par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 2 novembre 2014

Dans la croyance des marins, rebap­­ti­­ser un navire porte malheur. Mais les compa­­gnies britan­­niques se moquent bien d’une poignée de mate­­lots agrip­­pés aux contes de fées. Au début du siècle, les croi­­sières de luxe battent leur plein en Angle­­terre. Le tourisme mari­­time est à la mode. Une décen­­nie après le Tita­­nic, le 31 mai 1920, le paque­­bot Tyrrhe­­nia quitte pour la première fois le port de Glas­­gow. Des chan­­tiers navals de la rivière Clyde, le fleu­­ron de la Cunard Line vogue vers les mers chaudes du globe et les côtes d’Amé­­rique. 168 mètres de long, 17 nœuds de moyenne, le Royal Mail Stea­­mer relie Casa­­blanca, Naples, Monaco, les Baha­­mas et New York. Il voit défi­­ler des passa­­gers de la haute. Bour­­geois et notables se charment des salles de restau­­rant gran­­dioses, du salon lambrissé de chêne, des cabines coquettes, du café en véranda sur le pont. Mais les clients méprisent son nom. À vos ordres capi­­taine ! Trois coups de pein­­ture et le paque­­bot est renommé RMS Lancas­­tria.

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Paque­­bot de croi­­sière
RMS Lancas­­tria

Le mauvais sort est jeté. En 1940, le Lancas­­tria connaî­­tra le même destin que le célèbre « Insub­­mer­­sible ». Ce naufrage fera deux fois plus de victimes. La pire tragé­­die mari­­time qu’ait connu l’An­­gle­­terre. Une tragé­­die oubliée aujourd’­­hui. Made­­leine a entendu parler toute sa vie de la « sacrée histoire » du Lancas­­tria. La petite dame de 84 ans vit seule dans les arrières de Saint-Nazaire, le lieu du drame. Accou­­dée à sa table en bois brut devant un café réchauffé, elle soupire. « Il aurait fallu en parler avec le p’tit père Blan­­deau à côté, il connais­­sait bien. Mais le pauv’ vieux est mort l’an dernier. C’était pas rien. Mais on n’en parlait pas trop entre nous. C’était la guerre, les gens ne voulaient plus se souve­­nir. »

La fuite

1939–1945. En Angle­­terre, les coquet­­te­­ries des élites et leurs voyages exubé­­rants appar­­tiennent à un autre temps. Le long des flancs des bâti­­ments de guerre, les paque­­bots de croi­­sières naviguent sur les mers de l’At­­lan­­tique, réqui­­si­­tion­­nés pour le combat. À l’été 1940, la « drôle de guerre » prend fin, la bataille de France est perdue. Les soldats alle­­mands se déploient toujours plus à l’ouest. Le 14 juin, les troupes hitlé­­riennes défilent sur les Champs-Élysées. La Wehr­­macht avance vers les côtes françaises. Le 17 juin, le maré­­chal Pétain appelle à cesser le combat. Ils sont des millions à apprendre la défaite à la radio. Les ondes grésillantes crachent les mots d’un octo­­gé­­naire battu. C’est « le cœur serré » que le président du Conseil fait « don de sa personne à la France pour atté­­nuer ses malheurs ». Dans l’es­­prit des Français, la guerre est termi­­née. L’en­­nemi siège. Mais pour les Alliés, c’est une ques­­tion d’heures. 150 000 soldats britan­­niques doivent quit­­ter l’Hexa­­gone avant d’être faits prison­­niers. Après l’Opé­­ra­­tion dynamo à Dunkerque, les Forces expé­­di­­tion­­naires britan­­niques fuient vers les ports normands puis bretons. Très vite, Le Havre, Cher­­bourg, Saint-Malo, Brest sont pris par les Alle­­mands. Les Anglais se replient vers Saint-Nazaire, sur l’es­­tuaire de la Loire. Ils sont 40 000 Anglais entas­­sés dans la ville portuaire à attendre d’être rapa­­triés. Soit l’équi­­valent de la popu­­la­­tion nazai­­rienne de l’époque. Tout ce qui peut flot­­ter est déployé pour récu­­pé­­rer les hommes. Le Lancas­­tria n’y échappe pas. Repeint de gris pâle à la va-vite, le paque­­bot royal devient le HMT Lancas­­tria, « Her Majes­­ty’s Troop­­ship », un navire de trans­­port de troupes. Il largue les amarres au port de Plymouth et met le cap vers Saint-Nazaire. Ce 17 juin 1940, la météo est clémente. À 6 h du matin, il mouille son ancre vers le phare du Grand char­­pen­­tier à moins de vingt bornes du port. Une heure plus tard, l’Oron­­say et le Lancas­­tria sont prêts à emme­­ner les resca­­pés.

