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par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 22 janvier 2017

Super­max

Ça a dû lui faire tout drôle. Le 19 janvier dernier, à quelques heures de l’in­ves­ti­ture de Donald Trump à la prési­dence des États-Unis, Joaquín Guzmán Loera, mieux connu sous le nom d’El Chapo, a été extradé vers les États-Unis. Le trafiquant de drogue mexi­cain à la tête du cartel de Sina­loa est monté jeudi dans un avion à Ciudad Juárez, à la fron­tière avec le Texas, avant d’at­ter­rir à New York durant la dernière nuit de Barack Obama à la Maison-Blanche. La soudai­neté avec laquelle a eu lieu l’ex­tra­di­tion a pris de cours les avocats d’El Chapo, qui retardent le proces­sus depuis la fin du mois de juin 2016 en faisant appel de la déci­sion. L’avo­cat prin­ci­pal du narco­tra­fiquant, José Refu­gio Rodrí­guez, main­tient depuis des mois que le traité d’ex­tra­di­tion est contraire à la Cons­ti­tu­tion mexi­caine. « Je devais lui rendre visite aujourd’­hui », a-t-il confié aux micros des jour­na­listes le 19 janvier. « Je ne sais rien de tout cela. » L’ex­tra­di­tion a eu lieu le lende­main du rejet par la Cour suprême mexi­caine d’une nouvelle demande de révi­sion du traité par Me Refu­gio Rodrí­guez.

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El Chapo aux mains des auto­ri­tés améri­caines
Crédits : Minis­tère de l’In­té­rieur du Mexique/AFP

Elle inter­vient quelques jours après le premier anni­ver­saire de la capture d’El Chapo, le 8 janvier 2016 à Los Mochis, une petite ville de l’État de Sina­loa. Joaquín Guzmán n’en était pas à sa première arres­ta­tion par les auto­ri­tés mexi­caines. En 1993, il a été capturé au Guate­mala : il était alors déjà consi­déré comme le trafiquant de drogue le plus puis­sant du Mexique. Il s’est évadé de prison près d’une décen­nie plus tard, en 2001 – en se cachant dans un panier à linge, à ce qu’on raconte. En son absence, le cartel a conti­nué à pros­pé­rer. El Chapo n’a été capturé à nouveau qu’en 2014, après une chasse à l’homme effré­née. Il était alors d’après la DEA le narco­tra­fiquant le plus puis­sant du monde, dépas­sant l’in­fluence et la pros­pé­rité de Pablo Esco­bar au sommet de sa gloire. Ce nouveau séjour derrière les barreaux a pris fin le 11 juillet 2015, lorsque El Chapo a réussi à s’éva­der au moyen d’un tunnel creusé sous la douche de sa cellule de la prison d’Al­ti­plano.

Le cartel de Sina­loa est depuis long­temps réputé pour son savoir-faire en matière de gale­ries souter­raines : ils en ont creusé plus d’une centaine sous la fron­tière améri­cano-mexi­caine. El Chapo a envoyé ses ingé­nieurs étudier en Alle­magne pour y apprendre les tech­niques les plus avan­cées en la matière. Il aura fallu entre 12 et 16 mois à ces derniers pour creu­ser le tunnel de près d’un kilo­mètre et demi sous la prison. Ils y ont installé un système de venti­la­tion et de lampes élec­triques, ainsi qu’une Honda 125 cm3 montée sur un rail pour permettre à leur chef de s’échap­per. Des jerry­cans de carbu­rant étaient dispo­sés à inter­valles régu­liers pour s’as­su­rer qu’il ne tombe pas en panne. Spec­ta­cu­laire, il faut bien le dire. El Chapo a alors repris sa vie de fugi­tif, jouant au chat et à la souris avec les auto­ri­tés mexi­caines en passant d’une planque à l’autre dans les collines sauvages de Sina­loa. Jusqu’à un nouveau coup de théâtre, après sa rencontre clan­des­tine avec l’ac­teur améri­cain Sean Penn en octobre 2015. L’in­ter­view n’a été publiée que le 9 janvier 2016 par le maga­zine améri­cain Rolling Stone, au lende­main de la capture du crimi­nel. Il a depuis été révélé que Sean Penn et l’ac­trice mexi­caine Kate del Castillo, qui a aidé à orga­ni­ser la rencontre, étaient tous deux surveillés par les rensei­gne­ments mexi­cains. L’ac­teur s’en défend, mais les auto­ri­tés mexi­caines affirment que leur entre­vue a joué un rôle crucial dans la capture du fugi­tif, près de trois mois plus tard.

