dans une petite ville de la province du Liao­ning, au nord-est de la Chine. C’était un garçon timide qui aimait collec­tion­ner des objets divers : timbres, cailloux, bouchons de denti­frice. Ses parents étaient boud­dhistes et lui avaient appris à respec­ter la nature. Il était fasciné par les fleurs et les arbres, et n’ai­mait pas que les autres enfants s’amusent à écra­ser les four­mis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que l’ar­mée japo­naise progres­sait à travers les provinces de l’est du pays, les Chung ainsi que des millions d’autres Chinois avaient été contraints de fuir. Ils se diri­geaient vers le Sud quand ils enten­dirent des tirs et ont durent se cacher dans un champ de maïs. Un fermier abrita la famille et leur donna à manger des gâteaux de farine de maïs, n’ac­cep­tant aucun argent en retour. La bien­veillance de ce fermier marqua profon­dé­ment l’es­prit de Chung, qui n’avait que 8 ans.

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Dong­fan Chung est né dans le nord-est du pays
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Son père, ingé­nieur civil pour le minis­tère des Tran­sports Ferro­viaires, était un patriote. En 1946, en pleine lutte maoïste pour la conquête du pouvoir, les Chung ont dû trou­ver refuge à Taïwan, où le Parti natio­na­liste (le Kuomin­tang) formait un gouver­ne­ment en exil. La Chine était alors scin­dée entre la Répu­blique Popu­laire de Chine, diri­gée par le Parti Commu­niste, et la Répu­blique de Chine, établie à Taïwan. Toutes deux préten­daient défendre les valeurs du peuple chinois. Tchang Kaï-chek, le dicta­teur mili­taire de Taïwan, encou­ra­geait toute propa­gande anti-commu­niste. Comme les autres écoliers taïwa­nais, Chung apprit à mépri­ser le régime de Mao, bien qu’ayant toujours l’im­pres­sion d’ap­par­te­nir à la culture et à la nation chinoise. Au lycée, Chung avait dû se plier à l’en­traî­ne­ment mili­taire obli­ga­toire. L’idée l’avait effleuré de s’en­rô­ler dans la marine taïwa­naise pour aider à la libé­ra­tion de la Chine de l’em­prise de Mao. « Mais notre père pensait que ses talents seraient davan­tage mis à profit s’il étudiait l’in­gé­nie­rie », m’a expliqué l’un des frères de Chung. C’est ainsi que ce dernier s’ins­cri­vit à l’uni­ver­sité natio­nale de Taïwan, la plus pres­ti­gieuse du pays. Ses études ache­vées, il travailla sur un projet de barrage au nord de Taïwan, où il fit la rencontre de Lingjia Wang, artiste peintre qui travaillait comme ensei­gnante dans une école mater­nelle. Ils se marièrent peu de temps après. Chung adorait l’in­gé­nie­rie, c’était l’un des meilleurs étudiants de sa classe, mais ses pers­pec­tives profes­sion­nelles étaient limi­tées à Taïwan. Comme nombre de ses confrères, il rêvait de faire carrière aux États-Unis. Pendant qu’il travaillait sur le barrage, il apprit l’an­glais auprès de la femme d’un conseiller améri­cain.

Les Chung jonglaient sans problème avec trois natio­na­li­tés : chinoise, taïwa­naise et améri­caine.

En 1962, il s’ins­cri­vit à l’uni­ver­sité du Minne­sota, où il obtint un master d’in­gé­nie­rie civile. Il travailla ensuite chez Boeing, à Phila­del­phie, en tant qu’a­na­lyste des contraintes sur des aéro­nefs à décol­lage et atter­ris­sage verti­caux. Pendant ce temps, Ling suivait des cours de pein­ture. À l’époque, la Répu­blique popu­laire de Chine n’au­to­ri­sait pas ses citoyens à émigrer. Les Chung avaient une poignée d’amis nés aux États-Unis, mais la plupart de leurs connais­sances étaient des expa­triés origi­naires de Taïwan. Ils passaient leurs vacances avec eux, voya­geant à New York pour visi­ter des musées, ou sur la côte du Dela­ware pour s’adon­ner la pêche au crabe. Un de ses amis d’en­fances, Thomas Xie, qui étudiait à cette époque à l’uni­ver­sité d’État du Nouveau-Mexique, écri­vit à plusieurs de ses amis, y compris Chung, car il lui manquait deux mille dollars pour termi­ner ses études à l’uni­ver­sité de Chicago et obte­nir son diplôme. Bien que Chung ne dispo­sât seule­ment que d’un peu plus de deux mille dollars sur son compte en banque, il envoya la somme immé­dia­te­ment. « Greg était toujours là pour rendre service », m’a affirmé son frère. Ling, très extra­ver­tie, voulait étendre son cercle d’amis, aussi le couple rejoi­gnit-il une asso­cia­tion taïwa­naise de la région. Au cours des rassem­ble­ments régio­naux, les Chung faisaient entendre leur voix en faveur de la réuni­fi­ca­tion de la Chine et de Taïwan, qui selon eux ne devaient former qu’un seul et même pays. Ils semblaient s’op­po­ser à l’idée même de fron­tières. Ling me confie­rait plus tard : « Nous pensions que le monde entier devait vivre en harmo­nie. Tous ces conflits nous semblaient tout bonne­ment aber­rants. » Leurs opinions offen­sèrent certains des membres, qui les accu­saient de manquer de loyauté envers Taïwan.