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Embarque­­ment des troupes
Port de Saint-Nazaire

Ce matin, la 31e divi­­sion d’in­­fan­­te­­rie alle­­mande fran­­chit la Loire à Orléans. L’oc­­cu­­pant approche. Ses avions ont largué des mines magné­­tiques dans l’es­­tuaire dès la veille. Ils peuvent reve­­nir à tout moment. Un bateau en mouillage est une cible facile. Mais les Anglais n’ont qu’une idée en tête : rentrer chez eux. Home sweet home… Beau­­coup sont en France depuis le début des combats. Ils sont trau­­ma­­ti­­sés, fati­­gués, amai­­gris. Une fois que la chemi­­née du Lancas­­tria aura craché sa fumée, alors la guerre sera derrière eux. Enfin. Les soldats grimpent dans le calme sur les remorqueurs Ursus, Mino­­taure et Titan. Les premières unités à embarquer sur le paque­­bot appar­­tiennent à la Royal Air Force. Deux-cents avia­­teurs descendent dans les cales I et II. Même si les couchettes sont en nombre insuf­­fi­­sant, les offi­­ciers ont droit à leur cabine. Les laby­­rinthes de couloirs sont bondés. Malgré la foule, des petits-déjeu­­ners sont servis. Les hommes font la queue chez le coif­­feur. Une routine à en oublier le danger. L’ordre est donné qu’au­­cun Français ne monte à bord. Seuls les mili­­taires et civils anglais sont accep­­tés. Près de 9 000 hommes auraient réussi à s’en­­tas­­ser dans le navire. Un navire pensé pour accueillir 2 151 passa­­gers.

L’at­­taque

À la mi-jour­­née, le Lancas­­tria remonte l’ancre. Soudain, un siffle­­ment perce le ciel. Les premiers avions alle­­mands survolent la rade de Saint-Nazaire. Ils lâchent une bombe sur l’Oron­­say, qui mouillait à côté du Lancas­­tria. La timo­­ne­­rie explose, le pont supé­­rieur est touché. Mais le bateau parvient à se main­­te­­nir à flot.

L’ordre est donné de se regrou­­per à bâbord pour équi­­li­­brer le bateau. Mais dans le chaos, c’est impos­­sible.

15 h 38. Un bombar­­dier Junker 88 revient en piquée avec pour cible le Lancas­­tria. Une première bombe touche la cale où s’étaient entas­­sés quelques heures plus tôt les avia­­teurs de la Royal Air Force. Une deuxième frôle la chemi­­née et explose dans le restau­­rant et la salle des machines. Une épaisse fumée recouvre l’avant du navire. Le Lancas­­tria commence à sombrer par la proue. Les grée­­ments lâchent. Une troi­­sième bombe tombe dans l’eau, et crée un trou dans la coque du navire sous la ligne de flot­­tai­­son, libé­­rant 1 400 tonnes de mazout. Les avions enne­­mis conti­­nuent de sillon­­ner le ciel. Les embar­­ca­­tions alen­­tours ne peuvent venir en aide aux malheu­­reux. Les hommes sont seuls, pris au piège. Quelques rares canots de sauve­­tage seule­­ment parviennent à être mis à l’eau. Pour les survi­­vants, il faut sauter. La plupart ne savent pas nager. Il faut faire vite. Le navire se penche sur le tribord. L’ordre est donné de se regrou­­per à bâbord pour équi­­li­­brer le bateau. Mais dans le chaos, c’est impos­­sible. À 15 h 50, le Lancas­­tria se penche sur le bâbord puis commence à s’en­­fon­­cer. À 16 h 02, la chemi­­née dispa­­raît. Le navire coule en 24 minutes. À la nage ou accro­­chés à des débris, les soldats tentent de fuir avant de se faire englou­­tir avec le Lancas­­tria. Ce n’est pas dans une mer douce de juin qu’ils baignent, mais dans une nappe de pétrole épaisse de 60 centi­­mètres. Les avions alle­­mands reviennent et s’acharnent de plus bel. Ils mitraillent les survi­­vants dans l’eau tandis que l’un lâche une bombe incen­­diaire espé­­rant que le mazout prenne feu. Par miracle, c’est un échec. Les deux destroyers HMS High­­lan­­der et HMS Have­­lock mettent leurs embar­­ca­­tions à l’eau et le sauve­­tage commence. Le Glenaf­­fa­­ric, l’Oron­­say, le Fabian, le John Holt viennent à la rescousse. Le comman­­dant Le Guel­­vout du navire français La Lambarde fonce aussi­­tôt en direc­­tion du naufrage, sous la menace des bombar­­diers. L’avia­­tion cana­­dienne et anglaise entre enfin en jeu. Les Alle­­mands fuient. Le ciel est dégagé, le sauve­­tage réel peut commen­­cer. Le bali­­seur Paul Leferme récu­­père 85 resca­­pés. Bien­­tôt suivi du canot de sauve­­tage SNSM du Pouli­­guen le Coman, du bac Saint-Chris­­tophe, et des chalu­­tiers Agate et Cambrid­­ge­­shire. Envi­­ron 2 500 personnes sont sauvées. De 1939 à juin 1940, le seul naufrage du Lancas­­tria repré­­sente 36 % des victimes des Forces expé­­di­­tion­­naires britan­­niques. 4 000 hommes auraient péri ce jour là.

