par Adam Sege | 15 juillet 2015

C’est un lundi matin enso­­leillé à Hano­­ver Park, un town­­ship pous­­sié­­reux de la banlieue est de la ville sud-afri­­caine du Cap, et deux hommes en survê­­te­­ment se tiennent à l’ex­­tré­­mité d’un square. Une foule se forme sur la place, atti­­rée par une fête de quar­­tier qui vise à sensi­­bi­­li­­ser les gens sur le VIH, qui touche l’Afrique du Sud plus que tout autre pays du monde. Des béné­­voles font circu­­ler des fiches d’ins­­crip­­tion pour un dépis­­tage gratuit du virus, tandis qu’un groupe de jeunes filles revoient leurs pas de danse pour le spec­­tacle à venir. Pour les jeunes qui gran­­dissent à Hano­­ver Park, le Sida est un réel danger. Et pour­­tant, c’est loin d’être le seul et sûre­­ment pas celui qui saute le plus aux yeux. Car Hano­­ver Park est l’un des quar­­tiers les plus violents de Cape Town, la ville au taux d’ho­­mi­­cide le plus élevé d’Afrique –excep­­tion faite des zones de guerre.

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Hano­­ver Park est un town­­ship situé dans la péri­­phé­­rie est du Cap
Crédits : Emily Jan

Hano­­ver Park

Les deux hommes en survê­­te­­ment, Albert Matthews et Glenn Hans, sont des figures bien connues du bandi­­tisme local. Et lorsqu’en milieu de mati­­née, la nouvelle leur parvient que des coups de feu ont été tirés à quelques pas d’ici, le duo se met à marcher avec assu­­rance en direc­­tion des tirs. Mais l’époque où les deux hommes faisaient partie des gangs du coin est bien révo­­lue. Aujourd’­­hui, ils cherchent à empê­­cher de nouvelles fusillades d’avoir lieu. Dans le dos de leur veste noire et jaune, on peut lire le nom de leur asso­­cia­­tion brodé en grosses lettres : « CeaseFire », ou « cessez-le-feu ».

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À l’autre bout du monde, à Chicago, le temps est à l’in­­cer­­ti­­tude pour CeaseFire Illi­­nois, l’as­­so­­cia­­tion de lutte contre la violence mise en lumière dans The Inter­­rup­­ters, un docu­­men­­taire réalisé en 2011. Fondée en 1995 par le docteur Gary Slut­­kin, CeaseFire Illi­­nois lutte contre la violence armée au moyen d’une approche axée sur la santé publique. Elle emploie d’an­­ciens membres de gangs repen­­tis comme « inter­­­rup­­teurs de violence », des indi­­vi­­dus qui déve­­loppent avec le temps des liens avec les personnes à risque (jugées capables de commettre des actes de violence). À travers ces rela­­tions, les « inter­­­rup­­teurs » essayent de dissua­­der ces poten­­tiels futurs agres­­seurs de recou­­rir aux armes pour régler leurs conflits.

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Wilfried McKay et Glenn Hans
Crédits : Emily Jan

The Inter­­rup­­ters a valu des éloges à l’as­­so­­cia­­tion, qui s’est déve­­lop­­pée au-delà des fron­­tières de Chicago : un réseau d’une ving­­taine de sites à travers tout l’État. Et en 2000, Slut­­kin a lancé une asso­­cia­­tion à part, Cure Violence, dans le but d’ex­­por­­ter le modèle de CeaseFire dans d’autres États et d’autres pays du monde. Mais si Cure Violence a réussi à diffu­­ser à l’in­­ter­­na­­tio­­nal sa méthode axée sur la santé publique, CeaseFire Illi­­nois, le site initial où Slut­­kin a mis son modèle à l’épreuve, connaît de lourdes coupes budgé­­taires. En mars dernier, le gouver­­neur de l’Il­­li­­nois Bruce Rauner a annoncé un gel des dépenses impliquant la suspen­­sion immé­­diate d’une subven­­tion de l’État pour CeaseFire Illi­­nois de 4,7 millions de dollars. 17 des 24 sites de l’as­­so­­cia­­tion ont ainsi été fermés pour une durée indé­­ter­­mi­­née, et la ques­­tion des subven­­tions pour l’an­­née prochaine reste en suspens. Néan­­moins, derrière l’in­­cer­­ti­­tude qui mono­­po­­lise l’at­­ten­­tion des jour­­na­­listes, on oublie souvent de parler du travail quoti­­dien des membres de l’as­­so­­cia­­tion sur le terrain, obser­­vable à des milliers de kilo­­mètres de Chicago. Lors de séances de forma­­tion, les antennes de l’as­­so­­cia­­tion reçoivent les conseils de Cure Violence et intègrent son modèle, que plus de cinquante sites à travers le monde mettent en pratique. Ils emploient ainsi d’an­­ciens membres de gangs dans des quar­­tiers à risque pour désa­­mor­­cer les conflits avant qu’ils ne s’en­­ve­­ni­ment et dégé­­nèrent. L’un de ces sites se situe dans la banlieue du Cap, à Hano­­ver Park, un quar­­tier ouvrier régu­­liè­­re­­ment en proie à la violence. Quelques heures suffisent pour prendre la mesure des défis auxquels l’as­­so­­cia­­tion est confron­­tée, ainsi que les progrès qu’elle parvient malgré tout à y réali­­ser.

