Depuis la fin du XIXe siècle, le ouija ne cesse de fasciner. Il est vrai que son histoire est semée de morts étranges.

C’est en discutant avec son ami imaginaire à l’aide d’un ouija, cette planche qui permet d’entrer en contact avec des esprits selon la croyance populaire, que la petite Regan MacNeil, héroïne de L’Exorciste, ouvre la porte au démon qui va la posséder.

Le best-seller de William Peter Blatty et son adaptation cinématographique, sortie en 1973, n’ont pas seulement contribué à la célébrité du ouija : ils en ont fait un véritable instrument du Diable. Auparavant considéré comme un simple jeu ou un moyen inoffensif de communiquer avec l’au-delà, le ouija est devenu un terrifiant portail maléfique dans l’imaginaire collectif. Si bien qu’il est apparu dans des films d’horreur comme Apparences et Paranormal Activity, et qu’il en a inspiré d’autres, de Witchboard (1986) à Ouija : les origines (2016).

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Regan MacNeil (Linda Blair) et sa planche de ouija dans L’Exorciste (1973)
Crédits : Warner Bros.

Pourtant, ni le ouija ni son usage n’ont beaucoup changé depuis sa première commercialisation en 1891. Si le carton et le plastique ont remplacé le bois, l’alphabet latin, les dix chiffres et les mots « oui », « non » et « au revoir » figurent toujours aux mêmes emplacements sur le plateau. Celui-ci s’accompagne d’un objet en forme de goutte, appelé « planchette » et censé permettre à l’esprit de s’exprimer. Au moins deux personnes y posent le bout de leurs doigts, formulent une question et regardent, ébahis, la planchette leur répondre en glissant d’elle-même sur le plateau.

Les scientifiques expliquent ce phénomène par l’effet idéomoteur, c’est-à-dire par nos mouvements musculaires inconscients. Mais l’histoire du ouija, aujourd’hui détenu par le géant du jouet Hasbro, n’en est pas moins nimbée de mystère – et maculée de sang.

Spiritisme et capitalisme

Ce n’est pas un hasard si l’histoire du ouija commence à la fin du XIXe siècle. Se rencontrent alors le capitalisme américain et le spiritisme, croyance selon laquelle les morts peuvent communiquer avec les vivants.

Cette croyance enracinée en Europe se propage aux États-Unis à partir de 1848, lorsque les sœurs Fox affirment converser avec un esprit par l’intermédiaire de coups frappés. Relayées par les médias, leurs séances vont convaincre des millions d’Américains qui entendent allier christianisme et conversations avec leurs disparus. À une époque où l’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans, les interlocuteurs ne manquent pas. En revanche, les systèmes de communication, comme l’écriture automatique et les tables tournantes, laissent à désirer.

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Charles Kennard

Aussi la dépêche de l’agence Associated Press, qui rapporte l’utilisation de plateaux dotés de lettres, de chiffres et de planchettes dans des camps de spiritualisme de l’Ohio en 1886 fait-elle sensation. Un certain Charles Kennard sera le premier à en tirer les conséquences économiques. En 1890, il fonde la Kennard Novelty Company à Baltimore avec quatre autres investisseurs, dont l’avocat spécialisé en droit des brevets Elijah Bond, afin de fabriquer et de vendre une planche similaire à celle utilisée dans l’Ohio.

Mais comment l’appeler ?

Contrairement à ce qui est souvent avancé, « ouija » n’est pas un mot composé à partir du français « oui » et de l’allemand « ja ». Selon l’historien spécialiste de la fameuse planche Robert Murch, il est en réalité apparu lors d’une séance de spiritisme menée par la belle-sœur d’Elijah Bond, Helen Peters, qui se voulait médium.

« Comment devons-nous t’appeler ? » aurait-elle demandé à la planche.

Les lettres o, u, i, j, et a auraient alors été désignées.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? »

« Bonne chance », aurait répondu la planche, énigmatique.

