Affolés par l'état dans lequel ils trouvent la planète, de très jeunes scientifiques et militants écologistes mettent la question environnementale avant toutes les autres.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 23 mai 2019

C’est une fille seule au milieu de l’eau. Avec son visage rond et ses nattes, Greta Thun­­berg semble un peu perdue devant l’im­­po­­sante façade baroque du parle­­ment suédois, sur l’île de Helgeand­­shol­­men, dans le centre de Stock­­holm. Ce matin d’août 2018, elle s’est levée comme d’ha­­bi­­tude, a pris son petit-déjeu­­ner, quelques pros­­pec­­tus, et s’est postée à l’en­­trée du Riks­­dag, copiant l’ac­­tion des étudiants de Park­­land contre les armes à feu aux États-Unis. L’ado­­les­­cente fait le siège d’un dérè­­gle­­ment clima­­tique meur­­trier. Depuis qu’un insti­­tu­­teur lui a montré des photos de monceaux de plas­­tique dans l’océan et d’ours polaires caco­­chymes, elle ne le supporte pas.

« Et puis quelques médias ont commencé à parler de moi », raconte-t-elle. « Le deuxième jour, des gens m’ont rejoint. Depuis, je ne suis presque plus jamais seule. » La Suédoise de 16 ans raconte son histoire dans un docu­­men­­taire qui sort ce 23 mai 2019, à l’oc­­ca­­sion d’un nouveau jour de grève mondiale en faveur du climat. La mobi­­li­­sa­­tion a lieu à 1594 endroits dans 118 pays, annonçait-elle hier sur Twit­­ter. En mars, le dernier « vendredi pour le futur » avait rassem­­blé 1,6 million de personnes dans 125 pays. L’af­­fluence monte irré­­mé­­dia­­ble­­ment, comme le niveau des océans. Pour faire barrage, les jeunes sont au premier rang.

« Depuis main­­te­­nant plusieurs mois », écrit un commu­­niqué partagé en amont des mani­­fes­­ta­­tions du 24 mai, et signé par 77 orga­­ni­­sa­­tions, « la jeunesse, consciente des dangers qu’elle encourt pour son avenir, se mobi­­lise massi­­ve­­ment partout dans le monde : Youth For Climate et Fridays For Future à l’in­­ter­­na­­tio­­nal sont deve­­nus le symbole du passage à l’ac­­tion d’une géné­­ra­­tion déjà plei­­ne­­ment consciente des chan­­ge­­ments à effec­­tuer dans notre modèle socié­­tal. » En France, des rassem­­ble­­ments doivent avoir lieu place de l’Opéra à Paris, à 13 heures, et dans des dizaines d’autres villes.

À Davos, en janvier, Greta Thun­­berg s’inquié­­tait que « les adultes n’ar­­rêtent pas de dire qu’ils nous sont rede­­vables de leur donner de l’es­­poir. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que vous voyez plein d’es­­poir, je veux que vous paniquiez. J’ai­­me­­rais que vous ressen­­tiez la peur que je ressens chaque jour. Et ensuite je veux que vous agis­­siez. » Car, s’il fallait encore le dire, la situa­­tion est parti­­cu­­liè­­re­­ment critique. Les 11 et 12 mai derniers, le tempé­­ra­­ture a atteint un pic extra­­or­­di­­naire de 29°C à l’en­­trée de l’océan Arctique, au nord-ouest de la Russie. Ce week-end-là, l’ob­­ser­­va­­toire de Mauna Loa en Floride rele­­vait une concen­­tra­­tion de dioxyde de carbone dans l’at­­mo­­sphère de 415 parties par million, soit le plus haut niveau sur 800 000 ans, voire sur trois millions d’an­­nées.

« Si nous conti­­nuons comme ça, en 2030 nous entraî­­ne­­rons une réac­­tion en chaîne irré­­ver­­sible dont les événe­­ments échap­­pe­­ront à tout contrôle », prévient Greta Thun­­berg. « Ce sera sans retour. » Mise en couver­­ture par le maga­­zine Time la semaine dernière, la Suédoise entend main­­te­­nant « parler au monde » au nom de sa géné­­ra­­tion. Elle réclame le respect de l’Ac­­cord sur le climat de Paris et la procla­­ma­­tion d’un état d’ur­­gence clima­­tique. Sa voix porte d’au­­tant plus qu’elle trouve un écho impres­­sion­­nant chez les jeunes qui l’ac­­com­­pagnent.