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De retour à Hano­­ver Park, Hans et Matthews s’éloignent rapi­­de­­ment de la place en direc­­tion de la source des coups de feu, après qu’un habi­­tant du quar­­tier est venu leur faire un compte rendu de la fusillade.

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Les membres de CeaseFire sont des intimes du quar­­tier
Crédits : Emily Jan

« Un lundi matin », déclare Hans, 30 ans, alors qu’il accé­­lère le pas. « Ce n’était encore jamais arrivé. » Pour Hans et Matthews, les blagues et les bavar­­dages vont habi­­tuel­­le­­ment bon train. Mais à présent, leur sourire s’éva­­nouit au profit d’un air grave tandis qu’ils se dirigent vers les lieux. Sur le chemin, ils croisent la mère d’un jeune garçon récem­­ment tué dans une fusillade. Ils repèrent égale­­ment Wilfred McKay, un autre membre de CeaseFire, qui leur apprend qu’il se trou­­vait à moins de 50 mètres de l’en­­droit où la fusillade a eu lieu. McKay, 43 ans, affiche des couleurs vives et un large sourire. En y regar­­dant de plus près, on aperçoit aussi un petit tatouage de gang, gagné au cours d’une des onze années qu’il a passées en prison. McKay guide Hans et Matthews vers les lieux. Tandis qu’ils marchent jusqu’à la scène de la fusillade, les deux hommes parlent en afri­­kaans, la langue mater­­nelle de la majo­­rité des habi­­tants de Hano­­ver Park. Plus de vingt ans après la fin de l’apar­­theid, les town­­ships sud-afri­­cains restent profon­­dé­­ment touchés par la ségré­­ga­­tion, et les habi­­tants de Hano­­ver Park font partie d’une commu­­nauté mixte parlant l’afri­­kaans, dont les racines sont profon­­dé­­ment ancrées dans la région du Cap. Quelques pâtés de maisons plus loin, Hans et Matthews décident de quit­­ter la route prin­­ci­­pale qui sert de fron­­tière aux deux gangs du coin. Ils passent près d’étals de fruits et d’une échoppe vendant saucisses, burgers et poulets. Une voiture les dépasse à vive allure, qui attire l’at­­ten­­tion de Matthews.

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Mettre un terme à la violence pour les géné­­ra­­tions futures
Crédits : Emily Jan