En 1972, Chung rejoi­gnit la Rock­well Corpo­ra­tion, qui venait de décro­cher un contrat avec la NASA visant à construire le premier véhi­cule orbi­tal. Il emmé­na­gea alors dans le sud de la Cali­for­nie avec sa famille. Entre-temps, Chung et Ling étaient parve­nus à obte­nir la natio­na­lité améri­caine. La carrière de Chung progres­sait rapi­de­ment, et Ling était épanouie à la fois sur le plan social et artis­tique. Ils comp­taient bien rester vivre ici. Comme beau­coup de leurs amis expa­triés, ils jonglaient sans problème avec trois natio­na­li­tés : chinoise, taïwa­naise et améri­caine. Tout au long de la fin des années 1970, tandis que le Parti Commu­niste promul­guait une série de réformes écono­miques et poli­tiques, l’hos­ti­lité des Chung envers le régime s’apaisa. « Tout à coup, les fron­tières de la Chine se sont ouvertes, m’a dit Ling. Nous étions curieux, en quête de notre iden­tité. » Ils en vinrent à penser que les natio­na­listes n’étaient guère plus démo­crates que les commu­nistes.

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Le président Richard Nixon et sa femme sur la Grande Muraille
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Ching Wang, un cama­rade de lycée de Chung qui est désor­mais profes­seur émérite de chimie phar­ma­ceu­tique à l’uni­ver­sité de Cali­for­nie, m’a assuré que de tels chan­ge­ments d’état d’es­prit étaient très courants chez Taïwa­nais de leur géné­ra­tion, surtout pour ceux qui s’étaient instal­lés à l’étran­ger : « Nous avons commencé à nous rebel­ler et à reje­ter ce que nous avions appris. » Les médias taïwa­nais avaient toujours décrit la Répu­blique popu­laire de Chine comme un dépo­toir, mais les images télé­vi­sées de la visite de Richard Nixon à Pékin montraient une ville propre et pros­père. Ses croyances boud­dhiques aidèrent Chung à pardon­ner les abus du régime de Mao. « Certains de nos proches ont été tués par les Commu­nistes », m’a confié son frère à propos d’une géné­ra­tion depuis long­temps dispa­rue. « Mais nous ne pouvions pas les haïr indé­fi­ni­ment. Je suppose que Greg ressen­tait la même chose. » Quand ils eurent quarante ans, les Chung voulurent appro­fon­dir leur connais­sance de leur pays d’ori­gine. « Nous devions le faire. Pour ne pas se sentir comme de vulgaires poupées, dotées d’un corps mais pas de cœur », m’a expliqué Ling.

En 1976, après avoir assisté à un spec­tacle donné par des musi­ciens chinois de passage à Los Angeles, Chung acheta un erhu, un instru­ment tradi­tion­nel à deux cordes, et apprit à en jouer. Lui et Ling commen­cèrent à collec­tion­ner les textes de la Répu­blique popu­laire de Chine, des brochures datant de la Révo­lu­tion cultu­relle prolé­ta­rienne, ainsi que des coupures de jour­naux déplo­rant la mort de Mao, en prenant des notes dans les marges. Depuis les années 1950, la plupart des citoyens vivant sur le conti­nent écri­vaient une version simpli­fiée du chinois. La plupart des Taïwa­nais, eux, utili­saient toujours les carac­tères tradi­tion­nels. Pour­tant, Chung et Ling adoptèrent ce nouveau style. La mort de Mao en 1976 marqua la fin offi­cielle de la Révo­lu­tion cultu­relle prolé­ta­rienne ainsi que le début des efforts de moder­ni­sa­tion de Deng Xiao­ping. La Chine envoya des délé­ga­tions de scien­ti­fiques et d’in­gé­nieurs dans les pays occi­den­taux. Les intel­lec­tuels chinois quali­fiaient cela de « kexue jiuguo » : un effort pour « sauver la Chine par la science ». Chung était fier des progrès scien­ti­fiques accom­plis par son pays, et il conser­vait dans un carnet les coupures de jour­naux évoquant le lance­ment des navettes spatiales chinoises. Il commença égale­ment à se rendre à des événe­ments orga­ni­sés pour des diplo­mates ou des intel­lec­tuels chinois de passage aux États-Unis. C’est lors d’un de ces forums, en 1979, qu’il fit la rencontre Chen Len Ku, un profes­seur d’in­gé­nie­rie de l’Ins­ti­tut de Tech­no­lo­gie de Harbin. Chen était à la recherche de manuels d’ins­truc­tions sur l’étude des contraintes. Chung photo­co­pia alors les notes qu’il avait prises lors d’un cours reçu à l’uni­ver­sité du Minne­sota et les envoya à Chen par un navire de fret.

