par Ulyces | 0 min | 9 décembre 2014

Tekos sur la mer Noire

Il y a bel et bien une blonde, agenouillée sur le bar, qui étreint ses seins nus et me fait de l’œil depuis l’auvent. Elle a ôté son masque de Batman en cuir et sa combi­­nai­­son en résilles est en lambeaux. Des rythmes drum and bass sourdent de la disco­­thèque voisine, alors qu’une douzaine de types dont la plupart sont géor­­giens bran­­dissent leurs télé­­phones pour filmer son strip-tease, impro­­visé dans les vapeurs de l’al­­cool. Les Russes et les Ukrai­­niens, visi­­ble­­ment plus habi­­tués à ce genre de spec­­tacle, jettent un œil distrait à la scène avant de retour­­ner à leurs affaires. À KaZan­­tip, la rave en bord de mer la plus célèbre d’Eu­­rope, on vit au rythme de l’elec­­tro et de la débauche. Les Géor­­giens, eux, découvrent tout ceci pour la première fois. ulyces-kazantip-07 Sashka Toyki­­nen, proprié­­taire du Zapravska Bar, se présente et m’offre un premier shot, puis un autre dans la foulée. Un Géor­­gien grimpe à son tour sur le bar et commence à tripo­­ter la fille, avant que d’autres ne s’ap­­prochent, toujours armés de leurs portables, et tendent leur bras libre vers la danseuse pour la toucher. En un éclair, une grande fille russe jaillit de nulle part et chasse les malap­­pris à grand renfort d’in­­sultes, de coups de pieds et de coups de poings. « Tu veux tenir le bar ? » me demande Toyki­­nen. KaZan­­tip, qui tire son nom d’une province située dans le nord-est de la Crimée, où s’est tenue la première édition du festi­­val, est le fils spiri­­tuel de Nikita Marshu­­nok, l’Ukrai­­nien qui se balade en Segway. Il s’est auto-proclamé prezident de la Répu­­blique (ancien­­ne­­ment) démo­­cra­­tique du KaZan­­tip, et ramasse au passage envi­­ron 200 euros pour quiconque souhaite obte­­nir un visa à entrées multiples pour visi­­ter son pays. Ce qui a commencé comme une teuf de surfeurs en 1992 s’est trans­­formé en un événe­­ment annuel courant sur une tren­­taine de jours. Trente jours au cours desquels des dizaines de milliers de raveurs – pour la plupart ukrai­­niens ou russes –, atti­­rés par les beats elec­­tro des meilleurs DJ du monde, se pressent au cœur d’un réac­­teur nucléaire aban­­donné sur la pénin­­sule de Crimée.

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Nikita Ier, président de l’Ex-Répu­­blique démo­­cra­­tique du KaZan­­tip
Nikita Marshu­­nok
Crédits : Paul Rimple

Quand il a démé­­nagé son « pays » vers le village de Popovka, à l’ouest de la région, en 2001, on parlait déjà du festi­­val comme du Burning Man d’Eu­­rope de l’Est. L’an­­née dernière, 100 000 personnes sont venues, un record. Mais quand la Russie a annexé la pénin­­sule criméenne en mars dernier, Marshu­­nok et KaZan­­tip se sont retrou­­vés face à des démê­­lés poli­­tiques et légaux inat­­ten­­dus. Le prezident allait devoir trou­­ver de nouvelles fron­­tières pour sa répu­­blique. En ce qui concerne l’hos­­pi­­ta­­lité, la répu­­ta­­tion de la Géor­­gie n’est plus à faire dans les anciens pays de l’Union sovié­­tique. Sans comp­­ter que le Caucase du Sud s’est fait un nom dans une région domi­­née par la corrup­­tion : ici, le pays a connu des réformes et on est libre d’y faire des affaires. Dépla­­cer le KaZan­­tip en Géor­­gie semblait alors être une solu­­tion logique.

