par Zeynep Lokmanoglu | 16 février 2015

Début août, la cour de l’école primaire Buluklu est déserte. Je patiente en compa­­gnie d’un père, Recep Baca, et de son fils, Can. Grâce à leur aide, je vais pouvoir rencon­­trer une famille syrienne qui, après avoir fui la guerre civile de Syrie, vit à présent en Turquie. J’ai grandi ici, à la péri­­phé­­rie de Mersin, située sur les côtes de la Médi­­ter­­ra­­née, à envi­­ron 300 kilo­­mètres à l’ouest de la fron­­tière entre la Syrie et la Turquie. Je connais Recep depuis toujours. Il a 48 ans et, un peu comme ces réfu­­giés, il est arrivé d’Ama­­sya il y a long­­temps, une ville turque située près de la mer Noire, à la recherche d’un meilleur emploi. Mes parents ont commencé à construire notre maison de famille à Buluklu l’an­­née de ma nais­­sance. Cette même année, Recep a emmé­­nagé dans la maison voisine.


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Mersin
Sur la côte
Crédits : Artis Pupins

De bien des façons, la ville de Mersin a été façon­­née par les étran­­gers qui s’y sont instal­­lés. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les Kurdes quit­­tèrent par vagues les pays situés à l’est pour s’éta­­blir en Turquie. C’est encore le cas aujourd’­­hui, mais en moins grand nombre. La plupart d’entre eux ne parlaient pas turc à leur arri­­vée, et leurs coutumes étaient diffé­­rentes. En gran­­dis­­sant, j’ai pris conscience que les Kurdes, bien qu’ins­­tal­­lés depuis des années, étaient toujours perçus comme les « autres », toujours relé­­gués à l’ar­­rière-plan face aux natifs du pays.



Nouvelles tensions

Ces derniers temps, la région a connu de nouvelles tensions, autre­­ment préoc­­cu­­pantes. Près de 100 000 personnes ont trouvé refuge à Mersin, ce qui a entraîné une augmen­­ta­­tion de 10 % de la popu­­la­­tion en deux ans. Leur présence est nette­­ment percep­­tible. Certains rési­­dents turcs disent les voir mendier aux coins des rues, loger plusieurs familles dans un seul appar­­te­­ment, peser sur le système de protec­­tion sociale, et même, si l’on en croit les rumeurs, répandre la ménin­­gi­­te… J’ai entendu une femme se plaindre à une amie : « On ne peut même pas profi­­ter de nos piscines l’été ! Tous ces enfants syriens y nagent et portent des mala­­dies ! » Dans la cour de l’école, Recep me parle de ses jumeaux de 19 ans. Cela fait plus d’un an qu’ils ont terminé le lycée, mais ils ont du mal à inté­­grer les programmes univer­­si­­taires qu’ils souhaitent.

« Même si mes enfants ont leurs diplômes, ils auront du mal à trou­­ver un emploi. » — Recep Baca

« Je sais qu’ils sortent d’une situa­­tion horrible », dit Recep en parlant des Syriens. « Ils veulent proté­­ger leurs enfants. Mais on ne peut pas en oublier les nôtres. » « J’ai entendu dire qu’ils les acceptent tous à l’uni­­ver­­sité, direc­­te­­ment. N’est-ce pas injuste pour les élèves qui étudient depuis des années pour l’exa­­men d’en­­trée ? Même si mes enfants ont leurs diplômes, ils auront du mal à trou­­ver un emploi. » Après une ving­­taine de minutes, un garçon arrive en courant vers nous. Il s’ap­­pelle Ahmed Alidib. Can, le cadet des enfants de Recep, 12 ans, va à l’école avec Ahmed. Avec sa famille, Ahmed a quitté Damas. Sa mère était censée venir à notre rencontre elle aussi, mais Ahmed explique qu’un voisin a fait appel à elle pour laver des tapis. « Je peux répondre aux ques­­tions », dit-il dans un turc parfait. D’après Can, Ahmed est très appré­­cié à l’école. Son regard est vif, il est encore un peu jouf­­flu. Il est possible que sa famille et lui soient les seuls Syriens de cette petite ville, une banlieue assez éloi­­gnée de Buluklu. Des trois millions de Syriens réfu­­giés à l’étran­­ger, au moins un tiers d’entre eux vit en Turquie. Vingt-deux camps abritent quelque 217 000 réfu­­giés dans le sud-est du pays. Cela signi­­fie qu’une vaste majo­­rité d’entre eux se tournent vers les villes comme Mersin – l’une des plus grandes cités proches de la fron­­tière. Mais à l’in­­verse du stéréo­­type du réfu­­gié – qui fuit son pays à pieds, un sac à dos plein d’af­­faires –, les Syriens de Mersin ne sont pas sans abri et ne sont pas arri­­vés dému­­nis, comme le prouve une étude univer­­si­­taire. Beau­­coup d’entre eux habitent dans les appar­­te­­ments d’été qui bordent la côte, construits en abon­­dance lors d’un boom du secteur. Beau­­coup sont inoc­­cu­­pés, en parti­­cu­­lier l’hi­­ver, et peuvent accueillir de nouveaux loca­­taires. Malgré tout, il n’est pas rare d’en­­tendre dire qu’une ou deux de ces familles vivent dans un même petit appar­­te­­ment. Avec l’ar­­ri­­vée en masse des Syriens, les loyers ont augmenté.

