La fusion de deux titans des pesticides, aux états de service horrifiants, menace le futur environnemental de l'Europe.

par   Camille Hamet   | 7 min | 11/06/2018

L’image du diable

« Monsanto est mort. Vive Monsanto ! »

Voilà en somme ce qu’auraient pu clamer les très rares supporters du plus tristement célèbre des producteurs de pesticides et d’engrais de la planète à l’annonce, ce jeudi 7 juin, de son rachat par la société chimique et pharmaceutique Bayer. Car si le nom même de Monsanto, visiblement trop lourd à porter pour sa nouvelle maison-mère, disparaissait, ses activités allaient se poursuivre. Et ses produits continuer de se vendre dans le monde entier. Ou presque : l’herbicide Lasso, par exemple, est interdit en France depuis plus de dix ans.

Crédits : USDA

En cause, son caractère dangereux pour la santé des agriculteurs, dont le céréalier charentais Paul François a malheureusement fait les frais le 27 avril 2004. Ce jour-là, il vérifie une cuve ayant contenu du Lasso et inhale des vapeurs. Pris de malaise, il a tout juste le temps d’expliquer à sa femme ce qui vient de se produire avant de se retrouver aux urgences, crachant du sang. « Tout ce qui est arrivé après, je ne m’en souviens pas », dira-t-il à l’Agence France-Presse en 2015. 

Paul François reprend le travail après cinq semaines d’arrêt, mais souffre de problèmes d’élocution, d’absences et de violents maux de tête. À la fin du mois de novembre 2004, il s’effondre sur le carrelage de sa maison. S’ensuit une longue période d’hospitalisation. « D’examen en examen, de coma en coma, on a fini par trouver une importante défaillance au niveau cérébral. Là, ma famille a commencé à faire son enquête sur le Lasso. »

Et elle a fini par découvrir que le monochlorobenzène, un solvant répertorié comme hautement toxique et entrant à 50 % dans la composition de l’herbicide, était responsable des maux de Paul François. Les avocats remplacent alors les médecins. D’abord pour faire reconnaître sa rechute comme maladie professionnelle. Puis pour faire payer Monsanto. Ce qui s’avère bien plus difficile. En effet, la justice a eu beau donner gain de cause à Paul François en 2015, la firme n’a toujours pas versé un seul centime à sa victime.

Il faut dire que Monsanto est rompu aux batailles juridiques. C’est la production de l’agent orange, herbicide utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Viêt Nam et responsable de nombreux cancers, qui lui a valu la première d’entre elles : une class action entreprise par des vétérans américains dans les années 1970 qui a abouti à la condamnation de Monsanto en 1984.

Douze ans plus tard, la firme était condamnée par le procureur général de l’État de New York à retirer des mentions mensongères de l’emballage de l’herbicide Roundup. En 2002, des résidents de la ville d’Anniston, en Alabama, l’attaquaient en justice pour avoir déversé ses déchets de polychlorobiphényles dans la rivière locale. À l’issue de ce procès, elle et sa filiale Solutia ont été condamnées à débourser 700 millions de dollars pour indemniser les victimes, décontaminer le site pollué et construire un hôpital spécialisé.

Mais aucun de leurs dirigeants n’a été inquiété. Au grand dam de la journaliste Marie-Monique Robin, qui a signé le documentaire français de référence sur Monsanto en 2008, Le Monde selon Monsanto. Traduit dans une quinzaine de langues, ce dernier a fini d’asseoir la mauvaise réputation de la firme, alors devenue « la société la plus détestée de la planète ». Comme le reconnaît aujourd’hui le président de la branche française de Bayer, Franck Garnier, « Monsanto avait l’image du diable ». L’image du groupe qui rachète cette société n’est pas reluisante non plus. 

Le silence des abeilles

« C’est en 1863 que Friedrich Bayer, négociant, et Johann Friedrich Weskott, teinturier, s’associent pour offrir au monde de belles couleurs », raconte le site Internet de la branche française. De fait, les deux compères « fondent une manufacture de colorants à Wuppertal-Barmen et qui s’installera à Leverkusen, en Allemagne ». Et ils offriront au monde davantage que de belles couleurs. En 1899, leur entreprise fait la découverte de l’aspirine et la commercialise sous le nom d’Aspirin. Mais elle expérimente également l’héroïne, et décide de la vendre comme un « antitussif bien toléré » et un « somnifère » sous le nom d’Heroin.

Ce médicament rencontre un grand succès auprès des individus atteints de maladies respiratoires telles que la tuberculose ou la pneumonie. Et il entraîne bien évidemment une très forte accoutumance, comme l’attestent des rapports médicaux dès 1902, et comme tente de le cacher Bayer pendant plusieurs années. L’inventeur d’Heroin, le chimiste Heinrich Dreser, finira lui-même par sombrer dans la toxicomanie.

Bayer développe en outre des techniques de production en masse du gaz moutarde, qui sera utilisé à grande échelle pendant la Première Guerre mondiale, les conflits coloniaux et la guerre Iran-Irak. Puis, en 1925, la société intègre le conglomérat d’entreprises chimiques allemandes IG Farben, qui produira le Zyklon B utilisé dans les camps de la mort nazis, et qui aura recours à des milliers de travailleurs forcés.