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Des Chinois éplo­rés devant la dépouille de Mao Zedong
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« Je ne sais pas ce que je peux faire pour notre pays, lui écrit-il. Je suis infi­ni­ment fier des avan­cées du peuple chinois, et je regrette de ne pas pouvoir contri­buer au progrès de notre Mère-Patrie. » Chen montra la lettre à ses collègues de Harbin. On suppose que des membres du gouver­ne­ment en prirent égale­ment connais­sance. L’an­née suivante, Chung fut convié à une confé­rence dans un hôtel de Los Angeles. L’in­ter­ve­nant prin­ci­pal était Gu Wei Hao, de l’Avia­tion Indus­try Corpo­ra­tion of China. Cette compa­gnie déte­nue par l’État avait été créée dans les années 1950 avec l’aide de l’Union Sovié­tique. Elle avait quelque peu dépéri dans les années 1960 avec la rupture des rela­tions sino-sovié­tiques, mais elle avait retrouvé bon espoir de se moder­ni­ser. Gu souli­gna la volonté de la Chine d’ac­qué­rir des tech­no­lo­gies plus avan­cées, parti­cu­liè­re­ment dans le domaine aéro­nau­tique. Après la confé­rence, Chung eut un long entre­tien avec Gu. La Chine avait besoin d’amé­lio­rer la concep­tion du fuse­lage, l’un des domaines d’ex­per­tise de Chung. Lors de cette rencontre, Chung fit égale­ment la connais­sance de Chi Mak, qui avait déjà commencé à récol­ter des infor­ma­tions pour la Chine, ce que Chung igno­rait alors.

Le pillage

Dans les années 1950, le Parti Commu­niste chinois avait commencé à amas­ser des infor­ma­tions stra­té­giques en prove­nance de l’étran­ger. L’Ins­ti­tut des Infor­ma­tions Scien­ti­fiques et Tech­niques, créé en 1958, se procura des milliers de docu­ments étran­gers, et les tradui­sit en chinois. Des offi­ciels du gouver­ne­ment et des intel­lec­tuels assis­taient à des confé­rences en Europe et aux États-Unis, prenant des notes lors des débats, conver­sant avec les autres membres de l’as­sis­tance, écou­tant les conver­sa­tions et volant de temps à autre des rapports non publiés. Dans les années 1960, le gouver­ne­ment avait accès à près de onze mille jour­naux étran­gers, cinq millions de brevets et quelques centaines de milliers de rapports de recherche, y compris des actes de confé­rences et des thèses.

