par Ulyces | 0 min | 10 mars 2015

L’en­­traî­­neur

Quand nous arri­­vons, il coupe des noix de coco près de la maison en ciment de sa tante, une femme d’un certain âge. Il me salue poli­­ment avant d’adres­­ser un large et chaleu­­reux sourire à mon amie Frances. « Voici Dam », me dit-elle. « C’est le meilleur entraî­­neur avec qui j’ai eu la chance de travailler. » Ce dernier nous invite à nous asseoir sur un tapis tressé qui s’étale sur le porche de la maison. « Tenez », dit-il en nous tendant un pot. « Prenez donc un peu d’eau de coco. »

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Dam
Crédits : Lind­­sey Newhall

La tante de Dam sort de la maison­­nette et vient s’ac­­crou­­pir au soleil, à côté de nous. « Que voulez-vous dîner ? », demande-t-elle en boitant vers les ingré­­dients. « Nous avons du pois­­son. » Irré­­mé­­dia­­ble­­ment voûtée après avoir passé sa vie à travailler dans les rizières, inca­­pable de se tenir droite sans douleur, elle passe désor­­mais sa vie près du sol et alterne flui­­de­­ment entre les posi­­tions assise, accrou­­pie, ou presque debout. « Dam dort ici, parfois », m’ap­­prend Frances. « Il vit ici et là, il dort chez des amis ou de la famille, qui vivent dans les parages. Il n’a pas de maison. Dam vivait à Bang­­kok jusqu’à ce qu’il reçoive mon appel, il y a quelques mois. Je lui ai dit que je voulais qu’il revienne au village et devienne entraî­­neur à plein temps dans notre gymnase Giat­­bun­­dit. » À Bang­­kok, Dam était un chauf­­feur de moto-taxi le jour. Le soir, il tenait les pao (sacs de frappe tradi­­tion­­nels, ndt) pour les gamins du gymnase d’un de ses amis. Lorsque Frances l’a appelé et lui a offert ce travail dans sa ville natale, il a fait ses valises et aban­­donné sa vie à Bang­­kok pour reve­­nir chez lui.

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La maison de la tante de Dam
Crédits : Lind­­sey Newhall

Frances fait partie de la famille de Dam par alliance. Elle a commencé à s’en­­traî­­ner avec lui au gymnase Bor Bree­­chaa de Bang­­kok il y a une dizaine d’an­­nées de cela. « C’est le meilleur entraî­­neur avec qui j’ai travaillé », répète-t-elle. « C’est un excellent conteur, aussi. En l’échange d’une bouteille de Lao Khao, il te racon­­tera des histoires, que tu veuilles les entendre ou non. » « Du Lao Khao ? » « Du whisky de riz, moins cher que la Moon­­shine. » C’est la première fois que je rencontre Dam, mais il me semble avoir déjà entendu son nom aupa­­ra­­vant. Je me souviens d’une inter­­­view avec Namka­­buan, un ancien cham­­pion devenu proprié­­taire d’un gymnase à Buri­­nam, au cours de laquelle il avait mentionné un certain Dam. Il m’avait dit qu’il était le « meilleur gérant de pao » de Thaï­­lande. « Oui », m’as­­sure Frances, « c’est bien lui. Tout le monde sait que c’est un entraî­­neur hors pair, et tout le monde sait aussi que c’est un ivrogne. Il est aussi célèbre pour l’un que pour l’autre. »

Un homme brisé

Nous nous sommes arrê­­tées chez la tante de Dam pour récu­­pé­­rer des palourdes et des crabes pour le dîner, mais je voulais en savoir plus sur Dam. C’était un grand homme, plus grand que la plupart des gens du village. Il émanait de lui une profonde tris­­tesse, noyée sous son exubé­­rance appa­­rente. Cet entraî­­neur virtuose, avec lequel avait travaillé mon amie, se retrou­­vait désor­­mais sans logis dans son propre village, au milieu des rizières. « Il ne va pas bien », pour­­suit Frances. « Dam est un homme brisé. J’ai entendu des histoires à son propos depuis que je suis arri­­vée dans ce village il y a plus de dix ans. Nous nous entraî­­nons ici, au village, car il a été viré de Giat­­bun­­dit. Il a frappé un combat­­tant et lui a cassé une dent parce qu’il avait dit qu’il ferait mieux de se regar­­der dans un miroir avant de critiquer les autres. »

Il s’ar­­rête et prend une grande inspi­­ra­­tion. Des larmes commencent à emplir ses yeux.

