par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 14 octobre 2014

La grande évasion

Cela faisait déjà deux ans que Julio de Almeida était enfermé à Cândido Mendes, cette prison infer­­nale située au cœur du village de Dois Rios. Depuis qu’il avait débarqué ici, ses jour­­nées, ainsi que celles de tous les autres déte­­nus, étaient ryth­­mées par le bruit d’une sirène. La même que les gardes faisaient reten­­tir lorsqu’un prison­­nier cher­­chait à s’éva­­der, et « beau­­coup mouraient en essayant », ajoute Julio. Réveillés à cinq heures, lui et les autres prison­­niers devaient alors se présen­­ter à six heures et demie au portail situé juste en dessous de la tour de garde, prêts à partir sur les colo­­nies. Là-bas, six heures par jour et sous un soleil de plomb, les prison­­niers bêchaient la terre à la seule force des bras, plan­­taient et semaient sans relâche. Ce jour-là, alors qu’il était en train de travailler lui aussi, Julio s’est plaint auprès de la direc­­tion de violentes douleurs à l’es­­to­­mac. Après consul­­ta­­tion, le méde­­cin de service a décidé que Julio devait être ache­­miné à Laza­­ret, une autre prison de l’île et, à l’ori­­gine, un ancien hôpi­­tal. L’en­­droit se situait de l’autre côté de l’île, non loin du village d’Abraão. Là-bas, Julio pour­­rait rece­­voir des soins.

Tomber ou se bles­­ser ralen­­ti­­rait immanqua­­ble­­ment sa course, et désor­­mais il en était sûr, les gardes étaient derrière lui.

Avant de deve­­nir un véri­­table para­­dis pour les touristes du monde entier, envahi de pousa­­das multi­­co­­lores – l’équi­­valent des chambres d’hôtes françaises –, de restau­­rants et d’échoppes, Abraão n’était qu’un petit village portuaire destiné à accueillir les prison­­niers de tout le Brésil. Sa proxi­­mité avec le conti­nent en faisait le seul port d’ac­­cès où débarquer à Ilha Grande. Le plan de Julio se dérou­­lait comme prévu. Afin de suivre atten­­ti­­ve­­ment l’évo­­lu­­tion de son état de santé, il est resté plusieurs jours sur place à travailler sur ces terres. D’ici, Julio pouvait voir se dres­­ser devant lui les montagnes de Conceição de Jaca­­reí, qui surplombent la côte. Il ne lui faudrait pas plus de quelques heures en bateau pour les rejoindre. De là, il pour­­rait quit­­ter l’île et gagner Rio de Janeiro. « Je vais m’en­­fuir », a lancé Julio le moment venu à l’un des gardiens chargé de sa surveillance. Avec le temps, les deux hommes s’étaient liés d’ami­­tié – jusqu’à s’en aller tous les deux voler des légumes aux habi­­tants du village lors de virées nocturnes. Il était sûr qu’il l’ai­­de­­rait dans son entre­­prise. C’est qu’à Laza­­ret, la nour­­ri­­ture était « pessima de rium » (« vrai­­ment atroce »), raconte Julio, et ses talents de cuisi­­nier ont fini par faire oublier au gardien ses rations de boyaux jour­­na­­lières. Ils ont ainsi étudiés ensemble toutes les possi­­bi­­li­­tés de sorties, iden­­ti­­fiant la posi­­tion de chacun des gardes afin de se tenir prêts lorsque le moment vien­­drait de se faire la belle. Quelques mois aupa­­ra­­vant, la première tenta­­tive d’éva­­sion de Julio avait échouée. Les gardes l’avaient rattrapé avant même qu’il ait eu le temps de quit­­ter l’île. Mais cette fois-ci, ce serait diffé­rent. La nuit venue, le fugi­­tif a réussi à se substi­­tuer à la sécu­­rité pour déta­­ler à toute vitesse en direc­­tion des collines tapis­­sées de jungle. Pour rejoindre la plage, Julio a coupé à travers la végé­­ta­­tion se dres­­sant sur sa route : une flore foison­­nante, presque étouf­­fante faite de palmiers, de lianes et d’im­­menses bana­­niers. Unique­­ment guidé par les astres plan­­tés haut dans le ciel, à chaque foulée, Julio devait veiller à ne pas se prendre les pieds dans les racines des arbres qui rampaient sur le sol – tomber ou se bles­­ser ralen­­ti­­rait immanqua­­ble­­ment sa course, et désor­­mais il en était sûr, les gardes étaient derrière lui.

