Depuis le mois de septembre, une véritable épidémie de lynchages s’est emparée du Malawi. Leur cible ? De prétendus « vampires ».

Anamapopa

Le 16 octobre dernier, Alufeso Galangala flânait dans un quartier de la ville de Balaka, au Malawi, lorsqu’il a été pris à partie, aux alentours d’une heure du matin, par un groupe de personnes persuadées d’avoir affaire à un vampire. « Après qu’il a été interrogé et s’est montré incapable, semble-t-il, de fournir une explication convaincante quant à ses allées et venues à cette heure tardive », raconte le chef de la police local, Aggrey Bondo« la foule a eu recours à la violence. » Elle l’a battu à mort. Trois jours plus tard, dans la ville de Blantyre, qui se trouve à environ 140 kilomètres au sud de Balaka, un jeune homme sera brûlé vif et un autre lapidé « après qu’ils ont été suspectés d’être des suceurs de sang », selon un porte-parole de la police nationale, Ramsy Mushani. On déplore alors neuf victimes de la peur panique des vampires qui sévit actuellement au Malawi.

Blantyre vu du ciel
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Une telle peur n’est pas nouvelle dans ce petit État enclavé de l’Afrique australe. Son objet n’a pas grand-chose en commun avec le vampire dont nous sommes familiers. Appelé anamapopa, le vampire malawite n’est pas un mort-vivant doté de canines proéminentes. Il s’agit d’un humain qui extrait le sang de ses victimes à l’aide d’aiguilles ou d’instruments pour le vendre ou l’utiliser lors de rituels de sorcellerie. Il emploie la « magie » et la technologie – des brouillards chimiques ou des charges électriques – pour paralyser ses proies. Une fois le sang prélevé, il disparaît en prenant la forme d’un chat ou d’un chien.

Mais cet automne, la peur panique des anamapopa a pris une telle ampleur qu’une milice d’autodéfense s’est formée. Elle a commencé à dresser des barrages routiers pour éradiquer la menace potentielle dès le mois de septembre. Deux-cents de ses membres ont été arrêtés à la suite des meurtres dont elle est rendue responsable, ce qui n’a pas empêché de nouveaux passages à tabac d’être signalés, ni des émeutes d’éclater. La milice d’autodéfense aurait en outre détruit les propriétés de plusieurs fonctionnaires locaux. L’Organisation des Nations unies a en tout cas décidé de retirer son personnel des zones les plus touchées.

« Le Département de la sécurité et de la sûreté continue de surveiller la situation de très près afin que l’ensemble du personnel affecté puisse retourner sur le terrain le plus tôt possible », précisait alors la coordinatrice locale, Florence Rolle. De son côté, la France conseillait à ses ressortissants « de se tenir informé avant tout déplacement dans les districts ruraux de Mulanje, Phalombe, Thyolo, Chiradzulu et Nsanje ainsi que dans les districts urbains de Blantyre et Zomba ». Les professionnels de santé doivent se montrer particulièrement prudents. Ils sont en effet les cibles privilégiées des miliciens, du fait de leurs stéthoscopes qui sont considérés comme des instruments des anamapopa. 

On enterre les corps des victimes au Malawi
Crédits : Reuters

« Certaines ambulances ont été attaquées alors qu’elles transportaient des patients à l’hôpital », raconte le président de la Société des médecins du Malawi, Amos Salimanda Nyaka. « C’est méprisable, et nous condamnons ces actes de barbarie et tous les actes de barbarie similaires à l’encontre d’innocents, sans réserve et de la plus forte des manières possibles. Aucun professionnel de santé ne peut sucer le sang avec un stéthoscope », croit-il bon de préciser. « Il est de l’avis de la Société que les suceurs de sang n’existent pas. C’est de l’hystérie de masse pure et simple. »

Mais comment expliquer une telle psychose collective ?

Bazimamoto

C’est exactement la question que se pose le directeur des affaires académiques de l’université catholique du Malawi, Dominic Kazingatchire. « En tant qu’université, nous ne pouvons rester silencieux lorsque les masses souffrent », a-t-il lancé lors d’une conférence organisée le 27 octobre dernier en présence de l’anthropologue Sangwani Tembo. « Le plus important est que cette crise crée un forum ouvert à la discussion. Nous devons creuser le problème de manière profonde et d’un point de vue anthropologique, théologique, politique, médical et légal pour ramener la population à la raison. » Une approche multiple qui correspondrait à des causes plurielles.

Le président Peter Mutharika condamne les lynchages
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Certes, le Malawi est un pays superstitieux. Et il est loin d’être le seul pays de la région à être hanté par des histoires de vampires. Celles-ci proviendraient d’ailleurs du Mozambique voisin, où des émeutes ont récemment éclaté dans la ville de Gilé, forçant son administrateur à prendre la fuite. Les responsables locaux ont en effet été accusés de collaborer avec les vampires et de dissimuler leurs identités. Tout comme l’élite nationale avait été accusée de pactiser avec des suceurs de sang pour pouvoir imposer ses règles lors de la proclamation de l’indépendance du pays, en 1975.

