Pour son nouveau film, Mosaic, Steven Soderbergh donne au spectateur la possibilité de varier les perspectives grâce à une application. Une expérience narrative unique.

Le cinéma dans la peau

Une grande fresque de post-its colorés dessine des vagues sur le mur d’un appartement de la 27e Avenue, au cœur de New York. Steven Soderbergh et Ed Solomon contemplent leur œuvre. « C’est comme une peinture rupestre », pense tout haut le réalisateur américain. « Quand je la regarde, je me dis que quelqu’un va s’en emparer et faire quelque chose avec. » Disposés en enfilade, les morceaux de papiers renvoient à autant d’étapes de son nouveau film, Mosaic. Sauf que l’histoire n’est pas exactement linéaire : les courbes se séparent à plusieurs embranchements et se recoupent par endroits.

Ed Solomon devant le scénario
Crédits : Claudette Barius/HBO

En cet été 2015, les péripéties sont encore éparpillées façon puzzle. En se reportant aux notes sur le mur, on peut deviner qu’il sera question de « meurtre », de « combats », de « secrets », de « femmes » ou encore de « culpabilité ». « Ça ressemble un peu à un schéma de théorie du complot », plaisante Ed Solomon, le scénariste de Mosaic.

On se perd dans ce labyrinthe ésotérique. Les deux hommes hésitent-ils entre différentes versions ? C’est mal connaître Soderbergh. Dès la fin du tournage du film Logan Lucky, sorti le 25 octobre, il avait l’agencement des scènes en tête. « Nous en sommes arrivés à un stade où je ne vois plus comment nous pourrions davantage accélérer le processus », remarque-t-il. « Il est désormais possible d’avoir votre film prêt après le dernier clap de fin. » Le montage est chez lui une obsession. Mais pour Mosaic, il a laissé la tâche au spectateur.

Grâce à une application mobile, l’enquête de ce polar peut être menée dans des ordres différents, selon les points de vue choisis ou les chapitres sélectionnés. Libre à chacun d’écouter tel ou tel suspect du meurtre d’une auteure de livres pour enfants, jouée par Sharon Stone, dans une station de ski de Park City, dans l’Utah. Le diffuseur, HBO, promet « une nouvelle expérience narrative qui vous laisse choisir votre voie ». Ce n’est certes pas la première fiction dont la trame se déplie au choix. Les livres « dont vous êtes le héros » sont passés de mode ; les web-documentaires s’aventurant dans ces contrées ont rarement été couronnés de succès. Mais selon ses promoteurs, le format est ici adapté aux nouvelles habitudes des cinéphiles.

De la même manière que les plateformes de streaming ont fragmenté l’écoute musicale, les auditeurs venant piocher dans un album, les smartphones ont le pouvoir de reconfigurer l’expérience cinématographique. Une série peut être regardée par morceaux, en attendant le bus. Autrement dit, chaque « temps mort » de la vie sociale représente une occasion de poursuivre le visionnage. Or, parallèlement, le pouvoir de séduction des séries n’a semble-t-il jamais été aussi fort. Cet attrait du binge watching correspond, d’après André Gunthert, maître de conférences à l’EHESS, à « un format de consommation d’œuvres audiovisuelles basé essentiellement sur l’autonomisation vis-à-vis de la programmation, avec une dimension immersive qui se traduit par l’allongement exagéré de la durée de visionnage ».

Dans ce contexte, l’application constitue un support commode. C’est pourquoi Soderbergh se voit en précurseur, convaincu que « quelqu’un va s’emparer [de son idée] et faire quelque chose avec ». Disponible depuis fin novembre sur l’App Store américain, Mosaic dure au total sept heures. « Quand ce sera fini, vous aurez envie d’en revoir encore et encore », parie la bande-annonce. À partir de janvier, le film sera diffusé en six parties sur HBO. L’histoire est longue mais ce n’est rien par rapport au processus qui l’a vue naître.