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Enfin libre
Julio de Almeida tourne le dos au péni­­ten­­cier
Crédits : Samuel Aupiais

Plusieurs heures après, il a fina­­le­­ment atteint la plage Saco do Céu. Sur place, Julio a dérobé une barque et pris la mer. Le conti­nent n’était plus qu’à une centaine de kilo­­mètres main­­te­­nant. Pour se repé­­rer, il avait préa­­la­­ble­­ment étudié les astres, les cartes, les courants marins… Il n’avait pas le choix. Si jamais il se mettait à navi­­guer du mauvais côté de l’île, en direc­­tion de l’océan, tout serait perdu. Car de ce côté-ci, après les derniers petits îlots formant l’ar­­chi­­pel d’Ilha Grande, il n’y a plus rien sinon l’im­­men­­sité de l’At­­lan­­tique qui sépare Ilha Grande des côtes de l’Afrique. Il a fini par atteindre les rives de Conceição de Jaca­­reí sans embuches, avant de sauter dans le premier train, direc­­tion Rio de Janeiro. Julio de Almeida était libre à présent.

Le Chau­­dron du Diable

Aujourd’­­hui, on peut s’éton­­ner de retrou­­ver Julio à Ilha Grande, cette île qu’il a cher­­ché à quit­­ter par tous les moyens 54 ans aupa­­ra­­vant. En cet après-midi de juin, le soleil est perché bien au dessus des montagnes verdoyantes surplom­­bant le village de Dois Rios. Julio est assis à la terrasse du café de Teresa da Silva. Derrière lui, on distingue nette­­ment les ruines du Centre Péni­­ten­­cier Cândido Mendes, sa grande entrée prin­­ci­­pale et ses portes métal­­liques intro­­duites par une allée de haut palmiers. Plus de cent ans après son inau­­gu­­ra­­tion, on a l’im­­pres­­sion que la prison guette encore les habi­­tants à travers les petites fenêtres percées dans ses murs blancs. Malgré la terrible répu­­ta­­tion de l’éta­­blis­­se­­ment, malgré la violence, les tortures, les viols et les morts qui ont accom­­pa­­gné son histoire, le vieil homme ne semble même plus y prêter atten­­tion. Teresa vient de servir à Julio un demi verre de cachaça. Tranquille­­ment, il porte le liquide à ses lèvres cachées sous son épaisse barbe blanche. Sous sa casquette rouge usée, on aperçoit son visage sympa­­thique. Il porte un manteau kaki un peu trop grand pour lui ainsi qu’un short qu’il a découpé dans un de ses vieux panta­­lons.

Pour ses crimes, Julio a été puni par la justice en 1958 et enfermé dans une cellule de Rio dont il s’est évadé peu de temps après.

