Tombeur de Pablo Escobar en 1993, le cartel de Cali devient le plus gros dealer de la planète. Avant de s’écrouler à son tour.

Pablo Escobar est à terre. Alors qu’il s’enfuyait sur les toits de Medellín, ce 2 décembre 1993, le trafiquant de drogues le plus célèbre au monde a pris une balle de la police colombienne. Les derniers moments du boss du cartel de Medellín introduisent la nouvelle saison de la série Narcos. À travers ses yeux, on peut apercevoir, dans le flou de l’image, deux paires de jambes s’approcher pour lui porter le coup fatal. Désormais, la voie est ouverte pour ses héritiers. « Le jour où Pablo est tombé, le cartel de Cali est devenu l’ennemi numéro un », annonce la voix off de la bande-annonce publiée samedi 5 août.

Crédits : Netflix

Pour ce troisième volet, le réalisateur et producteur José Padilha s’est intéressé aux anciens rivaux et successeurs d’El Patrón. Car Narcos, précise-t-il, n’est pas simplement une série « sur Pablo Escobar, mais sur le trafic de cocaïne en général. Quand la cocaïne est passée d’une petite production au Chili à un commerce en Colombie, qu’elle a franchi les frontières et est devenue un problème pour les États-Unis, il se trouve qu’Escobar a eu un rôle prépondérant. » Si ce dernier reste le plus connu, « les autorités américaines disent que ce sont les frères Rodríguez Orejuela, autrement dit les chefs du cartel de Cali, qui étaient les vrais rois de la cocaïne », indique le journaliste Ron Chepesiuk, auteur du livre Escobar vs. Cali: The War of the Cartels. En vérité, le marché de la drogue colombienne a plus été marqué de leur sceau que de celui d’Escobar.

Ajedrecista

Au début du mois de juin 1995, le cartel de Cali possède plus de mille propriétés, dont une centaine de bureaux, plusieurs dizaines de locaux commerciaux, deux bars, autant de parkings et même une clinique. Assis sur une fortune estimée à trois milliards de dollars, son chef, Gilberto Rodríguez Orejuela, occupe un luxueux appartement de Santa Monica, un quartier huppé de Cali. Tout génie des affaires qu’il est, l’homme a besoin de personnel pour l’aider à gérer ce patrimoine.

« Contrairement à ce qui est communément admis, la personne la plus importante dans la vie d’un narco-trafiquant n’est ni sa mère ni sa femme, mais son comptable », observe le général Rosso José Serrano Cadena, qui dirigeait l’opération de démantèlement de l’organisation des frères mafieux. « Ces gars manipulent tant d’argent qu’ils ne savent pas comment le contrôler. » C’est justement en suivant la trace de ce comptable que Serrano parvient à débusquer le patron du cartel de Cali, le 9 juin, alors qu’il était caché dans une pièce derrière une porte en bois déguisée en armoire, au sein de sa résidence de Santa Monica.

Gilberto Rodríguez Orejuela

Quelques mois plus tard, emprisonné à Bogotá, Gilberto Rodríguez Orejuela nuance le propos du général. « J’ai été initié au trafic de stupéfiants en 1975 par l’entremise d’amis proches que je ne souhaite pas citer », déclare-t-il à un procureur. « Ce n’est pas pour m’opposer à la justice mais simplement parce que j’ai une famille qui compte plus d’une centaine de personnes, entre mes fils, mes neveux, mes petits-enfants, mes frères… Ils seraient menacés de mort dès le moment où je citerais l’une de ces personnes par son nom. » En vingt ans, le truand a transformé une petite affaire familiale en véritable multinationale du crime.

Fils d’un peintre publicitaire et d’une blanchisseuse colombiens, Gilberto Rodríguez Orejuela est né le 30 janvier 1939 à Mariquita, dans la province de Tolima. À 13 ans, il gagnait de l’argent de poche en portant des messages pour la petite pharmacie La Perla. Amateur de voyage et de rumba, son père se rendait régulièrement à Cali, où il finit par installer la famille. C’est là que naquit l’un des sept frères et sœurs de Gilberto, Miguel, et que l’aîné étudia au collège San Luis Gonzaga. Là aussi que, continuant de jouer le messager pour les pharmacies, il put monter sa propre officine, la bien-nommée Droguería Monserrate.

Aussi doué pour le commerce que dur à la tâche, le jeune homme parvint à bâtir un petit empire en cinq ans. Son sens des affaires et son entregent auprès des décideurs locaux lui valurent le surnom d’ « Ajedrecista » (un automate redoutable au jeu d’échecs). Mais cela ne suffisait pas à cet homme, qui fut assez fou pour prendre la diagonale criminelle. Accusé de la séquestration de deux étrangers en 1969, Gilberto fut vite épaulé de son frère. Leur noms se retrouvèrent, à la fin des années 1970, sur une liste des douanes américaines, aux côtés de ceux de 111 des trafiquants les plus dangereux au monde.

Des chargements de bois aux poteaux en béton en passant par les fruits frais, tout était bon pour dissimuler la poudre blanche sur des navires qui accostaient à New York, Los Angeles, la Nouvelle Orléans, Houston et même Chicago. Afin de satisfaire la demande américaine en drogues de synthèse, les narcotrafiquants colombiens délaissèrent les petits champs de cannabis pour organiser ceux de coca, plus rentables. Peu à peu, « sous l’effet de l’augmentation de la pression policière dans les deux gros pays exportateurs de l’époque, le Pérou et la Bolivie, la production se déplaça en Colombie », indique Jacobo Grajales, chercheur à l’université Lille 2 et auteur d’un ouvrage sur le paramilitarisme en Colombie. Une crise de surproduction éclata même au début des années 1980.

Les toits de Cali, dans l’ouest de la Colombie

Dans un article de la revue américaine Foreign Affairs de 1988 sur la « Colombie et la guerre contre la drogue », Bruce Bagley estime que les revenus issus de la vente de drogue en Colombie passèrent d’1,5 milliard de dollars en 1980 à 2,5 milliards cinq ans plus tard. À cette période, « il n’y avait pas de distinction claire entre les cartels de Medellín et de Cali », juge le journaliste américain William Rempel, auteur de l’ouvrage At the Devil’s Table: The Untold Story of the Insider Who Brought Down the Cali Cartel. « Les opportunités du trafic étaient assez grandes pour tout le monde. Les responsables de Cali étaient amis et partenaires avec ceux du nord. Ils partageaient même les routes de la contrebande. » Une paix qui ne dura pas.

Le KGB de Cali

Pour un vendeur de drogue, Gilberto Rodríguez Orejuela était tout sauf discret. À la manière d’un entrepreneur rapace, il n’hésitait pas à investir dans les secteurs les plus exposés de la société colombienne, devenant actionnaire de la filiale colombienne de Chrysler et prenant la majorité des parts du très populaire Deportivo Cali, le club de foot local. Son empire commercial comprenait les laboratoires Kressford, la chaîne pharmaceutique La Rebaja, la banque des Travailleurs, la Première banque inter-américaine de Panama, et le groupe Radial. Quant à sa mainmise sur le circuit de la drogue, elle allait croissante. S’agissant de la cocaïne, cette voracité comportait quelques risques. Lors d’un séjour en Espagne au cours duquel il voulait s’ouvrir…

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