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À la rescousse
Le HMS High­­lan­­der fait route vers le Lancas­­tria

Le drame, rares sont ceux qui s’en souviennent. Depuis les hauteurs d’une rangée de maison­­nettes aux haies bien taillées, la rade de Saint-Nazaire scin­­tille. À 90 ans, Georges ne quitte presque plus son chez lui. Son fauteuil roulant est encas­­tré derrière une table en formica. Son bureau inondé de pape­­rasses est tapissé d’af­­fiches du Queen Mary et du France. Georges souffre d’Alz­­hei­­mer. « À l’époque… Qu’est-ce que je faisais déjà ? » Sa femme, bien­­veillante, égraine des indices. « — Tu n’étais pas ouvrier à Penhoët ? — Bah bien sûr, je travaillais aux chan­­tiers. » Les chan­­tiers navals qui ont vu naître les monstres de la navi­­ga­­tion. Les bateaux, toujours. Les bateaux qui main­­tiennent à flot sa frêle mémoire. Le jour du Lancas­­tria, ce jour tragique, il l’évoque comme un souve­­nir de la semaine passée. « Il faisait beau. Je marchais sur le boule­­vard de mer. L’après-midi, on enten­­dait des avions qui survo­­laient l’es­­tuaire. Le bateau était mouillé dans l’en­­trée du port de Saint-Nazaire, en face de Villès-Martin. Et là, soudain, on a entendu les bombes tomber. On n’a pas su ce qu’il se passait sur le coup. Mais quand on a vu que le bateau était touché et qu’il s’était couché dans le chenal, tous les gens qui étaient dispo­­nibles sont venus et ont essayé de sauver les soldats qui étaient dans l’eau et dans le pétrole. » Les Nazai­­riens s’af­­fairent sur la plage à récu­­pé­­rer les resca­­pés que les canots déchargent. Georges est l’un d’entre eux. « Ça a commencé le soir. On a reçu ces pauvres hommes. On les a emme­­nés rue de Porni­­chet. Aujourd’­­hui, c’est le collège Saint-Louis, mais à l’époque c’était un hôpi­­tal. Puis on a passé la nuit à nettoyer ces malheu­­reux qui étaient couverts de mazout. » Les béné­­voles s’em­­parent de ce qu’ils ont sous la main pour décras­­ser les resca­­pés – souvent avec du beurre. Ils distri­­buent quelques vête­­ments secs, des plats chauds. Des gestes à la va-vite. Car pour les soldats qui avaient réchappé de l’en­­fer, il fallait repar­­tir d’ur­­gence. Direc­­tion le port, pour embarquer à nouveau et fuir vers l’An­­gle­­terre. Dans la soirée, les Alle­­mands étaient déjà là. « Nous, on a fait les premiers soins, mais après il y avait un camion qui les remme­­nait vers les bateaux. Fallait qu’ils partent. Enfin, c’est pas un exploit extra­­or­­di­­naire. » Sa femme, fidèle a elle-même : « — Tu avais 18 ans quand même… — C’était natu­­rel de venir en aide à ces gars », commente Georges, d’un haus­­se­­ment d’épaules las, le regard figé sur le passé.

