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par Adam Sege | 15 juillet 2015

C’est un lundi matin enso­leillé à Hano­ver Park, un town­ship pous­sié­reux de la banlieue est de la ville sud-afri­caine du Cap, et deux hommes en survê­te­ment se tiennent à l’ex­tré­mité d’un square. Une foule se forme sur la place, atti­rée par une fête de quar­tier qui vise à sensi­bi­li­ser les gens sur le VIH, qui touche l’Afrique du Sud plus que tout autre pays du monde. Des béné­voles font circu­ler des fiches d’ins­crip­tion pour un dépis­tage gratuit du virus, tandis qu’un groupe de jeunes filles revoient leurs pas de danse pour le spec­tacle à venir. Pour les jeunes qui gran­dissent à Hano­ver Park, le Sida est un réel danger. Et pour­tant, c’est loin d’être le seul et sûre­ment pas celui qui saute le plus aux yeux. Car Hano­ver Park est l’un des quar­tiers les plus violents de Cape Town, la ville au taux d’ho­mi­cide le plus élevé d’Afrique –excep­tion faite des zones de guerre.

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Hano­ver Park est un town­ship situé dans la péri­phé­rie est du Cap
Crédits : Emily Jan

Hano­ver Park

Les deux hommes en survê­te­ment, Albert Matthews et Glenn Hans, sont des figures bien connues du bandi­tisme local. Et lorsqu’en milieu de mati­née, la nouvelle leur parvient que des coups de feu ont été tirés à quelques pas d’ici, le duo se met à marcher avec assu­rance en direc­tion des tirs. Mais l’époque où les deux hommes faisaient partie des gangs du coin est bien révo­lue. Aujourd’­hui, ils cherchent à empê­cher de nouvelles fusillades d’avoir lieu. Dans le dos de leur veste noire et jaune, on peut lire le nom de leur asso­cia­tion brodé en grosses lettres : « CeaseFire », ou « cessez-le-feu ».

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À l’autre bout du monde, à Chicago, le temps est à l’in­cer­ti­tude pour CeaseFire Illi­nois, l’as­so­cia­tion de lutte contre la violence mise en lumière dans The Inter­rup­ters, un docu­men­taire réalisé en 2011. Fondée en 1995 par le docteur Gary Slut­kin, CeaseFire Illi­nois lutte contre la violence armée au moyen d’une approche axée sur la santé publique. Elle emploie d’an­ciens membres de gangs repen­tis comme « inter­rup­teurs de violence », des indi­vi­dus qui déve­loppent avec le temps des liens avec les personnes à risque (jugées capables de commettre des actes de violence). À travers ces rela­tions, les « inter­rup­teurs » essayent de dissua­der ces poten­tiels futurs agres­seurs de recou­rir aux armes pour régler leurs conflits.

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Wilfried McKay et Glenn Hans
Crédits : Emily Jan

The Inter­rup­ters a valu des éloges à l’as­so­cia­tion, qui s’est déve­lop­pée au-delà des fron­tières de Chicago : un réseau d’une ving­taine de sites à travers tout l’État. Et en 2000, Slut­kin a lancé une asso­cia­tion à part, Cure Violence, dans le but d’ex­por­ter le modèle de CeaseFire dans d’autres États et d’autres pays du monde. Mais si Cure Violence a réussi à diffu­ser à l’in­ter­na­tio­nal sa méthode axée sur la santé publique, CeaseFire Illi­nois, le site initial où Slut­kin a mis son modèle à l’épreuve, connaît de lourdes coupes budgé­taires. En mars dernier, le gouver­neur de l’Il­li­nois Bruce Rauner a annoncé un gel des dépenses impliquant la suspen­sion immé­diate d’une subven­tion de l’État pour CeaseFire Illi­nois de 4,7 millions de dollars. 17 des 24 sites de l’as­so­cia­tion ont ainsi été fermés pour une durée indé­ter­mi­née, et la ques­tion des subven­tions pour l’an­née prochaine reste en suspens. Néan­moins, derrière l’in­cer­ti­tude qui mono­po­lise l’at­ten­tion des jour­na­listes, on oublie souvent de parler du travail quoti­dien des membres de l’as­so­cia­tion sur le terrain, obser­vable à des milliers de kilo­mètres de Chicago. Lors de séances de forma­tion, les antennes de l’as­so­cia­tion reçoivent les conseils de Cure Violence et intègrent son modèle, que plus de cinquante sites à travers le monde mettent en pratique. Ils emploient ainsi d’an­ciens membres de gangs dans des quar­tiers à risque pour désa­mor­cer les conflits avant qu’ils ne s’en­ve­niment et dégé­nèrent. L’un de ces sites se situe dans la banlieue du Cap, à Hano­ver Park, un quar­tier ouvrier régu­liè­re­ment en proie à la violence. Quelques heures suffisent pour prendre la mesure des défis auxquels l’as­so­cia­tion est confron­tée, ainsi que les progrès qu’elle parvient malgré tout à y réali­ser.