Pour Frances, Dam est le produit de son envi­­ron­­ne­­ment. « Ils le traitent d’ivrogne mais ils le paient en Lao Khao. » Il a passé son enfance à se battre dans l’Isaan, sous la super­­­vi­­sion d’un parieur du coin qui se présen­­tait comme le mana­­ger de Dam. Sans entraî­­ne­­ment ni entraî­­neur, Dam a appris en se battant, en regar­­dant les autres garçons se battre, à boxer dans le vide dans son jardin et en frap­­pant un sac de riz rempli de tout ce qu’il pouvait trou­­ver. « C’était un luxe de frap­­per des sacs de riz », se souvient-il. « Ils se cassent rapi­­de­­ment et ils étaient durs à trou­­ver parce qu’on en avait besoin pour les récoltes. » Il me raconte sa lente évolu­­tion, de simple combat­­tant au poste d’en­­traî­­neur, ayant commencé vers 20 ans lorsqu’il s’est installé à Bang­­kok. Il se portait volon­­taire pour tenir les pao pour les autres combat­­tants, quand il esti­­mait que les entraî­­neurs ne s’in­­ves­­tis­­saient pas assez avant les combats impor­­tants. « Je voulais simple­­ment aider », assure-t-il. « Et plus tard, j’ai compris que j’étais meilleur entraî­­neur que combat­­tant. Cela dit, c’est une vie diffi­­cile. J’en­­traî­­nais des cham­­pions qui dispu­­taient des combats impor­­tants, mais je gagnais à peine assez d’argent pour vivre. C’est le problème lorsqu’on est entraî­­neur dans plusieurs salles : on n’est jamais bien payé, jamais payé à l’heure, et le salaire fixe n’existe pas. Les gymnases oscil­lent selon un cycle natu­­rel de réus­­site fait de hauts et de bas, et cela affecte ce qu’on gagne. Il est courant de ne pas être payé du tout. On vous donne le gîte et le couvert. On n’ose pas deman­­der plus. » Il a l’air abattu, presque défait. J’in­­siste : « Je veux que tu me racontes : quel est ton plus grand regret ? »

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Dam et Frances
Crédits : Lind­­sey Newhall

Sa main desserre la noix de coco, la machette tenue en l’air. « Mon plus grand regret ? » commence-t-il. Il s’ar­­rête et prend une grande inspi­­ra­­tion. Des larmes commencent à emplir ses yeux. Je me tourne vers Frances et arti­­cule silen­­cieu­­se­­ment : « Il va bien ? » Elle hoche la tête et lui demande de racon­­ter son histoire.

Le combat

« J’avais 18 ans », commence Dam, « je devais dispu­­ter deux combats dans la même jour­­née. J’ai combattu le matin sur Chan­­nel 4, à Khon Kaen, et j’ai gagné. Puis nous sommes partis à l’autre stade pour le combat du soir. L’autre combat­­tant était un cham­­pion en Isaan. J’étais fier de me battre contre lui. Je l’avais déjà battu une fois aupa­­ra­­vant, et je savais que le battre de nouveau me donne­­rait une chance d’avoir le titre. Tout le monde était persuadé que j’al­­lais gagner. Je me souviens que les paris étaient à cinq contre deux en ma faveur. Ils ont appelé le combat “la confron­­ta­­tion rêvée”, car l’autre combat­­tant était un cham­­pion local qui avait de nombreux parieurs très connus de son côté, et j’étais inconnu mais les parieurs locaux savaient que je l’avais déjà battu une fois. Ils pensaient donc que je pouvais le battre à nouveau. Même ma famille était là, et ils ont eux aussi misé de l’argent sur moi. » Dam s’in­­ter­­rompt et se frotte les yeux pour tenter de rete­­nir ses larmes. Sa tante lui tape sur l’épaule et lui demande de venir l’ai­­der à prépa­­rer le dîner. Mais Dam l’ignore, il n’ar­­rive pas à décro­­cher de son histoire. « Je ne veux pas me souve­­nir », dit-il enfin.

