par Ulyces | 0 min | 29 septembre 2014

Depuis le taxi qui se faufile dans les méandres du port de commerce, je prends soudain la mesure de ce qui m’at­­tend : du hors format. Une mer de conte­­neurs, une ligne d’ho­­ri­­zon barrée de portiques immenses et de navires en partance. Et des hommes au travail, le son perma­nent des sirènes, l’ef­­fer­­ves­­cence, partout. Je suis encore au Havre, à quelques minutes seule­­ment de la plage que je viens de quit­­ter, et pour­­tant déjà ailleurs. « Il y aura au moins un autre passa­­ger avec vous, c’est sûr, mon collègue est allé cher­­cher un client en début d’après-midi, m’ex­­plique le chauf­­feur de la seule compa­­gnie habi­­li­­tée à circu­­ler sur les termi­­naux. Ah, soupire-t-il en se tour­­nant vers moi, vous avez de la chance de partir ! Vous allez où ? »

ulyces-herodote-02
Un cava­­lier
Port du Havre
Crédits : Anne-Lise Toly

Loin. Je vais traver­­ser l’At­­lan­­tique, atteindre la Guyane après une halte aux Antilles, passer par le Brésil puis reve­­nir en Europe. Mais dans l’im­­mé­­diat, je dévore des yeux le port où commence mon aven­­ture, 10 000 hectares de routes, de bassins, de quais. Une ville dans la ville. Quelques dizaines de mètres après le poste de contrôle, où j’ex­­hibe mon passe­­port – je suis bien atten­­due à bord, soula­­ge­­ment –, le chauf­­feur s’ar­­rête bruta­­le­­ment sur le bas-côté.« J’ai oublié de mettre le gyro­­phare », s’ex­­cuse-t-il en fouillant près de son siège. « C’est obli­­ga­­toire, c’est pour être vu, les cava­­liers surgissent sans préve­­nir, l’autre fois j’ai failli en prendre un de plein fouet… » Les cava­­liers ? C’est ainsi qu’on nomme, compren­­drai-je rapi­­de­­ment, ces étranges véhi­­cules qui four­­mil­lent sur les quais, ces chariots aux pattes d’in­­sectes qui trans­­portent les « boîtes » en métal et dont les conduc­­teurs travaillent à plusieurs mètres du sol. Le taxi s’im­­mo­­bi­­lise enfin, au pied du géant qui va m’ac­­cueillir pendant cinq semaines : Héro­­dote, un porte-conte­­neurs de 170 m de long et 27 m de large, de la compa­­gnie CMA CGM. « Je vais faire un signe à un marin, ne vous inquié­­tez pas, quelqu’un va venir vous aider à porter vos sacs. » Je ne suis pas inquiète. Je me tiens là, sur le quai des Amériques. J’at­­tends ce moment depuis des mois.

L’em­­barque­­ment

Quand j’ai décidé de prendre un congé sabba­­tique, on m’a évidem­­ment demandé ce que je comp­­tais faire de tout ce temps qui s’of­­frait à moi. Couper. Le télé­­phone, la télé­­vi­­sion, Inter­­net. M’éloi­­gner. Des tenta­­tions, des solli­­ci­­ta­­tions. Partir, bien sûr… J’avais envie d’océan. Ce fut soudain l’évi­­dence : quel meilleur moyen pour se retrou­­ver seul face à soi que d’em­­barquer sur un porte-conte­­neurs ? Peu impor­­tait dans quelle direc­­tion, le cargo étant lui-même une desti­­na­­tion, me semblait-il déjà. J’ai alors pris contact avec Mer et voyages, l’une des seules agences spécia­­li­­sées dans ce type de traver­­sées, plus de 150 routes mari­­times au cata­­logue. Trois mois plus tard, je gravis l’échelle de coupée avec atten­­tion, calant mes pas dans ceux du marin effec­­ti­­ve­­ment descendu à ma rencontre, et qui s’est saisi de mon gros sac et de ma guitare d’un geste souple. Quelques instants plus tard, il se présen­­tera : Melvin, le steward – maître d’hô­­tel en français. Origi­­naire des Philip­­pines comme neuf autres membres de l’équi­­page, et comme près de 20 % de la main d’œuvre mari­­time mondiale. C’est parti pour l’as­­cen­­sion, par l’étroit esca­­lier inté­­rieur, des six étages qui mènent à ma cabine. Croisé au détour d’un couloir, le comman­­dant, un Ukrai­­nien d’à peine 32 ans, me souhaite la bien­­ve­­nue, large sourire, regard bleu.

ulyces-herodote-01
Le port du Havre
Pano­­rama du quai des Amériques
Crédits : Anne-Lise Toly

Sur la porte de ma chambre, mon nom est inscrit en lettres majus­­cules. La pièce est spacieuse et confor­­table, avec de la moquette au sol, deux larges hublots donnant sur bâbord – pas de conte­­neurs pour boucher la vue. Douche, toilettes, petit salon, bureau, réfri­­gé­­ra­­teur… Comme à l’hô­­tel. Étoilé, car bien entendu, voya­­ger ainsi, nourri, logé, blan­­chi, a son prix : envi­­ron 100 € par jour et par personne en pension complète. Après avoir rangé mes affaires dans l’ar­­moire, je fais une rapide visite du « château », au pas de course, derrière le troi­­sième offi­­cier : dans le dédale des étages et des cour­­sives, je m’aide des panneaux placés à chaque niveau. Je découvre avec satis­­fac­­tion l’exis­­tence d’une biblio­­thèque au pont E. Au même étage, je repère aussi le salon réservé aux passa­­gers, avec télé­­vi­­sion et lecteur DVD, et une petite piscine exté­­rieure, qui sera remplie d’eau de mer dans les régions chaudes. J’ap­­prends l’exis­­tence d’une salle de sport au pont A, où trônent une table de ping-pong et des appa­­reils de muscu­­la­­tion. Au dîner, pris au mess des offi­­ciers, pont B, je fais la connais­­sance de non pas un mais deux autres passa­­gers : Urs, un Suisse origi­­naire de Zurich qui vient égale­­ment de monter à bord – il descen­­dra dix jours plus tard à Trinité-et-Tobago – et Barry, un Anglais de 78 ans, ancien pilote de ligne, dont c’est le troi­­sième voyage en cargo. Aller­­giques à l’avion, passion­­nées de marine ou en quête de paren­­thèse dans une vie trépi­­dante, près de 700 personnes embarquent ainsi chaque année sur des navires de commerce. Mer et voyages m’a accom­­pa­­gnée dans mes démarches depuis la prise d’in­­for­­ma­­tion jusqu’au moment de l’em­­barque­­ment. J’ai dû four­­nir une série de docu­­ments, un certi­­fi­­cat médi­­cal, une décharge de respon­­sa­­bi­­lité : il n’y a pas de méde­­cin à bord en deçà de douze passa­­gers. Les compa­­gnies imposent aussi des limites d’âge, les jeunes enfants et les plus de 80 ans ne sont géné­­ra­­le­­ment pas auto­­ri­­sés. Et avant de se lancer dans une telle aven­­ture, mieux vaut être souple sur les dates de départ et d’ar­­ri­­vée. Après ce premier repas – je constate que les offi­­ciers ukrai­­niens ne mangent pas tous ensemble mais se succèdent à table pendant une heure –, je me dirige tout natu­­rel­­le­­ment dehors pour allu­­mer une ciga­­rette. Mauvaise idée, c’est inter­­­dit, c’est écrit partout. Je me rabats donc à l’in­­té­­rieur, dans le salon passa­­gers.