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Deng Xiao­ping, George H. W. Bush et Gerald Ford en 1975
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Le gouver­ne­ment de Mao s’in­té­res­sait en premier lieu aux infor­ma­tions direc­te­ment liées à des aspects mili­taires. Après sa mort, cela fut étendu à d’autres domaines. En mars 1986, Deng créa le Programme natio­nal de déve­lop­pe­ment et de recherche de haute-tech­no­lo­gie (nom de code 863, d’après l’an­née et le mois de sa fonda­tion), qui iden­ti­fia sept domaines qui avaient besoin d’être déve­lop­pés : espace, biotech­no­lo­gie, tech­no­lo­gie laser, tech­no­lo­gie de l’in­for­ma­tion (TI), auto­ma­tion, éner­gie et nouveaux maté­riaux. Le gouver­ne­ment finança la recherche dans ces secteurs et fonda des entre­prises publiques en vue de déve­lop­per ou d’im­por­ter les tech­no­lo­gies adéquates. Quand c’était possible, ces entre­prises faisaient l’ac­qui­si­tion de nouveaux produits en colla­bo­rant avec des entre­prises occi­den­tales : soit en ache­tant les droits de propriété intel­lec­tuelle, soit par la rétro-ingé­nie­rie. Quand ces deux méthodes se révé­laient inef­fi­caces, le gouver­ne­ment avait recours à l’es­pion­nage. Le minis­tère de la Sécu­rité de l’État et les services de rensei­gne­ments mili­taires formèrent des espions et les envoyèrent en Europe et aux États-Unis. Ils recru­tèrent aussi des scien­ti­fiques, des ingé­nieurs et d’autres profes­sion­nels de natio­na­lité chinoise habi­tant à l’étran­ger, en parti­cu­lier des personnes ayant une habi­li­ta­tion de sécu­rité ou ayant accès à des secrets indus­triels dans le cadre de leur travail. On demanda à certains de ces scien­ti­fiques de mettre la main sur certaines infor­ma­tions, mais le gouver­ne­ment atten­dait la plupart du temps que des détails divers s’ac­cu­mulent, jusqu’à former une vision d’en­semble. Wang, profes­seur émérite de chimie phar­ma­ceu­tique, était cher­cheur pour Merck (un labo­ra­toire phar­ma­ceu­tique améri­cain) dans les années 1970. Après avoir étudié les micro-orga­nismes du sol pendant de nombreuses années, lui et ses collègues dépo­sèrent un brevet pour un médi­ca­ment   contre les mala­dies para­si­taires appelé iver­mec­tine. Peu de temps après avoir publié le résul­tat de leurs recherches, Wang reçut un coup de télé­phone d’un employé d’une compa­gnie phar­ma­ceu­tique publique de la région de Mand­chou­rie. Celui-ci demanda à Wang de venir en Chine avec un échan­tillon du microbe utilisé pour produire le médi­ca­ment. « Il ne se rendait pas compte de la gravité de ce qu’il deman­dait, m’a raconté Wang. Et par dessus le marché, ils m’ont demandé de payer moi-même mon billet d’avion. J’ai dit que j’al­lais y réflé­chir et j’ai raccro­ché. » Chung, quant à lui, ne deman­dait qu’à aider. Au début des années 1980, les Chung gagnaient déjà bien leur vie – ils possé­daient une propriété à Alham­bra, en Espagne, qu’ils louaient à l’an­née, ainsi qu’un garage très rentable à Long Beach. Pour­tant, ils demeu­raient économes, se coupant eux-mêmes les cheveux pour ne pas avoir à dépen­ser d’argent supplé­men­taire. Pendant les Jeux olym­piques d’été de 1984 à Los Angeles, les Chung faisaient partie du cercle très fermé des expa­triés chinois invi­tés à un dîner en l’hon­neur des athlètes chinois. À plusieurs reprises, à l’ini­tia­tive du Consu­lat de Chine de San Fran­cisco, les Chung aidèrent à l’ins­tal­la­tion en Cali­for­nie de nouvelles familles venues de Chine, les accom­pa­gnant au super­mar­ché en voiture ou leur faisant don de provi­sions.

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L’une des listes de taches retrou­vées chez Chi Mak

En février 1985, Chung reçut une lettre d’un fonc­tion­naire chinois nommé Chen QiNan, qui l’in­vi­tait à se rendre en Chine pour un « échange tech­nique ». Chen lui trans­mit une liste de sujets qu’il espé­rait pouvoir abor­der avec lui. Parmi ceux-ci figu­raient notam­ment les tests du taux de résis­tance des maté­riaux, qui avaient pour but de prévoir les endroits où le fuse­lage risquait de se dété­rio­rer suite à un usage répété. « Juillet prochain serait idéal pour moi », répon­dit Chung quelques jours plus tard. « Je peux m’ar­ran­ger pour avoir quelques semaines de vacances et bien profi­ter de notre Mère-Patrie. » Il demanda un congé de sept semaines à Rock­well. Chung a conservé la lettre de Chen ainsi qu’un brouillon de sa réponse. À leur lecture, on n’ar­rive pas à déter­mi­ner qui des deux est le plus recon­nais­sant. Dans une lettre adres­sée à l’un des collègues de Chen QiNan, Chung écrit : « C’est pour moi un grand honneur et je suis extrê­me­ment heureux de pouvoir parti­ci­per à la moder­ni­sa­tion de notre Mère-Patrie. » Ce qui le moti­vait semblait d’abord être son sens du devoir. « C’est un homme d’une grande loyauté, dit Ling. Il est doté d’un grand cœur. » Chen et Chung conti­nuèrent à s’écrire. Chen lui demanda des infor­ma­tions au sujet de la concep­tion d’avions et d’hé­li­co­ptères, et Chung lui répon­dit qu’il pouvait égale­ment lui parler de ses travaux sur la navette spatiale améri­caine, espé­rant sans doute l’im­pres­sion­ner. « Je préfé­re­rais que nous nous attar­dions d’abord sur la concep­tion habi­tuelle des avions », écri­vit Chen. Néan­moins, ne voulant pas vexer son corres­pon­dant, il ajouta qu’une présen­ta­tion de la navette serait égale­ment la bien­ve­nue. À la fin du mois de juin 1985, Chung et Ling s’en­vo­lèrent pour la Chine en compa­gnie de leurs fils âgés d’une dizaine d’an­nées. Pendant que Shane et Jeffrey se trou­vaient en immer­sion linguis­tique à Pékin, leurs parents voya­gèrent dans une demi-douzaine de villes, y compris des endroits stra­té­giques de la concep­tion aéro­nau­tique chinoise tels que Nanchang, Chengdu et Xi’an. C’est le minis­tère de l’Avia­tion qui orga­ni­sait et payait ce voyage. Chung donna des confé­rences dans des entre­prises et des univer­si­tés publiques, proje­tant des docu­ments prépa­rés aux États-Unis. Lors d’un de ces événe­ments, il expliqua la concep­tion de la navette spatiale conçue par la NASA, et décri­vit la façon dont la navette était orien­tée par rapport à la Terre pendant un vol. Sur le plan tech­no­lo­gique, les entre­prises que Chung visita avaient des dizaines d’an­nées de retard par rapport à Boeing. Dans de nombreux cas, l’équi­pe­ment n’avait pas été moder­nisé depuis les années 1950.