À 83 ans, l’homme traîne encore cette dégaine de gars des rues. Celles de Pétro­­po­­lis, État fédé­­ral de Rio de Janeiro où il a vu le jour en 1931. Adoles­cent, Julio s’est retrouvé à la Cidade Mara­­vil­­hosa (la « Cité Merveilleuse »), dans les méandres de laquelle il tentait de survivre grâce à quelques petits boulots. « C’est seule­­ment ensuite que je suis rentré dans le crime », raconte-t-il. Pas de dates précises, l’homme est âgé et ses souve­­nirs sont parfois confus. Il se rappelle pour­­tant les plages de Copa­­ca­­bana et Flamengo, parmi les lieux les plus touris­­tiques de Rio mais aussi parmi les plus fréquen­­tés par les vaga­­bonds et la popu­­la­­tion pauvre de la ville. C’est là-bas que son quoti­­dien de crimi­­nel a pris de plus en plus d’am­­pleur : « Je volais, je tuais, tout cela pour vivre », explique-t-il. Pour ses crimes, Julio a été puni par la justice en 1958 et enfermé dans une cellule de Rio dont il s’est évadé peu de temps après. De nouveau rattrapé par la police, cette fois la sentence a été plus sévère. On l’a condamné à une peine de 28 ans de prison, qu’il devait purger entre les murs du péni­­ten­­cier d’Ilha Grande. Julio savait ce qui l’at­­ten­­dait là-bas. À Cândido Mendes, Caldeirão do Diablo (« le Chau­­dron du Diable ») comme l’avait surnommé les prison­­niers, on enfer­­mait « les alcoo­­liques, les mendiants, les sans-abris et les capœi­­ristes de tout le pays. Tous ceux que le gouver­­ne­­ment d’État souhai­­tait tenir à l’écart du reste de la société. On isolait ces indi­­vi­­dus en grande majo­­rité pauvres et noirs qui mour­­raient par la suite, le plus souvent de mauvaise alimen­­ta­­tion et faute d’hy­­giène, de béri­­béri et de dysen­­te­­rie », nous explique Myrian Sepúl­­veda dos Santos. La socio­­logue et profes­­seure asso­­ciée à l’Uni­­ver­­sité d’État de Rio de Janeiro (UERJ) a long­­temps travaillé sur l’his­­toire de l’éta­­blis­­se­­ment péni­­ten­­cier. Depuis plus d’une ving­­taine d’an­­nées, les crimi­­nels les plus dange­­reux du pays étaient déte­­nus là-bas. Certains gangs origi­­naires des quar­­tiers pauvres de Rio y avaient même élu domi­­cile : la Falange Zona Sul, la Falange da Coréia ou encore la Falange Jacaré, la plus détes­­tée en raison des violences et du racket que ses membres pratiquaient sur les autres déte­­nus. Jusqu’ici, elle était aussi respon­­sable de la plus grande partie des morts à l’in­­té­­rieur de la prison.

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Nossa Senhora Apare­­cida
Autel de Notre-Dame-de-l’Ap­­pa­­ri­­tion
Crédits : Samuel Aupiais

Installé dans la cale d’un bateau, Julio est parti avec trente autres prison­­niers rejoindre l’île-prison. Son expé­­rience rappelle celle d’un autre détenu. André Torres, un des rares indi­­vi­­dus incar­­cé­­rés là-bas à avoir raconté dans un livre, No exilo na Ilha Grande, paru en 1985, son calvaire à Cândido Mendes : « Les soldats se sont ensuite posi­­tion­­nés avec leurs mitrailleuses. Ils formaient un long couloir jusqu’au pont d’em­­barque­­ment. Les chauf­­feurs ont ouvert les portes des camions et les déte­­nus, indif­­fé­­rents à tout ce proto­­cole, atten­­daient d’être appe­­lés par le sergent, qui, son rapport à la main, hurlait leurs noms (…). Après avoir ramassé leurs affaires, les prison­­niers ont sauté dans le bateau avant d’être envoyé dans un trou au fond de la cale du navire (…). Le camion est reparti. Le bateau a alors attendu que les passa­­gers et les rési­­dents d’Ilha Grande montent à bord et il s´est ensuite mis en marche en direc­­tion d’Abraão. Il a fallu plus de deux heures de voyage avant d’ac­­cos­­ter enfin sur le rivage d’Ilha Grande. » Lorsque Julio est arrivé à son tour à Abraão, quinze condam­­nés ont immé­­dia­­te­­ment été envoyés à la prison de Laza­­ret et quinze autres, dont lui, sont montés dans un camion pour rejoindre le péni­­ten­­cier de Cândido Mendes. Arrivé à desti­­na­­tion, le camion s’est arrêté à quelques mètres de l’en­­trée de la prison. Là, juste devant les portes du centre péni­­ten­­cier, se trouve encore l’au­­tel de Nossa Senhora Apare­­cida (« Notre-Dame-de-l’Ap­­pa­­ri­­tion »), la patronne de tous les Brési­­liens. Les condam­­nés avaient coutume de la saluer avant de dire au revoir à leur liberté. Devant l’en­­trée prin­­ci­­pal, Julio a signé les registres et les derniers docu­­ments qu’on lui tendait, avant d’en­­tendre le bruit sourd des portes métal­­liques se refer­­mer derrière lui.