De Johan­­nes­­burg à Séoul en passant par Londres et New Delhi, la planète est tenue à bout de bras par des enfants et des adoles­­cents. Sur leurs pancartes, à l’oc­­ca­­sion de la grève du 15 mars, le globe bleu était accom­­pa­­gné d’une phrase digne d’un film de super-héros : « Sauvez le monde. » Fait-on slogan plus fédé­­ra­­teur ? Face à une pollu­­tion en forme de tache d’huile, contre laquelle l’in­­no­­cuité des diri­­geants appa­­raît chaque jour davan­­tage, le mouve­­ment gagne du terrain. C’est un moindre mal pour Greta Thun­­berg.

La Suédoise de 16 ans était reve­­nue dépri­­mée de la confé­­rence pour le climat qui s’est tenue fin novembre en Pologne. « J’ai réalisé à quel point les gens dont dépend notre futur ne semblent pas prendre la ques­­tion au sérieux », souf­­flait-elle. Alors des jeunes gens qui partagent son inquié­­tude l’ont rejoint. « Make the world Greta again », scandent-ils aujourd’­­hui pour contrer le néga­­tion­­nisme clima­­tique de Donald Trump. Le président améri­­cain rêve de rece­­voir le prix Nobel de la paix mais c’est bien Greta Thun­­berg qui a été propo­­sée sur une liste portant 304 noms. Les adultes sont-ils prêts à entendre le cri d’alarme de sa géné­­ra­­tion ?

L’île aux oiseaux

Derrière des torrents de houle, la silhouette d’un volcan se découpe au milieu de la brume. Après 18 jours de navi­­ga­­tion au départ de Cape Town, à l’ex­­trême sud-est de l’Afrique, l’ar­­chi­­pel de Tris­­tan da Cunha montre sa roche noire tapis­­sée d’herbe verte. Autour des sommets culmi­­nant à 2 000 mètres de hauteur, des colo­­nies de vola­­tiles orbitent à l’in­­fini, toisant les petites maisons rouge et vert dépo­­sées sur le bord comme des galets par la marée. Habi­­tée depuis 1811, cette posses­­sion britan­­nique qui a la répu­­ta­­tion d’être l’île la plus recu­­lée du monde compte aujourd’­­hui 260 rési­­dents. Réfu­­giés en Angle­­terre lors de l’érup­­tion de 1961, ils sont reve­­nus deux ans plus tard pour plan­­ter des pommes de terre et élever des vaches, des moutons, des canards et des poulets.

L’ar­­chi­­pel de Tris­­tan da Cunha

Leurs jardins proprets semblent s’être déta­­chés du Kent pour déri­­ver dans l’At­­lan­­tique et se confondre avec le monde sauvage. Par bonheur, l’homme s’est inté­­gré à ce rocher sans le souiller par ses usines et ses auto­­routes. Mais cela a suffi pour tout bous­­cu­­ler. Depuis son arri­­vée, trois espèces d’oi­­seaux ont disparu : la galli­­nule de Tris­­tan (Galli­­nula nesio­­tis), l’al­­ba­­tros de Tris­­tan (Diome­­dea dabbe­­nena) et le nésos­­pize de Tris­­tan (Nesos­­piza acun­­hae acun­­hae). « Nous esti­­mons que ces trois espèces se sont éteintes entre 1869 et 1880 après une période de dégra­­da­­tion de leur envi­­ron­­ne­­ment et de surex­­ploi­­ta­­tion humaine [des ressources], seul l’al­­ba­­tros avait une chance de survie lorsqu’en 1882 les rats noirs sont arri­­vés, et ont fina­­le­­ment entraîné l’ex­­tinc­­tion des trois espèces », notent les cher­­cheurs Alexan­­der L. Bond, Kevin R. Burgio et Colin J. Carl­­son dans un article publié par le Jour­­nal of Orni­­tho­­logy en janvier 2019.

Cette « petite équipe infor­­melle », dixit Carl­­son, déve­­loppe aussi spatEx­­tinct, un programme permet­­tant d’éva­­luer les dates d’ex­­tinc­­tions à venir espèce par espèce. Elle s’in­­té­­resse notam­­ment à des animaux mécon­­nus. « Alors que les cher­­cheurs se sont concen­­trés sur des extinc­­tions fameuses comme celle du dodo, ou sur des régions très étudiées comme l’Amé­­rique du Nord et Hawaï, les travaux sur les extinc­­tions dans les îles sont moins nombreux », observent-ils. Or, indis­­tinc­­te­­ment, la dispa­­ri­­tion des animaux les moins visibles met en danger ceux qui prennent le plus de place. Au cours de précé­­dents travaux, Colin J. Carl­­son souli­­gnait que l’en­­semble de la chaîne alimen­­taire allait être affec­­tée par la dispa­­ri­­tion d’un tiers des para­­sites dans le siècle à venir.