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La région est le fleu­ron de l’aé­ro­nau­tique chinoise
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Ce voyage marqua la première expé­rience que Chung eut de la Chine en tant qu’a­dulte, et ce souve­nir lui resta cher, à la fois sur le plan person­nel et profes­sion­nel. Entre les visites d’usines, le minis­tère de l’Avia­tion avait prévu quelques visites touris­tiques. Les Chung visi­tèrent ainsi des monu­ments qu’ils n’avaient pas vus depuis leur enfance : l’im­mense statue de Boud­dha taillée dans la montagne à Leshan, les soldats de terre-cuite et la Grande Pagode de Xi’an. En roulant à travers la campagne, ils virent des villa­geois récol­tant les lotus dans la boue. Ling m’a révélé que pendant qu’il médi­tait, Chung s’était vu en moine dans un temple chinois, dans une vie anté­rieure. Pendant ce trajet, ils se sont deman­dés de quel temple il pouvait s’agir. À la fin de l’été, Chung rapporta chez lui une pince à cravate de la Xi’an Aircraft Indus­trial Corpo­ra­tion (société indus­trielle d’aé­ro­nau­tique de Xi’an), une épingle à cravate de la Chinese Academy of Engi­nee­ring (acadé­mie d’in­gé­nie­rie chinoise), ainsi qu’une liste de huit pages des ques­tions posées par les ingé­nieurs de la Nanchang Aircraft Manu­fac­tu­ring Company (société de produc­tion aéro­nau­tique de Nanchang). Les agents du rensei­gne­ment appellent ce genre de docu­ments une « liste de tâches ». Chung passa plusieurs mois à effec­tuer les recherches corres­pon­dant aux besoins des ingé­nieurs et, au mois de décembre, il se rendit au Consu­lat de Chine de San Fran­cisco pour faire parve­nir ces docu­ments à Nanchang via une enve­loppe diplo­ma­tique. Ce que Chung envoya ce jour-là aurait gran­de­ment alarmé les auto­ri­tés améri­caines, si elles l’avaient vu : vingt-sept docu­ments de l’épais­seur d’un livre, la plupart d’entre eux étant des manuels d’in­gé­nie­rie prove­nant de Rock­well et trai­tant de la concep­tion du bombar­dier B-1. « Pour une entre­prise d’aé­ro­nau­tique, trou­ver un moyen de copier la tech­nique améri­caine, c’est comme trou­ver le Saint Graal », explique Moberly. Chung était en train d’of­frir à la Chine des infor­ma­tions qui avaient coûté à Rock­well des décen­nies de travail et des dizaines de millions de dollars. « C’était une ambiance très amicale, dit Ling. En Chine, personne n’hé­site à deman­der de l’aide. “Ah, vous êtes ingé­nieur ? Aidez-donc votre pays !” »

Ses contacts chinois lui avaient demandé de collec­ter toute infor­ma­tion pouvant leur être utile : il avait de quoi les occu­per pendant des années.