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Mersin
Un front de mer bordé d’ap­­par­­te­­ments

« Ils n’ont plus assez d’argent », me révèle un offi­­ciel du minis­­tère de la Gestion des catas­­trophes et situa­­tions d’ur­­gence, qui a accepté de témoi­­gner sous couvert d’ano­­ny­­mat. Il m’ex­­plique que plus de la moitié des réfu­­giés sont arri­­vés avec leurs passe­­ports et par leurs propres moyens. Même s’ils ont quelques avan­­tages grâce au « statut tempo­­raire de visi­­teur », comme le droit aux soins de santé et une petite allo­­ca­­tion, ces derniers n’ont pas le droit de travailler. Ceux qui choi­­sissent de travailler illé­­ga­­le­­ment gagnent des salaires déri­­soires et ne sont pas proté­­gés. Il a été rapporté que certains enfants s’oc­­cupent de fermes ou sont employés à l’usine. « Comme le dit ce proverbe syrien : “La fortune ne vient pas au pares­­seux qui reste à la maison les bras croi­­sés.” » Ahmed me raconte qu’en Syrie circulent des rumeurs trop belles pour être vraies. « Des gens nous ont dit que le gouver­­ne­­ment turc donnait 2 000 lires par mois aux réfu­­giés », soit près de 900 dollars. « Quand nous sommes arri­­vés, nous nous sommes décla­­rés auprès de la police. Tout ce qu’on a obtenu, c’est un permis de séjour. » Sa mère accepte de temps en temps les travaux ména­­gers que ses voisins lui proposent. Son frère aîné est menui­­sier dans un maga­­sin de meubles. Son autre frère, Moaz, a récem­­ment été renvoyé d’un café après quelques semaines de travail parce qu’il parle moins bien la langue du pays qu’il ne l’a laissé croire. Ahmed cherche à travailler dans des cafés et des stands de nour­­ri­­ture, mais comme il fait bien son âge, il n’a encore rien pu trou­­ver. Le seul salaire qu’ils peuvent en revanche léga­­le­­ment accep­­ter est l’al­­lo­­ca­­tion du gouver­­ne­­ment de 200 lires par trimestre. Envi­­ron 86 dollars.

Melting pot

La guerre civile en Syrie a débuté en 2011, lors des révoltes du Prin­­temps arabe. Le président Bachar el-Assad a voulu inter­­­dire les mani­­fes­­ta­­tions, ce qui a coïn­­cidé avec une esca­­lade de la violence. Les villes ont formé des milices rebelles. En 2012, les combats ont touché Alep au nord et Damas au sud. Cet été-là, des milliers de Syriens sont morts. Aujourd’­­hui, quatre ans après le début du conflit, le nombre de victimes s’élève à 200 000, dont au moins un membre de la famille d’Ah­­med. La famille Alidib a pris la fuite au son des coups de feu, et il était impos­­sible de vivre norma­­le­­ment à Damas à cause des bombar­­de­­ments.