Aujourd’­­hui, il se sert de Twit­­ter pour aler­­ter. « Au moins 7 % des inver­­té­­brés sont proba­­ble­­ment déjà éteints, ce qui est sans doute suffi­­sant pour que la biosphère s’ef­­fondre », indiquait-il le 6 février 2019. La veille, le cher­­cheur parta­­geait des memes et des vidéos de danse depuis son compte, illus­­tré par la photo d’un jeune homme glabre aux cheveux roux et aux lunettes rectan­­gu­­laires. C’est bien lui. Colin J. Carl­­son est un scien­­ti­­fique un peu spécial. À 23 ans, cela fait plus d’une décen­­nie qu’il cherche des solu­­tions pour la planète. Diplômé de Stan­­ford à 11 ans, le garçon du Connec­­ti­­cut a fait l’objet d’un portrait du New York Times quand il en avait 12 et, l’an­­née suivante, il a attaqué son univer­­sité en justice pour inflé­­chir son refus de l’en­­voyer en travaux pratiques en Afrique du Sud.

Colin J. Carl­­son

En 2018, une blague du biolo­­giste a été retwee­­tée plus de 33 000 fois : « Vous n’êtes jamais vrai­­ment seul le jour de la Saint-Valen­­tin quand vous pensez à tous ces micro-orga­­nismes qui coha­­bitent avec vous à travers vos vais­­seaux sanguins », plai­­san­­tait-il. En génie précoce, Colin J. Carl­­son s’est long­­temps senti isolé, ou du moins en déca­­lage. C’est désor­­mais un exemple pour une géné­­ra­­tion d’en­­fants préoc­­cu­­pés par l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. En novembre, des bataillons d’ado­­les­­cents ont occupé le bureau de la nouvelle prési­­dente de la chambre des repré­­sen­­tants, la Démo­­crate Nancy Pelosi, afin de l’enjoindre à prendre des mesures en faveur de la planète. « Quel est votre plan ? » deman­­daient-ils à l’aide de pancartes orange, avec le soutien de la plus jeune femme élue dépu­­tée, Alexan­­dria Ocasio-Cortez, 29 ans.

« Nous cher­­chons à consti­­tuer une armée de jeunes gens pour faire du chan­­ge­­ment clima­­tique une prio­­rité poli­­tique », explique un des orga­­ni­­sa­­teurs, membre du 200 Sunrise Move­­ment, Garrett Blad, 25 ans. « Nous voulons dénon­­cer l’in­­dus­­trie pétro­­lière et ses lobbyistes, et élire une nouvelle géné­­ra­­tion de déci­­deurs qui défen­­dra l’in­­té­­rêt géné­­ral, pas seule­­ment une poignée de riches. » Le défi est grand. En janvier 2019, un tribu­­nal du Cola­­rado a débouté la demande d’as­­so­­cia­­tions visant à suspendre la frac­­tu­­ra­­tion hydrau­­lique menée par les compa­­gnies pétro­­lières dans la région. L’un des plai­­gnants, Xiuh­­tez­­catl Marti­­nez, s’est fait connaître en pres­­sant les Nations Unies (ONU) de proté­­ger sa géné­­ra­­tion en péril en 2015, alors qu’il n’avait que 15 ans.

En décembre, la Suédoise Greta Thun­­berg, âgée de seule­­ment 16 ans, a alerté contre une « menace exis­­ten­­tielle » lors du sommet de l’ONU sur les chan­­ge­­ments clima­­tiques (COP24). « Les jeunes comprennent les enjeux envi­­ron­­ne­­men­­taux », assure Garrett Blad. « Même ceux qui sont en sixième. Récem­­ment, un profes­­seur a demandé à ses élèves à quoi ressem­­blait le chan­­ge­­ment clima­­tique. “Les oura­­gans Irma, Maria ou les incen­­dies du sud de la Cali­­for­­nie”, ont-ils répondu. » Colin J. Carl­­son n’a même pas attendu d’être au collège pour se préoc­­cu­­per du problème.