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Les secours
Des hommes rassem­­blés autour du corps d’un soldat anglais

Silen­­cieux, il se réveille, sa voix gronde. « Oh bah on était anti-alle­­mand, y’avait pas de doute. On savait même pas si c’étaient des Français, des Anglais ou je ne sais quoi. C’étaient des bles­­sés. Ça ne pouvait être qu’a­­mi­­cal. On ne pouvait pas faire grand chose à part aider pour… pour sauver des gens, quoi ! » Sauver des vies semble un geste simple, presque banal. Georges soupire. Son regard s’est à nouveau figé. La mémoire est un effort. Les images reviennent par vagues. Trop dures. On dit « c’était pas grand chose » comme pour esqui­­ver l’af­­flic­­tion du souve­­nir.

L’am­né­­sie

Le chapitre du Lancas­­tria s’est clôt il y a bien long­­temps. Quand les eaux ont englouti le navire. Quand les survi­­vants ont rejoint leur Angle­­terre. Après le drame, vient l’ou­­bli. Les Nazai­­riens sont préoc­­cu­­pés par leur propre sort. Les Alle­­mands occupent la ville et ne tardent pas à en faire leur bastion. L’im­­mense base sous-marine sort de terre, un masto­­donte de béton armé de 300 mètres de long. Saint-Nazaire est un point stra­­té­­gique puisqu’elle dispose du seul bassin de l’At­­lan­­tique capable d’hé­­ber­­ger le Tirpitz, le plus grand cuirassé d’Eu­­rope construit par les Alle­­mands. Le navire de 50 000 tonnes est encore stationné en Norvège. En pleine bataille de l’At­­lan­­tique, les Alliés ne peuvent imagi­­ner que l’arme suprême de l’en­­nemi rallie les côtes ouest. La cale sèche, bapti­­sée « la forme Joubert », doit être détruite coûte que coûte.

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Le cuirassé alle­­mand
Le Tirpitz stationne au nord de la Norvège

En 1942, l’Opé­­ra­­tion Chariot est enga­­gée. Les Forces spéciales britan­­niques parviennent à rendre les infra­s­truc­­tures portuaires inuti­­li­­sables. La mission est un succès. Le Tirpitz restera condamné en mer du Nord. Les plans de la Wehr­­macht sont mis en déroute et les offi­­ciers alle­­mands s’en prennent à la popu­­la­­tion. Chaque Nazai­­rien est soupçonné de cacher des soldats anglais, les maisons sont fouillées, les hommes inter­­­ro­­gés. Seize civils sont exécu­­tés. Après le débarque­­ment en Norman­­die en juin 1944, les troupes alle­­mandes sont accu­­lées dans la région. Isolées, elles font état de siège autour de l’in­­des­­truc­­tible base sous-marine. 130 000 civils sont pris au piège dans la Poche de Saint-Nazaire. La zone ne sera libé­­rée que trois jours après la capi­­tu­­la­­tion nazie, le 11 mai 1945. Elle est la dernière ville d’Eu­­rope à être libé­­rée.

Le Premier ministre britan­­nique décide de placer la tragé­­die sous secret mili­­taire.