Les rebelles d’Anak­­lia

La blonde a disparu depuis des heures et je m’ap­­plique pour apprendre à prépa­­rer des « Boyarsky », un cock­­tail à base de grena­­dine et d’une vodka qui porte le nom de l’ac­­teur qui incarne D’Ar­­ta­­gnan dans la version russe des Trois Mousque­­taires. Quand on me commande des cock­­tails plus complexes – ceux requé­­rant plus de deux ingré­­dients –, je passe la main à mes collègues, qui sont ukrai­­niens, russes ou biélo­­russes. Impos­­sible de savoir qu’une guerre civile ravage le sud-est de l’Ukraine et oppose pro-Ukrai­­niens et sépa­­ra­­tistes pro-Russes, même si certains Ukrai­­niens présents ce soir-là avouent avoir soutenu les mani­­fes­­ta­­tions qui ont eu lieu place Maidan, à Kiev. Mais l’une des maximes du KaZan­­tip est que le festi­­val est « une bonne dose de liberté et une lutte inces­­sante contre l’idio­­tie globa­­li­­sée ».

« À Anak­­lia, personne n’est contre KaZan­­tip. » — Pavel Tsusur­­mia

Quand les habi­­tants du coin ont appris que le KaZan­­tip allait poser ses valises à Anak­­lia, dans l’ouest de la Géor­­gie, les prêtres se sont fâchés. Plus de 80 % des 4,5 millions d’ha­­bi­­tants que compte le pays se déclarent chré­­tiens ortho­­doxes, et le patriarche de l’Église est l’homme le plus popu­­laire de Géor­­gie. L’Église et les natio­­na­­listes conser­­va­­teurs ont mené une série de mani­­fes­­ta­­tions dans les rues de Tbilissi contre l’im­­mo­­ra­­lité que repré­­sente KaZan­­tip. Les prêtres de cette même Église avaient pris la tête d’un autre mouve­­ment qui, en mai 2013, a vu des dizaines de milliers d’ho­­mo­­phobes s’en prendre à des mili­­tants de la cause homo­­sexuelle. « L’idéo­­lo­­gie de KaZan­­tip promeut l’usage de drogues psycho­­tropes et le sexe libre. Évidem­­ment  que nous le condam­­nons. Comment une personne saine pour­­rait-elle s’adon­­ner à de telles acti­­vi­­tés ? » s’in­­ter­­ro­­geait Iosef Manja­­ridze, un des leaders de la mani­­fes­­ta­­tion de Tbilissi du 26 mai. Quand je l’ai rencon­­tré, juste avant que le cortège ne s’ébranle, Manja­­ridze, pâle et bossu, refou­­lant la bière et fumant clope sur clope, ne collait pas préci­­sé­­ment à l’idée qu’on se fait d’une « personne saine ». Malgré l’as­­su­­rance de Marshe­­nok qu’il n’y aurait ni orgies, ni drogues au cours de l’évé­­ne­­ment – par respect pour la foi ortho­­doxe –, les prêtres et leur lobby ont main­­tenu la pres­­sion, répan­­dant des rumeurs sur les liens qu’en­­tre­­tien­­drait KaZan­­tip avec la magie noire, et procla­­mant que le festi­­val promou­­vait l’ho­­mo­­sexua­­lité, la mastur­­ba­­tion et les poils.

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« Enfuis-toi avec moi »
Alcool, plage et elec­­tro
Crédits : Paul Rimple

Cepen­­dant, les rési­­dents d’Anak­­lia n’al­­laient pas se lais­­ser impres­­sion­­ner par la rhéto­­rique inspi­­rée de Sodome et Gomorrhe qui leur parve­­nait de Tbilissi. Ce village pauvre de 2 500 habi­­tants, qui essaie depuis long­­temps de mettre sur pieds une indus­­trie touris­­tique, a accueilli la nouvelle de la venue de 30 à 40 000 visi­­teurs comme une béné­­dic­­tion. Les habi­­tants ont passé leur été à répa­­rer leurs maisons pour que leurs hôtes trouvent l’en­­droit chaleu­­reux, et les semaines précé­­dant l’ar­­ri­­vée des fêtards, à construire des bars et des restau­­rants des deux côtés de la rue prin­­ci­­pale. « À Anak­­lia, personne n’est contre KaZan­­tip. C’est un festi­­val de musique : les jeunes dansent, se détendent et s’amusent. Les seuls à s’y oppo­­ser sont des gens qui ne sont pas d’ici », me confie Pavel Tsusur­­mia, septua­­gé­­naire, une bière à la main dans son jardin.