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De retour à Hano­ver Park, Hans et Matthews s’éloignent rapi­de­ment de la place en direc­tion de la source des coups de feu, après qu’un habi­tant du quar­tier est venu leur faire un compte rendu de la fusillade.

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Les membres de CeaseFire sont des intimes du quar­tier
Crédits : Emily Jan

« Un lundi matin », déclare Hans, 30 ans, alors qu’il accé­lère le pas. « Ce n’était encore jamais arrivé. » Pour Hans et Matthews, les blagues et les bavar­dages vont habi­tuel­le­ment bon train. Mais à présent, leur sourire s’éva­nouit au profit d’un air grave tandis qu’ils se dirigent vers les lieux. Sur le chemin, ils croisent la mère d’un jeune garçon récem­ment tué dans une fusillade. Ils repèrent égale­ment Wilfred McKay, un autre membre de CeaseFire, qui leur apprend qu’il se trou­vait à moins de 50 mètres de l’en­droit où la fusillade a eu lieu. McKay, 43 ans, affiche des couleurs vives et un large sourire. En y regar­dant de plus près, on aperçoit aussi un petit tatouage de gang, gagné au cours d’une des onze années qu’il a passées en prison. McKay guide Hans et Matthews vers les lieux. Tandis qu’ils marchent jusqu’à la scène de la fusillade, les deux hommes parlent en afri­kaans, la langue mater­nelle de la majo­rité des habi­tants de Hano­ver Park. Plus de vingt ans après la fin de l’apar­theid, les town­ships sud-afri­cains restent profon­dé­ment touchés par la ségré­ga­tion, et les habi­tants de Hano­ver Park font partie d’une commu­nauté mixte parlant l’afri­kaans, dont les racines sont profon­dé­ment ancrées dans la région du Cap. Quelques pâtés de maisons plus loin, Hans et Matthews décident de quit­ter la route prin­ci­pale qui sert de fron­tière aux deux gangs du coin. Ils passent près d’étals de fruits et d’une échoppe vendant saucisses, burgers et poulets. Une voiture les dépasse à vive allure, qui attire l’at­ten­tion de Matthews.

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Mettre un terme à la violence pour les géné­ra­tions futures
Crédits : Emily Jan

Cessez-le-feu

Bien qu’il soit devenu l’une des desti­na­tions touris­tiques les plus prisées au monde (en 2014, le New York Times l’a élu première ville de son clas­se­ment), le Cap reste un endroit diffi­cile à vivre pour bon nombre de ses habi­tants. La peur liée aux crimes violents est présente même dans le centre pros­père de la ville, où les villas des quar­tiers chics s’en­tourent de murs et de clôtures élec­triques. Mais le plus fort de la violence a lieu dans les town­ships, en péri­phé­rie de la ville, comme une cica­trice encore vive de l’apar­theid. Des town­ships comme Mitchell’s Plain, Khaye­lit­sha et Gugu­le­thu, plus vastes que Hano­ver Park, concentrent une plus grande partie de la violence qui sévit au Cap. En compa­rai­son de Hano­ver Park, qui compte 45 000 habi­tants, la popu­la­tion de Khaye­lit­sha est esti­mée à plus d’un million de personnes. Cepen­dant, c’est un bien maigre récon­fort pour les habi­tants de Hano­ver Park, clas­sée parmi les zones les plus violentes de la ville, propor­tion­nel­le­ment à sa popu­la­tion. En fin d’an­née dernière, sur une période de trente jours, seize habi­tants du quar­tier ont été tués par balles. Dans ses rues étroites et denses, personne n’est à l’abri de l’ « épidé­mie » – un mot utilisé sciem­ment par Cure Violence. CeaseFire Hano­ver Park opère depuis le deuxième étage du First Commu­nity Resource Centre, un minis­tère ecclé­sial qui gère un certain nombre de programmes d’aide sociale. À travers les vitres du bâti­ment, le person­nel entend parfois réson­ner des coups de feu. Durant la montée de violence de ces fameux trente jours, le pasteur Craven Engel affirme qu’on enten­dait des déto­na­tions tous les jours.