La nuit tombe sur le port du Havre, premier port français en termes de trafic conte­­neu­­risé avec près de 2,2 millions d’EVP en 2011.

Le lende­­main, alors que j’ap­­prends que le départ du Havre, initia­­le­­ment prévu dans la mati­­née, n’aura pas lieu avant le soir, j’ob­­serve, scot­­chée à la rambarde de la passe­­relle, le ballet des conte­­neurs, saisis­­sant. D’abord, les opéra­­tions de déchar­­ge­­ment : les conte­­neurs de 20 tonnes sont soule­­vés par des grues gigan­­tesques, dont les conduc­­teurs sont situés à 40 m du sol, puis récu­­pé­­rés sur le quai par les fameux cava­­liers qui s’em­­pressent de les dépo­­ser à une place déter­­mi­­née au milieu des inter­­­mi­­nables aligne­­ments sur le termi­­nal. Ils parti­­ront ensuite sur des camions. Plusieurs heures s’écoulent ainsi, dans un mouve­­ment inces­­sant et bien rodé. Puis vient le moment du char­­ge­­ment, selon un plan très précis, élaboré à partir de logi­­ciels sophis­­tiqués. Car dans ce jeu de Tetris géant, il faut non seule­­ment prendre en compte la desti­­na­­tion des conte­­neurs (ceux qui descendent les premiers vont en haut) mais aussi la répar­­ti­­tion des poids afin d’as­­su­­rer la stabi­­lité du navire. Un numéro d’équi­­li­­briste élaboré par des agents de la compa­­gnie à terre, et validé par les offi­­ciers du navire. Ce va-et-vient, dans les bruits sourds du métal qui s’en­­tre­­choque, dure toute la jour­­née. Héro­­dote peut empor­­ter jusqu’à 1 700 conte­­neurs EVP (« équi­­valent vingt pieds », la taille stan­­dard, soit six mètres de long) dont 400 réfri­­gé­­rés, desti­­nés aux denrées péri­s­­sables. Le cargo peut ainsi char­­ger 5 200 tonnes de melon, raisin… ou fruits exotiques produits au Brésil. La tempé­­ra­­ture de ces conte­­neurs parti­­cu­­liers (-18°C) est véri­­fiée deux fois par jour, un travail à temps plein. Et dans les autres ? Qu’y a-t-il dans les autres conte­­neurs ? Inter­­ro­­gés, les marins philip­­pins répondent qu’eux-mêmes n’en savent rien, que seul le capi­­taine connaît le contenu des « boîtes ». Eux ne seraient mis au courant qu’en cas de présence de matières ou de produits dange­­reux. Me voilà à la fois déçue de ne pas en apprendre plus, mais soula­­gée de ne pas voya­­ger sur une bombe en puis­­sance.

ulyces-herodote-03
Sur le départ
Héro­­dote largue les amarres
Crédits : Anne-Lise Toly

Le moment du départ se précise. Les dockers qui travaillent sur le pont quittent le bord. La nuit tombe sur le port du Havre, premier port français en termes de trafic conte­­neu­­risé avec près de 2,2 millions d’EVP en 2011. Après dîner, voici enfin venue l’heure d’ap­­pa­­reiller. On largue les amarres. Héro­­dote n’a pas besoin de remorqueur, il est doté de deux propul­­seurs. On s’éloigne du quai en douceur. Urs, Barry et moi sortons sur le pont pour suivre les manœuvres, diri­­gées par le pilote du port qui a pris place à la passe­­relle. On dépasse lente­­ment un vraquier, puis d’autres cargos immo­­biles dont l’ombre se projette sur les quais, on distingue plus loin l’em­­pla­­ce­­ment des ferries, à l’ar­­rière-plan le centre-ville. Des lumières fanto­­ma­­tiques baignent les infra­s­truc­­tures du port. Le moment est irréel. Enfin, c’est la capi­­tai­­ne­­rie, puis le phare, la digue, la mer. L’in­­connu. Héro­­dote, avec sa montagne de conte­­neurs, ses 22 hommes d’équi­­page et ses trois passa­­gers, s’éloigne progres­­si­­ve­­ment des côtes normandes et s’en­­fonce dans l’obs­­cu­­rité. Nous ne verrons plus la terre avant huit jours.

Le gîte et le couvert

Premier réveil. Soleil froid, mer lisse. Le large est une déli­­vrance après les 36 heures immo­­biles dans le cambouis du port. Au loin, des cargos semblent posés sur l’ho­­ri­­zon. Sous mes yeux, une échelle se balance au-dessus du vide. Bien­­tôt, un marin s’y installe : suspendu, soli­­de­­ment atta­­ché par un baudrier, il ponce, il repeint. Car le pire ennemi d’un bateau, c’est le sel, déposé par les embruns, le sel qui fait tout rouiller, qui oblige à une main­­te­­nance perma­­nente. Plusieurs mate­­lots s’ac­­tivent ainsi toute la jour­­née côté bâbord, tandis qu’Héro­­dote taille la route à près de 19 nœuds, soit 35 km/h. Loin de toute fréné­­sie, je me repose et je lis, bercée par la douce oscil­­la­­tion du navire, à peine gênée par les vibra­­tions conti­­nues du moteur. Je pars en explo­­ra­­tion. Très vite, je comprends que le meilleur endroit pour se poser se trouve à l’avant, tout là-bas, un lieu dont l’ac­­cès est inter­­­dit aux passa­­gers durant les escales. Je marche d’un pas mal assuré le long des cour­­sives, sous les conte­­neurs, me tenant à la rambarde. À la proue, je trouve une place pour m’as­­seoir près des énormes amarres et de la chaîne de mouillage, le dos calé, le vent dans les cheveux, les yeux dans l’océan. Le jour suivant, le temps se dété­­riore. La houle monte en puis­­sance, la pluie survient. Héro­­dote tangue dans les flots agités. Comme les autres, je suis contrainte de rester à l’in­­té­­rieur. Dans la biblio­­thèque, parmi les centaines de livres en anglais, en russe ou en alle­­mand, je découvre à ma grande surprise une tren­­taine d’ou­­vrages en français. Des récits de voyage, de mer, de naufrages, des œuvres clas­­siques ou des romans poli­­ciers, quelques bouquins de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel, et surtout une antho­­lo­­gie de Blaise Cendrars que j’em­­porte aussi­­tôt avec moi. Pendant mes semaines à bord, je vais dévo­­rer les écrits foison­­nants de l’écri­­vain bour­­lin­­gueur et poète.

ulyces-herodote-04
L’échelle
Au large de l’At­­lan­­tique
Crédits : Anne-Lise Toly