Une fête histo­­rique

Au troi­­sième jour des festi­­vi­­tés, il est apparu évident que les 30 000 personnes ne seraient pas toutes présentes. On comp­­tait plutôt 4 à 5 000 festi­­va­­liers, et l’idée qu’a­­vait eue Marshu­­nok d’of­­frir l’en­­trée aux Ukrai­­niennes et aux Géor­­giennes avait fait long feu. C’était une grande décep­­tion pour les Géor­­giens et les Cauca­­siens du Sud, qui auraient volon­­tiers dragué des filles slaves. Les Géor­­giens ne semblaient pas comprendre le sens du mot « non », et ils ne réus­­sis­­saient qu’à une chose : les impor­­tu­­ner. Malgré tout, 5 000 personnes, c’était un record pour Anak­­lia. Malheu­­reu­­se­­ment, ceux qui avaient acheté des licences au KaZan­­tip en ont été de leur poche. Louer un espace et y instal­­ler un bar pour les dix jours de l’évé­­ne­­ment coûtait 15 000 euros, payables sur un compte du KaZan­­tip. Toyki­­nen, qui gérait depuis dix ans son Zapravka Bar, quand le festi­­val avait encore lieu à Popovka, m’a confié qu’il avait investi 50 000 dollars dans l’évé­­ne­­ment, sans comp­­ter mon salaire – qu’il ne me verse­­rait jamais. « Je vais perdre de l’argent, mais on se sera bien amusé », philo­­sophe-t-il.

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Le Zapravka Bar
Boire jusqu’à tomber de sa chaise
Crédits : Paul Rimple

S’amu­­ser dans une rave implique pas mal de substances illi­­cites, mais rares étaient ceux qui osaient trans­­por­­ter leur drogue à travers la Géor­­gie, un des pays les plus stricts en matière de lutte contre les stupé­­fiants. Se faire pincer en posses­­sion de quelques grammes de marijuana équi­­vaut à quatorze années de prison. Il y avait de la drogue, bien entendu, mais il fallait connaître les bonnes personnes pour en avoir en quan­­tité suffi­­sante. Aussi, au Zapravska, on boit dérai­­son­­na­­ble­­ment pour compen­­ser l’ab­­sence de MDMA. Les clients entrent pour descendre un verre ou deux, dansent quelques minutes et puis repartent. Un homme avachi sur sa bière, une expres­­sion de fin du monde typique­­ment géor­­gienne peinte sur le visage, soupire : « Je suis déprimé. » Déprimé, dans l’un des endroits les plus déli­­rants que la Géor­­gie a jamais vu. « Je ne trouve pas de drogues. Tu peux m’ai­­der ? » Quelques minutes plus tard, un autre Géor­­gien à l’ago­­nie, de l’autre côté du bar cette fois-ci, me demande la même chose. Sasha tapote un panneau qui informe les clients qu’on ne vend pas de drogue au Zapravska, il est donc inutile de deman­­der – une précau­­tion que peu prennent. Et les flics n’ont pas aidé à déri­­der l’am­­biance de cette zone clean. À Popovka, Marshe­­nok employait son propre person­­nel de sécu­­rité. À Anak­­lia, il a dû accep­­ter la protec­­tion de la police. Impos­­sible de savoir si ces derniers étaient au courant des coutumes des festi­­vals elec­­tro, mais il semblait y avoir plus de poli­­ciers dans les rues d’Anak­­lia qu’à Tbilissi quand George W. Bush est venu en 2005…

Le Zapravska est l’épi­­centre d’une fête sans fin. Les gens boivent jusqu’à en tomber de leur chaise.