Helen Peters devait néanmoins préciser qu’elle portait ce jour-là le portrait d’une femme en médaillon, un mot inscrit au-dessus de la tête. Or il se pourrait, d’après les recherches de Murch, que cette femme soit l’écrivain britannique Ouida, que Peters admirait et dont le nom aurait été mal interprété…

Une fois le nom de la planche trouvé, il ne manquait plus que l’accord du bureau des brevets à la toute jeune Kennard Novelty Company pour se lancer à la conquête du marché du spiritualisme. Helen Peters va là encore jouer un rôle crucial. Elle et son ouija relèvent avec brio le défi de l’agent des brevets : épeler correctement son nom à lui, qui est censé être inconnu de la médium. Mais Elijah Bond, en tant qu’avocat spécialisé, a très bien pu l’obtenir, puis le souffler à sa belle-sœur.

Toujours est-il que la Kennard Novelty Company obtient son brevet en 1891. Deux ans plus tard, elle est passé d’une seule usine à Baltimore à six dans le pays et une au Royaume-Uni. Le ouija est un succès commercial. Charles Kennard et Elijah Bond sont pourtant obligés de quitter la direction de l’entreprise. William Fuld, un de leurs employés, les remplace. Et bien qu’il n’ait jamais prétendu avoir créé le ouija, c’est à lui, étrangement, que les médias vont attribuer la paternité de la célèbre planche de spiritisme. Il est en effet présenté comme l’inventeur du ouija dans la nécrologie publiée par le New York Times en 1927.

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William Fuld en pleine séance de ouija

Le journal raconte que William Fuld était monté sur le toit de son usine de trois étages à Baltimore pour superviser le remplacement d’un mât usé, et qu’il se tenait au bord du toit en s’appuyant au mât en question lorsque ce dernier a cédé, précipitant l’homme dans le vide. Souffrant d’une commotion cérébrale et de multiples fractures, Fuld, alors âgé de 54 ans, est mort à l’hôpital quelques heures après. Il aurait tout de même eu le temps de faire promettre à ses enfants de ne jamais abandonner la fabrication du ouija, qui aurait pourtant indirectement causé sa disparition précoce en lui « conseillant » des années auparavant de construire la fameuse usine à trois étages…

La chute de William Fuld est la première d’une série de morts violentes liées au ouija aux États-Unis.

Série de meurtres

En mars 1930, à Buffalo, un petit garçon trouve en rentrant de l’école le corps inanimé de sa mère – frappée à mort avec un marteau, chiffon imbibé de chloroforme enfoncé dans la gorge. Horrifié, le petit garçon court au musée d’histoire naturelle prévenir son père, qui n’est autre que le sculpteur franco-américain Henri Marchand, connu pour ses dioramas de la vie quotidienne des Iroquois. Le jour même, la police apprend que deux Amérindiennes ont été vues en train de rôder autour de la maison des Marchand peu avant le meurtre : Nancy Bowen, une guérisseuse de 66 ans, et Lila Jimerson, une enseignante de 36 ans.

ulyces-ouija-04Quelques mois plus tôt, les deux femmes s’étaient tournées vers un ouija pour contacter le défunt mari de Nancy Bowen, lui aussi guérisseur, et trouver une explication à sa mort. Et la planchette leur avait dit, lettre après lettre : « Ils m’ont tué. » « Qui donc ? », avaient rétorqué les deux femmes. « Clothilde », avait épelé la planchette, avant de donner son adresse et sa description. Lila Jimerson avait alors fait remarquer à son amie qu’elle connaissait une Clothilde : la femme du sculpteur Henri Marchand. Nancy Bowen avait ensuite reçu plusieurs lettres d’une mystérieuse inconnue, affirmant que Clothilde Marchand était une sorcière et qu’elle avait jeté un sort au guérisseur par jalousie. Ces lettres firent également croire à la veuve qu’elle risquait de connaître le même destin et, folle de rage et de peur, Nancy Bowen finit par se présenter à la porte de Clothilde Marchand armée d’un marteau.