Cessez-le-feu

Bien qu’il soit devenu l’une des desti­­na­­tions touris­­tiques les plus prisées au monde (en 2014, le New York Times l’a élu première ville de son clas­­se­­ment), le Cap reste un endroit diffi­­cile à vivre pour bon nombre de ses habi­­tants. La peur liée aux crimes violents est présente même dans le centre pros­­père de la ville, où les villas des quar­­tiers chics s’en­­tourent de murs et de clôtures élec­­triques. Mais le plus fort de la violence a lieu dans les town­­ships, en péri­­phé­­rie de la ville, comme une cica­­trice encore vive de l’apar­­theid. Des town­­ships comme Mitchell’s Plain, Khaye­­lit­­sha et Gugu­­le­­thu, plus vastes que Hano­­ver Park, concentrent une plus grande partie de la violence qui sévit au Cap. En compa­­rai­­son de Hano­­ver Park, qui compte 45 000 habi­­tants, la popu­­la­­tion de Khaye­­lit­­sha est esti­­mée à plus d’un million de personnes. Cepen­­dant, c’est un bien maigre récon­­fort pour les habi­­tants de Hano­­ver Park, clas­­sée parmi les zones les plus violentes de la ville, propor­­tion­­nel­­le­­ment à sa popu­­la­­tion. En fin d’an­­née dernière, sur une période de trente jours, seize habi­­tants du quar­­tier ont été tués par balles. Dans ses rues étroites et denses, personne n’est à l’abri de l’ « épidé­­mie » – un mot utilisé sciem­­ment par Cure Violence. CeaseFire Hano­­ver Park opère depuis le deuxième étage du First Commu­­nity Resource Centre, un minis­­tère ecclé­­sial qui gère un certain nombre de programmes d’aide sociale. À travers les vitres du bâti­­ment, le person­­nel entend parfois réson­­ner des coups de feu. Durant la montée de violence de ces fameux trente jours, le pasteur Craven Engel affirme qu’on enten­­dait des déto­­na­­tions tous les jours.

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Craven Engel
Crédits : Emily Jan

Charis­­ma­­tique de nature, Engel respire l’as­­su­­rance et la convic­­tion qui vont de pair avec son travail de gérant de CeaseFire Hano­­ver Park. Origi­­naire d’Ath­­lone, un quar­­tier tout proche, Engel a connu person­­nel­­le­­ment l’at­­trait que peuvent avoir les gangs. Lui et ses amis avaient à l’époque fondé une bande qui s’est trans­­for­­mée en gang. Mais il s’en est sorti. Pour­­sui­­vant d’abord une carrière de graphiste, il est ensuite devenu dessi­­na­­teur publi­­ci­­taire. Il a rejoint le minis­­tère il y a main­­te­­nant quinze ans. En tant que pasteur, il s’ef­­forçait déjà de sortir les jeunes du quar­­tier de la drogue et de la violence, qui coûtent bien trop de vies. Les deux maux sont inti­­me­­ment liés : les drogues attisent l’ap­­pât du gain des gangs, et l’ac­­cès répandu aux substances bas de gamme comme le tik, un narco­­tique extrê­­me­­ment addic­­tif et popu­­laire – car bon marché – dans les town­­ships sud-afri­­cains, complique les efforts mis en œuvre pour promou­­voir la résis­­tance et la respon­­sa­­bi­­lité au sein de la jeunesse. Dès le départ, Engel a mis l’ac­cent sur la réha­­bi­­li­­ta­­tion, cher­­chant pour l’ai­­der des gens crédibles aux yeux de la rue, mais dési­­reux de lais­­ser derrière eux un héri­­tage posi­­tif. En 2010, il a entendu parler de l’as­­so­­cia­­tion de Chicago, qui trai­­tait le problème de la violence armée comme une épidé­­mie rele­­vant d’un problème de santé publique. Le créa­­teur de CeaseFire, le docteur Slut­­kin, espé­­rait ralen­­tir la « trans­­mis­­sion » de la violence comme un docteur essaie­­rait de trai­­ter des mala­­dies infec­­tieuses : en iden­­ti­­fiant les gens les plus enclins à propa­­ger le mal, et en travaillant à « inter­­­rompre » le proces­­sus. « Mon Dieu », se souvient-il avoir pensé, « c’est exac­­te­­ment ce qu’il nous faut ! »

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CeaseFire Hano­­ver Park
Crédits : Emily Jan

Hans et Matthews atteignent enfin le site de la fusillade, au pied de longues rangées d’im­­meubles qui se dressent de part et d’autre d’une rue prin­­ci­­pale servant de fron­­tière entre deux terri­­toires de gangs. Ils passent la rue au peigne fin mais ne trouvent aucune douille : certaines armes, comme les revol­­vers, n’en laissent pas derrière elles. Il n’y a pas non plus de témoins. Aussi, les deux hommes ne s’éter­­nisent pas et reviennent sur la place, où la fête de quar­­tier se pour­­suit. Deux membres du service de police sud-afri­­cain, qui travaillent régu­­liè­­re­­ment à Hano­­ver Park, se mêlent à la commu­­nauté. Ici, il n’y a pas de poste de police, les poli­­ciers sont affec­­tés au poste d’un town­­ship tout proche, à Philippi. Mais les poignées de mains chaleu­­reuses qu’ils échangent avec les habi­­tants du quar­­tier indiquent clai­­re­­ment qu’ils le connaissent bien. Lorsque je les ques­­tionne sur les rela­­tions qu’ils entre­­tiennent avec CeaseFire, les agents me répondent qu’elles se renforcent. « Nous sommes très recon­­nais­­sants envers eux pour ce qu’ils font », assure l’adju­­dant T. A. Allies. « Toute aide est la bien­­ve­­nue, si elle nous aide à main­­te­­nir l’ordre dans le quar­­tier. »