« On n’a que deux mate­­las. Notre famille compte sept personnes. » — Ahmed Alidib

« Les bombes explo­­saient là », témoigne Ahmed, dési­­gnant un point du banc avec l’in­­dex de sa main droite. « Et notre maison était là. » Le doigt de sa main gauche se pose à moins de trois centi­­mètres de l’autre. Je lui demande pourquoi ils ont choisi Buluklu. « Mon père travaillait dans l’im­­mo­­bi­­lier. Il avait déjà fait affaire avec notre proprié­­taire quelques années plus tôt », dit-il. Quand le père d’Ah­­med a repris contact avec son ancien asso­­cié, l’homme lui a proposé d’ha­­bi­­ter un appar­­te­­ment vacant. Avec l’as­­su­­rance de pouvoir loger sa famille, son père a vendu des proprié­­tés et l’a sortie de la guerre. « Ici, notre appar­­te­­ment a deux chambres et un salon. On n’a que deux mate­­las. Nous sommes sept. » En dehors d’Ah­­med et de ses deux frères, il y a sa mère et ses cousins. Ahmed est le plus jeune, et le seul à aller à l’école. Il me confie qu’il avait une sœur en Syrie, mais qu’elle est décé­­dée. « À cause des combats ? » demande Recep, stupé­­fait. Ahmed hoche la tête. « La balle est entrée là », dit-il en plaçant son index sur sa tempe droite. « Et elle est sortie ici. » Son doigt se pose sur sa tempe gauche, puis trace une ligne droite imagi­­naire. Nous arri­­vons à peine à expri­­mer à quel point nous sommes déso­­lés. Qu’elle repose en paix. Can paraît triste, il regarde atten­­ti­­ve­­ment Ahmed. Je prends la parole : « Et ton père, alors ? Où est-il ? » Le père d’Ah­­med est retourné à Damas. « On essaye de l’ap­­pe­­ler tous les deux mois, mais il ne décroche pas toujours », rapporte-t-il. Il est rentré pour prendre soin de sa mère malade et vendre plus de proprié­­tés pour récol­­ter davan­­tage d’argent. « On avait envi­­ron 3 000 dollars en arri­­vant ici, et notre loyer était de 500 lires. On a demandé au proprié­­taire de le réduire et il a accepté de nous le louer pour 300 lires. » Ils doivent à ce jour deux mois de loyer.

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Réfu­­giés syriens
En route vers la Turquie
Crédits

Ahmed a appris rapi­­de­­ment le turc grâce aux autres enfants et en allant régu­­liè­­re­­ment à l’école. Le turc LV2 n’existe pas dans le programme des écoles publiques et personne ne lui a donné de cours parti­­cu­­liers pour l’ai­­der à rattra­­per le niveau de sa classe. « Au début, les profes­­seurs disaient que je pertur­­bais les leçons et que je bais­­sais le niveau de la classe. Alors pour la plupart des matières, je m’as­­seyais dans la cour. Quand ils ont vu que je parlais très bien le turc, ils m’ont accepté en classe. » Quatre écoles diri­­gées par des Syriens à Mersin accueillent unique­­ment des élèves syriens, bien qu’elles ne soient pas recon­­nues par le gouver­­ne­­ment. D’autre part, 1 760 étudiants syriens sont inscrits dans des écoles turques du minis­­tère de l’Édu­­ca­­tion natio­­nale. Ce sont des élèves comme Ahmed, contraints d’ap­­prendre la langue du pays en auto­­di­­dacte ou dans des centres linguis­­tiques privés, beau­­coup plus répan­­dus depuis le début de la guerre. Alors que notre conver­­sa­­tion s’achève et que nous nous apprê­­tons à partir, Ahmed affiche un petit sourire gêné et regarde par terre en donnant un coup dans le caillou qui se trou­­vait là. « J’au­­rais bien besoin d’un ordi­­na­­teur », finit-il par dire. Recep proteste. « Qu’est-ce que tu ferais d’un ordi­­na­­teur ? Va jouer dehors ! » « Tous les enfants sont partis dans leurs maisons de vacances ou chez leurs familles », réplique Ahmed. « Il n’y a plus personne pour jouer avec moi. » Recep agite sa main, l’air de dire : « Je ne m’inquiète pas pour toi. » Mais en s’en allant, il lui vient une idée : « J’ai quelques anciens meubles quasi-neufs à leur donner. Je pense je le ferai demain. »

Le prix des loca­­tions a augmenté de 20 à 30 % depuis l’ar­­ri­­vée des premiers Syriens.

