par Ulyces | 0 min | 4 août 2016

Le coup d’État

Lundi 16 février 1976, à Lagos. Il n’était pas tout à fait midi en cette belle jour­­née et les gradins du Lagos Lawn Tennis Club étaient remplis de spec­­ta­­teurs nigé­­rians et d’ex­­pa­­triés. Sur le court central, la demi-finale du tour­­noi de Lagos oppo­­sait Arthur Ashe, cham­­pion en titre de Wimble­­don, à son homo­­logue améri­­cain Jeff Boro­­wiak. Le tour­­noi repré­­sen­­tait une étape de l’an­­cien Cham­­pion­­nat du monde de tennis pro (WCT) et réser­­vait une récom­­pense de 60 000 dollars au vainqueur. Il s’agis­­sait aussi du premier tour­­noi profes­­sion­­nel orga­­nisé en Afrique noire. Ashe avait remporté le premier set au tie-break. Il y avait un jeu partout dans le second set et il s’ap­­prê­­tait à servir. Alors qu’il lançait la balle dans les airs, cinq hommes firent irrup­­tion sur le court par l’en­­trée des joueurs.

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Arthur Ashe sur le court du Lagos Lawn Tennis Club

Le public vit les hommes s’ap­­pro­­cher de Ashe. L’un d’eux portait un costume brun, les autres étaient en uniforme mili­­taire. Le leader du groupe, capi­­taine de l’ar­­mée, s’écria soudain : « Mais qu’est-ce que vous faites ? Nous sommes en deuil et vous, vous faites de l’argent. Vous êtes fous ? Allez-vous en, s’il vous plaît. Partez, main­­te­­nant. » Un des soldats pressa le canon froid de sa mitrailleuse contre le dos trempé de Ashe pour l’en­­cou­­ra­­ger à quit­­ter le court. Celui-ci s’em­­pressa d’ob­­tem­­pé­­rer, les mains en l’air, lais­­sant tout son maté­­riel derrière lui. Pendant ce temps-là, les autres mili­­taires s’af­­fai­­raient à vider la tribune prin­­ci­­pale et les ailes Est et Ouest. Les spec­­ta­­teurs se préci­­pi­­tèrent vers la sortie dans l’anar­­chie la plus totale, avant que les soldats ne les atteignent. Les Nigé­­rians fuyaient plus vite que les étran­­gers, qui restaient abasour­­dis. Les premiers n’igno­­raient pas la bruta­­lité des hommes en armes du pays. Ashe, quant à lui, se diri­­gea vers les vestiaires. En janvier, un mois avant le début du tour­­noi de tennis de Lagos, l’Amé­­ri­­cain Dick Stock­­ton s’était rendu dans les locaux du WCT à Dallas, au Texas. Le joueur redou­­tait de devoir se rendre dans la capi­­tale nigé­­riane de l’époque pour dispu­­ter le tour­­noi. Des articles publiés par la presse locale faisaient état de mani­­fes­­ta­­tions anti-améri­­caines ayant eu lieu devant l’am­­bas­­sade des États-Unis à Lagos. « Si ces articles disaient vrai, la situa­­tion pouvait être très dange­­reuse pour nous »,  se souvient Stock­­ton. Les respon­­sables du WCT ont tenté de le rassu­­rer : « Nous sommes en contact avec le dépar­­te­­ment d’État et ils nous ont dit que tout allait bien. Il n’y a pas lieu de s’inquié­­ter. » Arthur Ashe avait large­­ment influencé la déci­­sion du WCT d’or­­ga­­ni­­ser le tour­­noi à Lagos. Il s’était rendu au Nige­­ria en 1970 avec un autre joueur améri­­cain, le célèbre Stan Smith, à l’oc­­ca­­sion d’une série de voyages cari­­ta­­tifs orga­­ni­­sés par le dépar­­te­­ment d’État améri­­cain. Cette expé­­rience lui avait donné l’en­­vie de promou­­voir le tennis en Afrique noire. Le Lagos Lawn Tennis Club remplis­­sait toutes les condi­­tions requises par le WCT pour accueillir l’évé­­ne­­ment : il était en mesure de finan­­cer les prix pour les tour­­nois de simple et de double, de même que la construc­­tion d’un nouveau court central. Le WCT signa un contrat d’une durée de cinq ans avec le Lagos Lawn Tennis Club pour que s’y tiennent un de leurs tour­­nois une fois par an. Les 14 joueurs sélec­­tion­­nés étaient Arthur Ashe (USA), Tom Okker (HOL), Dick Crealy (AUS), Harold Solo­­mon (USA), Jeff Boro­­wiak (USA), Brian Fair­­lie (NZL), Eddie Dibbs (USA), Ismail El Shafei (EGY), Wojtek Fibak (POL), Karl Meiler (ALL), Bob Lutz (USA), Stan Smith (USA), Erik Van Dillen (USA), et Dick Stock­­ton (USA). Les deux meilleurs joueurs de tennis nigé­­rians, Lawrence Awopegba et Yemisi Allan, avaient ainsi l’op­­por­­tu­­nité d’af­­fron­­ter les plus grands joueurs de tennis mondiaux. En cette tragique jour­­née du 16 février, le direc­­teur du WCT John McDo­­nald était dans les vestiaires du Lagos Lawn Tennis Club avec un sac en plas­­tique conte­­nant tous les passe­­ports des joueurs du cham­­pion­­nat. Il venait à peine de les récu­­pé­­rer à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Lagos. Les doua­­niers avaient conservé la plupart des passe­­ports des joueurs, qui étaient arri­­vés de Barce­­lone, pour procé­­der à la véri­­fi­­ca­­tion des visas. Les tennis­­mans n’ai­­maient pas l’idée de devoir lais­­ser leurs passe­­ports derrière eux, mais ils n’avaient pas eu le choix s’ils voulaient pouvoir quit­­ter l’aé­­ro­­port. Ashe entra et referma la porte derrière lui. L’homme au costume brun l’en­­fonça peu après, armé d’une impo­­sante matraque. Le soldat qui l’ac­­com­­pa­­gnait somma McDo­­nald et Ashe de quit­­ter les lieux. L’homme à la matraque frappa un coup sur la table pour montrer qu’ils ne plai­­san­­taient pas et il fit mine de pour­­suivre les deux hommes tandis qu’ils se préci­­pi­­taient au dehors. Dans les rues, la foule, débous­­so­­lée, déta­­lait dans toutes les direc­­tions. McDo­­nald repéra John Parsons, le corres­­pon­­dant spor­­tif du Daily Mail qui avait voyagé avec l’équipe du WCT jusqu’à Lagos. Il courait dans la direc­­tion oppo­­sée. Un soldat armé d’une matraque en ébène cria à Parsons : « Où vous allez comme ça ? » en lui déco­­chant un violent coup dans le dos. Il était en route pour le bureau local de l’agence Reuters, d’où il voulait trans­­mettre les news au Daily Mail. Au lieu de ça, il repar­­tit avec un bleu de 50 cm sur la colonne verté­­brale.