Un scénariste raté

Ed Solomon n’est pas le premier scénariste avec qui Soderbergh a travaillé sur l’idée. À l’été 2012, c’est même un « scénariste raté », de son propre aveu, qui vient le trouver alors qu’il fait la promotion du film Magic Mike. Casey Silver n’a peut-être pas réussi à écrire pour le cinéma, mais il est connu dans le milieu. Cet ancien producteur d’Universal Pictures a travaillé sur La Liste de Schindler, Shakespeare in Love et Gladiator. Autant dire qu’il a fait du chemin depuis ses débuts.

Sharon Stone dans Mosaic
Crédits : HBO

« Rien n’était trop nul pour moi », admet volontiers le producteur. Quand il arrive à Los Angeles avec sa femme, à la fin des années 1970, Casey Silver peine à mettre à profit son master en arts de l’Hampshire College. Tous ses scripts sont refusés. Puisque personne ne veut financer le petit scénariste, c’est lui qui se met à réunir des fonds pour des films à faible budget. « J’aurais vendu mon âme pour un travail quand je suis arrivé, mais maintenant je remercie Dieu d’en être passé par là », raconte-t-il. « Je n’oublierai jamais combien il est difficile d’écrire des scénarios et à quel point les réalisateurs qui ne comprennent pas le procédé sont nombreux. »

Tout change à la faveur d’une « proposition indécente ». La réalisateur Adrian Lyne lui offre de l’assister sur le film Foxes. Silver doit juste envoyer de la fumée pour tamiser la lumière. Mais il ne quitte pas les spots. Sur Flashdance, un autre film de Lyne sorti en 1983, il rencontre les producteurs de Top Gun Don Simpson et Jerry Bruckheimer. Les deux hommes le nomment directeur du développement. Il passe ensuite vice-président du grand studio Tristar, écurie à laquelle on doit notamment Basic Instinct et le Godzilla de 1998.

Silver ne sera pas associé au projet. Mais après son départ pour Universal, il prend part à un film plus renommé encore, Jurassic Park, en 1993. Un an plus tard, il est propulsé à la tête de la section production avec pour mission vertigineuse de s’occuper d’Apollo 13. Le studio sort cependant rapidement de son orbite. En 1994, les grosses productions Junior et The Shadow sont des fiascos. Au moment de lancer Waterworld, Universal est vendu par Matsushita Electric Industrial Co. à Seagram Inc., un conglomérat devenu riche en vendant des spiritueux. C’est lui qui renvoie Silver en 1998, après une nouvelle série d’échecs. De son côté, Tristar remporte 379 millions de dollars au box office sur le seul Godzilla, pour un budget de 130 millions.

Aux commandes de son propre studio, Silver subit un échec retentissant pour sa première production, Gigli, une comédie romantique avec Jennifer Lopez et Ben Affleck, à l’écran en 2003. Le film ne trouve grâce ni aux yeux de la critique, ni à ceux des spectateurs. Pourtant, Walt Disney accepte de faire équipe avec lui afin de sortir Hidalgo, un western dans lequel jouent Viggo Mortensen et Omar Sharif. Libéré de toute tutelle, Silver emploie son temps libre à réfléchir à une manière d’immerger le spectateur dans la tête des personnages avec un ami psychiatre, Dan Siegel. Encore faut-il trouver une technologie pour ça.

Steven Soderbergh, Ed Solomon et Casey Silver
Crédits : FilmMagic

Le départ

Casey Silver et Steven Soderbergh auraient dû travailler ensemble avant Mosaic. En 2009, leurs goûts partagés pour les nouveaux formats les réunit sur le projet Cléo, une comédie musicale en 3D censée raconter la vie de Cléopâtre. Le script est prêt, la musique également et Catherine Zeta-Jones a accepté d’incarner la reine d’Égypte. Hélas, après s’être engagé à lui donner la réplique, Hugh Jackman fait faux bond. Soderbergh, quant à lui, perd du temps dans d’interminables négociations pour tourner Moneyball.