Colin, 11 ans

Depuis Washing­­ton, où il vit aujourd’­­hui, Colin J. Carl­­son mesure le chemin parcouru. Pendant que les jeunes de son âge visaient le bac, il a tour à tour étudié les arts, l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, l’éco­­lo­­gie, l’évo­­lu­­tion biolo­­gique, la philo­­so­­phie, la poli­­tique et le mana­­ge­­ment. Ce parcours l’a conduit à faire un stage à l’Agence natio­­nale de protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et à donner des cours de biolo­­gie. À présent docto­­rant à l’uni­­ver­­sité de Geor­­ge­­town, il retourne régu­­liè­­re­­ment voir sa mère, dans le Connec­­ti­­cut. « J’ai grandi dans un village à la campagne où le chan­­ge­­ment clima­­tique était un sujet très tabou », raconte-t-il. « Et je pense que ça l’est toujours. C’est d’ailleurs l’une des choses qui m’ont poussé à conduire ce genre de recherches. » Et ses capa­­ci­­tés intel­­lec­­tuelles hors du commun ont aidé.

Né un 31 juillet comme Harry Potter, Colin J. Carl­­son sait arti­­cu­­ler des phrases entières à un an et demi. Lorsque son père se suicide, alors qu’il a deux ans, sa mère ne le suspecte pour­­tant pas encore d’être en avance. « Je me rendais compte de ce qu’il faisait mais pas qu’au­­cun autre enfant n’en était capable », se souvient la psycho­­logue. Lecteur de l’heb­­do­­ma­­daire News­­week à 4 ans, son fils finit par faire un test qui révèle un score de QI de 145, quand la moyenne tourne autour de 100. L’homme qui l’a mis au monde avant de dispa­­raître préma­­tu­­ré­­ment était lui aussi quelqu’un de brillant. Torturé par ce que les autres pensaient de lui, Cory Carl­­son est tombé en dépres­­sion. Colin a dû compo­­ser sans lui et sans beau­­coup d’amis, tant sa diffé­­rence le clas­­sait à part.

« À six ans, j’ai dessiné une carte pour mon insti­­tu­­trice », se remé­­more le jeune homme. « Je lui ai demandé de me donner des choses plus compliquées à faire mais elle a refusé de peur que j’aie ensuite encore envie de faire autre chose. » Alors il quitte l’éta­­blis­­se­­ment privé et se met à suivre des cours en ligne. Avant neuf ans, le jeune homme apprend le français, l’his­­toire euro­­péenne et la physique envi­­ron­­ne­­men­­tale grâce à l’uni­­ver­­sité du Connec­­ti­­cut, Uconn. Cela lui permet de rempor­­ter un concours orga­­nisé par le maga­­zine Natio­­nal Geogra­­phic, dont le prix est un séjour aux îles Galá­­pa­­gos, un archi­­pel équa­­to­­rien situé dans le Paci­­fique.

« Si vous deman­­diez à un enfant de 13 ans s’il voulait jouer avec moi, la réponse était non »

« Je m’at­­ten­­dais à voir beau­­coup de pingouins mais il n’y en avait que cinq », souffle-t-il. « J’ai appris que le nombre se rédui­­sait à cause de la fréquence crois­­sante du phéno­­mène clima­­tique El Niño, dont le chan­­ge­­ment clima­­tique est respon­­sable. » De retour chez lui, Colin J. Carl­­son s’ins­­crit à des cours de biolo­­gie et dévore le docu­­men­­taire d’Al Gore, Une Vérité qui dérange. Sur ces entre­­faites, il crée le Cool Coven­­try Club, une asso­­cia­­tion vouée à sensi­­bi­­li­­ser aux consé­quences de la pollu­­tion. En un an, elle initie 50 événe­­ments et touche 2 000 personnes, vante-t-il.

Aux scep­­tiques, le garçon tente calme­­ment d’ex­­po­­ser la situa­­tion. « Il ne faut pas dire à ceux qui sont impos­­sibles à convaincre qu’ils se trompent », philo­­sophe-t-il. « J’es­­saye donc de trou­­ver un terrain d’en­­tente, en partant du fait que tout le monde veut écono­­mi­­ser de l’éner­­gie et de l’argent, par exemple. » Après avoir décro­­ché un diplôme de Stan­­ford par corres­­pon­­dance, le mili­­tant en herbe est invité à plai­­der la cause de la planète devant les élus de son État.