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Craven Engel
Crédits : Emily Jan

Charis­ma­tique de nature, Engel respire l’as­su­rance et la convic­tion qui vont de pair avec son travail de gérant de CeaseFire Hano­ver Park. Origi­naire d’Ath­lone, un quar­tier tout proche, Engel a connu person­nel­le­ment l’at­trait que peuvent avoir les gangs. Lui et ses amis avaient à l’époque fondé une bande qui s’est trans­for­mée en gang. Mais il s’en est sorti. Pour­sui­vant d’abord une carrière de graphiste, il est ensuite devenu dessi­na­teur publi­ci­taire. Il a rejoint le minis­tère il y a main­te­nant quinze ans. En tant que pasteur, il s’ef­forçait déjà de sortir les jeunes du quar­tier de la drogue et de la violence, qui coûtent bien trop de vies. Les deux maux sont inti­me­ment liés : les drogues attisent l’ap­pât du gain des gangs, et l’ac­cès répandu aux substances bas de gamme comme le tik, un narco­tique extrê­me­ment addic­tif et popu­laire – car bon marché – dans les town­ships sud-afri­cains, complique les efforts mis en œuvre pour promou­voir la résis­tance et la respon­sa­bi­lité au sein de la jeunesse. Dès le départ, Engel a mis l’ac­cent sur la réha­bi­li­ta­tion, cher­chant pour l’ai­der des gens crédibles aux yeux de la rue, mais dési­reux de lais­ser derrière eux un héri­tage posi­tif. En 2010, il a entendu parler de l’as­so­cia­tion de Chicago, qui trai­tait le problème de la violence armée comme une épidé­mie rele­vant d’un problème de santé publique. Le créa­teur de CeaseFire, le docteur Slut­kin, espé­rait ralen­tir la « trans­mis­sion » de la violence comme un docteur essaie­rait de trai­ter des mala­dies infec­tieuses : en iden­ti­fiant les gens les plus enclins à propa­ger le mal, et en travaillant à « inter­rompre » le proces­sus. « Mon Dieu », se souvient-il avoir pensé, « c’est exac­te­ment ce qu’il nous faut ! »

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CeaseFire Hano­ver Park
Crédits : Emily Jan

Hans et Matthews atteignent enfin le site de la fusillade, au pied de longues rangées d’im­meubles qui se dressent de part et d’autre d’une rue prin­ci­pale servant de fron­tière entre deux terri­toires de gangs. Ils passent la rue au peigne fin mais ne trouvent aucune douille : certaines armes, comme les revol­vers, n’en laissent pas derrière elles. Il n’y a pas non plus de témoins. Aussi, les deux hommes ne s’éter­nisent pas et reviennent sur la place, où la fête de quar­tier se pour­suit. Deux membres du service de police sud-afri­cain, qui travaillent régu­liè­re­ment à Hano­ver Park, se mêlent à la commu­nauté. Ici, il n’y a pas de poste de police, les poli­ciers sont affec­tés au poste d’un town­ship tout proche, à Philippi. Mais les poignées de mains chaleu­reuses qu’ils échangent avec les habi­tants du quar­tier indiquent clai­re­ment qu’ils le connaissent bien. Lorsque je les ques­tionne sur les rela­tions qu’ils entre­tiennent avec CeaseFire, les agents me répondent qu’elles se renforcent. « Nous sommes très recon­nais­sants envers eux pour ce qu’ils font », assure l’adju­dant T. A. Allies. « Toute aide est la bien­ve­nue, si elle nous aide à main­te­nir l’ordre dans le quar­tier. »