Pendant l’an­née et demi qui suivit, les Chung devinrent proprié­taires de véri­tables biens immo­bi­liers. En octobre 1986, ils ache­tèrent une maison unifa­mi­liale à Cypress, en Cali­for­nie. Cinq mois plus tard, ils versèrent près de six cents mille dollars en liquide pour ache­ter cette parcelle de quatre mille mètres carrés à Orange. Même après cela, il leur restait assez d’argent pour faire construire leur maison dans son inté­gra­lité. Mais à côté de cela, leurs voitures et leurs vête­ments demeu­raient modestes, aussi leurs collègues n’avaient-ils pas conscience de leur richesse crois­sante. Gu Wei Hao rendit visite au couple, et ils l’ac­com­pa­gnèrent à Disney­land et à la plage. Le gouver­ne­ment chinois avait accordé à Gu un budget de voyage déri­soire (quatre dollars par jour pour ses dépenses acces­soires), les Chung payèrent donc eux-mêmes leur part et Gu se procura l’argent d’une autre manière. Les Chung emmé­na­gèrent dans leur nouvelle maison en 1989. Le soir, Chung obser­vait le ciel à l’aide d’un téles­cope, cher­chant les constel­la­tions à l’aide d’une vieille carte d’as­tro­no­mie chinoise. Ling, diplô­mée de la section des beaux-arts de l’uni­ver­sité d’État de Cali­for­nie à Long Beach, trans­forma le garage en atelier pour sa pein­ture. Elle ensei­gnait la disci­pline dans un collège commu­nau­taire des envi­rons, sa spécia­lité étant le néo-expres­sion­nisme, un style abstrait né aux États-Unis et en Europe à la fin des années 1970. « Elle avait tout un groupe de personnes qui aimaient beau­coup sa manière d’en­sei­gner », m’a affirmé l’un de ses collègues.

En 1998, deux ans après le rachat de Rock­well par Boeing, la nouvelle direc­tion décida de relo­ca­li­ser son bureau. Les employés avaient reçu des instruc­tions parti­cu­lières : les travaux de réfé­rence qu’ils voulaient conser­ver devaient être placés dans des cartons spéci­fiques, le reste dans des sacs desti­nés à être brûlés. Les semaines suivantes, Chung ramena chez lui des dizaines de cartons remplis de docu­ments et les stocka sur les étagères de la cave. Ses contacts chinois lui avaient demandé de collec­ter toute infor­ma­tion pouvant leur être utile : il avait de quoi les occu­per pendant des années.

Double-natio­na­lité

En 2002, tandis que Chung appro­chait de la retraite, il s’est mis à impri­mer des docu­ments de la base de données de Boeing avec fréné­sie. Sur chaque page, il a pris soin d’ef­fa­cer la ligne stipu­lant qu’il était inter­dit de divul­guer ces docu­ments en dehors de l’en­tre­prise. Il a égale­ment censuré le nom des ingé­nieurs qui travaillaient sur ces projets, ainsi que toute indi­ca­tion sur la personne qui les avait impri­més et la date de l’im­pres­sion. Il a photo­co­pié le tout dans le but d’en­voyer les docu­ments aux fonc­tion­naires chinois et de conser­ver les origi­naux dans ses dossiers. Il avait imprimé tant de choses, m’a confié Moberly, que Chung « avait dû utili­ser des centaines de tubes de correc­teur liquide ».

