Les promesses de la création d’un secteur primaire qui relancerait durablement l’économie afghane fleurissent depuis 2011. Alors pourquoi ne s’est-il encore rien passé ? (Partie 1)

Des richesses convoitées

Avant de mettre un terme à son occupation de l’Afghanistan, l’Union soviétique avait découvert que le pays était riche en ressources naturelles. Dans les années 1980, des experts miniers soviétiques établirent des cartes et collectèrent des données qui restèrent inexploitées, oubliées dans les archives de l’Institut géologique afghane à Kaboul jusqu’à l’arrivée des talibans. Ces dossiers révélaient l’existence de grandes quantités de fer, de cuivre, d’or, de cobalt, de terres rares et de lithium dans le sol afghan.

Redoutant ce que les talibans pourraient faire de ces richesses, un petit groupe de géologues afghans mirent ces cartes à l’abri chez eux jusqu’à l’arrivée des forces américaines en 2001. En 2007, l’Institut d’études géologiques des États-Unis avait déjà entrepris une étude détaillée des gisements de minerais présents dans le sol du pays. Une note interne du Pentagone affirmait que l’Afghanistan pourrait devenir « l’Arabie saoudite du lithium » – un composant essentiel des batteries de smartphones et d’ordinateurs.

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Des chercheurs d’émeraudes afghans en 1992
Crédits : Steve McCurry

Ces découvertes rendirent fou de joie le gouvernement américain, qui affirma en 2010 qu’il y avait au bas mot 1 000 milliards de dollars de ressources n’attendant que d’être récoltées. « Il y a un potentiel incroyable ici », disait à l’époque au New York Times le général David Petraeus, alors à la tête du CENTCOM, le Commandement central des États-Unis. Les responsables américains affirmaient que les gisements pourraient donner un coup de fouet à l’économie afghane, générer des milliers d’emplois, faire reculer la corruption et réduire la dépendance du pays à l’aide internationale. Actuellement, alors que 60 % du budget national est assumé par des donateurs étrangers, l’investissement extérieur est crucial. Jugeant que le ministère afghan des Mines et du Pétrole serait incapable de gérer efficacement une industrie émergente, le gouvernement américain s’engagea à l’aider à mettre en place des mécanismes de reddition de comptes. Malgré cela, les efforts de régulation comme la loi minière – revue en 2014 pour une plus grande transparence –n’eurent que peu d’effet sur l’exploitation minière illégale et le défaut de paiement sur les redevances.

Les signes avant-coureurs étaient là. « L’Afghanistan n’a aucune tradition minière », confiait au Times Jack Medlin, géologue au sein du programme international de l’Institut d’études géologiques américain. Et durant mon séjour en Afghanistan au mois de mai de l’année dernière, j’ai entendu souvent les habitants du pays dire que cette extension du secteur primaire ne pourrait jamais rapporter assez d’argent pour maintenir à flot l’économie, une fois les aides internationales épuisées. L’expert minier afghan Javed Noorani m’a assuré que le président Ashraf Ghani était « plus limité dans ses actions contre les réseaux criminels qui opèrent dans le secteur minier que ne l’était le président Karzai. Les partenaires qui travaillent au sein de son gouvernement pillent ouvertement nos ressources en pierres précieuses. Son silence et sa passivité me consternent, comme beaucoup d’autres. »

Le ministre des Mines et du Pétrole Daud Shah Saba a indiqué en octobre dernier à des experts miniers iraniens que seulement 25 % des mines afghanes avaient été identifiées. L’étude américaine sur les gisements n’était peut-être pas aussi complète qu’ils ne l’avaient laissé entendre. D’après Saba, en 2015, le gouvernement afghan n’aurait touché que 30 millions de dollars provenant des ressources naturelles, pour la troisième année consécutive – bien moins que les 1,5 milliards prévus initialement. « Malheureusement, nous ne sommes pas parvenus à gérer et à contrôler correctement notre secteur minier », a confié le ministre à Bloomberg News en octobre dernier. « Au vu de la situation actuelle, précaire et confuse, il est difficile de dire avec précision quand l’Afghanistan en retirera des bénéfices. »

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La province du Lôgar
Crédits : S.K. Vemmer/US Department of State

Le vol organisé

La réalité du terrain explique cette situation difficile. La province du Lôgar n’a pas connu la paix depuis des décennies. Située près de Kaboul, la capitale du pays, la région constituait l’un des principaux axes de ravitaillement pour les moudjahidin qui arrivaient dans le pays par le Pakistan, sous l’occupation soviétique entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Le journaliste suédois Borge Almqvist visita la province en 1982 et rapporta que « ce qu’on voyait le plus à part les ruines, c’étaient les tombes ».