Crédits : AG

Bayer ne retrouve son indépendance qu’en 1951, dans le cadre de la dénazification de l’Allemagne, et « prend un nouveau départ » selon les termes du site Internet de sa branche française. Mais à la fin des années 1970, elle est accusée d’avoir sciemment écoulé des produits sanguins contaminés par le VIH. Puis, dans les années 1980, un de ses produits est mis en cause dans le scandale espagnol dit de l’huile frelatée.

Bien plus récemment, en 2012, Marion Larat porte plainte contre Bayer pour « atteinte involontaire à l’intégrité de la personne ». Devenue lourdement handicapée à la suite d’un accident vasculaire cérébral (AVC) qu’elle impute à la prise de la pilule de troisième génération Méliane, elle est rejointe dans cette bataille judiciaire par 130 autres jeunes femmes atteintes de différentes pathologies cardio-vasculaires. 

L’affaire est classée en 2017 par le parquet de Paris, l’enquête ne permettant pas selon lui « d’établir avec certitude l’existence d’un lien de causalité entre la prise du contraceptif et les pathologies présentées par les plaignantes ». Mais en février dernier, une chambre civile du tribunal de grande instance de Bordeaux reconnaît que l’AVC de Marion Larat a bel et bien était causé par ce contraceptif. 

L’Union européenne a autorisé la création d’un véritable “Facebook de l’agriculture”.

Et aujourd’hui, certains des pesticides de Bayer sont accusés d’être des produits tueurs d’abeilles. Des apiculteurs ont manifesté leur inquiétude à Paris ce 7 juin, et la loi prévoit d’interdire les produits en question à partir du 1er septembre prochain. « Mais ce qu’il faudrait », estime le président du groupement de défense sanitaire apicole de Charente-Maritime, Maurice Douteau, « c’est que toute autorisation de mise sur le marché soit faite avec des molécules dont aucune étude ne soit passée sous silence. »

Le Facebook de l’agriculture

Comme le souligne le délégué de l’association Justice Pesticides, Arnaud Apoteker, le passé de Monsanto et de Bayer laisse craindre le pire pour l’avenir. « Leur fusion signifie en outre qu’il y a de moins en moins d’entreprises à l’origine de notre chaîne de production alimentaire, et qu’elles sont de plus en plus grosses. Cela leur donne un pouvoir de chantage phénoménale vis-à-vis des gouvernements et autres institutions. »

Et ce au détriment de l’agriculture biologique, d’après le président de la société de traitement de semences biologiques Nagritech, Evgeniy Kozarenko. « Une fois réunies, [Monsanto et Bayer] influenceront l’opinion des agriculteurs et les marchés du monde entier à une échelle jamais vue auparavant », prévenait-il en mai dernier. « Nous ne disposons pas d’un budget suffisant pour faire la publicité de nos fertilisants, pesticides et herbicides biologiques. Les autres fabricants de produits biologiques seront eux aussi incapables d’affronter la concurrence. »

Crédits : Les Amis de la Terre

Ses craintes semblent d’autant plus justifiées que l’agriculture se trouve à l’aube d’une révolution numérique, et qu’en autorisant le rachat de Monsanto par Bayer, l’Union européenne a autorisé la création d’un véritable « Facebook de l’agriculture ». C’est du moins ce qu’affirment Les Amis de la Terre Europe et plusieurs autres organisations non-gouvernementales dans une lettre ouverte adressée à la commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager.

« Bayer-Monsanto sera en mesure de combiner ses entreprises de données avec ses graines, ses caractéristiques et ses produits chimiques pour créer une nouvelle plateforme sans précédent », écrivent-elles. « Ce sera un moyen de tirer parti de la vente d’un produit avec un autre, en intégrant l’ensemble de ses activités et en dressant ainsi des obstacles à l’innovation ou à la perturbation des concurrents. »

Le président de Monsanto, Hugh Grant, a lui-même laissé entendre que les données jouaient un rôle important dans son désir de fusion avec Bayer en 2016. Il a souhaité investir dans l’économie numérique dès 2013 et dépensé près d’un milliard de dollars pour acquérir une société d’analyse de données qui met des informations et des prévisions météorologiques à disposition des agriculteurs, la Climate Corporation.

La fusion de Monsanto et Bayer implique par ailleurs que le premier fabricant de pesticides mondial est désormais allemand. Ce qui, selon Arnaud Apoteker, signifie que l’avenir que préparent Bayer et Monsanto est plus particulièrement préoccupant pour les consommateurs européens. « Car il y a fort à parier que les élus européens se montreront plus conciliants avec une entreprise allemande qu’avec une entreprise américaine et qu’ils assoupliront leurs réglementations, qu’ils autoriseront l’utilisation de produits chimiques auparavant interdits en Europe»

Arnaud Apoteker se dit également inquiet du sort réservé aux « milliers » de plaintes déposées contre Monsanto qui sont encore en cours d’examen. « La disparition du nom de Monsanto signifie-t-elle que Bayer veut étouffer ces plaintes ? Est-ce qu’elles vont finir à la poubelle au prétexte que Monsanto “n’existe plus” ? » Les avocats qu’il a pu consulter – « de manière informelle » – sur le sujet estiment qu’elles devraient simplement être transférées d’une société à l’autre. « Mais ils ne se sont pas montrés catégoriques »


Couverture : Scott Goodwill/Ulyces.


 

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