Colin J. Carl­­son a emma­­ga­­siné suffi­­sam­­ment de confiance en lui pour vouloir fréquen­­ter les amphi­­théâtres où les problèmes sont abor­­dés avec un certain détail. Il écrit donc une lettre à la fac. « J’ai 11 ans et j’en aurai 12 d’ici mon inscrip­­tion », présente-t-il. « Ne prenez pas peur, en vérité je suis quelqu’un de très mature. » Recalé par plusieurs insti­­tu­­tions, il est fina­­le­­ment accepté à Uconn, où certaines salles de classe lui demeurent toute­­fois inac­­ces­­sibles, de même que les dortoirs. Il lui faut donc faire la navette entre la maison et le campus. À 13 ans, ne pouvant prendre part à un cours prévoyant un voyage en Afrique du Sud, il traîne l’uni­­ver­­sité en justice, atti­­rant ainsi l’at­­ten­­tion de la presse.

Crédits : SESYNC

Les États-Unis apprennent alors à appré­­cier ce bour­­reau de travail, féru de piano et de randon­­née, qui écrit des scéna­­rios ou observe les oiseaux en dehors des cours. « Je suis irri­­table quand je ne travaille pas », souffle-t-il. Contrai­­rement à la plupart des adoles­­cents, il joue plus volon­­tiers aux échecs qu’aux jeux vidéo et préfère la musique clas­­sique que les tubes de la radio. « Si vous deman­­diez à un enfant de 13 ans s’il voulait jouer avec moi, la réponse était évidem­­ment non », remet-il. Colin J. Carl­­son est déjà dans la cour des grands.

Les gouver­­ne­­ments en procès

Tout génie qu’il est, Colin J. Carl­­son a encore besoin d’une calcu­­la­­trice pour les opéra­­tions compliquées, et de sa mère pour l’ache­­ter. En arri­­vant au centre commer­­cial, en ce début d’an­­née scolaire 2012, un étudiant qui passe là l’in­­ter­­pelle. « Hey Colin, on m’a dit que tu étais un aimant à filles », sourit-il. Le jeune homme s’est bien fait des amies mais la remarque paraît trop inté­­res­­sée pour le flat­­ter. Il dit de toute manière ne pas trop se soucier du regard des autres : « Je ne cherche ni à deve­­nir célèbre ni à rester en retrait, je veux conti­­nuer à faire ce que je fais sans que tout le monde soit en train de m’épier. Et pour le moment, j’ai­­me­­rais que personne ne se mette sur mon chemin. » Derrière cet esprit brillant se cache une volonté de fer. Des quali­­tés qui ont poussé Busi­­ness Insi­­der à le citer parmi les 16 enfants les plus intel­­li­­gents de leur géné­­ra­­tion aux côtés de Mozart, Picasso et le cham­­pion d’échecs Bobby Fischer en 2011.

Cette année-là, après avoir vu le docu­­men­­taire d’Al Gore, Une Vérité qui dérange, une avocate de l’Ore­­gon enceinte de sept mois entre­­prend de plai­­der en faveur de la planète. Julia Olson en discute alors avec une collègue qui dirige le programme juri­­dique de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et des ressources à l’uni­­ver­­sité, Mary Chris­­tina Wood. Par sa bouche, elle apprend que le mili­­tant philip­­pin Anto­­nio Oposa a attaqué l’État au nom de 43 enfants pour lutter contre la défo­­res­­ta­­tion et la pollu­­tion de la baie de Manille. Les géné­­ra­­tions qui arrivent en seront les prin­­ci­­pales victimes, a-t-il dénoncé au début des années 1990, obte­­nant fina­­le­­ment gain de cause de la part de la Cour suprême. « Ce cas a inspiré beau­­coup de juristes dans le monde », avance le direc­­teur du Center for Inter­­na­­tio­­nal Envi­­ron­­men­­tal Law (CIEL), Daniel Magraw. « Il était concen­­tré sur un terri­­toire local mais a entraîné une théo­­rie en droit inter­­­na­­tio­­nal. »

Alec Loorz

Julia Olson décide de décalquer ce types d’ac­­tions aux États-Unis en fondant l’as­­so­­cia­­tion Our Chil­­dren’s Trust. Le spécia­­liste du climat James Hansen, de la NASA, lui présente un adoles­cent prêt à ferrailler devant les tribu­­naux. Lui aussi frappé par le docu­­men­­taire d’Al Gore, Alec Loorz s’est engagé dès 12 ans. Avec son orga­­ni­­sa­­tion Kids vs. Global Warming comme plate­­forme, il a donné près de 200 confé­­rences dans des écoles du monde entier. À l’en croire, les enfants sont bien plus inquiets de la pollu­­tion que ce que peuvent penser leurs parents. « Le fait de deve­­nir grand-père m’a poussé à mani­­fes­­ter », explique d’ailleurs James Hansen, qui assure à Alec Loorz que le pire peut encore être évité. « Beau­­coup de jeunes réalisent qu’il est urgent d’agir et que nous n’al­­lons pas résoudre le problème simple­­ment en préfé­­rant le vélo à la voiture », juge le jeune homme d’aujourd’­­hui 18 ans.