Un vété­­ran de KaZan­­tip prénommé Sergei me coince au bar, se plai­­gnant des flics. « Si KaZan­­tip reste en Géor­­gie, je ne reviens pas l’an­­née prochaine ! » Certains proprié­­taires de bar se sont plaints de la manière dont les auto­­ri­­tés ont subi­­te­­ment augmenté les taxes à l’in­­té­­rieur même de KaZan­­tip, et du fait qu’ils n’ont pu se procu­­rer de l’al­­cool que chez un unique four­­nis­­seur, qui avait bien entendu dras­­tique­­ment augmenté ses prix en amont de leur venue. L’of­­fi­­ciel du gouver­­ne­­ment géor­­gien habi­­lité à super­­­vi­­ser la venue de KaZan­­tip en Géor­­gie, Giorgi Sigua, a été démis de ses fonc­­tions au dépar­­te­­ment du Tourisme trois semaines avant le début du festi­­val. Il a refusé de me parler de KaZan­­tip. À la ques­­tion : « Comment KaZan­­tip a-t-il atterri en Géor­­gie ? » il m’a répondu : « En avion. » La plupart des fêtards de KaZan­­tip s’ac­­cordent sur le fait qu’A­­nak­­lia est un bien plus bel endroit, mieux desservi et plus accueillant que Popovka. Pour­­tant, le retour de KaZan­­tip à Anak­­lia dépend du bon vouloir de Marshu­­nok. Au début, il partait opti­­miste. Je l’ai croisé sur la plage, toujours sur son Segway, où il posait pour des photos avec ses admi­­ra­­teurs. Il a comparé son projet à de la fusion food, dans lequel « on lie des éléments a priori sans rapport pour créer quelque chose de nouveau ». Mais au cinquième jour, tempéré par les plaintes des conces­­sion­­naires et le petit nombre de teufeurs, il avait la mine plus abat­­tue. « On veut parta­­ger de la musique, mais les Géor­­giens restent chez eux et assistent au festi­­val sur Face­­book », a-t-il déclaré à la presse. Diffi­­cile d’ima­­gi­­ner ce à quoi Marshu­­nok s’at­­ten­­dait. Il a déplacé son événe­­ment de l’autre côté de la mer, dans un pays comp­­tant en compa­­rai­­son moins de 10 % de la popu­­la­­tion ukrai­­nienne, et la durée de son festi­­val a été raccour­­cie de 65 %.

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Au son de la drum and bass
Les drogues sont inter­­­dites sur le festi­­val
Crédits : Paul Rimple

Il a bâti KaZan­­tip en Ukraine, à partir de rien, et s’il veut que le rendez-vous géor­­gien se pour­­suive, il sait qu’il devra déployer les mêmes efforts pour réus­­sir. Mais une fois de plus, le succès de l’évé­­ne­­ment dépend de la capa­­cité et de la volonté de la Géor­­gie à s’adap­­ter au « Burning Man d’Eu­­rope de l’Est », pour récol­­ter les fruits d’une telle manne au lieu d’im­­po­­ser des taxes exces­­sives et de dissua­­der les orga­­ni­­sa­­teurs de pour­­suivre l’aven­­ture. Le Zapravska est l’épi­­centre d’une fête sans fin. Les gens boivent jusqu’à en tomber de leur chaise –et ce n’est pas grave, on pouvait s’y attendre. Malheu­­reu­­se­­ment, je dois quit­­ter KaZan­­tip, la meilleure fête qu’a jamais connu la Géor­­gie. Je dis au revoir à mes nouveaux amis et nous nous promet­­tons de nous revoir un jour, peut-être l’an­­née prochaine à KaZan­­tip, où qu’il se trouve.


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Black Sea Dance Para­­dox », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Des teufeurs à la dérive, par Paul Rimple. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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