En 1995, les talibans avaient pris le contrôle du Lôgar et aujourd’hui, tous les camps du conflit afghan moderne y convergent. Les insurgés règnent sur une grande partie de la région, et les civils comme les membres des forces de sécurité afghanes sont les cibles régulières d’attentats-suicides. Les habitants sont pris en étau entre les talibans, la présence de plus en plus importante de l’État islamique, et les troupes afghanes.

Le Lôgar abrite également un des plus grands gisements de cuivre inexploités du monde, à Mes Aynak. L’entreprise chinoise China Metallurgical Group Corp. (MCC) contrôle la mine d’une valeur de trois milliards de dollars, dont elle a obtenu les droits d’exploitation en 2007. Mais pour des raisons de sécurité, les opérations n’ont pas encore commencé – et aussi car des archéologues ont découvert des vestiges datant de l’âge du bronze.

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Le site archéologique d’Aynak
Crédits : Jerome Starkey

Depuis des années, les archéologues locaux et internationaux retrouvent, nettoient et préservent les vestiges, et ils restent farouchement opposés à la mine. Quoi qu’il en soit, ils doutent que l’insécurité du site puisse permettre à la mine de fonctionner normalement un jour. Un archéologue afghan travaillant sur le site, Aziz Wafa, s’est confié à Reuters en avril 2015 à ce propos : « Pour les Chinois, la violence est un problème, mais pas pour les Afghans. Je suis né pendant une guerre, j’ai grandi pendant une guerre et je mourrai pendant une guerre. »

Lorsque le président Ghani s’est rendu à Pékin en octobre 2014, le gouvernement chinois lui a demandé d’abaisser le taux de redevance de 19,5 % autour de 10 %, ce qui devrait coûter au gouvernement afghan pas loin de 114 millions de dollars par an. Ces exigences étaient motivées par la frustration ressentie par les Chinois vis-à-vis du projet, et tout particulièrement envers le manque de sécurité.

MCC a acheté les droits d’exploitation du cuivre de la zone pour les trente années à venir et le gouvernement afghan n’a que peu, voire pas d’alternative, car aucune entreprise n’est prête à racheter le contrat dans une région si instable. Les cours mondiaux du cuivre ont chuté de 40 % depuis 2011 ; il n’y a aucune voie de communication sûre pour transporter le métal hors de ce pays enclavé ; et MCC a retiré ses employés du site en 2014. L’entreprise affirme que des dizaines de milliers d’emplois pourraient être indirectement créés si les opérations d’extraction commençaient. MCC a refusé mes demandes de commentaires.

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La province du Lôgar est dangereuse, hostile envers les étrangers, et la visiter avant la nuit tombée n’est pas totalement sûr. Je m’y suis rendu en voiture en mai avec le réalisateur américain Thor Neureiter et Noorani – qui est également un des fondateurs du Réseau d’observation des ressources naturelles, un groupe local dont la mission est d’apporter de l’aide aux communautés affectées par l’exploitation minière dans le pays.

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La mine de MCC en contrebas
Crédits : Jerome Starkey

Durant notre voyage depuis Kaboul, sur des routes pavées, nous dépassons des stations essence abandonnées, des vendeurs de poulets, des hommes en salwar kameez coiffés de bonnets, et de nombreuses femmes en burqa. Arrivés près de Davo, un village proche de Aynak, le paysage devient luxuriant, avec de vastes champs verdoyants à perte de vue, des maisons de terre et un horizon rendu flou par la chaleur.

Les civils de la province du Lôgar sont en colère. Ils sont rongés par la frustration et la peur. Mohammed Nazir Muslimyar m’explique que « la vie n’est plus la même depuis qu’il y a la mine. Il y a trop de misère. Ici, il y a des ingénieurs qui exercent des métiers non-qualifiés. » Les bénéfices annoncés du boom minier afghan n’ont visiblement pas atteint Davo.

Des hélicoptères américains volent au-dessus de nos têtes quand j’arrive à la bâtisse en terre. On me conduit rapidement dans une grande salle au sol couvert de tapis rouges. Là, dix hommes attendent impatiemment de me raconter leurs histoires. Ils portent tous la barbe longue, un turban blanc, un salwar kameez et un gilet brun. Leur chef, Malik Mullah Mirjan, m’avertit que notre présence est susceptible de leur attirer les foudres des insurgés lorsque nous repartirons. Devant une tasse de thé brûlant et des biscuits, Mirjan me raconte que les Chinois ont confisqué la propriété de sa famille. Ils ne lui ont jamais versé de dédommagement ni expliqué ce qu’ils faisaient. Cette absence totale d’information a été compensée par des rumeurs propagées par des habitants effrayés, des fonctionnaires corrompus et des talibans.