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L’af­­fiche du tour­­noi

L’am­­bas­­sa­­deur des États-Unis Donald Easum se trou­­vait alors dans les gradins, d’où il était venu assis­­ter à la demi-finale avec son garde du corps, un jeune marine en civil. Il repéra Ashe, Boro­­wiak et McDo­­nald à l’ex­­té­­rieur du stade et orga­­nisa leur trans­­port dans des voitures sécu­­ri­­sées jusqu’à l’am­­bas­­sade. Ashe et Boro­­wiak grim­­pèrent dans une voiture et McDo­­nald dans une autre. En chemin, le véhi­­cule de Ashe et Boro­­wiak fut bloqué dans un embou­­teillage à cause d’un soldat qui rouait de coups un spec­­ta­­teur nigé­­rian au beau milieu de la route. Contraints de quit­­ter la voiture, ils pensaient rejoindre l’am­­bas­­sade à pied lorsque l’am­­bas­­sa­­deur de Hongrie, qui était en fuite lui aussi, proposa de les escor­­ter jusqu’à leur ambas­­sade dans sa limou­­sine. Donald Easum et le marine déci­­dèrent d’y aller à pieds et durent traver­­ser une mani­­fes­­ta­­tion anti-améri­­caine. Les mani­­fes­­taient criaient leur mécon­­ten­­te­­ment et portaient des pancartes avec des slogans tels que « À bas la CIA ! » ou « rentrez chez vous les Yankees ». Certains bran­­dis­­saient au-dessus de leurs têtes des portraits du chef de l’État nigé­­rian.