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Abdu­­ragh­­man, devant la maison de Matthews
Crédits : Emily Jan

CeaseFire Hano­­ver Park enri­­chit jour après jour sa base données, dont ils partagent quelques-unes des infor­­ma­­tions avec la police locale, les aidant à déter­­mi­­ner les futures zones sensibles. Pour­­tant, à l’ins­­tar d’autres antennes fonc­­tion­­nant sur le même mode, CeaseFire ne partage pas de tuyaux spéci­­fiques avec la police. D’après eux, faire une telle chose pour­­rait nuire à leur crédi­­bi­­lité au sein de la commu­­nauté. Comme dans d’autres villes, ce choix n’a pas manqué de créer quelques tensions entre l’as­­so­­cia­­tion et la police. « Nous ne surveillons pas les travailleurs de CeaseFire », affirme le second poli­­cier, Ettiene Conra­­die. « Tout ce qu’on sait, c’est que ce sont des gang­s­ters repen­­tis… mais à quel point ils le sont, ça on n’en sait rien. »

Le shoo­­ter

Subven­­tion­­née par la ville du Cap, l’as­­so­­cia­­tion CeaseFire Hano­­ver Park emploie un nombre restreint de gens qui entre­­tiennent des liens étroits avec des gangs du coin. Lorsqu’ils évaluent une recrue poten­­tielle, les super­­­vi­­seurs se réfèrent à un tableau qui comprend des caté­­go­­ries comme « crédible auprès de ces groupes » (pour l’es­­sen­­tiel une liste de gangs et de factions) et « zones de crédi­­bi­­lité ». Plus un candi­­dat coche de cases, plus il est précieux pour l’as­­so­­cia­­tion, même si chacun est amené à travailler en colla­­bo­­ra­­tion avec d’autres membres afin de gagner en crédi­­bi­­lité dans davan­­tage de zones du quar­­tier. Pour réus­­sir à CeaseFire, il ne suffit pas de connaître le dernier morceau à la mode dans la rue. Les travailleurs sociaux comme Albert Matthews passent le plus clair de leur temps à conduire à travers Hano­­ver Park et à s’ar­­rê­­ter pour discu­­ter avec les jeunes du quar­­tier, afin d’éta­­blir une connexion sociale qui les aidera par la suite à récol­­ter des infor­­ma­­tions sur l’heure et le lieu où des conflits risquent d’écla­­ter. Lorsque ce risque se présente, les « inter­­­rup­­teurs de violence » prennent la relève et viennent à la rencontre des chefs de gangs pour résoudre le conflit grâce à des moyens paci­­fiques, les dissua­­dant de contre-attaquer en recou­­rant à la violence. Pour cela, il faut savoir garder la tête froide dans des circons­­tances d’une extrême dange­­ro­­sité, avoir un sens de l’hu­­mour consi­­dé­­rable et faire preuve d’une grande loyauté envers l’as­­so­­cia­­tion. Un ancien employé a « déserté » les rangs de CeaseFire – comme disent ses employés – pour retour­­ner frayer avec les gangs tout en revê­­tant les habits de l’asso. De tels actes nuisent beau­­coup à la crédi­­bi­­lité de CeaseFire, auprès de la police comme auprès des gangs, et augmentent les risques déjà impor­­tants que courent les autres membres de l’as­­so­­cia­­tion.

Bravoure, enga­­ge­­ment et créa­­ti­­vité : des quali­­tés néces­­saires pour réus­­sir à CeaseFire.