Les assas­­sins

Julio a passé les trois premières années de sa déten­­tion dans une cellule de quatre mètres sur huit, avec une ving­­taine de co-déte­­nus de droits communs : voleurs, petits crimi­­nels… Dans un coin se trou­­vaient les toilettes, un unique évier, et un bout de tuyau qui pendait du mur remplaçait la douche.

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Aban­­do­­nada
Les ruines de Cândido Mendes
Crédits : Samuel Aupiais

Lorsque la jour­­née sur les colo­­nies était termi­­née, chacun avait le droit d’al­­ler vaquer à ses occu­­pa­­tions : prière, musique, lectu­­re… et pour ceux que le travail n’avaient pas encore ache­­vés, des parties de foot­­ball étaient orga­­ni­­sées dans la cour. Mais à 21 heures, la sirène de la prison reten­­tis­­sait de nouveau. C’était l’heure de rega­­gner les cellules pour aller dormir. Et lorsque la sirène finis­­sait par se taire, aucun bruit ni aucune parole n’étaient plus tolé­­rés jusqu’au lende­­main matin. Malgré la rudesse de son quoti­­dien, Julio semble avoir conservé un souve­­nir serein de cette époque : « Tudo bem. Ma vie dans la prison était tranquille. J’étais ami avec tous les compan­­hei­­ros (les « compa­­gnons », les autres déte­­nus, nda) qui sont passés par là, ainsi que les gardes et l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. J’avais un compor­­te­­ment exem­­plaire et je n’avais de problèmes avec personne. » Proche de la direc­­tion, au fil des ans, Julio avait notam­­ment réussi à tisser de bonnes rela­­tions avec le direc­­teur de l’éta­­blis­­se­­ment : « C’est l’homme qui m’a aidé. Je dois respec­­ter tout ce qu’il m’a dit de faire », ajoute-il. Trois ans plus tard, en 1960, Julio s’échap­­pait d’Ilha Grande. Durant les années qui ont suivi son évasion, le fugi­­tif est retourné à ses acti­­vi­­tés crimi­­nelles du côté de Rio. Il avait retrouvé sa vie de vaga­­bond, la seule qu’il connais­­sait, ainsi que ses mauvaises fréquen­­ta­­tions. Seule­­ment, sa cavale n’a pas duré. Quatre ans plus tard, la police lui repas­­sait les menottes aux poignets, condamné cette fois pour un crime commis long­­temps aupa­­ra­­vant. La sentence était conve­­nue d’avance pour Julio et c’est sans surprise qu’on l’a renvoyé à Ilha Grande. À son retour sur l’île, le direc­­teur l’a convoqué dans son bureau. Julio s’est exécuté et, près de la grande entrée prin­­ci­­pale, a gravi les marches en pierres qui le sépa­­rait du premier étage, là où l’at­­ten­­dait sûre­­ment son châti­­ment. Il est entré et s’est assis. Une fois installé, il a aussi­­tôt fait part au direc­­teur de sa volonté obsé­­dante de rejoindre Rio. À tout prix, quitte à replon­­ger de nouveau dans la folie des rues et embras­­ser un quoti­­dien de misère, alourdi par le poids des morts – Julio n’avait que cette idée-là en tête. Dans d’autres circons­­tances, son obsti­­na­­tion et sa tendance à vouloir se faire la malle pour échap­­per à cette île aurait pu lui coûter la vie. Mais le bon compor­­te­­ment dont il avait fait preuve durant ses premières années d’em­­pri­­son­­ne­­ment et l’ex­­cel­­lente rela­­tion entre­­te­­nue jusqu’ici avec le direc­­teur du péni­­ten­­cier ont amené ce dernier à lui propo­­ser un marché. S’il promet­­tait de se tenir à carreaux, le direc­­teur pouvait s’ar­­ran­­ger avec les magis­­trats pour lui obte­­nir le statut de colo­­nio livre : un régime de déten­­tion aménagé qui auto­­ri­­saient les prison­­niers travaillant pour la colo­­nie à vivre en dehors des murs de la prison. Ils étaient une cinquan­­taine à Dois Rios à béné­­fi­­cier de ce statut :