Sur la promotion de Rock of Ages, en juin 2012, Catherine Zeta-Jones ressuscite le projet en suggérant de jouer Cléo à Broadway. Mais Soderbergh et Silver ont d’autres plans. Leur discussion les conduit « vite vers quelque chose qui va au-delà du concept initial », indique le réalisateur. Ce qui n’était au départ qu’ « un tas de schémas très vagues » devient un prototype. Le réalisateur d’Erin Brockovich soumet une dizaine de pages à la sagacité de son ami de 20 ans, Ed Solomon.

Quelques scènes sont tournées dans le hall d’un hôtel. Un jour suffit pour avoir toutes les images de Départ, un court-métrage de 15 minutes qui n’a pas vocation à être montré mais conforte l’équipe dans ses intuitions. Désormais, Steven Soderbergh veut reproduire la performance en grand. Grand, le personnage principal doit l’être aussi. Ce sera Olivia Lake, une auteure de livres pour enfant retrouvée morte dans une station de ski de l’Utah alors qu’elle commençait à se faire connaître.

Le personnage de Sharon Stone est au cœur de Mosaic
Crédits : HBO

Mais cela ne suffit pas à convaincre tout le monde. Deux refus sont essuyés. Enfin, au troisième essai, le président de HBO, Richard Pepler, se montre exalté : « Quand il a vu le prototype, il s’est littéralement mis en travers de la porte et nous a dit : “Vous ne quitterez pas ce bureau avant que nous ayons un accord” », raconte Soderbergh. Le travail intensif peut enfin démarrer en janvier 2015. Pendant six mois, Solomon enchaîne les aller-retours entre son foyer de Los Angeles et New York, où vit Soderbergh. Il s’y installe en juin.

507 pages

À Chelsea, dans l’appartement de la 27e Avenue, le tandem ne se contente pas d’inventer un univers mais écrit une constellation d’histoires, soit une pour chaque personnage. Leurs trajectoires hautes en couleur sont ensuite reportées sur de grands panneaux blancs, contre le mur. « Instinctivement, nous avions beaucoup d’idées », raconte Solomon. « C’était si compliqué de garder une trace de chaque version d’une scène qu’il était plus pratique de recourir à des moyens analogiques que numériques. »

Si ces frises sont linéaires, l’application permettra quant à elle de faire des bonds dans le temps. Soderbergh et Solomon s’assurent donc, non sans difficulté, de la cohérence du tout. Alors qu’il a d’habitude une idée claire de la perspective à favoriser, le premier doit cette fois se dédoubler. Plutôt qu’omnisciente ou panoptique, sa vision imite celle, parcellaire, d’une mouche. « Nous regardions les murs chaque jour », observe le scénariste. « C’était difficile à suivre pour le reste de l’équipe. »

Solomon et Soderbergh en pleine séance de travail
Crédits : Ed Solomon/HBO

Lui-même galère. Il a l’impression de retourner à l’école de cinéma. Au fil de leurs réflexions, Soderbergh et Solomon introduisent de la complexité. Le projet prend des contours monumentaux. Pour être à la hauteur de leurs idées, ils demandent une rallonge. En échange, promesse est faite de découper le film en une mini-série de six épisodes.

Aucun personnage ne doit sortir de nulle part, un événement se dérouler sans un contexte. Il faut que tout fasse sens. Des pièces du puzzle manquent en revanche aux acteurs. Seule la partie correspondant à un rôle, d’un scénario comptant au total 507 pages, est délivrée à chacun. Ainsi, personne ne sait vraiment s’il a le rôle vedette. « Je les ai encouragés à avoir ce sentiment narcissique de se croire le centre du monde, parce que ça aide », s’amuse Soderbergh.