Toute­­fois, dans l’en­­semble, ces derniers font à la fois preuve de bravoure, d’en­­ga­­ge­­ment et de créa­­ti­­vité. Des quali­­tés néces­­saires pour mener à bien la tâche diffi­­cile qui leur incombe. Savoir rire de soi et de sa condi­­tion semble faire partie des critères d’em­­bauche. « Je peux racon­­ter beau­­coup de conne­­ries ! » se vante McKay. Matthews renché­­rit : « Ils disent que les mecs de CeaseFire sont dingues, parce que dès qu’on entend des tirs, on fonce droit vers eux. » Un jour, alors qu’il était en voiture avec sa femme, McKay a vu un jeune du coin braquer son arme sur quelqu’un. Bondis­­sant du véhi­­cule, McKay l’a inter­­­pellé et le garçon l’a reconnu. Il a alors tiré en l’air avant de prendre la fuite – une ruse pour faire croire à ses parte­­naires qu’il avait bien essayé de toucher sa cible, selon McKay. Albert Matthews se souvient pour sa part d’une fois où il a croisé le chemin d’un gang se prépa­­rant à déclen­­cher une fusillade. En amou­­reux de belles méca­­niques, il a ouvert le capot de sa voiture et exhibé son moteur aux membres du gang, les distrayant jusqu’à ce que les tensions s’apaisent et que la raison l’em­­porte. Ces belles réus­­sites sont deve­­nues la fierté du person­­nel de CeaseFire, mais il y a bien sûr un revers à cette médaille. McKay héberge souvent chez lui des béné­­voles avec lesquels il travaille, afin qu’ils aient un endroit où se cacher et se désin­­toxiquer lorsqu’ils traversent une mauvaise passe. L’un d’eux a fini par forcer une voiture et voler le fils de McKay, proba­­ble­­ment pour finan­­cer son addic­­tion. Mais le plus dur évidem­­ment, c’est quand des collègues de longue date trouvent la mort à cause de la violence. McKay devient grave lorsqu’il évoque le souve­­nir tragique de la mort par balle d’un collègue avec lequel il a travaillé durant huit ans. « C’est comme de perdre un fils », me confie-t-il. En plus de main­­te­­nir un rapport entre son person­­nel et les jeunes du quar­­tier, CeaseFire orga­­nise des rencontres à l’im­­pro­­viste entre les jeunes, l’oc­­ca­­sion pour les gangs en conflit de discu­­ter face à face. Orga­­ni­­ser de telles rencontres exige une prépa­­ra­­tion minu­­tieuse. Il est arrivé, avant l’un de ces face à face, que des travailleurs sociaux demandent à la dernière minute aux membres des gangs de se prépa­­rer pour qu’on vienne les cher­­cher, ceci car ils crai­­gnaient que dévoi­­ler le lieu de la rencontre ne pousse l’un des gangs à fomen­­ter une embus­­cade.

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Albert Matthews envoie un message après qu’on lui a signalé des coups de feu
Crédits : Emily Jan

Ils ont ensuite conduit les jeunes dans un centre commer­­cial tout proche, où la rencontre s’est tenue dans un fast food. Pour mini­­mi­­ser les risques de violence, le person­­nel avait appelé le restau­­rant à l’avance pour deman­­der à ce que les tables soient débar­­ras­­sées des couteaux et des four­­chettes. La rencontre a pris fin au beau milieu du repas, alors que les jeunes se sont échar­­pés avant de sortir en trombe. Heureu­­se­­ment, personne n’a été blessé. Les progrès sont peut-être lents, mais d’après Engel, le fait de faire asseoir à la même table les membres de diffé­­rents gangs est déjà un succès en soi. Toute­­fois, malgré toutes les actions qu’or­­ga­­nise CeaseFire, la violence reste monnaie courante à Hano­­ver Park.

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Durant ses virées à travers le town­­ship, Matthews s’ar­­rête sans cesse pour saluer des groupes de jeunes. Les poignées de mains et les sourires viennent natu­­rel­­le­­ment, on échange des signes de paix et certains crient « CeaseFire ! » avec enthou­­siasme à son approche. Pour­­tant, le respect qu’ont les jeunes pour les membres de l’as­­so­­cia­­tion n’a pas rendu les rues paisibles. L’in­­fluence des drogues dans la violence des gangs est prépon­­dé­­rante. CeaseFire chapeaute des programmes inten­­sifs en inter­­­nat sur des sites situés à l’ex­­té­­rieur du town­­ship, afin de donner aux drogués un endroit dans lequel ils peuvent réflé­­chir à leur avenir. La demande surpasse l’offre de loin.