« Aujourd’­­hui, c’est l’exis­­tence même de ma géné­­ra­­tion qui est en jeu », abonde un jeune homme dont les longs cheveux bruns tombent sur un costume marine. Ce 29 juin 2018, Xiuh­­tez­­catl Marti­­nez s’adresse d’abord aux Nations Unies dans la langue du peuple nahuatl, dont vient son prénom, puis en anglais. Il n’a que 15 ans mais est déjà parfai­­te­­ment à l’aise. « C’est vrai qu’il y a peu de gens de cet âge qui discourent devant l’ONU », recon­­naît-il. « Mais je parle en public depuis que j’ai six ans dont je ne suis plus vrai­­ment stressé. Par rapport à d’autres discours que j’ai donnés, celui-là était très stérile. Tout ces gens en costume-cravate jouaient sur leur télé­­phone. Personne n’était inté­­ressé. » Baptisé à l’âge de six ans selon l’ali­­gne­­ment des étoiles, Xiuh­­tez­­catl Marti­­nez dit venir d’un peuple qui fait de la conser­­va­­tion de la planète sa mission. « Enfant, je cher­­chais les grenouilles et les serpents avec mon père, ça m’a fait me sentir impor­­tant dans le monde », explique-t-il.

Deux mois plus tard, avec 20 autres jeunes gens, âgés de 8 à 19 ans, il porte plainte contre l’État. Ce procès « Juliana v. United States » lancé dans l’Ore­­gon doit permettre de démon­­trer que le gouver­­ne­­ment, par ses actions respon­­sables du dérè­­gle­­ment clima­­tique, viole les droits consti­­tu­­tion­­nels des jeunes géné­­ra­­tions à la vie, à la liberté et à la propriété, et qu’il manque à son devoir de proté­­ger les ressources publiques essen­­tielles. « Nous ne deman­­dons pas d’argent », précise la plai­­gnante qui donne son nom au cas, Kelsey Juliana, « mais nous voulons que le tribu­­nal ordonne au gouver­­ne­­ment de déve­­lop­­per et de mettre en place un plan natio­­nal de protec­­tion du climat basé sur les meilleurs ressources scien­­ti­­fiques. » C’est là que les travaux actuel­­le­­ment menés par Colin J. Carl­­son ont leur impor­­tance.

Xiuh­­tez­­catl Marti­­nez
Crédits : Earth Island Insti­­tute

« Le chan­­ge­­ment clima­­tique va presque certai­­ne­­ment entraî­­ner des millions de mort », regrette-t-il. Dans un article publié fin 2018 par la revue Nature Climate Change, le jeune cher­­cheur étudie les promesses de la géo-ingé­­nie­­rie pour corri­­ger les désordres de la pollu­­tion en mani­­pu­­lant le climat. La gestion du rayon­­ne­­ment solaire propose par exemple d’injec­­ter des parti­­cules d’aé­­ro­­sols dans la stra­­to­­sphère tandis que d’autres approches préco­­nisent de trou­­ver un moyen pour reti­­rer le dioxyde de carbone de l’at­­mo­­sphère.

Dans tous les cas, « il est trop tôt pour savoir si ces tech­­no­­lo­­gie peuvent sauver des vies », prévient-il. « À l’heure actuelle, nous savons que le climat et les mala­­dies sont étroi­­te­­ment liées ce qui soulève de nombreuses ques­­tions à propos de la géo-ingé­­nie­­rie. » En d’autres termes, la mani­­pu­­la­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment présente le risque d’en­­traî­­ner des mala­­dies impré­­vues. En faisant tomber les tempé­­ra­­tures aux tropiques, la gestion du rayon­­ne­­ment solaire pour­­rait notam­­ment favo­­ri­­ser la propa­­ga­­tion de la mala­­ria.

Les recherches sur le sujet doivent donc être complé­­tée. En atten­­dant, Colin J. Carl­­son apporte tout son soutien à Kelsey Juliana, Xiuh­­tez­­catl Marti­­nez, Garrett Blad et Greta Thun­­berg.


Couver­­ture : We The Future / Are Earth Guar­­dians. (Obey)


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