L’opé­­ra­­tion n’avait duré que quelques minutes. L’ins­­tant d’après, tout le monde s’était dispersé.

« — Qu’est-ce que tu vas faire à Rio ? a demandé le direc­­teur à Julio. Si tu n’as pas de maison, ni même d’argent, si tu n’as rien, qu’est-ce que tu irais faire là-bas ? Pourquoi ne pas rester vivre ici ? Tu aurais une maison, de la nour­­ri­­ture, des vête­­ments. Tout serait pris en charge. — Oui, vous avez raison », a conclu Julio. Le juge a donc ordonné l’amé­­na­­ge­­ment de sa peine et fixé les condi­­tions de sa mise en liberté. Le direc­­teur lui a ensuite offert un travail et pendant huit ans, chaque jour, Julio s’est présenté en tant qu’homme à tout faire à la rési­­dence du comman­­dant qui vivait à Abraão. À cette époque, le comman­­dant était le respon­­sable du trans­­fert des prison­­niers à Ilha Grande : « J’ai dû quit­­ter les compan­­hei­­ros pour aller faire ce travail », se rappelle Julio. Pendant un temps, culti­­va­­teur et éleveur, il était aussi chargé de la cuisine lorsque le comman­­dant rece­­vait des person­­na­­li­­tés lors de visites offi­­cielles. Rapi­­de­­ment, il a gagné le statut d’homme de confiance auprès de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion et plus parti­­cu­­liè­­re­­ment du direc­­teur, qui l’a par la suite nommé cuisi­­nier à la prison de Cândido Mendes, avec pour mission de nour­­rir les mille déte­­nus enfer­­més là. Doré­­na­­vant, même si Julio ne dormait plus enfermé dans une cellule, il devait tous les jours venir travailler dans cet enfer. Il lui fallait se tenir à l’écart de la violence de ces murs. C’était le moment oppor­­tun, car le 31 mars 1964, un coup d’état mili­­taire emmené par le maré­­chal Castelo Branco a desti­­tué le président élu, João Goulart, et la dicta­­ture et la répres­­sion se sont rapi­­de­­ment instal­­lées dans tout le Brésil. Les prison­­niers poli­­tiques, oppo­­sants au régime en place, commençaient à remplir les cellules du péni­­ten­­cier. Parmi eux, des noms célèbres comme celui du jour­­na­­liste et homme poli­­tique Fernando Gabeira, des mili­­tants tels que Luiz Carlos Prestes et Aglido Barato. Certains ont même tenté d’ap­­pro­­cher Julio à plusieurs reprises : « Je les ai tous vus, se souvient-il. Ils dépen­­daient de moi car j’étais cuisi­­nier. Ils m’ont rencon­­tré, mais je ne voulais rien avoir à faire avec eux car j’étais lié à la direc­­tion. »

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Paisible
La nouvelle vie de Julio de Almeida
Crédits : Samuel Aupiais

