par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 4 août 2016

Quand Bill Fong approche de la piste, une boule de 6,8 kg à la main, il essaie d’ar­­rê­­ter de respi­­rer. Il tente de le faire sans y penser. Il doit amener son corps à effec­­tuer une série de mouve­­ments complexes inscrits dans la mémoire de ses muscles. En bref, il veut se chan­­ger en robot. Fong a 48 ans. C’est un homme d’1,82 m aux épaules larges. Il lève la boule au niveau de son torse et exécute un rapide déhan­­che­­ment. Il balance la boule d’ar­­rière en avant, son bras tel un pendule, tandis qu’il avance de cinq pas calcu­­lés en direc­­tion de la ligne de faute.

ulyces-billfongbowling-01
Bill Fong
Crédits : D Maga­­zine

Il lâche enfin la boule, qui roule sur le plan­­cher huilé de la piste comme si elle flot­­tait en aqua­­pla­­ning. Elle tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et suit une trajec­­toire qui semble la mener tout droit dans la rigole de droite. Mais alors qu’elle frôle l’ex­­tré­­mité de la piste, elle vire soudain vers le centre, comme télé­­com­­man­­dée. Le lancer de Fong a ramené la boule dans le droit chemin juste à temps. Un batte­­ment de cœur plus tard, la piste est débar­­ras­­sée de ses quilles. Fong rejoint ses coéqui­­piers à leur table – ils s’as­­soient et jouent toujours dans le même ordre. Il est accueilli par des applau­­dis­­se­­ments, comme ça a été le cas des milliers de fois en dix ans. Pour­­tant, il semble insa­­tis­­fait. Son strike n’était pas à son goût. « J’ai eu de la chance », lance-t-il avec un accent de Chicago à couper au couteau. « La septième a mis du temps à tomber. J’ai encore des choses à revoir. » Il grif­­fonne des notes au crayon gris sur un bout de papier bleu plié. Ses coéqui­­piers n’ont pas la tête à discu­­ter de ce qui pour­­rait rendre ses coups plus effi­­caces, ni même du match de cham­­pion­­nat qu’ils doivent dispu­­ter ce soir. Ils parlent encore de ce fameux soir. C’était il y a deux ans mais elles revient inva­­ria­­ble­­ment sur le tapis chaque semaine. Au Plano Super Bowl, il suffit de pronon­­cer les mots « ce fameux soir» et tout le monde sait de quoi vous parlez. Ils parlent aussi de « l’in­­ci­dent » ou de « l’in­­croyable série ». D’aussi loin qu’ils se souviennent, c’est la seule fois où un joueur de bowling du coin a atterri dans la rubrique sport du Dallas Morning News. L’un des adver­­saires de Fong cette nuit-là affirme qu’il s’agit de la chose la plus stupé­­fiante qu’il a jamais vue sur une piste de bowling. Bill Fong n’a pas besoin qu’on le lui rappelle. Il repense à ce moment chaque jour que Dieu fait.

300

La plupart des gens pensent que pour atteindre la perfec­­tion au bowling, il faut faire un jeu de 300 points. Ce n’est pas le cas. Tout bon joueur amateur peut avoir du bol un soir et enchaî­­ner douze strikes consé­­cu­­tifs. Si on fait le compte de toutes les pistes de bowling des États-Unis, il y a sûre­­ment tous les soirs quelqu’un pour marquer 300 points quelque part. En revanche, il n’y a qu’un robot pour marquer 300 points trois fois de suite (36 strikes) et effec­­tuer ce qu’on appelle « une série parfaite ». Plus de 95 millions d’Amé­­ri­­cains jouent au bowling mais d’après le Congrès de bowling des États-Unis, seuls 21 d’entre eux sont parve­­nus à réali­­ser une série de 900 points depuis qu’on a commencé à les comp­­ter. L’épo­­pée de Bill Fong sur le chemin de la perfec­­tion a commencé comme n’im­­porte quelle autre soirée bowling : entraî­­ne­­ment à 17 h 30. Il joue dans trois ligues diffé­­rentes et fait au moins vingt parties par semaine, chaque semaine. Le 18 janvier 2010, il voulait se concen­­trer sur son timing.

ulyces-billfongbowling-02
La boule de Bill Fong
Crédits : D Maga­­zine

Le timing, c’est la clé. Quand vous avez le bon timing, que vos bras, vos jambes et votre torse bougent tous en rythme jusqu’à la piste, votre équi­­libre est meilleur. Avec l’équi­­libre vient la préci­­sion. Et quand vous êtes précis, les déci­­sions que vous prenez n’en sont que meilleures. Mais si votre timing est mauvais, votre équi­­libre l’est aussi et vous ratez la cible. Il y a trop de variables à prendre en compte, vous êtes dans l’in­­ca­­pa­­cité de prendre les bonnes déci­­sions. Fong sait qu’une bonne série dépend entiè­­re­­ment du timing. Alors à l’en­­traî­­ne­­ment ce soir-là, il a travaillé sur sa respi­­ra­­tion, tenté de faire le vide dans son esprit et de lancer comme si chacune des parties de son corps avait été program­­mée. Ce soir-là, il n’a pas fait beau­­coup de strikes durant l’en­­traî­­ne­­ment. Rien ne le portait à croire que cette soirée serait diffé­­rente des autres. On a attri­­bué à l’équipe de Fong, les Crazy Eights (il a choisi ce nom car le chiffre huit porte chance dans la culture chinoise), les pistes 27 et 28. L’une des paires favo­­rites de Fong. La piste de gauche, la 27, est idéale pour faire des crochets. Celle de droite, la 28, se joue plus directe. La première frame avait lieu sur la piste de gauche. Comme toujours, Fong serait le dernier à jouer. En regar­­dant ses coéqui­­piers lancer la boule, il a remarqué qu’elle manquait à chaque fois la poche, l’en­­droit de la piste qui offre la meilleure chance de marquer un strike. Lorsque son tour est arrivé, Fong a lancé avec un crochet plus prononcé, pour longer le bord de la rigole un peu plus long­­temps.