Mersin s’est rapi­­de­­ment indus­­tria­­li­­sée à partir des années 1960. Grâce à la créa­­tion de la raffi­­ne­­rie de pétrole ATAS et la pros­­pé­­rité de son port, la ville a forte­­ment contri­­bué à l’es­­sor écono­­mique de la Turquie. Mais aujourd’­­hui, l’éco­­no­­mie turque ralen­­tit (pour des raisons qui ne sont pas liées aux réfu­­giés), et selon certaines esti­­ma­­tions, il semble­­rait que ce ralen­­tis­­se­­ment affecte Mersin bien plus vite que d’autres villes. Les réfu­­giés et les natifs de la région subissent donc une pres­­sion supplé­­men­­taire. D’après l’uni­­ver­­sité de Mersin, le taux de chômage est de 12 %. C’est la première fois qu’il est supé­­rieur à la moyenne natio­­nale. Le prix des loca­­tions a augmenté de 20 à 30 % depuis l’ar­­ri­­vée des premiers Syriens, ce qui rend la vie des familles à faible revenu encore plus diffi­­cile. Et les réfu­­giés affluent encore. Leur nombre est à présent estimé à 110 000. Le gouver­­ne­­ment turc a récem­­ment publié de nouveaux textes pour clari­­fier le statut des immi­­grants et amélio­­rer leurs droits juri­­diques. Les employeurs sont tenus de four­­nir aux Syriens une assu­­rance mala­­die, par exemple. Mais certains réfu­­giés choi­­sissent de ne pas se décla­­rer auprès du gouver­­ne­­ment, de peur de ne plus pouvoir tenter leur chance en Europe plus tard. Ils béné­­fi­­cie­­ront de meilleurs dossiers en prou­­vant qu’ils ne vivent que tempo­­rai­­re­­ment en Turquie et que leurs vies sont instables. J’ai inter­­­rogé l’of­­fi­­ciel d’un orga­­nisme de déve­­lop­­pe­­ment local. Selon lui, l’ap­­proche à court-terme du gouver­­ne­­ment avec les Syriens ne fonc­­tionne pas. Il est toute­­fois convaincu que l’af­­flux de gens venus de l’étran­­ger sera béné­­fique à la fin de la guerre. « Quand ils retour­­ne­­ront dans leur pays, il y aura des avan­­tages pour la Turquie. Il suffit d’ima­­gi­­ner le nombre de jeunes Syriens qui parle­­ront turc et connaî­­tront notre culture. Les rela­­tions écono­­miques et poli­­tiques entre nos deux pays ne pour­­ront que s’épa­­nouir. »

En sursis

Dernière semaine de décembre. Recep, Can et moi-même retour­­nons voir Ahmed. Quand nous arri­­vons à l’ap­­par­­te­­ment, nous l’aper­­ce­­vons qui court en tous sens. Il porte un panta­­lon de pyjama et trans­­porte de grosses bûches de bois. Il nous adresse un sourire, mais ne s’ar­­rête pas.

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Mersin
Sur les toits
Crédits : Artis Pupins

« Mon père est en haut », lance-t-il. « Il vous parlera. » Nous nous diri­­geons vers les esca­­liers d’un immeuble en ruine. La porte de l’ap­­par­­te­­ment est ouverte. Nous péné­­trons dans une pièce vide, qui semble être le salon. Un comp­­toir de cuisine se trouve dans un coin. L’en­­droit ne semble pas habité. Des hommes, qui se trou­­vaient sur le balcon, nous accueillent et nous apportent des chaises. Deux d’entre eux portent leurs habits de travail, couverts de tâches de pein­­ture blanche et de pous­­sière. Le dernier, un peu plus fort que les autres, porte un polo marron et un panta­­lon de survê­­te­­ment noir. Il se présente : il s’ap­­pelle Hussam Alidib et c’est le père d’Ah­­med. Il ne parle pas turc, aussi je lui demande si Ahmed peut nous rejoindre. Mais un de ses amis assure qu’il peut traduire pour nous. « Ahmed travaille », explique l’in­­ter­­prète impro­­visé. « Ils doivent démé­­na­­ger dans un nouvel appar­­te­­ment avant la fin de la semaine. » Leur proprié­­taire, l’an­­cien asso­­cié d’Hus­­sam, a trouvé de nouveaux loca­­taires. Les Alidib doivent donc démé­­na­­ger un peu plus loin dans le quar­­tier. Ahmed trans­­porte le bois qu’ils brûle­­ront pour se réchauf­­fer. J’in­­ter­­roge Hussam sur son éven­­tuel retour à Damas. Il me répond qu’il ne compte pas bouger pour le moment. Pour rentrer à Buluklu, il a d’abord dû se rendre au Liban, puis il a pris l’avion jusqu’à Beyrouth. Il est ici depuis dix jours. « La guerre se pour­­suit », explique-t-il. « Les cadavres jonchent la rue. » Les hommes ont entendu dire que l’ar­­mée a appelé à la mobi­­li­­sa­­tion géné­­rale en Syrie. Depuis main­­te­­nant quatre jours, chaque Syrien doit se décla­­rer auprès de l’ar­­mée, même les femmes. Il est encore plus diffi­­cile de quit­­ter le pays à présent. Hussam était à Damas parce qu’on lui a rapporté que son asso­­cié dans l’im­­mo­­bi­­lier était en train de vendre la plupart de ses proprié­­tés, dont celles qui appar­­te­­naient à Hussam. Les titres de propriété ne valent pratique­­ment rien en l’ab­­sence d’un gouver­­ne­­ment stable. Hussam a tenté de reprendre ses proprié­­tés, ou sa part des béné­­fices en trai­­tant avec les nouveaux proprié­­taires, mais n’a pas pu faire grand-chose. Il a vendu ce qu’il a pu et a fui.