Troi­­sième jour. La mer s’est calmée. Après avoir décou­­vert un marin inconnu atta­­blé au petit-déjeu­­ner, je me penche d’un peu plus près sur le trom­­bi­­no­­scope affi­­ché au mur. Bien, j’ai désor­­mais rencon­­tré tout le monde, me dis-je avec satis­­fac­­tion. Douze Ukrai­­niens – dont une jeune fille, élève offi­­cier –, et dix Philip­­pins. La hiérar­­chie, très respec­­tée, est capi­­tale pour comprendre comment fonc­­tionne cette commu­­nauté. Le capi­­taine est le seul maître à bord, le repré­­sen­­tant de l’ar­­ma­­teur, le respon­­sable de tout et de tous. En français, on utilise plutôt le terme de comman­­dant. Viennent ensuite le second capi­­taine, très solli­­cité, respon­­sable en parti­­cu­­lier du char­­ge­­ment-déchar­­ge­­ment du navire, puis trois lieu­­te­­nants de pont. Tous se relaient à la passe­­relle, assurent les quarts, la route, la commu­­ni­­ca­­tion, la surveillance météo. Il existe aussi des offi­­ciers moins visibles : postés dans les entrailles d’Héro­­dote, ils gèrent les éner­­gies élec­­triques, hydrau­­liques et propul­­sives du navire. Ce sont le chef méca­­ni­­cien, son second et un lieu­­te­­nant, plus un ingé­­nieur élec­­tri­­cien et deux stagiaires. Côté philip­­pin, l’ex­­pé­­ri­­menté maître d’équi­­page – ou bosco – a auto­­rité sur les mate­­lots ; le cuisi­­nier nour­­rit avec talent tout ce beau monde trois fois par jour, assisté par l’in­­dis­­pen­­sable steward. Deux heures plus tard, comme pour véri­­fier l’état de mes connais­­sances, le comman­­dant, son second (qui, du haut de ses 46 ans, est le doyen de l’équi­­page) et le bosco au sourire écla­­tant, Alfred, frappent à ma porte. Ils font la tour­­née des cabines. Inspec­­tion géné­­rale des quar­­tiers de vie. « Every­­thing is OK ? », me demande le jeune capi­­taine depuis le pas de la porte. Oui, bien sûr que oui. Quatrième jour. L’océan a changé de bleu. Plus chaud. Plus dense. En fin de mati­­née, Olek­­sandr, l’of­­fi­­cier en charge de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tif et de facto des passa­­gers, vient prendre une photo de moi avec son smart­­phone. Quelques instants après, ce jeune homme élancé au sourire timide me remet un passe qui me permet­­tra de circu­­ler dans les ports, d’en sortir et d’y rentrer. Mon passe­­port, lui, restera à bord, dans un tiroir. C’est au moment du dîner, pris à partir de 18 h, que sont diffu­­sées dans toutes les pièces, par haut-parleurs, les infor­­ma­­tions à connaître. Depuis le départ du Havre, on a changé d’heure tous les jours : il s’agit d’ar­­ri­­ver à Saint-Martin, la première escale, en ayant absorbé intel­­li­­gem­­ment les fuseaux horaires. « Cette nuit à 2 h du matin, toutes les horloges seront retar­­dées d’une heure. » Les annonces sont faites en anglais, mais parfois je ne comprends pas. C’est ainsi que, le troi­­sième soir, j’ai recours à Barry pour qu’il m’ex­­plique posé­­ment ce qui vient d’être dit au micro. « Le maga­­sin de bord est ouvert pendant une demi-heure. » Une ouver­­ture à la discré­­tion du capi­­taine, tous les trois ou quatre jours. En pratique, il s’agit de passer commande auprès de Melvin pendant le repas. On ne paiera l’ad­­di­­tion, en dollars, qu’au moment de quit­­ter défi­­ni­­ti­­ve­­ment le bord. Savon, denti­­frice, mais aussi alcool, ciga­­rettes, tout est détaxé. Urs et moi nous regar­­dons d’un air complice, allez c’est parti, ce serait bien de boire un verre face au soleil couchant. Quelques minutes plus tard, nous voici sur le pont E, les regards braqués sur l’ho­­ri­­zon. Le soleil chute dans l’océan. Barry, appa­­reil photo en main, cherche à capter le rayon vert. On trinque à ces instants parfaits. Le lende­­main soir, un barbe­­cue est orga­­nisé sur le pont arrière. C’est la coutume pendant les traver­­sées, m’ex­­plique Melvin. Le moment semble parti­­cu­­liè­­re­­ment attendu par les marins, l’oc­­ca­­sion, trop rare, d’être ensemble. Sous un toit de conte­­neurs, coin­­cées entre les amarres, deux tables ont été dres­­sées, le barbe­­cue érigé dans un coin. Un poste de télé­­vi­­sion trône au milieu. Ukrai­­niens, Philip­­pins, passa­­gers, tout le monde est là, détendu – un offi­­cier est évidem­­ment resté en poste à la passe­­relle. Le capi­­taine, en bermuda et baskets, retourne les brochettes ; Melvin, qui a ôté son habi­­tuel tablier, remplit les verres de vin, avec modé­­ra­­tion toute­­fois : la consom­­ma­­tion d’al­­cool par les marins est limi­­tée. Le clou du spec­­tacle, tandis que chacun goûte à l’énorme gâteau à la crème concocté par le jeune cuis­­tot, c’est le karaoké animé par le Alfred, le bosco à la voix en or. Les Philip­­pins en raffolent. Certains offi­­ciers se prêtent aussi au jeu. On n’en­­tend pas grand-chose à cause du vent et du moteur, mais le moment est savou­­reux. Invi­­tés à parti­­ci­­per, Urs et moi massa­­crons à notre tour quelques tubes anglo­­phones dont les paroles défilent sur des images touris­­tiques des Philip­­pines.

ulyces-herodote-05
Dans les entrailles d’Héro­­dote
Salle des machines
Crédits : Anne-Lise Toly