Au même moment, Lila Jimerson se trouvait dans la voiture de Henri Marchand. Car Nancy Bowen l’ignorait, mais l’enseignante et le sculpteur entretenaient une liaison depuis 1922. La police en déduisit que Lila Jimerson avait manipulé la guérisseuse afin de se débarrasser de sa propre rivale. Elle fut néanmoins acquittée lors du procès. Seule à être reconnue coupable du meurtre de Clotilde Marchand, Nancy Bowen fut elle aussi libérée, compte tenu du temps qu’elle avait déjà passé en prison. Quant à Henri Marchand, il s’était déjà remarié – avec la nièce de son épouse assassinée.

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En novembre 1933, dans une ferme de l’Arizona, une adolescente de 15 ans nommée Mattie Turley tire deux fois sur son père après l’avoir accompagné traire les vaches. Il meurt un mois plus tard à l’hôpital de San Diego. Mattie Turley prétend d’abord que les tirs étaient accidentels. Puis elle assure à la police que le ouija, qu’elle consulte régulièrement avec sa mère Dorothea, lui a donné l’ordre d’abattre le fermier. Or il existe des raisons de penser (une assurance-vie et un amant) que Dorothea souhaitait la mort de son mari et qu’elle a, comme Lila Jimerson, utilisé le « pouvoir » du ouija pour obtenir ce qu’elle voulait sans se salir les mains. Elle est condamnée à une peine incompressible de 15 ans d’emprisonnement, sentence cassée par la Cour suprême de l’Arizona en 1936. Mattie est envoyée en maison de correction.

details-about-great-vintage-circa-1940s-ouija-board-and-wooden1200-x-900-294-kb-jpeg-xBunny Dixon n’est pas beaucoup plus âgée qu’elle lorsque cette adepte de Satan pousse ses amis, Anthony Allan Hall, Daniel Bowen et Elizabeth Towne, à piéger, voler et assassiner un motard en Floride. La jeune fille, qui utilisait un ouija pour tenter de contacter des démons, leur affirme d’abord avoir reçu l’ordre de tuer un homme pour financer un voyage en Virginie. Puis, un soir de juillet 1987, elle et Towne font semblant de faire du stop le long de la route. C’est le motard qui s’arrête. Hall et Bowen surgissent de leur cachette, pistolet au poing. Ils lui dérobent 120 dollars, l’attachent et le jettent dans le coffre de leur voiture. Les quatre amis roulent jusqu’à un endroit isolé, au nord de Daytona Beach. Là, Dixon aurait tracé au couteau une croix inversée sur le torse du malheureux motard, avant que Hall ne crible son corps de balles. Celui-ci s’est dit victime d’un envoûtement satanique – sans parvenir à convaincre ni les jurés ni le juge, puisqu’il a été condamné à la peine capitale.

Carol Sue Elvaker, elle, a été reconnue irresponsable de ses actes. En février 2001, en présence de sa fille et de ses deux petites-filles, dans leur maison de Minco dans l’Oklahoma, un ouija aurait déclaré à cette femme de 53 ans que son beau-fils était corrompu par le Mal et qu’elle devait le tuer. Elle s’est aussitôt exécuté, plantant un couteau dans la poitrine de l’homme endormi. Plus effroyable encore, elle s’est ensuite attaquée à sa petite-fille âgée de 10 ans. Sa fille a réussi à la désarmer et à faire monter toute la famille en voiture, certainement pour permettre à Carol Sue Elvaker d’échapper à la police. Celle-ci a préféré projeter le véhicule contre un panneau, avant d’essayer de tuer sa petite-fille âgée de 15 ans en la poussant sous les roues des autres voitures, pour finalement s’enfuir dans la forêt. Elle a ensuite été arrêtée, jugée, et enfermée dans un hôpital psychiatrique.