Vendredi 13

Le 4e jour du tour­­noi était censé avoir lieu le vendredi 13. Le chef de l’État nigé­­rian, le géné­­ral Murtala Muham­­med, avait quitté sa rési­­dence du quar­­tier d’Ikoyi pour se rendre aux quar­­tiers géné­­raux de l’ar­­mée, situés dans la caserne de Dodan. Mais peu après 8 heures du matin, sa Mercedes Benz noire métal­­li­­sée se retrouva coin­­cée dans un embou­­teillage à proxi­­mité du secré­­ta­­riat fédé­­ral. Son aide-de-camp était à ses côtés et son offi­­cier d’or­­don­­nance assis à l’avant, à côté du chauf­­feur. Contrai­­re­­ment à son prédé­­ces­­seur, le géné­­ral Gowon, Murtala Muham­­med se déplaçait sans garde rappro­­chée. Un groupe d’hommes armés de mitraillettes appro­­chèrent et ouvrirent le feu sur le véhi­­cule et ses occu­­pants. Les piétons et les conduc­­teurs pris au piège du trafic foncèrent se mettre à l’abris. Un des tireurs vida entiè­­re­­ment son char­­geur sur la voiture, avant de rechar­­ger et de le vider à nouveau. Les hommes lais­­sèrent derrière eux le véhi­­cule criblé de balles et se diri­­gèrent vers les locaux de la Nige­­rian Broad­­cas­­ting Corpo­­ra­­tion.