« Si on tourne la tête, on se fait tirer dessus. Ils ne veulent pas qu’on remarque les dommages causés par la guerre. » — Hussam Alidib

« Ma mère est toujours là-bas et elle est malade », m’in­­forme Hussam. Ils étaient certains qu’elle ne pour­­rait pas survivre au voyage. « Et j’ai perdu ma sœur récem­­ment. » Hussam paraît dévasté. Il raconte ce qui est arrivé en 2012 : « J’ai dû sortir ma famille de Damas. Si nous étions restés, ils auraient tué mes fils. Ou bien nous serions tous morts de faim. C’est encore pire à présent. Il n’y a ni eau, ni chauf­­fage, ni pain. Dans la rue, il faut regar­­der droit devant soi. Si on tourne la tête, on se fait tirer dessus. Ils ne veulent pas qu’on remarque les dommages causés par la guerre. » « On nous a dit que vous aviez une fille » – Recep s’in­­ter­­rompt – « et qu’elle est morte. » Les trois hommes se regardent, confus. Il assure qu’il n’a que trois fils. Ahmed, 12 ans, Moaz, 15 ans et Moham­­med, 19 ans. « Ahmed nous a dit que sa sœur était morte en Syrie », ajoute Recep, soudai­­ne­­ment scep­­tique. Ils secouent la tête en signe de déné­­ga­­tion. J’avance l’hy­­po­­thèse qu’il devait parler de la sœur de son père. « Vous avez dit avoir perdu votre sœur, n’est-ce pas ? » Hussam acquiesce. Sa sœur, la tante d’Ah­­med, est décé­­dée quand une roquette est tombée sur sa maison. Recep n’a pas l’air convaincu. Je conti­­nue de l’in­­ter­­ro­­ger : « Et si la situa­­tion s’ar­­range en Syrie ? Y retour­­ne­­rez-vous ? » « Bien sûr », répond-il. « Qu’est-ce qui nous retient ici ? » En s’en allant, Recep semble trou­­blé. Il se demande si la famille n’a pas cher­­ché à nous duper. Je pense pour ma part qu’Ah­­med a confondu, il est proba­­ble­­ment trau­­ma­­tisé. Mais Recep me confie qu’il n’est pas certain de croire tout ce qui a été dit plus tôt. « On m’a raconté qu’Ah­­med allait à l’école avec des billets et qu’il les montrait aux autres », relate-t-il. « Je pense que le père a ramené ici une belle somme d’argent. »

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Mersin
La nuit
Crédits

Recep et moi rencon­­trons Ahmed pour la dernière fois à la mi-janvier. Nous discu­­tons surtout de ses études. Je lui demande s’il pense les conti­­nuer et aller au lycée. « Qui sait ? » dit-il, souriant. « On va peut-être aller en Alle­­magne. » « Vous ne vous sentez pas bien en Turquie ? » demande Recep. Il ne répond pas et le silence s’ins­­talle briè­­ve­­ment, avant qu’il ne reprenne la parole. « Ils retirent nos noms à l’école », raconte Ahmed. « Je crois qu’ils veulent nous expul­­ser du pays. » Je lui expose ma théo­­rie : « Je pense qu’ils veulent s’as­­su­­rer que ta famille est bien décla­­rée. » Plus tard, j’ai discuté avec le direc­­teur de l’école, qui a confirmé ce que je pensais. « Il est possible que les élèves syriens soient trans­­fé­­rés dans une école bilingue arabe-turc », avance-t-il. « Ce n’est pas ce que m’a dit le profes­­seur », réplique Ahmed. « Il a dit : “On va vous chas­­ser d’ici.” »


Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « Refu­­gee City », paru dans Latterly Maga­­zine. Couver­­ture : Maiden Castle, province de Mersin, par Alan Priest. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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