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Sean Penn, El Chapo et Kate del Castillo

Il y avait tout lieu de penser que l’ar­res­ta­tion se solde­rait par un nouveau coup d’éclat. Mais quand le prison­nier a été trans­féré en mai 2016 de la prison d’Al­ti­plano (d’où il s’était précé­dem­ment échappé) vers celle de Ciudad Juárez, près de la fron­tière avec les États-Unis, il est apparu évident que cette fois-ci, on ne le lais­se­rait pas filer aussi faci­le­ment. L’ex­tra­di­tion était déjà sur toutes les lèvres et, du côté améri­cain, plusieurs prisons se sont propo­sées pour accueillir Guzmán. Il a fina­le­ment été décidé qu’il serait incar­céré à Brook­lyn, où il se trouve depuis vendredi dernier. Le cartel a tenté d’évi­ter l’iné­luc­table par tous les moyens : outre les manœuvres juri­diques de Me Refu­gio Rodrí­guez, le juge Vicente Bermú­dez Zaca­rias, en charge de l’af­faire, a été abattu en octobre 2016 par un sica­rio d’une balle derrière la tête pendant qu’il faisait son jogging, dans la ville de Mete­pec. Mais rien n’y a fait. Le timing de l’ex­tra­di­tion est sujet à débat. Quel message le président Enrique Peña Nieto et son admi­nis­tra­tion ont-ils voulu envoyer aux États-Unis en extra­dant le narco­tra­fiquant le plus célèbre de la planète la veille de l’in­ves­ti­ture de Donald Trump ? Pour le jour­na­liste Ioan Grillo, spécia­liste des cartels de la drogue latino-améri­cains, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’ex­pri­mer l’en­tière coopé­ra­tion du gouver­ne­ment mexi­cain en matière de sécu­rité avec l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. https://twit­ter.com/ioan­grillo/status/822220274141495296?ref_src=twsrc%5Etfw Son avis n’est cepen­dant pas partagé par tous, et d’autres obser­va­teurs inter­prètent ce geste diffé­rem­ment. « Ils ont décidé de ne pas donner à Trump une victoire précoce avec l’ex­tra­di­tion d’El Chapo. J’ap­plau­dis », a tweeté l’ex­pert en sécu­rité mexi­cain Alejan­dro Hope. Les deux points de vue se tiennent et il faudra pour tran­cher garder un œil atten­tif sur les rela­tions entre les deux pays dans les prochains mois.