Murtala Mohammed youtube
Murtala Muham­­med

Leur leader n’était autre que le lieu­­te­­nant-colo­­nel Bukar Dimka, lieu­­te­­nant-colo­­nel et chef du corps d’en­­traî­­ne­­ment de l’ar­­mée nigé­­rienne. Il avait 33 ans à l’époque et affi­­chait une épaisse mous­­tache qui lui donnait des airs de morse. Ses joues étaient striées de profondes cica­­trices. Il annonça à la radio que les « jeunes révo­­lu­­tion­­naires », selon ses propres termes, avaient renversé le gouver­­ne­­ment et qu’un couvre-feu entre­­rait en vigueur dans tout le pays, de 6 à 18 heures (sic). Il termina son allo­­cu­­tion en priant instam­­ment les habi­­tants de rester atten­­tifs aux annonces radio­­pho­­niques à venir. L’en­­re­­gis­­tre­­ment fut diffusé en continu toute la mati­­née, entre­­coupé de marches mili­­taires. Dick Stock­­ton dormait encore dans sa chambre d’hô­­tel du Fede­­ral Palace lorsque son télé­­phone se mit à sonner. C’était Paul Sveh­­lik, le tour mana­­ger du WCT, qui l’ap­­pe­­lait pour lui annon­­cer la tenta­­tive de putsch et l’an­­nu­­la­­tion des matchs de la jour­­née. Stock­­ton, en état de choc, devait à présent aver­­tir les quatre autres joueurs améri­­cains logés dans l’hô­­tel. Ils avaient pour consigne de ne pas le quit­­ter jusqu’à nouvel ordre. L’un des joueurs qu’il appela était Eddie Dribs. Ce dernier lui demanda : « Au fait, c’est quoi un coup d’État ? » Pelé, la super­­s­tar brési­­lienne du foot­­ball séjour­­nait égale­­ment au Fede­­ral Palace avec ses proches. Ils furent infor­­més des derniers remous poli­­tiques et se serrèrent à côté de la radio de leur chambre pour tenter de comprendre ce qu’il se passait. Pelé était alors en voyage promo­­tion­­nel pour Pepsi. Il devait parti­­ci­­per à une rencontre amicale et donner des cours de foot­­ball.   À l’heure du déjeu­­ner, les cinq joueurs de tennis allèrent se détendre dans la piscine de l’hô­­tel. Eddie Dibbs, Harold Solo­­mon, Bob Lutz, Erik Van Dillen et Dick Stock­­ton étaient au bord du bassin lorsqu’une tren­­taine de soldats armés jusqu’aux dents firent leur appa­­ri­­tion et encer­­clèrent l’hô­­tel. Affolé, le direc­­teur s’em­­pressa d’aver­­tir les clients de sortir de la piscine pour rejoindre leurs chambres et s’y barri­­ca­­der. Ils n’avaient aucune idée des inten­­tions des soldats. La Nige­­rian Broad­­cas­­ting Corpo­­ra­­tion cessa d’émettre vers 15 heures de l’après-midi, lorsque les forces gouver­­ne­­men­­tales tentèrent de reprendre la radio des mains des putschistes. Dimka s’échappa à l’issu d’une fusillade entre les loya­­listes et les siens. La station reprit du service aux alen­­tours de 16 heures et diffusa des hits de musique High­­life. À 18 h 20, un porte-parole du gouver­­ne­­ment mili­­taire déclara à l’an­­tenne que la tenta­­tive de coup d’État avait échoué après une série d’ar­­res­­ta­­tions. Il ajouta qu’un couvre-feu serait doré­­na­­vant en vigueur dans tout le pays de 18 à 6 heures du matin, et que toutes les fron­­tières et aéro­­ports reste­­raient fermés jusqu’à nouvel ordre. Il n’avait fait aucune mention du sort du chef de l’État. Lagos, habi­­tuel­­le­­ment la ville la plus dyna­­mique d’Afrique Noire, était comme engour­­die alors que ses habi­­tants restaient cloî­­trés chez eux à écou­­ter la radio. La ville était en état d’alerte maxi­­male. Aux nombreux check­­points qui barraient les routes, les soldats char­­gés de la sécu­­rité arrê­­taient des indi­­vi­­dus suspec­­tés d’avoir parti­­cipé au coup d’État. Il n’y eut pas d’autre annonce radio­­pho­­nique ce vendredi de la part des hommes du gouver­­ne­­ment. Dans la soirée, les cinq joueurs améri­­cains reçurent un coup de télé­­phone de l’am­­bas­­sade des États-Unis qui leur deman­­dait de rassem­­bler leurs affaires et de se prépa­­rer à quit­­ter l’hô­­tel. Le Fede­­ral Palace n’était plus un endroit sûr. Donald Easum fit dépla­­cer un mini­­bus pour évacuer les joueurs, mais le chauf­­feur se trompa de chemin au retour et se disputa avec un soldat à un check­­point. L’homme finit par poin­­ter sa mitraillette en direc­­tion de la voiture et les joueurs crurent que c’était la fin. Fina­­le­­ment, il se ravisa et décida de les lais­­ser passer, une fois convaincu de leur inno­­cence. Il n’y avait plus de place à la rési­­dence de l’am­­bas­­sa­­deur des États-Unis pour les cinq tennis­­mans, car Ashe, Boro­­wiak et Tom Okker (un joueur néer­­lan­­dais) y étaient déjà instal­­lés. Il fallut donc les faire héber­­ger chez une famille améri­­caine. « On a été héber­­gés chez une famille très modeste », se souvient Bob Lutz. « C’était un vieux couple. L’homme travaillait à l’am­­bas­­sade des États-Unis. » ulyces-lagos1976-03 On annonça offi­­ciel­­le­­ment l’as­­sas­­si­­nat du géné­­ral Muham­­med vers midi, le 14 février. Son vice-président, le géné­­ral Obasanjo, lui succé­­de­­rait. Le corps du défunt président fut trans­­porté à Kana le samedi suivant et enterré dans sa ville natale, selon les rites musul­­mans. Le gouver­­ne­­ment mili­­taire annonça sept jours de deuil natio­­nal en l’hon­­neur du chef d’État abattu. Dans le pays, le bruit courait que le gouver­­ne­­ment améri­­cain était impliqué dans la tenta­­tive de putsch et dans l’as­­sas­­si­­nat du géné­­ral, via la CIA. Les diver­­gences entre les gouver­­ne­­ments améri­­cain et nigé­­rian étaient bien connues : le Nige­­ria soute­­nait le Mouve­­ment popu­­laire de libé­­ra­­tion de l’An­­gola (MPLA), lui-même soutenu par l’Union sovié­­tique. Les matchs du samedi furent annu­­lés. McDo­­nald tenta de convaincre les joueurs de pour­­suivre le tour­­nois. Son insis­­tance donna lieu à une alter­­ca­­tion entre lui et certains Améri­­cains peu dési­­reux de jouer dans des condi­­tions de sécu­­rité aussi précaires. McDo­­nald leur répon­­dit que s’ils ne jouaient pas, ils ne pour­­raient pas quit­­ter le pays. Les doua­­niers déte­­naient encore leurs passe­­ports en atten­­dant de renou­­ve­­ler leurs visas.