Cinquième jour. Serguei, le second mécano, et Stani­­slav, le chef élec­­tri­­cien, nous attendent, nous les oisifs du bord, pour la visite de la salle des machines. Casque anti-bruit sur les oreilles, casque anti-choc sur la tête, nous voici parés et légè­­re­­ment décon­­te­­nan­­cés. Derrière la porte blin­­dée, fini l’air clima­­tisé qui règne partout ailleurs, on plonge dans la four­­naise. Nos guides dévalent les esca­­liers métal­­liques. Tout est déme­­suré. Le moteur diesel à deux temps et sept cylindres, un moteur Hyun­­dai, remplit une bonne partie de la pièce. Des culasses de plusieurs tonnes chacune, une consom­­ma­­tion jour­­na­­lière de 55 tonnes de fioul à plein régime, il n’en faut pas moins pour faire tour­­ner l’arbre gigan­­tesque qui mène à l’hé­­lice. Un petit tour dans la salle des géné­­ra­­teurs, qui assurent la produc­­tion d’élec­­tri­­cité, et nous péné­­trons dans le poste de comman­­de­­ment. Le pupitre comprend de multiples écrans de contrôle et des systèmes d’alarme. Refroi­­dis­­se­­ment des pistons, tempé­­ra­­ture des gaz d’échap­­pe­­ment, produc­­tion élec­­trique, circuits d’ali­­men­­ta­­tion et de réfri­­gé­­ra­­tion… Tous les fluides sont « traqués ». Je suis un peu perdue dans les expli­­ca­­tions, de toute manière les ques­­tions empres­­sées de Barry et Urs comme les réponses des offi­­ciers sont inau­­dibles. La dernière machine auprès de laquelle on s’ar­­rête, l’ap­­pa­­reil de désa­­li­­ni­­sa­­tion, m’en­­chante : l’eau douce à bord provient de la trans­­for­­ma­­tion de l’eau de mer dont on est entou­­rés. Je regagne la surface, fasci­­née. Les jours se suivent sans se ressem­­bler, la bous­­sole paraît bloquée sur 240°, Héro­­dote file droit vers le sud-ouest. Barry a sorti les shorts. On commence à voir surgir çà et là quelques pois­­sons volants. En reve­­nant de mon poste de prédi­­lec­­tion à l’avant, je croise le second et le bosco sur la cour­­sive exté­­rieure. « Voulez-vous qu’on remplisse la piscine ? La mer est à 24 degrés. » Pour sûr. Il peut se passer des heures sans que je voie personne. À l’in­­verse, il y a des moments où tout semble s’ac­­cé­­lé­­rer, se téles­­co­­per. Exemple le sixième jour. Peu après le petit-déjeu­­ner, un des offi­­ciers de quart à la passe­­relle télé­­phone à Urs dans sa chambre, qui me prévient immé­­dia­­te­­ment : une baleine a été repé­­rée à proxi­­mité. Je me saisis de mon appa­­reil photo, me préci­­pite sur le pont supé­­rieur en me deman­­dant dans quelle mesure il n’est pas déjà trop tard, et de fait il est trop tard, ou alors je ne regarde pas du tout au bon endroit. L’An­­glais est là aussi, avec ses jumelles, mais ça ne l’aide pas fran­­che­­ment puisque personne ne sait où il faut regar­­der, bâbord a-t-on dit au Suisse, mais bâbord c’est quand même la moitié de l’océan. Bien­­tôt, il est 9 h, et c’est déjà l’heure du rendez-vous à la passe­­relle. Le lieu­­te­­nant Olek­­sandr nous accueille. La vue est impre­­nable, l’océan dode­­line quarante mètres plus bas. C’est ici le cerveau du navire. De nuit comme de jour. Son cerveau, mais aussi ses yeux et ses oreilles. Devant les vitres pano­­ra­­miques aux énormes essuie-glaces, un vaste pupitre regroupe toutes les commandes – moteur prin­­ci­­pal, moteurs auxi­­liaires, propul­­seur d’étrave – et tous les panneaux de contrôle. L’of­­fi­­cier nous indique la place du timo­­nier, l’homme de barre, quand le navire n’est pas en pilo­­tage auto­­ma­­tique. Il nous montre aussi les nombreux instru­­ments de navi­­ga­­tion, sondeur, radars et autres GPS.

Héro­­dote a été conçu en 2007 sur un chan­­tier naval sud-coréen, en même temps que ses trois frères, Homère, Platon et Aris­­tote.

Les offi­­ciers se relaient toutes les quatre heures à la passe­­relle pour effec­­tuer leurs quarts. Ils en assurent chacun deux dans la jour­­née. Leurs tâches sont multiples : surveiller les nombreux écrans, scru­­ter à la jumelle, faire le point toutes les deux heures et le repor­­ter sur la carte papier – les cartes élec­­tro­­niques ne les en dispensent pas. J’ap­­prends ainsi que du Havre jusqu’à Philips­­burg, à Saint-Martin, on aura parcouru 3 600 milles. Les offi­­ciers à la passe­­relle ont aussi à charge de contac­­ter les ports, un éven­­tuel navire dont la trajec­­toire paraî­­trait douteuse, et de rele­­ver les fax trans­­met­­tant des avis urgents ou des bulle­­tins météo spéciaux. Je demande à Olek­­sandr s’ils ont en leur posses­­sion une carte du ciel. Il se saisit d’un livre sur les rayon­­nages derrière lui, là où sont entre­­po­­sés les docu­­ments utiles à la navi­­ga­­tion, et me laisse le feuille­­ter. Il nous conduit enfin vers un petit meuble dont le contenu me ravit : des dizaines de pavillons, de drapeaux natio­­naux, y sont stockés. Le monde entier, ou presque, dans un placard. C’est un peu plus tard ce même jour que survient, après l’épi­­sode de la baleine invi­­sible, celui du pois­­son volant bien visible mais plus vrai­­ment volant. Il vient de s’échouer sur le pont.

Le temps suspendu

Globa­­le­­ment, je n’ai pas grand-chose à faire. C’est ce que je recher­­chais, aller jusqu’au bout de l’en­­nui. Mon temps est suspendu entre ciel et océan, les seules contraintes sont les horaires des repas. Je découpe ma jour­­née entre le repos dans ma chambre, la lecture, l’écri­­ture, la guitare. Ce n’est pas rien faire, fina­­le­­ment. Quand je sors, souvent tôt le matin, je vais m’ac­­cou­­der au bastin­­gage, pour réflé­­chir, médi­­ter ou chan­­ter à pleine voix dans le vent, crier, hurler face à la mer. L’An­­glais, lui, s’as­­treint à faire cinq fois le tour du navire, deux fois par jour. Il entre­­tient ainsi sa forme physique. Un jour, il me dit qu’il a parcouru sept kilo­­mètres. Quant au Suisse, il a dégoté une chaise longue et bouquine ses guides de voyage en prenant des bains de soleil. Et les marins, que font-ils quand ils ne travaillent pas ? L’or­­di­­na­­teur occupe une place prépon­­dé­­rante. Ils regardent des films, écoutent de la musique. Ou passent le temps avec des jeux vidéo. C’est le cas du comman­­dant lui-même : en jetant un œil dans sa cabine, dont la porte est souvent ouverte, on l’aperçoit parfois assis sur son canapé, face à son écran, sa console à la main. C’est le cas égale­­ment du second capi­­taine, qui, un jour, alors que je viens lui poser une ques­­tion d’ordre pratique, me fait entrer dans son antre. « Sit down where you want. »

ulyces-herodote-06
Cap au sud-ouest
Sur le pont du porte-conte­­neurs
Crédits : Anne-Lise Toly

Tout en prépa­­rant une ciga­­rette avec sa rouleuse, il me demande si j’ai un ordi­­na­­teur portable sur le bateau, oui, si j’ai des jeux dessus, non, mais alors qu’est-ce que vous faites ? J’écris. Un livre, des mémoires ? Non, j’écris les choses que j’ai dans la tête. Après m’avoir regar­­dée un moment en silence, il se lance dans un quasi mono­­logue sur son occu­­pa­­tion préfé­­rée pour « tuer » le temps : les jeux vidéo, en l’oc­­cur­­rence celui pour lequel il se passionne à ce moment-là, un jeu post-apoca­­lyp­­tique qu’il va passer de longues minutes à m’ex­­pliquer, démons­­tra­­tion à l’ap­­pui sur son écran. Tandis que les offi­­ciers regagnent chacun leur cabine assez vite après dîner, les mate­­lots philip­­pins ont, eux, des occu­­pa­­tions plus collec­­tives. Il faut dire qu’ils restent jusqu’à neuf mois en mer – les Ukrai­­niens « seule­­ment » quatre –, il leur faut recréer un semblant de chez soi. Autour de la télé, autour du karaoké souvent. Un soir sur trois, ils chantent dans leur carré, qui leur sert à la fois de salle à manger et de salon. Parfois je les rejoins, j’ai juste à traver­­ser la cuisine depuis le mess des offi­­ciers. Après le repas du soir, c’est aussi l’oc­­ca­­sion de jouer au ping-pong avec quelques amateurs. Le roulis ne semble gêner personne. Je fais plusieurs parties avec Melvin, puis avec le comman­­dant, le chef mécano – au niveau insoupçonné tant cet homme plutôt effacé cache bien son jeu de service impa­­rable – et un jeune élève offi­­cier qui a appris à manier la raquette depuis qu’il a embarqué. S’il y en a un qui ne semble pas avoir le temps pour passer le temps, c’est bien le chef cuisi­­nier. Ramil. À 35 ans, il en paraît dix de moins. Gueule d’ange, créa­­ti­­vité au bout de la cuiller. Ses menus, il faut qu’ils plaisent à tous, équi­­page comme passa­­gers, dont les origines peuvent être bien diffé­­rentes. Il lui faut concoc­­ter 25 repas, trois fois par jour, 7 jours sur 7, en mer ou en escale. Chambre froide, cuisine, cambuse, il ne quitte pas souvent son poste de travail. Et il s’en sort bien, arrive à varier les plai­­sirs, les saveurs, à alter­­ner viandes et pois­­sons, fécu­­lents et légumes, salades et frites. Il y a toujours des fruits en libre service dans la salle à manger des offi­­ciers. Urs et moi buvons parfois un peu de vin à table, le soir ; pour les Ukrai­­niens et Barry, c’est jus de fruit tout en mangeant.