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Les jeunes du voisi­­nage
Crédits : Emily Jan

Au volant de sa voiture, Matthews emprunte une rue étroite et aperçoit un jeune homme qu’il connaît, debout contre l’en­­trée d’un garage. Le jeune homme, qui demande à rester anonyme, porte un jogging gris et des tongs en plas­­tique orange. Il s’ap­­proche pour parler avec Matthews dans sa voiture, et à plusieurs reprises, ses yeux parcourent la rue dans les deux sens. De temps à autre, quelqu’un s’ap­­proche. Ils se saluent alors en afri­­kaans. Des pièces changent de mains, suivies de petits sachets. « Pour être honnête, je suis un gang­s­ter », dira plus tard le jeune de 23 ans à l’ar­­rière de la voiture de Matthews. « Je vends de l’héro », conti­­nue-t-il. « Seule­­ment de l’héro. » À 20 ou 25 rands la dose (soit 1,30 à 1,80 euro), les petits sachets d’hé­­roïne qu’il vend suffisent à faire planer jusqu’à quatre personnes. Quand le dealer avait quatre ou cinq ans, son frère, adoles­cent à l’époque, a été tué par balle. Voilà pourquoi, depuis son plus jeune âge, il pense que c’est sa voie. Pour Matthews, le contact avec des gens très impliqués dans la vie crimi­­nelle semble venir natu­­rel­­le­­ment. Son chemin vers CeaseFire a débuté il y a envi­­ron dix ans, après trois passages en prison pour posses­­sion de drogues. Vague­­ment affi­­lié à un gang local, Matthews consom­­mait régu­­liè­­re­­ment du tik. Un samedi après-midi dont il se rappelle clai­­re­­ment, un de ses amis s’est pris quatorze balles juste sous ses yeux. Il est mort dans ses bras.

Matthews se souvient s’être demandé : « Est-ce que tu veux vrai­­ment crever comme ça ? »

Le mardi suivant, lui et ses amis ont tagué un mur en l’hon­­neur du jeune homme. Le lende­­main, l’un d’eux s’est fait tirer dessus et en est mort. Cela a été le moment déci­­sif pour Matthews. Il se souvient s’être demandé : « Est-ce que tu veux vrai­­ment crever comme ça ? » Depuis, c’est une ques­­tion qu’il espère trans­­mettre aux jeunes qui évoluent encore dans la rue. Lors d’un autre trajet dans les rues d’Ha­­no­­ver Park, Matthews repère un adoles­cent devant une maison, en train d’ou­­vrir un portail en jetant des coups d’œil furtifs vers la rue. Quand le garçon aperçoit Matthews, le portail se referme. Ralen­­tis­­sant la voiture, Matthews se fait la réflexion que le jeune homme doit être en train de se débar­­ras­­ser d’une arme ; l’ins­­tant d’après, ce dernier réap­­pa­­raît les mains vides. « Ce gars-là a un gros appé­­tit », remarque Matthews en guise d’in­­tro­­duc­­tion, tandis que le garçon, bien en chair, s’ap­­proche de la voiture. Tout le monde rigole. L’ado­­les­cent salue Matthews et McKay, assis sur le siège passa­­ger. Après un bref échange en afri­­kaans, les trois hommes se disent au revoir et Matthews pour­­suit sa route. « Il a travaillé comme béné­­vole pour nous, il y a plus d’un an », explique McKay. Mais après le décès d’un ami, le garçon a eu peur pour sa sécu­­rité. Il a quitté le programme de CeaseFire dans lequel il était impliqué, et dans la rue, il a main­­te­­nant la répu­­ta­­tion d’être un shoo­­ter. « C’est un tueur », explique McKay.

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La famille d’Al­­bert Matthews
Crédits : Emily Jan

Quelques jours plus tard, le jeune homme en ques­­tion est à la tête d’un petit groupe de jeunes qui font une visite à l’im­­pro­­viste dans les bureaux de CeaseFire. Les travailleurs sociaux semblent surpris de les voir. Igno­­rant complè­­te­­ment le panneau à l’ac­­cueil disant que le pasteur Engel n’est dispo­­nible que sur rendez-vous, ils demandent à le voir. Quelques instants plus tard, le pasteur se montre et les invite à entrer.


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « When We Hear Shots, We Run Toward Them », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Deux membres de CeaseFire Hano­­ver Park, par Emily Jan.

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