À cette époque, les couloirs du centre deve­­naient de plus en plus agités, d’au­­tant plus que vers la fin des années 1970, l’une des orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles les plus meur­­trières du pays venait de voir le jour à Cândido Mendes. La Falange Vermelha (« La Phalange Rouge »), plus connue depuis sous le nom de Comando Vermelho, fruit de l’as­­so­­cia­­tion entre certains prison­­niers poli­­tiques et d’autres déte­­nus de droits communs comme William da Silva, faisait désor­­mais régner la loi dans la prison : « Le rela­­tion­­nel était très dur avec le person­­nel. Les prison­­niers de droits communs qui arri­­vaient, c’étaient des voleurs, des braqueurs de banques, des voyous. Les prison­­niers avaient changé », remarque Hotair de Silva, un des derniers gardiens de Cândido Mendes et vieil ami de Julio, vivant encore sur l’île. La tension au sein de l’éta­­blis­­se­­ment n’a cessé de grim­­per jusqu’en 1979, lorsqu’un règle­­ment de compte a éclaté entre le Comando Vermelho et son prin­­ci­­pal rival, la Falange Jacaré. Armés de couteaux et de poinçons confec­­tion­­nés avec des lames de rasoirs et divers objets tran­­chants, les premiers ont déclen­­ché une émeute et menacé les gardes afin d’ac­­cé­­der aux cellules occu­­pées par les Jacaré. Ils sont entrés à plusieurs et tour à tour, ont poignardé et égorgé chacun d’entre eux. Huit déte­­nus ont été assas­­si­­nés ce jour-là. L’opé­­ra­­tion n’avait duré que quelques minutes. L’ins­­tant d’après, tout le monde s’était dispersé. « Je me trou­­vais dans la maison du direc­­teur au moment du massacre. Les gardes n’ont pas réussi à les sépa­­rer. Ensuite, c’est à moi qu’on a demandé d’em­­me­­ner les corps pour les enter­­rer », nous confie Julio.

Maldita

L’an­­née 1983 s’est ache­­vée de façon spec­­ta­­cu­­laire à Cândido Mendes. La nuit du 31 décembre, Jose Carlos dos Reis Encina, dit O Esca­­dinha, (« L’Es­­ca­­lier »), l’un des trafiquants de drogues les plus tris­­te­­ment célèbres de Rio de Janeiro, s’est enfui du péni­­ten­­cier. Il avait 29 ans lorsqu’il avait été envoyé à Cândido Mendes. Les charges rete­­nues contre lui ? Braquages de banques, trafic de stupé­­fiants et meurtres. Si jusqu’ici les seules voies d’éva­­sion acces­­sibles pour un fugi­­tif se trou­­vaient être la plage ou la jungle, le crimi­­nel a fait preuve d’un élan de créa­­ti­­vité sans précé­dent pour parve­­nir à s’échap­­per.

Installé dans sa petite maison bleue, Julio n’a jamais pensé à partir et lais­­ser derrière lui ces terribles souve­­nirs.