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Abdu­ragh­man, devant la maison de Matthews
Crédits : Emily Jan

CeaseFire Hano­ver Park enri­chit jour après jour sa base données, dont ils partagent quelques-unes des infor­ma­tions avec la police locale, les aidant à déter­mi­ner les futures zones sensibles. Pour­tant, à l’ins­tar d’autres antennes fonc­tion­nant sur le même mode, CeaseFire ne partage pas de tuyaux spéci­fiques avec la police. D’après eux, faire une telle chose pour­rait nuire à leur crédi­bi­lité au sein de la commu­nauté. Comme dans d’autres villes, ce choix n’a pas manqué de créer quelques tensions entre l’as­so­cia­tion et la police. « Nous ne surveillons pas les travailleurs de CeaseFire », affirme le second poli­cier, Ettiene Conra­die. « Tout ce qu’on sait, c’est que ce sont des gang­sters repen­tis… mais à quel point ils le sont, ça on n’en sait rien. »

Le shoo­ter

Subven­tion­née par la ville du Cap, l’as­so­cia­tion CeaseFire Hano­ver Park emploie un nombre restreint de gens qui entre­tiennent des liens étroits avec des gangs du coin. Lorsqu’ils évaluent une recrue poten­tielle, les super­vi­seurs se réfèrent à un tableau qui comprend des caté­go­ries comme « crédible auprès de ces groupes » (pour l’es­sen­tiel une liste de gangs et de factions) et « zones de crédi­bi­lité ». Plus un candi­dat coche de cases, plus il est précieux pour l’as­so­cia­tion, même si chacun est amené à travailler en colla­bo­ra­tion avec d’autres membres afin de gagner en crédi­bi­lité dans davan­tage de zones du quar­tier. Pour réus­sir à CeaseFire, il ne suffit pas de connaître le dernier morceau à la mode dans la rue. Les travailleurs sociaux comme Albert Matthews passent le plus clair de leur temps à conduire à travers Hano­ver Park et à s’ar­rê­ter pour discu­ter avec les jeunes du quar­tier, afin d’éta­blir une connexion sociale qui les aidera par la suite à récol­ter des infor­ma­tions sur l’heure et le lieu où des conflits risquent d’écla­ter. Lorsque ce risque se présente, les « inter­rup­teurs de violence » prennent la relève et viennent à la rencontre des chefs de gangs pour résoudre le conflit grâce à des moyens paci­fiques, les dissua­dant de contre-attaquer en recou­rant à la violence. Pour cela, il faut savoir garder la tête froide dans des circons­tances d’une extrême dange­ro­sité, avoir un sens de l’hu­mour consi­dé­rable et faire preuve d’une grande loyauté envers l’as­so­cia­tion. Un ancien employé a « déserté » les rangs de CeaseFire – comme disent ses employés – pour retour­ner frayer avec les gangs tout en revê­tant les habits de l’asso. De tels actes nuisent beau­coup à la crédi­bi­lité de CeaseFire, auprès de la police comme auprès des gangs, et augmentent les risques déjà impor­tants que courent les autres membres de l’as­so­cia­tion.

Bravoure, enga­ge­ment et créa­ti­vité : des quali­tés néces­saires pour réus­sir à CeaseFire.