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L’agent du FBI Kevin Moberly
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En 2007, lors d’un procès fédé­ral de six semaines à Santa Ana, en Cali­for­nie, les procu­reurs ont statué que Chi Mak était un espion au service du gouver­ne­ment chinois. Ils ont affirmé que les infor­ma­tions rassem­blées par Mak avaient aidé la Chine à réali­ser sa propre version d’Ae­gis, un système de radar améri­cain utilisé pour proté­ger les navires de combat. Le jury a déclaré Mak coupable d’avoir agi comme agent non-réper­to­rié au service d’un gouver­ne­ment étran­ger, et il a été condamné à une peine de plus de vingt-quatre ans d’in­car­cé­ra­tion dans une prison fédé­rale – la plus lourde peine pronon­cée à l’en­contre d’un espion chinois aux États-Unis depuis des décen­nies. La femme de Mak ainsi qu’un de ses frères ont été arrê­tés à l’aé­ro­port inter­na­tio­nal de Los Angeles. Ils trans­por­taient sur eux un CD conte­nant des infor­ma­tions sensibles, dont certaines étaient clas­sées confi­den­tielles. Chung ne pouvait pas pour sa part être accusé d’avoir trans­mis des secrets d’État à un pays étran­ger. Et même si les procu­reurs pouvaient prou­ver qu’il avait partagé des secrets de fabri­ca­tion avec des fonc­tion­naires chinois durant les années 1980, la période de pres­crip­tion de cinq ans pour les infrac­tions du contrôle des exports avait expiré depuis bien long­temps. « Ses acti­vi­tés étaient tout ce qu’il y a de plus louche, m’a dit Moberly. Mais je devais déter­mi­ner s’il avait enfreint la loi ou pas. » Tandis qu’il parcou­rait le texte d’une loi fédé­rale, Moberly est tombé sur un para­graphe inti­tulé : « Espion­nage écono­mique », qui avait été réper­to­rié comme crime en 1996, lors de la promul­ga­tion de l’Eco­no­mic Espio­nage Act. Moberly s’est souvenu d’un cours qu’il avait suivi sur ce sujet pendant sa forma­tion sur le contre-espion­nage. Le cours n’avait duré qu’une demi-heure car personne n’avait jamais été accusé d’es­pion­nage écono­mique dans tout le pays. La loi défi­nis­sait un espion écono­mique comme une personne qui « prend, trans­porte ou cache » un secret de fabri­ca­tion ou le « détourne » d’une façon ou d’une autre, dans l’in­ten­tion d’ai­der un autre pays. Chung pouvait être accusé d’es­pion­nage écono­mique sans qu’on ait à prou­ver qu’il a trans­mis des infor­ma­tions à la Chine dans les cinq dernières années : le fait qu’il ait gardé dans sa cave des secrets de fabri­ca­tions suffi­rait. L’af­faire Chung a été jugée en juin 2009 par le même juge que pour l’af­faire Chi Mak : Cormac J. Carney. Dans son témoi­gnage, Ronald Guerin, un ancien expert du FBI en matière de contre-espion­nage, décri­vait la façon dont les services de rensei­gne­ments chinois recru­taient leurs infor­ma­teurs. « Ils essaient de mettre l’ac­cent sur l’aide appor­tée, en leur disant qu’ils ne vont pas vrai­ment faire de mal aux États-Unis, mais qu’ils vont aider leur pays, a-t-il déclaré. Il suffit de cares­ser la personne dans le sens du poil et lui dire qu’elle fait cela pour le bien de la Mère-Patrie. Ensuite, on la récom­pense avec des médailles, des lettres de remer­cie­ment, des monu­ments, etc. Ou bien on lui donne beau­coup d’argent. » Dans le cas de Chung, il était clair que les respon­sables chinois avaient su manier la flat­te­rie à la perfec­tion. Mais l’ac­cu­sa­tion n’a apporté aucune preuve que de l’argent liquide avait changé de main.

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Dong­fan Chung a écopé de plus de quinze ans de réclu­sion crimi­nelle
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La défense a convenu que Chung avait « agi de façon incon­si­dé­rée par le passé », mais a nié toute inten­tion de trans­mettre les infor­ma­tions recueillies. Chung n’était qu’un collec­tion­neur compul­sif. « Pas du tout », a répondu le procu­reur géné­ral, Greg Staples, devant la cour. « C’est bien pire. Cet homme est un voleur compul­sif. » Chung est le premier citoyen améri­cain à être reconnu coupable d’es­pion­nage écono­mique par un tribu­nal. Il a été condamné à quinze ans et neuf mois de prison. Depuis, les procu­reurs ont amené quatre autres affaires d’es­pion­nage écono­mique devant les tribu­naux, et cinq indi­vi­dus ont été condam­nés. Moberly m’a ensuite avoué que, lorsqu’on l’avait inter­rogé dans le cadre du procès, il avait reconnu que certaines infor­ma­tions confi­den­tielles indiquaient que Chung avait été payé. Afin de proté­ger les sources du FBI et de garder secrète sa façon de procé­der, il ne pouvait révé­ler à personne, pas même à un juge, la nature de ces preuves. Mais cette accu­sa­tion était relé­guée par une lettre de Gu Wei Hao datant de 1987, dans laquelle Gu assu­rait à Chung qu’il pour­rait trans­por­ter de l’argent liquide hors du pays. En outre, même si l’on tient compte de la fruga­lité de Chung, son salaire chez Rock­well (moins de 60 000 dollars par an, au milieu des années 1980) ne lui aurait pas permis de deve­nir proprié­taire à la fois d’un garage, de trois appar­te­ments et de deux maisons. « Je n’ai jamais cru qu’il avait fait cela pour l’argent », avoue Moberly. Mais même si ce n’était pas le cas, l’argent qu’il avait reçu du gouver­ne­ment chinois (sans doute quelques dizaines de milliers de dollars) lui avait certai­ne­ment fourni une moti­va­tion supplé­men­taire.

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Chung n’a pas donné suite à mes demandes de lui rendre visite en prison, mais Ling, qui n’a jamais été accu­sée, a répondu à mes appels – bien qu’à contrecœur. Un après-midi, je me suis garé au bout de Grove­wood Lane et me suis dirigé vers la maison des Chung. La sonnette était couverte de toiles d’arai­gnées, et la cour enva­hie de mauvaises herbes. Une brouette était posée là et ne semblait pas avoir servi depuis des années.