On se rappelle que Trump avait rencon­tré Peña Nieto en août 2016 à Mexico. C’est à la suite de cette entre­vue que le candi­dat répu­bli­cain avait déclaré qu’il ferait ériger un mur entre les États-Unis et le Mexique, payé par le Mexique. Le président mexi­cain avait répondu sur Twit­ter que jamais son pays ne paye­rait la moindre brique pour la construc­tion d’un tel mur. Ces premiers échanges houleux laissent penser que l’ana­lyse d’Alejan­dro Hope est la plus plau­sible, mais il est trop tôt pour en être certains. Donald Trump compte visi­ble­ment inten­si­fier la lutte contre la drogue et il va devoir comp­ter sur ses parte­naires étran­gers pour y parve­nir. https://twit­ter.com/ahope71/status/822213633358774272?ref_src=twsrc%5Etfw Vendredi 20 janvier, El Chapo a fina­le­ment comparu devant un tribu­nal de Brook­lyn, où il a plaidé non coupable aux accu­sa­tions qui pèsent contre lui. Les procu­reurs améri­cains ont assuré les auto­ri­tés mexi­caines qu’ils ne requer­raient pas la peine de mort contre lui. S’il est reconnu coupable pour les 17 chefs d’ac­cu­sa­tion liés à son rôle de chef du cartel de la drogue le plus puis­sant de la planète, Guzmán, aujourd’­hui âgé de 62 ans, écopera proba­ble­ment d’une peine de prison à vie, d’après le procu­reur Robert Capers. Aucune remise de peine n’est envi­sa­geable dans une prison fédé­rale. Dans ce cas, il sera proba­ble­ment trans­féré à Super­max, la prison la plus sécu­ri­sée des États-Unis située à Florence, dans le Colo­rado. Toute évasion semble haute­ment impro­bable.

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Quoi qu’il en soit, l’ex­tra­di­tion d’El Chapo n’aura proba­ble­ment pas d’im­pact majeur sur les affaires du cartel de Sina­loa et sur la dyna­mique du crime orga­nisé mexi­cain. Ses succes­seurs ont fait en sorte d’iso­ler l’or­ga­ni­sa­tion des menaces pesant sur son chef, et la majeure partie de ses acti­vi­tés sont sous le contrôle de son complice de longue date Ismael « El Mayo » Zambada. Ses fils ont égale­ment pris la tête de groupes crimi­nels affi­liés, et ses alliés agissent comme autant de satel­lites qui préservent pour le moment la supré­ma­tie du cartel de Sina­loa au Mexique. Nous avons suivi le sujet de près sur Ulyces et les 15 articles ci-dessous vous rensei­gne­ront sur les arcanes de l’une des orga­ni­sa­tions crimi­nelles les plus puis­santes et effroyables du monde. Mais d’abord, un peu de musique avec ce corrido dédié au narco­tra­fiquant – car en dépit de leurs acti­vi­tés illé­gales et souvent sanglantes, les musi­ciens mexi­cains sont nombreux à conter les épopées crimi­nelles de leurs bandits natio­naux. https://www.youtube.com/watch?v=j-91fdQkDSk

Les secrets du cartel

Comment s’est orga­ni­sée cette extra­di­tion à haut risque

Depuis l’an­nonce de son extra­di­tion vers les États-Unis le 20 mai 2016, le trans­fert du patron du cartel de Sina­loa a été minu­tieu­se­ment orga­nisé. Il s’agis­sait d’un proces­sus extrê­me­ment déli­cat.

Les dessous de la rencontre entre Sean Penn et El Chapo

Cette entre­vue clan­des­tine aurait été cruciale pour la capture du narco­tra­fiquant. Jusqu’ici, les lecteurs fran­co­phones n’avaient eu droit qu’à de courts extraits de la rencontre entre l’ac­teur améri­cain et l’homme le plus recher­ché du monde. Voici ce qu’il s’est vrai­ment passé.

Sean Penn s’est expliqué sur son inter­view

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Sean Penn inter­viewé par Char­lie Rose
Crédits : CBS

Inter­viewé par le jour­na­liste Char­lie Rose pour l’émis­sion 60 Minutes, Sean Penn a tenu à s’ex­pri­mer sur les condi­tions parti­cu­lières de son entre­tien avec le trafiquant de drogue le plus recher­ché au monde.

Cet homme dirige le cartel de Sina­loa, avec ou sans El Chapo

Il s’ap­pelle Ismael « El Mayo » Zambada García et la DEA affirme qu’il est celui qui tient les rênes du cartel de Sina­loa en l’ab­sence d’El Chapo. Après l’ar­res­ta­tion de Guzmán en janvier 2016, l’homme de 68 ans aurait pris la tête de l’or­ga­ni­sa­tion pendant que les fils d’El Chapo incarnent son bras armé.