Ce jour-là, O Esca­­dinha rece­­vait la visite de sa femme. Profi­­tant du temps qui leur était alloué pour marcher dans la cour, un héli­­co­­ptère est venu se poser juste à côté d’eux, embarquant monsieur et madame dos Reis Encina à la volée. L’en­­gin a redé­­collé aussi­­tôt, lais­­sant les gardes de la prison sans voix, raconte Julio. Un an plus tard, la dicta­­ture touchait à sa fin. La situa­­tion dans la prison était alors plus que jamais marquée par la violence, la corrup­­tion, mais aussi par l’état de déla­­bre­­ment avancé des lieux. La consom­­ma­­tion de drogues et les jeux d’ar­­gents, inter­­­dits du temps où les prison­­niers poli­­tiques avaient encore une influence dans la prison, avaient retrouvé une impor­­tance centrale à présent. En l’es­­pace de quelques années, le Commando Vermelho est parvenu à instal­­ler un véri­­table règne de terreur entre les murs Cândido Mendes. En 1993, le photo-repor­­ter André Cypriano a passé huit mois aux côtés des prison­­niers, à docu­­men­­ter leur quoti­­dien. De toutes ces rencontres, il a tiré un livre, Caldeirão do Diabo. Aujourd’­­hui, il est impos­­sible, lorsqu’on se tient devant l’an­­cien réfec­­toire à moitié démoli, faisant face à l’en­­trée prin­­ci­­pale, de ne pas voir surgir l’image de ce prison­­nier amputé d’un bras mangeant son repas : « Autre­­fois, le réfec­­toire possé­­dait plusieurs tables et bancs, mais la plupart d’entre eux ont été détruits durant les émeutes, obli­­geant les prison­­niers à manger debout », rapporte le photo­­graphe dans son ouvrage. On peut y voir égale­­ment les murs décré­­pis de la cuisine, les impacts de balles dans les murs, les images porno­­gra­­phiques tapis­­sant les cellules, mais aussi les portraits des hommes (dont celui de Julio) qui habi­­taient l’en­­droit. À cette époque, le centre carcé­­ral avait même gagné de nouveaux surnoms : Aban­­do­­nada (« l’Aban­­don­­née ») et Maldita (« La Maudite »). « Tous ces éléments condui­­sirent au déman­­tè­­le­­ment du site », résume Gelsom Rozen­­tino, profes­­seur à l’uni­­ver­­sité d’État de Rio de Janeiro (UERJ). Parmi ses acti­­vi­­tés, l’homme s’at­­tache à entre­­te­­nir la mémoire de ce symbole impor­­tant du système péni­­ten­­tiaire brési­­lien. En 1994, le gouver­­ne­­ment a fina­­le­­ment décidé que le centre péni­­ten­­cier Cândido Mendes devait être désac­­tivé. Lorsque la prison a fermé ses portes, se souvient Julio, tous les prison­­niers et les gardes ont été trans­­fé­­rés à Rio dans d’autres établis­­se­­ments carcé­­raux.

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Colo­­nio livre
Julio n’a jamais plus fui vers Rio
Crédits : Samuel Aupiais

Les familles de ces derniers qui vivaient sur l’île ont été contraintes de partir elles aussi, l’ac­­ti­­vité agri­­cole des colo­­nies a cessé presque immé­­dia­­te­­ment et les maisons des anciens colo­­nos livres construites sur les hauteurs avoi­­si­­nantes ont toutes été détruites : Beau­­coup de gens ont pleuré lorsque la prison a fermé, car la colo­­nie agri­­cole aussi a fermé et la nour­­ri­­ture n’était plus garan­­tie, explique Julio. À son tour, il a dû aban­­don­­ner son travail de cuisi­­nier à la prison. Il n’y avait plus assez de travailleurs pour culti­­ver la terre ou s’oc­­cu­­per de l’éle­­vage. Soudai­­ne­­ment, le village se dépeu­­plait de ses habi­­tants.