En Ouganda, comme le raconte l’historienne américaine Luise White dans l’article « Histoire africaine, histoire orale et vampires », « les histoires de vampires mettaient en scène un vaste répertoire de technologies médicales : les victimes de ces bazimamoto étaient capturées, droguées, vidées de leur sang puis abandonnées sur la route. Le plus souvent, elles étaient contraintes d’inhaler du chloroforme ou d’absorber des drogues qui les laissaient inconscientes. On les retrouvait ensuite épuisées, hébétées, errant hagardes, les hommes incapables de marcher et les femmes sans voix. »

Pour elle, les histoires de vampires africaines n’ont jamais été de simples récits surnaturels. « Au contraire, elles contribuent, dans la vie de tous les jours, à décrire un monde bien réel, dont les gens peignent un portrait saisissant grâce au vocabulaire du sang, des drogues et des médicaments, de la conscience, de la mobilité et de la nourriture. Les vampires sont un moyen de parler du pouvoir, de ce qui constitue l’autorité, et des doutes, des confusions que ceux-ci suscitent. » Ce n’est donc pas un hasard s’ils sont nés il y a un peu plus d’un siècle, c’est-à-dire à l’apogée du colonialisme européen, ni s’ils ont resurgi aux indépendances africaines. Ils permettraient d’exprimer une souffrance, et d’attirer l’attention des dirigeants sur cette souffrance.

D’autant que « les gens sont tentés de rechercher une cause magique aux difficultés qu’ils éprouvent dans leur vie quotidienne », d’après le psychologue clinicien Chiwoza Bandawe. « Le vampirisme est presque une représentation symbolique de leurs existences : leurs espoirs sont littéralement aspirés hors d’eux-mêmes, comme sucés par un vampire », explique-t-il. Pour lui, « il s’agit aussi de tenter de comprendre la médecine occidentale, qui diverge de la médecine traditionnelle. Car bien évidemment, l’Occident a un ascendant sur le pays, et tout cela participe à la tension. »

Mais pourquoi la peur et la souffrance se sont-elles transformées en violence au Malawi en 2017 ?

Sorcellerie

En 2002, déjà, un homme avait été tué et trois prêtres catholiques agressés à la suite de rumeurs accusant le gouvernement de collaborer avec des vampires et des agences internationales pour collecter du sang humain. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux qui propagent ce type de rumeurs. Mais ils relayent aussi la violence qui en résulte. Les médias malawites ont par exemple diffusé sur Twitter une vidéo montrant plusieurs personnes bombardant de pierres un homme à terre, ensanglanté et inanimé.

Une vidéo amateur d’un lynchage

Des rumeurs ont par ailleurs récemment accusé les professionnels de santé d’abuser de leurs patients. « Dans certaines zones, même les professionnels de santé de la communauté peuvent être accusés d’être des suceurs de sang », déplore Amos Salimanda Nyaka. Selon lui, les gens qui se cachent derrière les rumeurs « prennent avantage des personnes rurales, qui ne sont pas éduquées et pauvres pour la plupart, et qui ont donc des attentes et une compréhension de la loi un peu différente de la nôtre ». Le Malawi est un des pays les plus pauvres du monde, et « cette année, les récoltes ont été bonnes, mais les prix des produits agricoles sont très bas », souligne Sangwani Tembo.

Mais qui sont ces gens qui se cachent derrière les rumeurs ? Pour la cheffe de la commune malawite de Mulanje, Chikumbu, ce sont des criminels qui veulent terroriser la population et créer le chaos pour mieux commettre leurs méfaits. Même son de cloche au Mozambique, où des voleurs seraient à l’origine des émeutes anti-vampires. Lors d’une conférence de presse organisée à Quelimane, le commandant de la police locale, Miguel Caetano, a déclaré que cinq personnes avaient été arrêtées en possession de cinq motos et de plusieurs ordinateurs, tous dérobés pendant ces émeutes anti-vampires. Il a également déclaré que les personnes arrêtées avaient répandu des rumeurs à propos de vampires pour provoquer le désordre et inspirer de la peur à la population afin de la voler.

Quant aux dirigeants malawites, ils accusent leurs rivaux politiques. En effet, comme le remarque Joanne Lu, journaliste qui a couvert le sujet pour UN Dispatch,  la vague actuelle de violence n’est pas dépourvue de connotations politiques. « Le Parti démocrate progressiste au pouvoir a accusé le Parti du Congrès du Malawi d’être derrière les rumeurs et la violence », dit-elle. « Dans le même temps, des violences à caractère politique éclatent dans d’autres districts proches avant les élections locales. Cependant, ce sont les fondements culturels – les superstitions, les mythes et les croyances culturelles – qui inquiètent le plus les défenseurs des droits de l’homme, car ils sont plus profondément enracinés dans les sociétés rurales pauvres et sous-éduquées que les alliances politiques », ajoute-t-elle. « Les attaques rappellent de manière alarmante la forte augmentation au cours des deux dernières années des attaques contre les personnes atteintes d’albinisme. »

Les personnes albinos sont en effet fréquemment attaquées au Malawi. Des parties de leurs corps, leurs cheveux et leurs yeux, utilisés lors de rituels de sorcellerie. Ils sont censés apporter chance et richesse. En juin dernier, Amnesty International faisait état d’ « une recrudescence alarmante des homicides et des agressions ». « Depuis janvier 2017, au moins deux personnes albinos ont été tuées et sept ont indiqué avoir été victimes de tentative de meurtre ou de tentative d’enlèvement », déclarait l’organisation. « Au moins 20 personnes albinos ont été tuées au Malawi depuis novembre 2014 », précisait-elle.

Et contrairement au vampirisme, l’albinisme est bien réel.

Un village malawite
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Couverture : Une policière du Malawi. (DR)