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Les larmes de l’en­­traî­­neur
Crédits : Lind­­sey Newhall

« Je me prépa­­rais pour affron­­ter le cham­­pion. Et puis… ils m’ont dit que je devais perdre le combat. Le proprié­­taire du gymnase où je m’en­­traî­­nais a dit qu’il avait besoin d’argent, que les autres garçons du gymnase n’avaient pas assez à manger. “Tu dois perdre ce combat pour pouvoir nour­­rir les enfants.” Le combat m’était favo­­rable, ce qui signi­­fiait que ceux qui pariaient contre moi pouvaient se faire un paquet d’argent si je perdais. Le proprié­­taire de mon gymnase a secrè­­te­­ment parié contre moi et m’a intimé de perdre. J’avais à peine 18 ans, je n’étais même pas adulte. Tout allait bien pour moi, à l’époque. Mais je devais le faire. Je devais perdre. Lorsque le proprié­­taire du gymnase te demande quelque chose, tu le fais. C’est un devoir. Le gymnase lui appar­­tient, ton contrat lui appar­­tient, ton âme lui appar­­tient. “Les gamins ont besoin de nour­­ri­­ture, les gamins ont besoin de nour­­ri­­ture”, répé­­tait-il sans cesse. Et c’était vrai, le gymnase n’avait presque pas d’argent, les autres boxeurs avaient faim. Je voulais aider. J’ai donc fait ce qu’il m’avait ordonné. Je n’étais même pas payé pour le combat. Le patron disait qu’il avait besoin de mon fric pour le gymnase. Je ne pouvais rien faire, rien dire. » Dam s’in­­ter­­rompt subi­­te­­ment et laisse couler ses larmes. Je regarde Frances, mal à l’aise. Personne n’avait jamais pleuré au cours d’une de mes inter­­­views. Mon amie reste indif­­fé­­rente. « Les alcoo­­liques vivent dans le passé », dit-elle. « Et main­­te­­nant, il reste planté là sans savoir comment gagner de l’argent et reve­­nir dans la vraie vie après le muay-thaï. » Dam tente de se reprendre avant de pour­­suivre.

« Je serais un homme diffé­rent aujourd’­­hui si je n’avais pas accepté de truquer ce combat. » — Dam

« Tu veux savoir ce qu’il y a de pire dans un combat ? Ce n’est pas la douleur, les bles­­sures au visage, l’en­­traî­­ne­­ment, ou quoi que ce soit de ce genre. Le pire dans un combat, c’est l’hu­­mi­­lia­­tion lorsque tu perds, lorsque tout le monde sait que tu aurais dû gagner, lorsque tu sais toi-même que tu aurais dû gagner… Devoir quit­­ter le ring sous les raille­­ries et les huées du public qui te traite de bon à rien. Qui te hurle que tu es un imbé­­cile. Un faible. Ils m’en­­gueu­­laient et me criaient tous dessus, ils me jetaient leurs canettes de bière. Je devais rester silen­­cieux et encais­­ser. Je ne pouvais pas me défendre, je ne pouvais pas leur dire que ce n’était pas de ma faute, que je ne voulais pas que les choses se passent comme ça. Ma famille était venue me voir, je n’ai même pas pu les regar­­der quand j’ai quitté le ring. Tout l’argent que mes amis et ma famille ont perdu ce soir-là… Je ne pour­­rai jamais le rembour­­ser. Mais c’est ainsi que tu truques un combat : tu dois faire en sorte que personne ne s’en rende compte, que chacun soit persuadé de la véra­­cité de son dérou­­le­­ment. Je n’en ai pas parlé aux personnes que j’ai­­mais avant plusieurs années. J’avais telle­­ment honte. C’est arrivé il y a trente ans, mais j’y pense encore souvent. Ça m’a retourné la tête. Et le cœur, aussi. Regarde-moi, main­­te­­nant. Je n’ai plus rien. J’étais un bon combat­­tant, j’ai entraîné des guer­­riers excep­­tion­­nels, j’en ai aidé d’autres à deve­­nir des cham­­pions et je n’ai jamais eu la chance de pouvoir prétendre à quelque chose de meilleur. Je serais un homme diffé­rent aujourd’­­hui si je n’avais pas accepté de truquer ce combat. Être entraî­­neur, c’est diffi­­cile, être combat­­tant, c’est diffi­­cile. Les gens t’uti­­lisent et puis te jettent. C’est un milieu sans pitié. Aujourd’­­hui, j’ai un fils qui n’a même pas un an. Je ne veux pas qu’il ait la même vie que moi. Je ne le lais­­se­­rai jamais deve­­nir combat­­tant de muay-thaï. »

~

Frances est la première à briser le silence sur la route qui nous éloigne du village. « Tu sais, son fils… », commence-t-elle, « ce n’est qu’un bébé mais ce sera un guer­­rier, lui aussi, que Dam le veuille ou non. Il est né dans cet univers. Dam n’a pas pu y échap­­per, et son fils ne le pourra pas non plus. »


Traduit de l’an­­glais par Pierre Laurent d’après l’ar­­ticle « Life of a Pad-Man: A Muay Thai Trai­­ner’s Remorse », paru dans Fight­­land. Couver­­ture : Dam, par Lind­­sey Newhall.
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