Toute­fois, dans l’en­semble, ces derniers font à la fois preuve de bravoure, d’en­ga­ge­ment et de créa­ti­vité. Des quali­tés néces­saires pour mener à bien la tâche diffi­cile qui leur incombe. Savoir rire de soi et de sa condi­tion semble faire partie des critères d’em­bauche. « Je peux racon­ter beau­coup de conne­ries ! » se vante McKay. Matthews renché­rit : « Ils disent que les mecs de CeaseFire sont dingues, parce que dès qu’on entend des tirs, on fonce droit vers eux. » Un jour, alors qu’il était en voiture avec sa femme, McKay a vu un jeune du coin braquer son arme sur quelqu’un. Bondis­sant du véhi­cule, McKay l’a inter­pellé et le garçon l’a reconnu. Il a alors tiré en l’air avant de prendre la fuite – une ruse pour faire croire à ses parte­naires qu’il avait bien essayé de toucher sa cible, selon McKay. Albert Matthews se souvient pour sa part d’une fois où il a croisé le chemin d’un gang se prépa­rant à déclen­cher une fusillade. En amou­reux de belles méca­niques, il a ouvert le capot de sa voiture et exhibé son moteur aux membres du gang, les distrayant jusqu’à ce que les tensions s’apaisent et que la raison l’em­porte. Ces belles réus­sites sont deve­nues la fierté du person­nel de CeaseFire, mais il y a bien sûr un revers à cette médaille. McKay héberge souvent chez lui des béné­voles avec lesquels il travaille, afin qu’ils aient un endroit où se cacher et se désin­toxiquer lorsqu’ils traversent une mauvaise passe. L’un d’eux a fini par forcer une voiture et voler le fils de McKay, proba­ble­ment pour finan­cer son addic­tion. Mais le plus dur évidem­ment, c’est quand des collègues de longue date trouvent la mort à cause de la violence. McKay devient grave lorsqu’il évoque le souve­nir tragique de la mort par balle d’un collègue avec lequel il a travaillé durant huit ans. « C’est comme de perdre un fils », me confie-t-il. En plus de main­te­nir un rapport entre son person­nel et les jeunes du quar­tier, CeaseFire orga­nise des rencontres à l’im­pro­viste entre les jeunes, l’oc­ca­sion pour les gangs en conflit de discu­ter face à face. Orga­ni­ser de telles rencontres exige une prépa­ra­tion minu­tieuse. Il est arrivé, avant l’un de ces face à face, que des travailleurs sociaux demandent à la dernière minute aux membres des gangs de se prépa­rer pour qu’on vienne les cher­cher, ceci car ils crai­gnaient que dévoi­ler le lieu de la rencontre ne pousse l’un des gangs à fomen­ter une embus­cade.

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Albert Matthews envoie un message après qu’on lui a signalé des coups de feu
Crédits : Emily Jan

Ils ont ensuite conduit les jeunes dans un centre commer­cial tout proche, où la rencontre s’est tenue dans un fast food. Pour mini­mi­ser les risques de violence, le person­nel avait appelé le restau­rant à l’avance pour deman­der à ce que les tables soient débar­ras­sées des couteaux et des four­chettes. La rencontre a pris fin au beau milieu du repas, alors que les jeunes se sont échar­pés avant de sortir en trombe. Heureu­se­ment, personne n’a été blessé. Les progrès sont peut-être lents, mais d’après Engel, le fait de faire asseoir à la même table les membres de diffé­rents gangs est déjà un succès en soi. Toute­fois, malgré toutes les actions qu’or­ga­nise CeaseFire, la violence reste monnaie courante à Hano­ver Park.

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Durant ses virées à travers le town­ship, Matthews s’ar­rête sans cesse pour saluer des groupes de jeunes. Les poignées de mains et les sourires viennent natu­rel­le­ment, on échange des signes de paix et certains crient « CeaseFire ! » avec enthou­siasme à son approche. Pour­tant, le respect qu’ont les jeunes pour les membres de l’as­so­cia­tion n’a pas rendu les rues paisibles. L’in­fluence des drogues dans la violence des gangs est prépon­dé­rante. CeaseFire chapeaute des programmes inten­sifs en inter­nat sur des sites situés à l’ex­té­rieur du town­ship, afin de donner aux drogués un endroit dans lequel ils peuvent réflé­chir à leur avenir. La demande surpasse l’offre de loin.