Huit d’heures d’images sont finalement retenues, sur un tournage étalé sur 49 jours, entre fin 2015 et début 2016. Les pistes de Park City, dans l’Utah, sont couvertes d’une neige épaisse. À chaque scène, Soderbergh est contraint de mettre des caméras autour de l’action pour donner les différents points de vue. « Nous avions 31 chapitres, nous n’en avons gardé que 17, un peu plus gros », détaille Solomon. Mosaic aura coûté en tout 20 millions de dollars, soit seulement cinq de plus qu’un des six épisodes finaux de Game of Thrones.

Ed Solomon et Sharon Stone sur le plateau
Crédits : Claudette Barius/HBO

Réalité virtuelle ?

Mosaic restera-t-il comme une peinture rupestre ? « C’est difficile de dire le contraire », pense la critique de cinéma du Hollywood Reporter Inkoo Kangst. Seulement, cela ne signifie pas uniquement qu’elle représenterait l’œuvre annonciatrice d’une nouvelle manière de raconter des histoires au cinéma. L’expression en trahit aussi les aspects rudimentaires. Pour ambitieux qu’il soit, le projet n’a en tout cas pas pleinement convaincu Kangst.

« On compare souvent Mosaic aux livres dont vous êtes le héros, mais il serait plus approprié de parler d’une application dont vous choisissez le protagoniste », relativise-t-elle. « Le spectateur n’a aucune incidence sur le déroulé des faits, la fin sera toujours plus ou moins la même. Mais il peut opter pour les compagnons de route qu’il préfère. » Soderbergh et Solomon sont conscients des limites du genre et reconnaissent volontiers que tout n’a pas été parfait dans leur travail. Mais il ne faut pas prendre leur film pour ce qu’il n’est pas.

« Je n’aime pas les histoires qui prétendent être des jeux, ni l’inverse », clarifie Solomon. « Nous sommes des conteurs, nous faisons notre travail. Mosaic ne donne pas la possibilité de choisir son aventure. Je suis bien plus intéressé par les univers fixes, où c’est la perspective qui donne lieu à un choix, car c’est d’elle que dépend la nature de l’expérience. » De son côté, Soderbergh insiste sur le fait d’avoir soigné l’histoire afin qu’elle ne soit pas là pour servir la technologie.

Le contraire est-il possible ? Beaucoup voient en tout cas dans cette forme d’interactivité un modèle qui conviendrait parfaitement à la réalité virtuelle. Or, précisément, HBO propose depuis la fin de l’année dernière une application compatible avec le casque de Google Daydream. Pour l’heure, le rendu, en deux dimensions, est loin de révolutionner l’expérience, mais la chaîne payante paraît convaincue par les perspectives de l’innovation. Soderbergh non. « Ça ne marchera jamais », estime le réalisateur.

« Le fait de ne pas voir votre personnage rend l’immersion impossible », poursuit-il. « C’est comme ça que nous nous identifions, en regardant dans les yeux du protagoniste. Il n’y a rien de mieux que le montage. » Solomon est moins pessimiste : « C’est encore un gimmick, une expérience environnementale plus qu’une expérience narrative, mais les possibilités ouvertes sont excitantes. » Quoi qu’il en soit, HBO travaille déjà sur un autre projet avec PodOp, l’entreprise de Casey Silver. Ce dernier dit vouloir persister dans le genre maintenant qu’il a appris de ses erreurs.

Quant à Solomon, il n’a plus travaillé sur un film « traditionnel » depuis un an. La dernière fois, « c’était frustrant », confie-t-il. « L’application permet d’avoir plus de points de vue, donc des personnages complexes, ambivalents, ambigus. » Maintenant qu’ils se sont essayés au genre, lui et Soderbergh ne semblent pas près d’en revenir. Ils travaillent sur une nouvelle application qui promet de « hisser le genre à un autre niveau ». Avec ce qu’ils ont appris en tâtonnant, les deux hommes ont clairement une longueur d’avance.


Couverture : Sharon Stone, Steven Soderbergh et Ed Solomon. (HBO)