Pour les témoins, le naufrage du Lancas­­tria est un épisode tragique comme un autre. Derrière ses fines lunettes, Georges fronce les sour­­cils. Peu de temps après le naufrage, il est condamné à ses drames person­­nels. Georges est arrêté et déporté au camp de Mauthau­­sen en Autriche. Il ne revien­­dra à son port d’at­­tache que bien des années plus tard. « Personne n’en parlait. Fina­­le­­ment, parmi les gens qui étaient là à l’époque, y’en a plus beau­­coup. Soit ils sont morts, soit ils sont partis. Le Lancas­­tria, ça a pas telle­­ment marqué les gens. C’était la débâcle à ce moment-là. Ce sont des souve­­nirs… mais des souve­­nirs qui s’es­­tompent. Puis Chur­­chill avait demandé à ce qu’on garde ça secret. » Wins­­ton Chur­­chill est à Londres, à 800 kilo­­mètres du lieu du naufrage, dans « la paisible salle du Conseil », quand il apprend la nouvelle. Le 17 juin 1940, les Alliés ont failli. La guerre est perdue. Le Royaume-Uni compte ses morts. Le Premier ministre britan­­nique décide de placer la tragé­­die sous secret mili­­taire. Archives, notes d’état-major, ordres des gradés… rien ne sera connu avant cent ans, soit en 2040. L’homme au cigare restera muet. Seules quelques lignes succinctes dans ses Mémoires de guerre 1919–1941 relatent l’évé­­ne­­ment. Il faut ouvrir le pavé auto­­bio­­gra­­phique au chapitre « L’ago­­nie de la France ». « Un épisode effroyable se déroula le 17, à Saint-Nazaire. Lorsque ces nouvelles me parvinrent au cours de l’après-midi, j’en inter­­­dis la publi­­ca­­tion au motif que “les jour­­naux ont bien assez de désastres à se mettre sous la dent, au moins pour aujourd’­­hui”. J’avais l’in­­ten­­tion de lais­­ser publier la nouvelle quelques jours plus tard, mais des événe­­ments lourds de menaces s’amon­­ce­­lèrent si rapi­­de­­ment au dessus de nos têtes que j’en oubliai de lever l’in­­ter­­dic­­tion, et il s’écoula un certain temps avant que la nouvelle de cette effroyable catas­­trophe ne devînt publique. » Trois phrases écri­­tes… après la guerre. Dans les jour­­naux anglais de l’époque, pas un mot. Il faut éplu­­cher les quoti­­diens d’outre-Atlan­­tique. Le nom du jour­­na­­liste Raymond Daniell remonte dans les archives du New York Times. Le 26 juillet 1940, quand le jour­­nal ne coûtait que trois centimes, une colonne perdue au milieu de la Une : « Liner is torpe­­doed ». Un navire torpillé. Page 6, la photo du Lancas­­tria prend la moitié de la page. Avec une légende : « Le naufrage du navire britan­­nique a causé de lourdes pertes. Le drame n’a été annoncé qu’hier par l’Ami­­rauté. »

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Le naufrage
Le Lancas­­tria s’en­­fonce dans l’océan

Plus d’un mois après le drame, l’An­­gle­­terre est abasour­­die. Mais le gouver­­ne­­ment reste silen­­cieux. Secret offi­­ciel. Oubli popu­­laire. Au point d’igno­­rer encore qui était à bord ou combien d’hommes et femmes avaient pu embarquer. Georges se souvient avoir soigné des Polo­­nais, beau­­coup de Polo­­nais, ce soir-là. Qui étaient ces hommes ? Les témoins ne l’ont jamais su.

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Direc­­tion Nantes. Archives dépar­­te­­men­­tales. Mot clé : Lancas­­tria. Le chariot croule sous la pile de pavés au papier jauni. Cour­­riers de la gendar­­me­­rie, messages des préfec­­tures, photos, vues aériennes, listes de soldats… Une lettre de la Croix-Rouge, signée du 19 mars 1942, « adres­­sée au préfet de Loire-Infé­­rieure » lance un avis de recherche d’un couple belge. « Georges Rémi-Marie Beau­­fays, né à Monti­­gny-sur-Sambre le 18 octobre 1896 – ou 1890, vit au 64 rue Theys, Gosse­­lies. Madame Georges Beau­­fays, née Cannes, José­­phine Ida Ghis­­laine, née à Gosse­­lies le 7 mars 1895, vit 64 rue Theys, Gosse­­lies. »

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André Baufays
Lui et sa mère ont survécu au naufrage
Crédits : Yves Beaujuge