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Les jeunes du voisi­nage
Crédits : Emily Jan

Au volant de sa voiture, Matthews emprunte une rue étroite et aperçoit un jeune homme qu’il connaît, debout contre l’en­trée d’un garage. Le jeune homme, qui demande à rester anonyme, porte un jogging gris et des tongs en plas­tique orange. Il s’ap­proche pour parler avec Matthews dans sa voiture, et à plusieurs reprises, ses yeux parcourent la rue dans les deux sens. De temps à autre, quelqu’un s’ap­proche. Ils se saluent alors en afri­kaans. Des pièces changent de mains, suivies de petits sachets. « Pour être honnête, je suis un gang­ster », dira plus tard le jeune de 23 ans à l’ar­rière de la voiture de Matthews. « Je vends de l’héro », conti­nue-t-il. « Seule­ment de l’héro. » À 20 ou 25 rands la dose (soit 1,30 à 1,80 euro), les petits sachets d’hé­roïne qu’il vend suffisent à faire planer jusqu’à quatre personnes. Quand le dealer avait quatre ou cinq ans, son frère, adoles­cent à l’époque, a été tué par balle. Voilà pourquoi, depuis son plus jeune âge, il pense que c’est sa voie. Pour Matthews, le contact avec des gens très impliqués dans la vie crimi­nelle semble venir natu­rel­le­ment. Son chemin vers CeaseFire a débuté il y a envi­ron dix ans, après trois passages en prison pour posses­sion de drogues. Vague­ment affi­lié à un gang local, Matthews consom­mait régu­liè­re­ment du tik. Un samedi après-midi dont il se rappelle clai­re­ment, un de ses amis s’est pris quatorze balles juste sous ses yeux. Il est mort dans ses bras.

Matthews se souvient s’être demandé : « Est-ce que tu veux vrai­ment crever comme ça ? »

Le mardi suivant, lui et ses amis ont tagué un mur en l’hon­neur du jeune homme. Le lende­main, l’un d’eux s’est fait tirer dessus et en est mort. Cela a été le moment déci­sif pour Matthews. Il se souvient s’être demandé : « Est-ce que tu veux vrai­ment crever comme ça ? » Depuis, c’est une ques­tion qu’il espère trans­mettre aux jeunes qui évoluent encore dans la rue. Lors d’un autre trajet dans les rues d’Ha­no­ver Park, Matthews repère un adoles­cent devant une maison, en train d’ou­vrir un portail en jetant des coups d’œil furtifs vers la rue. Quand le garçon aperçoit Matthews, le portail se referme. Ralen­tis­sant la voiture, Matthews se fait la réflexion que le jeune homme doit être en train de se débar­ras­ser d’une arme ; l’ins­tant d’après, ce dernier réap­pa­raît les mains vides. « Ce gars-là a un gros appé­tit », remarque Matthews en guise d’in­tro­duc­tion, tandis que le garçon, bien en chair, s’ap­proche de la voiture. Tout le monde rigole. L’ado­les­cent salue Matthews et McKay, assis sur le siège passa­ger. Après un bref échange en afri­kaans, les trois hommes se disent au revoir et Matthews pour­suit sa route. « Il a travaillé comme béné­vole pour nous, il y a plus d’un an », explique McKay. Mais après le décès d’un ami, le garçon a eu peur pour sa sécu­rité. Il a quitté le programme de CeaseFire dans lequel il était impliqué, et dans la rue, il a main­te­nant la répu­ta­tion d’être un shoo­ter. « C’est un tueur », explique McKay.

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La famille d’Al­bert Matthews
Crédits : Emily Jan

Quelques jours plus tard, le jeune homme en ques­tion est à la tête d’un petit groupe de jeunes qui font une visite à l’im­pro­viste dans les bureaux de CeaseFire. Les travailleurs sociaux semblent surpris de les voir. Igno­rant complè­te­ment le panneau à l’ac­cueil disant que le pasteur Engel n’est dispo­nible que sur rendez-vous, ils demandent à le voir. Quelques instants plus tard, le pasteur se montre et les invite à entrer.


Traduit de l’an­glais par Anas­ta­siya Reznik d’après l’ar­ticle « When We Hear Shots, We Run Toward Them », paru dans Roads and King­doms. Couver­ture : Deux membres de CeaseFire Hano­ver Park, par Emily Jan.

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