« Les gens ont été déplacés et on n’a offert aucune compensation ni aucun emploi aux habitants en retour », dit Mirjan. « Quand des routes seront construites pour accéder à la mine, l’eau de la région sera polluée. Et quand l’extraction commencera, la pollution s’étendra dans le sol et dans l’air. Il n’y a aucune bonne intention de la part du gouvernement ou de l’entreprise. Si ça avait été le cas, notre village aurait connu un semblant de paix ces cinq dernières années. On se sent envahis. »

L’exploitation minière
illégale est omniprésente
en Afghanistan.

Mirjan m’explique que les policiers que nous avons vu postés près de sa maison sont ici « pour protéger l’entreprise, pas nous. Ils ne viendraient jamais nous défendre. » Chaque jour, ces policiers sont la cible d’attaques des talibans. Et cependant, ils insultent et frappent régulièrement les bergers, qui ne sont pas autorisés à faire paître leurs moutons près du site minier. Mirjan et les autres anciens du village ne sont pas totalement opposés à la mine de MCC : ils toléreraient sa présence si ses bénéfices étaient utilisés pour développer les infrastructures locales – notamment les barrages, les canaux et le réseau électrique. « Nous voulons transformer cet argent en une économie durable », dit-il. « Si les pontes du secteur minier le dépensent pour construire des villas à Kaboul, nous n’en tirerons rien de bien. »

Malgré des années de protestation orchestrées par des défenseurs de la société civile et certaines ONG internationales, le contrat entre la MCC et le gouvernement afghan n’a jamais été rendu public. Le gouvernement a fini par poster le contrat en ligne en 2015, dans la plus grande discrétion. Le document impose des restrictions minimes en terme de protection environnementale, ainsi qu’une étude de faisabilité qui n’a jamais été menée. Si l’on se fie aux déclarations publiques de Saba, la MCC n’a pas pris en compte le montant des charges sociales pour les opérations que la société prévoyait d’effectuer (mais en signant le contrat, le gouvernement afghan aussi a manqué à ses responsabilités).

Lors de mon séjour dans le pays, Saba a refusé de me parler de son travail en tant que ministre, malgré mes demandes réitérées d’interview. L’administration Ghani est tout aussi secrète et impénétrable que celle qui l’a précédée sous Karzai. Après avoir tenté durant des semaines d’obtenir un entretien avec Saba, j’ai pu parler à son chef du personnel, Shafiqullah Shahrani, qui m’a assuré à plusieurs reprises que l’exploitation de la mine d’Aynak allait progresser et que les habitants étaient régulièrement consultés et informés sur la façon dont cela pourrait leur être bénéfique. Lorsque je lui ai appris que je venais tout juste de me rendre sur place et qu’on m’avait dit le contraire, il a défendu la détermination de son gouvernement à tout faire pour que la mine génère des bénéfices.

L’annonce du président Obama d’un prolongement pour une durée indéterminée de la présence militaire américaine dans le pays – 9 800 soldats, plus des dizaines de milliers d’investisseurs privés – n’aura que peu d’effet sur la situation. En vérité, cela pourrait même renforcer l’insurrection, si le nombre de milices de la Police locale afghane augmente, car ces groupes ont la réputation d’avoir commis des crimes odieux dans le pays. Les anciens des villages de la province du Lôgar m’ont expliqué que leurs moyens de subsistance étaient de plus en plus menacés autour de la mine d’Aynak, à cause de ces milices. À Davo, Mirjan m’explique que la communauté internationale – et particulièrement les États Unis – a dépensé plus de 100 milliards de dollars en Afghanistan depuis 2001 et que cet argent « a été volé. Le peuple n’en a reçu qu’une part infime. »

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Bienvenue en Afghanistan
Crédits : Antony Loewenstein

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COMMENT LES TALIBANS PILLENT
LES RESSOURCES MINÉRALES DU PAYS

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Traduit de l’anglais par Myriam Vlot d’après l’article «  Natural Resources Were Supposed to Make Afghanistan Rich. Here’s What’s Happening to Them. », paru dans The Nation.

Couverture : La mine d’Aynak (Jerome Starkey).