Le fils d’El Chapo affirme que l’ar­res­ta­tion de son père ne change rien aux affaires du cartel

Ivan Archi­valdo Guzmán a juré de veiller au bon dérou­le­ment des opéra­tions main­te­nant que son père est à l’ombre pour un bon moment. Il est nette­ment plus violent que son père.

Ivan Archi­valdo Guzmán s’est offert un arse­nal terri­fiant pour veiller sur l’em­pire crimi­nel de la famille

L’ar­se­nal dont Ivan Archi­valdo a fait l’ac­qui­si­tion comprend notam­ment un héli­co­ptère custo­misé et armé jusqu’aux dents qui aurait coûté à lui seul plus de 2,5 millions d’eu­ros, d’après des sources proches de l’or­ga­ni­sa­tion.

Cela n’a pas empê­ché un cartel rival de prendre d’as­saut la maison de la mère d’El Chapo

Alfredo Beltran Guzmán, dit « El Mocho­mito », fils aîné d’Al­fredo Bertran Leyva, « El Mochomo », a déclaré la guerre à son grand oncle, El Chapo.

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Le compte Insta­gram d’Ivan Archi­valdo en dit long

En août 2016, c’est son plus jeune fils qui a été enlevé par ses adver­saires

Âgé de 29 ans et né du premier mariage d’El Chapo, Jesús Guzmán a été enlevé par des hommes armés du cartel rival de Jalisco Nouvelle Géné­ra­tion, dont la puis­sance s’est accrue au cours des dernières années.

Voici El Güero Sala­zar, l’as­so­cié méconnu d’El Chapo

Héctor Luis Palma Sala­zar est sorti de prison en juin dernier. Cofon­da­teur du cartel de Sina­loa, son histoire effroyable est à l’ori­gine de la violence des cartels mexi­cains.

La nouvelle géné­ra­tion de narcos est encore plus violente

On les appelle les narcoju­niors. Ils font partie de la jeune géné­ra­tion de narco­tra­fiquants mexi­cains, qui s’ap­prêtent à prendre la relève de celle d’El Chapo, dont les récits de repré­sailles sanglantes sont déjà légion.

Ce jeune Améri­cain de Port­land est une légende du cartel de Sina­loa

On l’ap­pelle « El Gringo Loco ». Ce jeune Améri­cain de la classe moyenne fraî­che­ment diplômé a tout aban­donné pour deve­nir une légende du cartel d’El Chapo. gringo-ulyces-04

Le cartel de Sina­loa a presque 5 fois plus d’avions que la plus grande compa­gnie du pays

Entre 2006 et 2015, les auto­ri­tés mexi­caines ont ainsi saisi 599 appa­reils appar­te­nant au cartel de Sina­loa. 586 avions et 13 héli­co­ptères. Des chiffres ahuris­sants quand on sait que la compa­gnie aérienne la plus impor­tante du pays, Aero­méxico, ne compte que 127 machines.

La série #Cartel racon­tera la vie crimi­nelle d’El Chapo

La chaîne améri­caine History a confié à Chris Bran­cato, le co-créa­teur de la série Narcos, diffu­sée sur Netflix, le soin de rédi­ger le scéna­rio de la vie rocam­bo­lesque du baron de la drogue.

Dans les tunnels de Nogales, sur les traces du cartel de Sina­loa

À Nogales, en Arizona, la police tente d’ar­rê­ter le défer­le­ment de drogue que les narco­tra­fiquants ache­minent par des tunnels creu­sés sous la fron­tière.

Cette photo montre à quel point son évasion a été spec­ta­cu­laire

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Couver­ture : El Chapo lors de son extra­di­tion. (Los Angeles Times)


 

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