Selon Ling, l’in­ten­tion de Chung avait été d’ai­der la Chine, par de porter atteinte aux États-Unis.

Quand j’ai sonné, Ling Chung est sortie et m’a fait signe depuis l’en­trée. Elle portait une chemise de nuit verte et ses cheveux étaient en désordre. Elle m’a invité à m’as­seoir sur le canapé blanc du salon. La lumière du soleil entrait par la fenêtre et éclai­rait en partie le tapis. Ling m’a apporté un verre d’eau et s’est assise face à moi. Un sourire amer sur les lèvres, elle m’a dit se rappe­ler du moment où elle et son mari avaient demandé la natio­na­lité améri­caine. Sur l’un des formu­laires, on leur deman­dait s’ils étaient prêts à défendre les États-Unis en cas de guerre. Chung n’avait pas répondu à cette ques­tion. L’em­ployé du bureau lui avait demandé s’il était prêt à se battre contre la Chine, en cas de guerre. Ling se souve­nait de la réponse de Chung : « Si cela arrive, je préfère encore me tirer une balle. » Nous nous sommes ensuite diri­gés vers son atelier, qui donne sur la cour. D’im­menses tableaux abstraits étaient posés sur le sol ou contre les murs. Ling m’a dit qu’elle travaillait sur ces tableaux depuis de nombreuses années. Elle en a dési­gné un. Cela ressem­blait à une croix mauve super­po­sée à un ciel nocturne couleur violette. « J’ai inti­tulé cette toile 45436–112 », m’a t-elle dit. C’était le numéro de déten­tion de son mari à la prison fédé­rale de Butner, en Caro­line du Nord. Elle lui rend visite de temps à autre. Ses yeux étaient pleins de larmes. « Le jour où nous nous sommes rencon­trés, nous avons décidé de nous marier. » Cette tendresse a duré tout le temps qu’ils ont vécu ensemble. Même à plus de soixante ans, m’a dit une amie de la famille, « on aurait dit des adoles­cents ». Ling m’a raconté que, lorsque Chung travaillait chez Boeing, il faisait parfois la sieste dans son bureau, et il se plai­gnait toujours du fait qu’il se réveillait avec l’im­pres­sion qu’elle était en train de chan­ter. « Il disait : “Je me tue à te le dire, arrête de chan­ter à côté de moi, je n’ar­rive pas à dormir !” Il était certain que je m’étais mis à chan­ter près de lui. » Je lui ai demandé si Chung faisait preuve de la même loyauté envers la Chine qu’en­vers elle, et si les membres du gouver­ne­ment chinois avaient profité de cette loyauté. Elle n’a rien répondu. J’ai demandé si son mari était inno­cent. « Je ne peux pas répondre à cette ques­tion », s’est-elle excu­sée.

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Souve­nir de temps plus cléments

Elle a suggéré que les procu­reurs avaient examiné les faits de façon trop super­fi­cielle pour comprendre les moti­va­tions de Chung. « Ils se sont conten­tés de regar­der en surface », a-t-elle dit. Plus tard, elle a ajouté que l’in­ten­tion de Chung avait été d’ai­der la Chine, par de porter atteinte aux États-Unis. « Tout n’est pas si compliqué, a-t-elle pour­suivi. Vous vous faites un nouvel ami, et si vous êtes ingé­nieur ou artiste, celui-ci vous demande si vous connais­sez telle ou telle chose… et vous leur dites tout ce que vous savez. C’est aussi simple que ça. » Avant mon départ, elle m’a montré une feuille de papier fixée au mur près de l’en­trée de l’ate­lier. On pouvait y lire plusieurs lignes manus­crites, en carac­tères chinois : une liste de préceptes boud­dhistes que Chung avait reco­piés à la main. Je me suis demandé si les ensei­gne­ments du Boud­dha avaient aidé Chung a résoudre le dilemme de son allé­geance aux États-Unis ou à la Chine. Aussi, j’ai demandé à Ling si elle pensait qu’il était possible de se sentir appar­te­nir à deux pays en même temps. Son regard s’est animé, et elle m’a dit : « Je suis chinoise et je suis améri­caine. C’est beau, n’est-ce pas ? Pourquoi en faire un conflit ? »


Traduit de l’an­glais par Sophie Gino­lin d’après l’ar­ticle « A New Kind of Spy », paru dans le New Yorker. Couver­ture : Voyage en Chine de Gerald Ford. Créa­tion graphique par Ulyces.

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