Qu’elle ait conclu à la folie ou à la manipulation, la justice américaine a donc fait triompher le rationnel sur l’irrationnel à chaque fois que le ouija est entré dans ses tribunaux. Mais des recherches scientifiques récentes pourraient éclairer certaines de ces affaires d’un jour nouveau.

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Crédits : Museum of Talking Boards

Le pouvoir de l’inconscient

Sidney Fels, chercheur de l’université de Colombie-Britannique, a décidé de se pencher sur le ouija après avoir observé des étudiants étrangers jouer avec la planche à une soirée d’Halloween. « C’était la première fois qu’ils en voyaient une, ils n’arrêtaient pas de demander où était la batterie », se souvient en souriant ce professeur d’ingénierie électrique et informatique. « Je leur ai expliqué le principe en laissant l’effet idéomoteur de côté parce que c’était Halloween, et quand je suis revenu des heures après, ils étaient encore en train de jouer, totalement subjugués par les réponses du ouija ». Fels s’est alors demandé si nos mouvements musculaires inconscients ne disaient pas quelque chose de notre savoir inconscient.

Avec Ronald Rensink, professeur de psychologie et de science informatique, et Hélène Gauchou, chercheuse en psychologie, il met au point une première expérience avec un robot. Les chercheurs disaient aux participants que le robot mimait les mouvements d’une personne placée dans une autre pièce, de manière à ce qu’ils croient ne pas être seuls à contrôler le ouija, alors que le robot ne faisait qu’amplifier leurs propres mouvements. Les participants devaient répondre à des questions fermées, du type : « Est-ce que Buenos Aires est la capitale du Brésil ? » Quand ils n’utilisaient pas le ouija, leur taux de bonnes réponses était d’environ 50 %. Mais quand ils utilisaient le ouija, ce taux atteignait les 65%. « Cela implique que notre inconscient en sait beaucoup plus que nous ne le croyons », souligne Fels.

Lui et Rensink ont depuis été obligés d’abandonner le robot à cause d’un problème technique. Les participants jouent maintenant avec un autre être humain, complice des deux chercheurs. Puis les chercheurs bandent les yeux du participant et le complice retire discrètement ses doigts de la planchette, afin de créer les conditions du « mode pilote automatique » voulu, de faire croire au participant qu’il n’est pas seul à contrôler le jeu. « En général, les participant continuent d’accuser le complice de bouger la planchette », s’amuse Fels. « Cela prouve que les gens sont vraiment convaincus qu’ils ne sont pas responsables de son mouvement ! »

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Il en existe de toutes les sortes
Crédits : Museum of Talking Boards

Est-ce que cela signifie que certains des meurtriers ayant prétendu obéir à des forces occultes à travers le ouija peuvent être considérés comme sincères sans qu’ils ne souffrent de troubles psychiatriques pour autant ? Cela n’étonnerait pas Sidney Fels : « L’inconscient a beau être puissant, il ne peut réaliser qu’un nombre d’actions limitées, et la prise de décisions n’en fait pas partie. La prise de décision est un processus conscient. Néanmoins, si le sujet n’assume pas l’action qu’il a décidée, il peut inconsciemment chercher à s’en décharger et très sincèrement croire à sa propre innocence. Toute force surnaturelle, le ouija, un esprit démoniaque, ou encore Dieu, est le complice idéal de ce mécanisme. »

En tout cas, le ouija est un complice idéal pour le chercheur. Celui-ci assure que la planche autrefois cantonnée au divertissement et au spiritisme peut favoriser de réelles avancées scientifiques, en nous permettant d’explorer des savoirs et des processus cognitifs dont nous n’avons pas conscience.

Et si, à défaut d’ouvrir les enfers, le ouija ouvrait les limbes de notre cerveau ?


Couverture : Une vieille séance de ouija.