Lagos → Rome → Cara­­cas

« On nous a raconté que le dernier coup d’État s’était fait sans effu­­sion de sang mais que personne n’avait pu quit­­ter le pays pendant un moment », raconta Stan Smith. « Nous avions peur de ne pas pouvoir quit­­ter le pays à temps pour le prochain tour­­noi. »

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Des joueurs du Lagos Lawn Tennis Club
Crédits : DR

Le samedi 14, tard dans la jour­­née, les respon­­sables du Lagos Lawn Tennis Club contac­­tèrent McDo­­nald pour lui annon­­cer que le gouver­­ne­­ment avait auto­­risé la reprise du tour­­noi le dimanche. Les mili­­taires au pouvoir s’en­­ga­­gèrent aussi à leur four­­nir un avion pour trans­­por­­ter les joueurs hors du pays dès la fin de la compé­­ti­­tion, et ce malgré la ferme­­ture des fron­­tières et des aéro­­ports toujours en vigueur. John McDo­­nald appela immé­­dia­­te­­ment les huit joueurs toujours en lice pour les infor­­mer du main­­tien de la compé­­ti­­tion. Il y avait six Améri­­cains, un Alle­­mand et un Austra­­lien dans les quarts de finale. L’idée était de jouer les quarts de finale le dimanche, et les demi-finales et la finale le lundi 16, pour rattra­­per les jour­­nées du vendredi et du samedi. Le tour­­noi de double, qui en était aux demi-finales, fut annulé faute de créneau. Les quarts de finale commen­­cèrent à 11 h le dimanche 15 février et se dérou­­lèrent sans inci­dent. Quatre Améri­­cains (Dick Stock­­ton, Bob Lutz, Arthur Ashe et Jeff Boro­­wiak) se quali­­fièrent pour les demi-finales. La chaleur de Lagos eut raison de la téna­­cité des joueurs : ceux qui perdaient le premier set perdaient le match. Les condi­­tions de jeu étaient diffi­­ciles pour les joueurs, qui ne se virent propo­­ser aucun rafraî­­chis­­se­­ment par les orga­­ni­­sa­­teurs du tour­­noi. Certains profi­­taient des quelques secondes de répit qu’of­­fraient les chan­­ge­­ments de côté pour se rafraî­­chir dans une salle à proxi­­mité du court équi­­pée de l’air condi­­tionné. Les arbitres ne s’y oppo­­sèrent pas. Cette année-là à Lagos, le mois de février fut le plus chaud. Le dimanche fut rela­­ti­­ve­­ment calme par rapport à la jour­­née tumul­­tueuse de vendredi. Cela permit à Arthur Ashe, Jeff Boro­­wiak, Tom Okker et Donald Easum d’al­­ler déjeu­­ner chez l’am­­bas­­sa­­deur du Brésil avec Pelé. Pendant ce temps, les cinq autres joueurs héber­­gés par le vieux couple d’Amé­­ri­­cains se morfon­­daient. « Ils n’avaient qu’un vieux jeu de fléchettes, on s’en­­nuyait ferme. Sans parler de ces énormes lézards qui couraient partout dans la maison », racon­­te­­rait plus tard Eric Van Dillen. « On est partis à la chasse histoire de voir si on pouvait les toucher. On n’était pas très poli­­tique­­ment correct à cette époque. » Malgré leurs efforts, les lézards étaient trop rapides pour les joueurs. « Eddie Dibbs les a pris d’un côté et moi de l’autre. Il a lancé une fléchette qui a rico­­ché sur le sol en ciment et s’est plan­­tée dans ma jambe. Ça a fait mal pendant un petit bout de temps », se souvient Bob Lutz en riant. « La situa­­tion était quand même très cocasse, on s’est bien marré. »

L’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Lagos fut rebap­­tisé Murtala Moham­­med Inter­­na­­tio­­nal Airport.