Que sont-ils deve­­nus ? Avaient-ils embarqué sur le mauvais navire un certain 17 juin 1940 ? La demande est vaine. Aucun registre n’évoque cette famille belge. Car aucun registre tout court n’existe. Un demi-siècle plus tard, André Beau­­fays, leur fils, témoi­­gnera auprès de l’as­­so­­cia­­tion du Lancas­­tria. Il racon­­tera le naufrage, puis le silence des auto­­ri­­tés. « Âgé de 14 ans, je me trou­­vais avec mon père et ma mère à bord du paque­­bot. Mon père était tech­­ni­­cien spécia­­liste des avions Hurri­­cane au service de Fairy Avia­­tion, société anglaise qui avait une usine en Belgique, en bordure de l’aé­­ro­­drome de Gosse­­lies. » Le 10 mai, la fabrique est bombar­­dée lors de l’in­­va­­sion de la Belgique par l’Al­­le­­magne. Ils sont une ving­­taine d’em­­ployés à débarquer avec leur famille à Saint-Nazaire le 16 juin. « Le 17 au matin, nous prîmes place dans un petit bateau qui nous mena au Lancas­­tria. Au début du repas, il y a eu une alerte et on enten­­dit le canon du destroyer qui nous accom­­pa­­gnait. Peu après une seconde alerte, une bombe traversa le plafond et le plan­­cher. Parvenu à la surface, je cher­­chais mes parents parmi toutes les têtes qui émer­­geaient, mais je ne pus les trou­­ver. Réali­­sant que j’al­­lais être entraîné par le bateau qui était sur le point d’être complè­­te­­ment englouti, je me mis à nager. Un bras m’a saisi. Je suis tombé dans la barque en pous­­sant un cri de douleur qui attira l’at­­ten­­tion du marin qui m’avait sauvé. Il remarqua avec éton­­ne­­ment que je n’étais qu’un petit garçon. Il me demanda si j’étais anglais et comment je me trou­­vais là. » Après quelques jours de repos à l’hô­­pi­­tal, le jeune André entre­­prend le voyage de retour en Belgique. Toujours sans nouvelles de ses parents. « Ma mère fit de nombreuses recherches pour savoir si son époux et son fils avaient survécu au naufrage. Un hôpi­­tal mili­­taire lui a envoyé la carte d’iden­­tité et le porte-feuille de papa, accom­­pa­­gnés d’un message naval : “Georges Beau­­fays décédé”, le secret mili­­taire était de rigueur. » André ne retrou­­vera sa mère qu’en juin 1945. Aucune infor­­ma­­tion sur la mort de son père ne lui est parve­­nue. Durant l’été 1940, la mer ne cessera de dépo­­ser des cadavres sur les plages. Les auto­­ri­­tés locales sont dépas­­sées par l’évé­­ne­­ment. Aux archives de Loire-Atlan­­tique toujours, une note du maire de La Plaine-sur-Mer confirme le manque d’in­­for­­ma­­tions. « Le dernier inconnu n°30, le 15 juillet 1940, 8 h 35, lieu dit Le Meni­­gou. Nous avons constaté le décès parais­­sant remon­­ter à envi­­ron un mois, d’un indi­­vidu de sexe mascu­­lin, âge indé­­ter­­miné, taille 1,75 m envi­­ron. Le cadavre n’avait sur lui aucune pièce d’iden­­tité. Il semble parve­­nir d’un bateau anglais, coulé le 18 ou le 19 juin 1940, à l’em­­bou­­chure de la Loire. »

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Par 24 mètres de fond
L’épave du Lancas­­tria
Crédits : Nico­­las Job

Un mois après le drame, le nom du navire, la date du naufrage sont igno­­rés. Le Lancas­­tria semble n’avoir été qu’un vais­­seau fantôme. Mais les vagues conti­­nuent de rame­­ner des corps que les habi­­tants inhument eux-mêmes, malgré la présence alle­­mande. Souvent, l’ar­­mée occu­­pante se saisit des papiers retrou­­vés sur les noyés, confisquant l’iden­­tité et le souve­­nir de ces hommes. Les cime­­tières anglais parsèment les côtes de l’es­­tuaire de la Loire. Ils sont jonchés de stèles blanches. Toutes vierges de nom. L’épave du Lancas­­tria gît toujours dans les eaux tour­­men­­tées de l’At­­lan­­tique et de la Loire par 24 mètres de profon­­deur. Aux Moutiers-en-Retz, au sud du fleuve, le cime­­tière des soldats britan­­niques existe toujours. Pour y accé­­der, il suffit de suivre le « chemin du Lancas­­tria ». La pancarte porte ce nom encore aujourd’­­hui. Comme une infime trace d’un drame mis sous scel­­lés et que les témoins oublient peu à peu.


Merci à Yves Beaujuge et à l’As­­so­­cia­­tion Lancas­­tria France. Couver­­ture : Un paque­­bot pris d’as­­saut par l’avia­­tion alle­­mande. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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