Après plus de huit jours de mer, l’île s’offre à moi en même temps qu’elle se donne au jour qui se lève.

Le temps se dilue, se déploie pour moi dans toute son inten­­sité, mais je ne perds pas pour autant la notion des jours, notam­­ment parce que j’ali­­mente chaque soir, scru­­pu­­leu­­se­­ment, un jour­­nal de bord. En revanche, je me soucie peu de l’en­­droit exact où je me trouve. En plein Atlan­­tique, cela me suffit comme adres­­se… J’ima­­gine mes proches restés à terre, d’au­­tant plus curieux que je suis injoi­­gnable, consul­­ter un des sites inter­­­net de suivi du trafic mari­­time – tous les navires de commerce sont équi­­pés du système AIS, en français « système d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion auto­­ma­­tique ». Il est ainsi possible de géolo­­ca­­li­­ser Héro­­dote sur une carte, de connaître sa vitesse et la route qu’il suit unique­­ment en tapant son nom dans le champ de recherche. D’ap­­prendre d’un simple clic sur la fiche tech­­nique que ce porte-conte­­neurs est armé par la compa­­gnie française CMA-CGM et qu’il bat pavillon britan­­nique. Je ne pense pas que le site web précise qu’Hé­­ro­­dote était un histo­­rien grec, le « père de l’His­­toire », et qu’il a vécu au Ve siècle avant J.-C. Ni qu’il a parti­­cipé à l’éla­­bo­­ra­­tion de la liste des sept merveilles du monde grâce à ses nombreux voyages. Mais mes amis et ma famille sauront que le porte-conte­­neurs sur lequel je me trouve a été conçu en 2007 sur un chan­­tier naval sud-coréen, en même temps que ses trois frères, Homère, Platon et Aris­­tote ; des quadru­­plés affec­­tés à la même ligne Europe-nord Brésil. Ils effec­­tuent la rota­­tion, chacun avec une semaine de déca­­lage, en 42 jours.

Les escales

Ce sont les oiseaux qui les premiers me renseignent. Deux frégates aux ailes profi­­lées planent pendant près d’une heure à l’avant du navire. Je reste plan­­tée à les regar­­der danser, subju­­guée. Leur présence signale la proxi­­mité des côtes, même si on ne distingue encore aucune terre à l’ho­­ri­­zon. Et puis, quelques heures plus tard au dîner, on apprend que notre arri­­vée à Saint-Martin est prévue le lende­­main matin. Vers 5 h, impa­­tiente, crai­­gnant de manquer le spec­­tacle, je sors sur le pont. Il fait encore nuit. Une immense émotion me saisit quand j’aperçois enfin quelques lumières, puis un bout de terre, un début de relief. Après plus de huit jours de mer, l’île s’offre à moi en même temps qu’elle se donne au jour qui se lève.

ulyces-herodote-07
Port de Philips­­burg
Saint-Martin
Crédits : Anne-Lise Toly

Amar­­rer un navire de 170 mètres ne se fait pas en quelques minutes. D’au­­tant que les diffi­­cul­­tés commencent bien avant l’ac­­cos­­tage. Chaque port a ses secrets – courants, marées, hauts fonds, et celui qui les connaît comme sa poche, c’est le pilote du port. À quelques enca­­blures des côtes, par une manœuvre hardie, il se hisse sur Héro­­dote depuis son petit bateau rapide et maniable venu à notre rencontre. Dans son bel uniforme blanc imma­­culé, un offi­­cier l’ac­­cueille au sommet de l’échelle et, ensemble, ils gagnent la passe­­relle. Le rôle du pilote ? Assis­­ter le comman­­dant, le conseiller dans les manœuvres. Le port de Philips­­burg n’a bien entendu rien à voir avec celui du Havre, c’est un modèle réduit, des conte­­neurs attendent çà et là, mais point de portiques, point de cava­­liers, de simples grues et des camions suffi­­ront pour le travail de déchar­­ge­­ment. On n’y est pas encore, je regarde pour l’ins­­tant les marins du bord lancer les aussières aux lama­­neurs sur le quai : ils jettent d’abord une sorte de cordage fin lesté d’une boule, auquel est accro­­ché l’amarre propre­­ment dite. Ensuite, une fois les aussières – une dizaine sur toute la longueur du navires – fixées à terre, elles sont raidies à l’aide de treuils depuis le pont du navire. Les escales sont l’oc­­ca­­sion pour les marins de quit­­ter le bord, même pour quelques heures. Mais pas tous, pas tous en même temps et pas tous pour le même temps. La main­­te­­nance de la salle des machines, qui se fait logique­­ment quand le moteur ne tourne pas, prive une partie de l’équi­­page de débarquer. Évidente frus­­tra­­tion. Barry, Urs et moi atten­­dons pour notre part le feu vert. Et voilà que nous nous élançons sur la terre ferme d’un pas joyeux, non sans avoir au préa­­lable signé le registre du mate­­lot chargé de la « sécu » (ils se relaient à ce poste ingrat), qui, en haut de l’échelle de coupée, consigne les allées et venues, talkie-walkie à l’oreille. Il n’a pas manqué de nous rappe­­ler au passage, comme l’avait fait le second capi­­taine quelques instants plus tôt, qu’il nous fallait reve­­nir au plus tard à midi. En vingt minutes de marche vers le centre ville – « On dirait un aéro­­port », souligne le Suisse, une allu­­sion aux maga­­sins duty free omni­­pré­­sents –, on atteint la plage, son sable blanc, son eau turquoise. Que c’est étrange d’ar­­ri­­ver dans ce joli décor par la mer, sans souf­­frir de déca­­lage horaire. Étrange aussi de le quit­­ter à peine une dizaine d’heures plus tard. Fina­­le­­ment, les marins sont toujours en partance. La manu­­ten­­tion des conte­­neurs n’aura pas duré long­­temps. On s’éloigne déjà de Saint-Martin. Les escales s’an­­noncent rappro­­chées dans l’es­­pace comme dans le temps. De magni­­fiques oiseaux suspen­­dus en l’air au-dessus de l’étrave, j’en verrai beau­­coup les jours suivants, toujours avec la même joie, le même senti­­ment de parta­­ger un peu de leur liberté. Le lende­­main, la mer vire au vert. Vert sombre. On file droit vers le Sud, on a dépassé plusieurs îles. En milieu d’après-midi, Urs m’ap­­prend qu’à tribord ce n’est pas une île, mais le Vene­­zuela et ses côtes décou­­pées. Et soudain on fait cap vers l’est, le charme est rompu, voilà Trinité-et-Tobago qui se jette dans nos yeux, à une dizaine de kilo­­mètres seule­­ment du conti­nent. On avait pensé pouvoir descendre à terre le soir-même, eh bien non, rien ne se passe jamais comme on croit. On reste pour la nuit au mouillage en face de Port d’Es­­pagne. Au réveil, je monte sur le pont supé­­rieur pour béné­­fi­­cier de la vue circu­­laire. À cause du courant, le navire a tourné autour de son ancre pendant la nuit. Mais on n’a pas bougé. L’air est déjà chaud, la mer plate. Après le petit-déjeu­­ner, je retourne dehors. Tout est déci­­dé­­ment trop calme. Impres­­sion irréelle que quelque chose manque : oui, c’est ça, le bruit du moteur, le vent sur la peau… À l’ar­­rière, je retrouve Urs en grande discus­­sion avec un Philip­­pin, un des plus âgés à la denti­­tion aléa­­toire, qui a mis deux lignes à l’eau. Il pêche. Tout est telle­­ment figé.