Plus tard, Dibbs et Lutz allèrent à la rencontre de soldats postés à un check­­point non loin. Ils étaient en train de manger leur ration et semblaient plutôt sympa­­thiques. Les joueurs leur racon­­tèrent qu’ils étaient à Lagos pour dispu­­ter un tour­­noi de tennis. Tout à coup, leur offi­­cier arriva et hurla sur les joueurs : « Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous êtes de la CIA ? Vous êtes des espions ? Barrez-vous ! » Les joueurs ne deman­­dèrent pas leur reste et rentrèrent en courant chez le vieux couple. Le contin­gent de 18 hommes du WCT compre­­nait 14 joueurs, 2 respon­­sables de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion et 2 jour­­na­­listes. Le groupe embarqua dans un convoi de voitures tôt dans la mati­­née du mardi 17 février, en direc­­tion de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Lagos. Des poli­­ciers armés les escor­­tèrent jusqu’à l’aé­­ro­­port pour s’as­­su­­rer que les véhi­­cules passe­­raient les diffé­­rents check­­points sans trop de diffi­­cul­­tés. Le gouver­­ne­­ment tint égale­­ment sa parole en mettant à dispo­­si­­tion un avion et en suspen­­dant ses restric­­tions de vols pour permettre au groupe de quit­­ter l’es­­pace aérien de Lagos. Ils furent les premiers ressor­­tis­­sants étran­­gers à avoir l’au­­to­­ri­­sa­­tion de quit­­ter le pays après la tenta­­tive de coup d’État. Le respon­­sable local de Pepsi avait demandé la veille à Donald Easum si Pelé et son entou­­rage pour­­raient voya­­ger avec le contin­gent WCT, mais l’au­­to­­ri­­sa­­tion offi­­cielle ne fut pas donnée à temps. Les nombreux mili­­taires présents dans l’aé­­ro­­port devaient empê­­cher les fugi­­tifs comme Dimka de quit­­ter le pays. L’avion décolla à 7 heures du matin pour permettre la corres­­pon­­dance avec le vol AZ837 d’Ali­­ta­­lia, qui quit­­te­­rait Accra à 8 h 15 et arri­­ve­­rait à Rome à 14 h 35. Les joueurs lais­­sèrent explo­­ser leur joie lorsque l’avion décolla, soula­­gés que cette épreuve soit enfin termi­­née. Le tour­­noi du WCT à Rome fut retardé d’une jour­­née à cause de l’ar­­ri­­vée tardive des joueurs. Cela n’em­­pê­­cha pas Arthur Ashe de le rempor­­ter. Pelé quitta Lagos quelques jours plus tard, lorsque le gouver­­ne­­ment mili­­taire fédé­­ral rouvrit les fron­­tières et les aéro­­ports. L’am­­bas­­sa­­deur du Brésil insista pour qu’il porte une tenue d’avia­­teur afin de dissi­­mu­­ler son iden­­tité. Mais le plus grand danger qu’a­­vait dû affron­­ter Pelé lors de son séjour à Lagos, c’était l’argent qu’il avait perdu durant les parties de gin rami au Fede­­ral Palace. Le WCT rappela à Arthur Ashe, Jeff Boro­­wiak et Dick Stock­­ton, une fois arri­­vés à Rome, qu’ils devaient hono­­rer leurs obli­­ga­­tions par rapport aux matchs du tour­­noi de Lagos. Ils devaient termi­­ner la compé­­ti­­tion pour pouvoir offrir la récom­­pense. La seule occa­­sion aurait lieu lors de l’Open WCT de Cara­­cas. Le 1er avril, en plein milieu du tour­­noi véné­­zué­­lien, Arthur Ashe termina son match de demi-finale contre Boro­­wiak et le battit. Le lende­­main, il affronta Stock­­ton en finale et perdit. Le match fut plié en moins d’une heure. Ce fut la première et seule victoire de Stock­­ton contre Ashe. 6–3, 6–2.

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Les résul­­tats du tour­­noi de 1976

Le WCT n’or­­ga­­nisa plus jamais de tour­­noi au Nige­­ria. L’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Lagos fut rebap­­tisé « Murtala Moham­­med Inter­­na­­tio­­nal Airport » quelques jours après son assas­­si­­nat. Dimka réus­­sit à se cacher pendant trois semaines après la tenta­­tive de coup d’État mais fut fina­­le­­ment capturé le 5 mars et exécuté le 15 mai 1976. Le gouver­­ne­­ment nigé­­rian ne donna jamais d’ex­­pli­­ca­­tions pour l’in­­ter­­ven­­tion mili­­taire lors de la demi-finale entre Ashe et Boro­­wiak.