~

L’hi­­ver, les allées de Dois Rios ressemblent à des rues sans vie. Les vieux bâti­­ments lais­­sés à l’aban­­don sont recou­­verts par la végé­­ta­­tion et ajoutent à l’am­­biance fanto­­ma­­tique du village. Près du terrain du foot, la carcasse d’un vieux trac­­teur rongée par la rouille traîne encore sur le sol non loin d’un amas de détri­­tus en tout genre. L’en­­droit n’est certai­­ne­­ment pas le plus touris­­tique d’Ilha Grande. Ici, on ne s’at­­tarde pas. Géné­­ra­­le­­ment, les touristes assez coura­­geux pour parcou­­rir les deux heures de marche néces­­saires pour rejoindre le village viennent surtout profi­­ter de la plage (seuls les habi­­tants de l’île sont auto­­ri­­sés à se dépla­­cer en bus, selon certains cas). Encore trem­­pés dans leur maillots de bains, les plus curieux profitent du chemin du retour pour visi­­ter l’an­­cienne colo­­nie correc­­tion­­nelle. Installé dans sa petite maison bleue, Julio n’a jamais pensé à partir et lais­­ser derrière lui ces terribles souve­­nirs lorsque la prison a fermé : « Je vis norma­­le­­ment ici et je n’ai besoin de rien. » Béné­­fi­­ciant encore de son régime de semi-liberté, il a préféré rester. Marié depuis 30 ans, il habite toujours ici avec sa femme, Zindoca, et leurs trois enfants. Julio l’a rencon­­trée à l’époque de la dicta­­ture mili­­taire : « Cela fait long­­temps qu’on vit ensemble. Mais elle n’aime pas les jour­­na­­listes », explique Julio amusé. Elle venait régu­­liè­­re­­ment à Dois Rios rendre visite à son frère incar­­céré. Un jour, elle s’est perdue dans les couloirs de la prison avant de tomber sur Julio, qui lui a servi de guide. C’est comme cela que leur histoire a commen­­cé…

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Retraite
Julio dans son atelier
Crédits : Samuel Aupiais

Lorsqu’il ne pêche pas, Julio passe le plus clair de son temps dans son atelier, devant chez lui, au milieu des étaux, des copeaux et des diffé­­rents outils qui lui servent à sculp­­ter le bois. Il y fabrique des objets plus ou moins abstraits qu’il dispose sur le perron de sa porte, offerts à la vue de tous. Il en a déjà façonné plus d’une dizaine : « Les mêmes barques que celles que j’ai volées lorsque je me suis évadé », précise-t-il. Cette année, le dernier prison­­nier vient enfin d’être libéré : « Il y a trois mois, j’ai même signé un papier. Ça y est, ma peine est termi­­née », déclare-t-il. Selon la légis­­la­­tion en vigueur au Brésil, la peine maxi­­male rete­­nue contre un prévenu ne peut excé­­der trente ans. Au total, Julio en aura purgé plus de cinquante. Au fil des décen­­nies qui ont suivi sa première condam­­na­­tion, il a dû chan­­ger d’iden­­ti­­tés à plusieurs reprises pour pouvoir rester vivre à Dois Rios : « Je dois vous avouer que je n’ai pas eu qu’un seul nom, nous confie le prévenu. J’ai pris plusieurs iden­­ti­­tés pour pouvoir demeu­­rer ici, et le juge m’a aidé. Ma première condam­­na­­tion en tant que Julio de Almeida était de dix ans. » Les docu­­ments que le prison­­nier a présenté le jour de son incar­­cé­­ra­­tion titrent bien : « Julio de Almeida ». Ceux qu’il a signés pour obte­­nir sa liberté condi­­tion­­nelle aussi. Jusqu’à sa libé­­ra­­tion, Julio a menti pour conser­­ver son statut de colo­­nio livre et rester sur la colo­­nie, quitte à vivre aux portes d’un enfer : « Le juge m’a dit de ne répondre qu’au nom de Julio de Almeida. “Si jamais quelqu’un t’ap­­pelles autre­­ment tu ne répond pas”, m’a-t-il dit. “C’est le plan. On fait comme ça. Toi tu n’as rien à faire.” J’étais en sécu­­rité ici. » Devant chez lui, Julio tient dans ses mains une des barques qu’il vient de finir de sculp­­ter. Il se plaît à commen­­ter chacune d’entre elles. Depuis un moment, il n’a d’ins­­pi­­ra­­tion que pour façon­­ner ces petites embar­­ca­­tions de bois. Lorsque nous lui deman­­dons pourquoi il fait cela, Julio de Almeida se contente de répondre : « J’ai plein de choses dans la tête. »


Couver­­ture : L’ate­­lier de Julio de Almeida, par Samuel Aupiais.    
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