ulyces-herodote-08
Port d’Es­­pagne
Trinité-et-Tobago
Crédits : Anne-Lise Toly

On lève l’ancre, enfin. On accoste au moment du déjeu­­ner. Urs descend là. Après une acco­­lade sincère et chaleu­­reuse avec le Suisse, qui part de son côté au bureau de l’im­­mi­­gra­­tion, Barry et moi sortons visi­­ter la ville. Mais on est dimanche, dans les rues les gens ont l’air désœu­­vré, seules quelques boutiques sont ouvertes. On déam­­bule dans ce qu’on pense être le centre-ville, ici les gens conduisent à gauche, on traverse un petit marché, la gare routiè­­re… On finit par rentrer au bateau. Plus tard, je regarde longue­­ment le ballet impres­­sion­­nant des grues qui ont commencé à déchar­­ger, au ras de ma fenêtre. Le port bouillonne d’ac­­ti­­vité. Avec 50 000 navires circu­­lant dans le monde entier en 2012, le trans­­port mari­­time reste un des moyens de trans­­port les plus impor­­tants en termes de capa­­cité. Plus de 8,72 milliards de tonnes empruntent ainsi la mer chaque année, assu­­rant 90 % du trafic mondial. Je croise le second mécano qui m’in­­vite à boire une bière dans sa cabine. « T’as pas peur ? Moi j’au­­rais peur à ta place, une fille sur un bateau au milieu de tous ces hommes… » C’est ce que me disaient en substance certains de mes amis avant que je parte. Même pas peur, non, pourquoi, de quoi, de qui ? La cabine de Sergueï est un peu plus petite que la mienne. Il l’a très peu déco­­rée. Un calen­­drier est accro­­ché en évidence sur le mur face au bureau. Il barre les jours qui passent, ceux qui le séparent de son retour chez lui. Il me propose de consul­­ter Inter­­net si je le souhaite, il a un modem, je lui explique que préci­­sé­­ment je préfère couper toute connexion pendant mon voyage. Il commence à me parler de lui, de ses proches. Par la fenêtre, je vois les conte­­neurs être soule­­vés, empor­­tés dans les airs, je les vois tout bonne­­ment voler dans le ciel clair et chaud de la nuit, et je me trouve dans cette cabine clima­­ti­­sée en train d’écou­­ter cet ancien mili­­taire commen­­ter les photos où posent sa femme, sa fille d’un an et demi, ses parents, sa belle-famille. Son chat roux, omni­­pré­sent sur les images. Je découvre aussi Odessa, la neige, la plage, la Mer Noire…

Nous sommes immo­­biles, arri­­vés en Guyane dans la nuit.

J’es­­saie de l’ame­­ner sur le terrain de la situa­­tion en Ukraine, il élude, c’est pour­­tant lui qui y revient un peu plus tard après m’avoir demandé ce que je fais dans la vie, si je passe du bon temps sur le bateau. On change de sujet, il me montre un petit film que ses proches ont réalisé pour ses 30 ans, dix ans plus tôt donc, des photos de lui sur diffé­­rents embarque­­ments – je me rends compte que la soirée barbe­­cue est une tradi­­tion qui existe sur d’autres navires de la compa­­gnie, je recon­­nais même sur une vieille image le bosco Alfred. Je remer­­cie Sergueï pour ces échanges et regagne ma cabine. Le lende­­main soir, on quitte Port d’Es­­pagne sans que je m’en rende compte, tout occu­­pée que je suis à me dépen­­ser dans la salle de sports. Je m’em­­presse de rejoindre l’ex­­té­­rieur. Il fait telle­­ment bon. Le ciel est magni­­fique, la lune qui faisait défaut jusqu’a­­lors est enfin réveillée. C’est drôle comme la physio­­no­­mie du navire a changé : la plupart des conte­­neurs ont été débarqués à Trinité-et-Tobago, les cales ont été vidées, il reste beau­­coup d’em­­pla­­ce­­ments vides. Quand on circule sur les cour­­sives exté­­rieures, on avance désor­­mais quasi­­ment à décou­­vert. Deux jours et trois nuits s’écoulent paisi­­ble­­ment. Et puis un matin, j’ouvre les yeux à 6 h, pousse le rideau et je suis submer­­gée par l’émo­­tion. Nous sommes immo­­biles, arri­­vés en Guyane dans la nuit. Nous ne sommes plus sur l’océan, mais dans l’em­­bou­­chure du fleuve Mahury, entou­­rés de ses eaux marron. Un upper­­cut dès le réveil. Je me préci­­pite sur le pont. Le Dégrad des Cannes à cet instant, c’est juste moi – Héro­­dote semble assoupi –, quelques conte­­neurs sur le quai et la nature sauvage autour. Après le café, l’agent portuaire nous prend en charge, Barry et moi, très aima­­ble­­ment. Dans son bureau à l’en­­trée du port, ce repré­­sen­­tant de l’ar­­ma­­teur nous four­­nit un plan de la Guyane, des brochures touris­­tiques, le numéro de télé­­phone d’un loueur de voiture. On va rester trois jours ici, autant aller se prome­­ner. De nombreux marins, eux, profitent de cette longue escale pour se connec­­ter en wifi sur leurs tablettes ou leurs ordi­­na­­teurs, dans les bureaux de la compa­­gnie. Ils restent des heures en commu­­ni­­ca­­tion avec leurs proches. Le premier soir de l’es­­cale, j’ex­­plique au comman­­dant qu’on a deux places dans la voiture pour ceux qui souhai­­te­­raient nous accom­­pa­­gner le lende­­main aux Iles du Salut, il se montre déçu de ne pas être dispo­­nible lui-même – « On a des visi­­teurs demain », me répond-il sans que je comprenne de qui il s’agit. De fait, personne à bord ne peut se permettre de quit­­ter le bord pendant les douze heures néces­­saires à notre esca­­pade. Tous les offi­­ciers sont « occu­­pés», me font-ils savoir à regret pendant le dîner. Après le repas, je m’étonne de ne trou­­ver au mess des Philip­­pins, où je vais fumer tous les soirs, qu’un seul marin en train de regar­­der un match de boxe à la télé­­vi­­sion. En réalité, ils sont tous dehors, des clameurs montent du quai où ils ont érigé un panier de basket, et ils jouent et s’amusent ensemble. Il y a là Alfred, Melvin, le cuis­­tot Ramil, un mate­­lot ; se sont joints à eux le capi­­taine et trois offi­­ciers. Je m’as­­sois à même le sol, au pied de la coupée. D’autres marins regardent aussi. Il fait bon à la nuit tombée, la lune veille sur nous. On repart comme convenu après trois jours de pause. Il est 1 h du matin quand on quitte le quai, je ne trouve pas le sommeil, j’en­­tends depuis mon lit des gens parler fort dans le couloir, sans doute le pilote qui monte à bord. Je regarde dehors, les puis­­sants projec­­teurs s’éteignent les uns après les autres. Il n’y avait que notre navire à quai, il est logique d’éteindre la lumière après notre départ. Et je le vois soudain, le gars chargé de plon­­ger le port dans l’obs­­cu­­rité ; dans les phares allu­­més de sa voiture, je le devine debout devant un bâti­­ment en train d’ac­­tion­­ner l’in­­ter­­rup­­teur.