Traduit de l’an­­glais par Flore Rougier et Lucile Marti­­nez d’après l’ar­­ticle « The story of Black Afri­­ca’s ill-fated 1976 Profes­­sio­­nal Tennis Tour­­na­­ment », paru dans Africa is a Coun­­try. Couver­­ture : Jeff Boro­­wiak, Arthur Ashe, Pelé et Tom Okker à Lagos.

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Le cyclisme est un sport majeur au Rwanda. C’est aussi un instru­­ment poli­­tique puis­­sant. Enquête.

I. Le tour de Kagame

De Kigali, au Rwanda. En novembre, j’ai pris l’avion de Barce­­lone à Kigali pour assis­­ter au Tour du Rwanda, une course d’une semaine, à travers des paysages monta­­gneux. Événe­­ment mineur dans le monde du cyclisme, le tour a son impor­­tance tant pour le déve­­lop­­pe­­ment du cyclisme afri­­cain que pour l’image de ce petit pays qu’est le Rwanda, qui ne compte que 12 millions d’ha­­bi­­tants. Créé en 1988, il est désor­­mais une étape incon­­tour­­nable de l’UCI Africa Tour et l’une des plus pres­­ti­­gieuses courses du conti­nent. ulyces-tourdurwanda-01Comme beau­­coup d’évé­­ne­­ments spor­­tifs, le Tour du Rwanda est aussi un gros coup publi­­ci­­taire. Pour être honnête, c’est ce qui m’a attiré sur place. Le président Paul Kagame, en poste depuis l’an 2000, s’est atta­­ché à déve­­lop­­per la passion du cyclisme dans son pays. Son gouver­­ne­­ment a fourni des montures dernier cri – des Pina­­rello Dogma à 6 000 euros l’un – à l’équipe natio­­nale et aidé deux Améri­­cains à mettre sur pied un centre d’en­­traî­­ne­­ment qui accueille des cyclistes venus de toute l’Afrique. En plus d’être une parfaite success story, l’équipe rwan­­daise est atten­­ti­­ve­­ment suivie par les orga­­nismes inter­­­na­­tio­­naux de déve­­lop­­pe­­ment, car chaque projet portant ses fruits fait événe­­ment. Au Rwanda, de jeunes hommes et femmes issus pour la plupart de milieux défa­­vo­­ri­­sés sont deve­­nus des athlètes de classe mondiale. L’équipe rwan­­daise a été le sujet d’un film docu­­men­­taire remarqué (Rising From the Ashes), d’un long article du New Yorker (« Clim­­bers ») et d’au moins un excellent livre (Land of Second Chances, de Tim Lewis). Kagame, qu’on tient pour être un dicta­­teur, a acheté leurs vélos. C’est un person­­nage instable, impliqué dans les morts mysté­­rieuses de ses oppo­­sants et désa­­voué par les obser­­va­­teurs des droits de l’homme. Il se refuse à quit­­ter son poste, qu’il occupe depuis près de deux décen­­nies. Il recon­­naît volon­­tiers qu’il gouverne d’une main de fer, mais il redoute l’al­­ter­­na­­tive. À l’en­­tendre, le passé du Rwanda justi­­fie son statut de figure pater­­nelle auto­­ri­­taire, seul habi­­lité à fixer les règles. Force est d’ad­­mettre qu’il obtient des résul­­tats. Le Rwanda combat la corrup­­tion avec plus d’ef­­fi­­ca­­cité que n’im­­porte quel autre pays de la région. Sa capi­­tale, Kigali, a le taux de crimi­­na­­lité le plus faible d’Afrique. Le bilan envi­­ron­­ne­­men­­tal du pays est excellent, parti­­cu­­liè­­re­­ment en matière d’éner­­gie alter­­na­­tive – en novembre dernier, le Guar­­dian a rapporté qu’un parc solaire avait été mis en place moins d’un an après la présen­­ta­­tion du projet, un record qui laissent envieux même les pays les plus riches. À Kigali, les rues sont propres, le réseau d’égouts est en bon état et il n’y a pas de bidon­­villes. L’In­­ter­­net est rapide. Dans beau­­coup de pays au profil écono­­mique semblable, l’air est saturé d’odeurs nauséa­­bondes. Ici, il sent le thé fraî­­che­­ment récolté.

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Kigali, ville-lumière
Crédits : Fumna­­nya Agbu­­gah

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