ulyces-herodote-09
CMA CGM
Troi­­sième groupe mondial du trans­­port mari­­time
Crédits : Anne-Lise Toly

Le jour suivant, il fait parti­­cu­­liè­­re­­ment chaud et humide, autour de nous l’océan retrouvé a pris une couleur café au lait. On avance au ralenti. Il pleut par moments, à d’autres un soleil blanc inonde le pont. Enfin, on s’en­­gage sur l’Ama­­zone. Incroyable arri­­vée à Belem, de nuit, sous une pluie dilu­­vienne. Des embar­­ca­­tions hété­­ro­­clites ballottent sur le fleuve mythique, en sommeil pour la plupart, enguir­­lan­­dées, rafis­­to­­lées, partout des bruits de moteur, et cette moiteur, toujours. On longe la ville, une ligne de gratte-ciel en arrière plan, les églises, le marché, les docks sont si près, juste sous nos yeux. La pluie redouble d’in­­ten­­sité au moment des dernières manœuvres. Je me tiens à l’abri dans le renfon­­ce­­ment du pont E. Belem s’avère moins enthou­­sias­­mante en plein jour. Qu’im­­porte, Barry et moi déam­­bu­­lons dans les rues, pleins d’al­­lant. Je rentre au port en moto taxi, Héro­­dote est en pleine opéra­­tion de manu­­ten­­tion ; char­­ge­­ment et déchar­­ge­­ment se font avec les trois grues du navire, qui peuvent suppor­­ter des charges de 40 tonnes. Après à peine 24 h passées aux portes de l’Ama­­zo­­nie, nous voilà déjà repar­­tis, direc­­tion Forta­­leza. Je note à tribord la silhouette si parti­­cu­­lière et si peu enga­­geante de plusieurs plates-formes pétro­­lières. À peine a-t-on accosté dans la cinquième plus grande ville du Brésil que j’en­­voie un message à un ami, qui vit et travaille ici. On se donne rendez-vous dans le centre. Les offi­­ciers ukrai­­niens me mettent en garde sur les risques d’agres­­sion, d’ailleurs le comman­­dant me fait savoir que lors d’une précé­­dente escale il est arrivé une mésa­­ven­­ture, dont il ne me livre pas la teneur, à la jeune fille de l’équi­­page tandis qu’elle déam­­bu­­lait à pied dans les envi­­rons. J’en­­tre­­prends tout de même de marcher jusqu’à l’en­­trée du termi­­nal, alors que la nuit tombe, pour déni­­cher un taxi. Le lende­­main matin, peu avant le départ, je me poste sur le pont F côté bâbord, sous ma fenêtre donc, pour savou­­rer la vue sur la baie de Forta­­leza et les navires au mouillage un peu plus loin. Il fait un temps magni­­fique. Je regarde vire­­vol­­ter quelques libel­­lules, et puis, tiens, un papillon, jaune. Et un autre là-bas. Et ça, qu’est-ce que c’est ? Je reste inter­­­loquée : trois dauphins jouent sous mes yeux, à quelques mètres du cargo encore à quai dans le port. Ils restent long­­temps, allant et venant. La grâce en mouve­­ment. Et puis tout à coup, ce sont des papillons de suie qui me tombent dessus, il pleut de la suie, les machines sont lancées, le départ est proche. Beau­­coup de marins ne sont pas descen­­dus pendant cette escale, le cargo repart en lais­­sant les rêves de plage dans son sillage. Droit devant, de frêles embar­­ca­­tions de pêcheurs ne semblent pas nous prêter atten­­tion : Héro­­dote fait réson­­ner sa corne de brume. Le navire klaxonne et les deux millions et demi d’ha­­bi­­tants de la ville sont au courant. Dernière escale avant la tran­­sat retour : Natal. Et puis c’est le dernier départ, les dernières amarres larguées. Le prochain port dans lequel j’en­­tre­­rai, Alge­­ci­­ras en Espagne, je le quit­­te­­rai par la route, tandis qu’Héro­­dote conti­­nuera la sienne vers Le Havre via Rotter­­dam et Tilbury.

Le retour

À Natal, on a quasi­­ment « refait le plein » de boîtes métal­­liques. On perd une heure chaque jour, le chan­­ge­­ment des horloges se fait en jour­­née – à 13 h il est 14 h –, sans doute pour que ce soit moins doulou­­reux.

« Il n’y a pas un marin qui peut dire qu’il n’a jamais pleuré », ajoute-t-il.

Je ne veux pas manquer les levers de soleil sur la mer. Dès le deuxième jour de la traver­­sée, aux premières lueurs, je me poste côté tribord, pont E. Une aube, rien que pour moi. Je monte à la passe­­relle. La porte est ouverte, les offi­­ciers ukrai­­niens me font signe d’en­­trer, je leur demande benoî­­te­­ment si on a déjà fran­­chi l’équa­­teur, ce à quoi l’un d’eux répond par l’af­­fir­­ma­­tive, je fais préci­­ser : « Cette nuit ? » Oui, et puis il me fait remarquer qu’il n’y a pas de petits bonhommes dispo­­sés tout le long de la ligne pour dire : « Coucou, c’est là. » Je souris, c’était juste pour le symbole. Au dîner, un événe­­ment inha­­bi­­tuel se produit : Barry quitte la table avant moi. Ne reste qu’un offi­­cier dans la pièce. Celui qui semble avoir de l’eau de mer à la place du sang. Il se met à parler. Il me dit que jamais il ne passe­­rait ses vacances en tant que passa­­ger sur un cargo. « Une drôle d’idée. » Je lui explique que ce voyage est pour moi une manière de chan­­ger ma rela­­tion au temps. Il hoche la tête. Il me parle des diffi­­cul­­tés à être marin, qu’il le restera encore quelques années mais qu’il arrê­­tera tôt ou tard. Que c’est dur d’être séparé de sa famille pendant de longs mois, mais que l’émo­­tion, le nouveau souffle au moment des retrou­­vailles sont incom­­men­­su­­rables. Il précise que 90 % des marins finissent par divor­­cer. Je n’ai pas de moyen de véri­­fier cette statis­­tique. « Il n’y a pas un marin qui peut dire qu’il n’a jamais pleuré », ajoute-t-il. Il me dit qu’il y aura un nouveau barbe­­cue à la fin de la semaine, après quelque chose dont je ne comprends pas le sens. Un mot qui finit par « -ill ». Deux jours plus tard, le soir venu, une envie de voir le ciel me saisit. Le problème, c’est qu’on ne peut plus sortir côté bâbord à cause de la pein­­ture encore fraîche que les mate­­lots ont tarti­­née sur le pont toute la jour­­née, et en bas, on n’a aucune vision d’en­­semble, je sors donc côté tribord et monte à la passe­­relle. Je ne regrette pas l’ef­­fort, c’est vrai­­ment magni­­fique. Du coin de l’œil, j’aperçois une étoile filante. Puis une autre, plus marquée. Je reste long­­temps les yeux dans Anta­­rès, dans la constel­­la­­tion du Scor­­pion. Et je suis heureuse de recon­­naître enfin, à l’op­­posé de l’étoile polaire, la croix du sud, un losange qui brille sur l’ho­­ri­­zon. Déci­­dé­­ment, on ne s’ha­­bi­­tue pas à l’ex­­cep­­tion­­nel. Les jours passent. Je conti­­nue à lire, à écrire, à compo­­ser. Ma cabine est un endroit propice, je le savais, et cela se confirme. On a presque atteint les Cana­­ries, on remonte la côte afri­­caine. On aperçoit plus souvent d’autres cargos. Bien­­tôt, ce sera Gibral­­tar et son nœud mari­­time.

ulyces-herodote-11
Crépus­­cule sur l’At­­lan­­tique
Le voyage arrive à son terme
Crédits : Anne-Lise Toly

Avant-dernier jour à bord. En milieu d’après-midi, alors que je passe par le mess des Philip­­pins à l’heure de leur pause, histoire de les saluer avant d’al­­ler me prome­­ner, Alfred me demande si je m’en vais faire un tour à l’avant, je dis qu’ef­­fec­­ti­­ve­­ment j’en ai l’in­­ten­­tion, il me fait comprendre que ce n’est pas une très bonne idée main­­te­­nant, vu qu’il va y avoir le scrill le thrill le skill, bref le truc en « -ill » dont m’a parlé l’of­­fi­­cier quelques jours aupa­­ra­­vant, et comme je ne comprends toujours pas de quoi il s’agit, il précise : « Exer­­cise. » Je remonte illico dans ma cabine pour attendre l’alarme, reli­­sant soigneu­­se­­ment les instruc­­tions, rangées dans le tiroir du bureau, sur ce que je dois faire et dans quel ordre au moment où elle reten­­tira dans les haut-parleurs. Voilà, sept coups brefs, un long, il faut se prépa­­rer à aban­­don­­ner le navire, je sors de ma cabine et me dirige d’un pas rapide vers la passe­­relle, où je ne trouve que le capi­­taine et Barry, arrivé avant moi avec son casque sur la tête. Mais où sont les autres ? Le comman­­dant donne ses instruc­­tions par talkie walkie. Il nous dit de rejoindre notre canot. Il y en a deux, l’un sur bâbord, l’autre sur tribord ; la première chose que s’en­­tend dire un marin en embarquant, et a fortiori un passa­­ger, c’est de quel canot il dépend en cas d’ur­­gence. Barry et moi descen­­dons au pas de course au pont A, récu­­pé­­rons un gilet de sauve­­tage fluo. Ils sont là, les autres. Chacun rejoint son canot, le mien c’est le numéro 2, côté bâbord. Chacun sait ce qu’il a à faire, le lieu­­te­­nant qui a pris en mains les opéra­­tions – il supplée le comman­­dant, resté aux commandes à la passe­­relle – s’en assure orale­­ment. On s’ins­­talle dans le canot, tota­­le­­ment fermé, il est rela­­ti­­ve­­ment spacieux en réalité, j’ap­­prends que parmi les vivres à bord il y a trois litres d’eau par personne. On nous montre comment mettre le contact et démar­­rer le moteur. L’après-midi se déroule ensuite tranquille­­ment jusqu’à l’heure du barbe­­cue, à l’ar­­rière du navire, tout aussi convi­­vial et musi­­cal que lors de la traver­­sée aller. La dernière jour­­née, tant redou­­tée, la 35e, arrive. J’erre comme une pauvre âme sur le navire, je me dis que c’est la dernière fois que je passe à certains endroits. Je prends une photo du trom­­bi­­no­­scope de l’équi­­page, histoire de n’ou­­blier ni les visages ni les noms. On est censés accos­­ter à Alge­­ci­­ras au milieu de la nuit. Je m’ima­­gine débarquer après le petit-déjeu­­ner. Sauf que… Je suis réveillée peu après 3 h par le télé­­phone, on vient tout juste de toucher terre : l’agent portuaire veut me voir. Je saute du lit, parviens ensom­­meillée au bureau où j’ap­­prends que le bateau repart à 6 h, et qu’en consé­quence il me faut descendre avant. Super. Et moi qui pensais avoir le temps de dire au revoir à tout le monde… Un porte-conte­­neurs, c’est fait pour rester le moins de temps possible à quai. Time is money. Il est 5 h moins le quart, je bois un café à la cuisine, j’y croise le second en train de grigno­­ter un bout, on partage tous les deux en silence cet instant hors du temps. J’af­­fiche au mur, à côté du menu, une feuille de remer­­cie­­ments gribouillée à la hâte. Je laisse un mot pour Barry, que je n’au­­rai pas revu non plus, à côté de son assiette sur la table déjà dres­­sée. Mais le taxi commandé par l’agent portuaire m’at­­tend. Un marin charge mes affaires dans le coffre. J’ai juste le temps de retour­­ner au bureau, je suis émue, j’ai envie de faire la bise aux deux offi­­ciers présents, je n’ose pas. Je garde­­rai l’image de leurs yeux qui me sourient. La nuit s’es­­tompe douce­­ment sur le rocher de Gibral­­tar tout proche. Je regarde s’éloi­­gner les lumières du port depuis le taxi qui me ramène à ma vie terrestre.

ulyces-herodote-10
Jeter l’ancre
Vue nocturne du port d’Al­­ge­­ci­­ras
Crédits : Anne-Lise Toly

Héro­­dote appa­­reillera à peine une heure plus tard pour Rotter­­dam – où descen­­dra Alfred, le bosco, après plus de huit mois sur l’eau. Ce sera ensuite Tilbury, Rouen et enfin Le Havre, qui verra débarquer à leur tour le chef élec­­tri­­cien et le second capi­­taine. Bien sûr, d’autres travailleurs de la mer pren­­dront leur place : on estime le nombre de marins opérant en trafic inter­­­na­­tio­­nal à 460 000 offi­­ciers et 721 000 hommes d’équi­­page. Puis Héro­­dote et sa montagne de conte­­neurs mettront à nouveau cap au large, parti­­ront à l’as­­saut de l’At­­lan­­tique. Héro­­dote, une goutte d’eau dans l’océan des 50 000 navires de commerce qui, au même moment, inlas­­sa­­ble­­ment, sillonnent les mers du monde.


Couver­­ture : Un navire marchand au large, par Anne-Lise Toly.
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Free Down­load WordP­ress Themes
down­load udemy paid course for free
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
download udemy paid course for free

Plus de wild