ulyces-billfongbowling-03
Une piste de bowling
Crédits : DR

Résul­­tat : un strike puis­­sant et sonore. Sa boule a tapé dans la poche avec une éner­­gie venge­­resse, anéan­­tis­­sant les dix quilles. Son lancer suivant, sur la piste 28, s’est soldé par un nouveau strike. À vrai dire, ses quatre premiers lancers se sont soldés par des strikes puis­­sants. Ses coéqui­­piers l’ont à peine remarqué. « Ça n’avait rien d’in­­ha­­bi­­tuel », se souvient JoAnn Gibson, une femme à la voix douce origi­­naire du sud du pays qui aime plus la compa­­gnie que le bowling en lui-même. « Les joueurs comme Bill font de petites séries comme ça tout le temps », renché­­rit Tom Dunn, un joueur de bowling plus investi qui flirte parfois en toute inno­­cence avec JoAnn. Gibson et Dunn ont tous les deux joué avec ou contre Fong dans ce cham­­pion­­nat. Cela fait neuf ans qu’ils font équipe. James Race, qui ne se dépar­­tit jamais de son sourire et de sa poli­­tesse, est arrivé quelques années plus tard. En dehors des pistes de bowling, on ne les voit pas beau­­coup ensemble, mais quoi qu’il se passe dans leur vie, ils se donnent toujours rendez-vous le lundi soir au Plano Super Bowl.

À son dernier lancer, quelque chose est allé de travers.

Le cinquième lancer de Fong de la soirée n’était pas très esthé­­tique. Son approche et son lâcher étaient iden­­tiques aux précé­­dents – il était en train de se trans­­for­­mer en robot – et la boule a bien trouvé la poche, mais les quilles ont mis du temps à tomber. La 10 a vacillé un moment avant que Fong ne béné­­fi­­cie de ce qu’on appelle un « messa­­ger ». Une des quilles du côté gauche, qu’il venait d’en­­voyer valser, a rebondi de l’autre côté en tapant la 10 juste assez fort pour lui faire perdre l’équi­­libre. Lorsqu’il est revenu à la table, ses coéqui­­piers l’ont féli­­cité, mais Fong a dit qu’il avait eu du bol – à juste titre. Pour sa sixième frame, il a marqué un autre strike dévas­­ta­­teur. Puis un autre. Et encore un. À chaque lancer, il avait la certi­­tude qu’il ferait un strike dès l’ins­­tant où il lâchait la boule. Les quilles étaient debout et la seconde d’après, elles avaient disparu. « C’était comme de conduire et de tomber sur un feu au vert, puis un autre, puis un autre, de tour­­ner et de n’avoir que des feux verts, où qu’on aille », dit Fong. Avant de s’en rendre compte, il jouait sa dixième frame. De retour sur la piste de droite, il a de nouveau essayé de bien cour­­ber la trajec­­toire, lais­­sant la boule rouler le long de la rigole. Ses deux premiers lancers ont à chaque fois foncé dans la poche, comme il l’es­­pé­­rait. Deux strikes parfaits de plus. À son dernier lancer, quelque chose est allé de travers. Il l’a entendu au bruit des quilles. Quand la pagaille du bout de la piste est devenu lisible, il a pu voir que la neuvième (la seconde à partir de la droite sur la rangée du fond) était encore debout. Les quilles volaient dans un complet chaos, vire­­vol­­tant autour de la neuvième, qui demeu­­rait droite. Fong a tendu le cou et observé la scène avec espoir. Le temps s’est suspendu. Jusqu’à ce qu’une quille déboule de côté et balaye la neuvième.

ulyces-billfongbowling-04
Bill Fong lance la boule
Crédits : Coffee and Cellu­­loid

« La meilleure façon de décrire ses premiers 300 ? C’était puis­­sant », dit Race. L’un des employés du Super Bowl a annoncé le nom et le score de Fong dans les haut-parleurs – Fong adore ça. Un tonnerre d’ap­­plau­­dis­­se­­ments a répondu à l’an­­nonce. « Quand vous marquez beau­­coup de 300 ou si vous en faites plus d’un par semaine, ils ne l’an­­noncent pas forcé­­ment », explique-t-il. La soirée ne faisait que commen­­cer.

Combler le vide

En dehors du bowling, Bill Fong n’a pas rencon­­tré beau­­coup de succès dans la vie. Sa mère exigeait de lui la perfec­­tion, mais il n’avait que des résul­­tats médiocres à l’école. Il n’a jamais fini l’uni­­ver­­sité, il a divorcé jeune et n’a jamais gagné beau­­coup d’argent. Selon lui, ses parents ne l’ont jamais beau­­coup aimé. En tant que joueur de bowling, il a une moyenne d’en­­vi­­ron 230. Cela veut dire qu’il est proba­­ble­­ment meilleur que n’im­­porte quel joueur de votre connais­­sance. Malgré cela, il se cantonne à la quin­­zième place de la ligue la plus compé­­ti­­tive du Plano. Dans sa vie, presque rien ne s’est passé comme prévu. Il raconte que son approche du bowling lui vient des pistes diffi­­ciles de Chicago. C’est là-bas qu’il est né, et il est allé au lycée avec Michelle Obama. À l’époque, c’était un des seuls enfants de China­­town à s’in­­té­­res­­ser au bowling. Malgré la sévé­­rité de sa mère et les résul­­tats exem­­plaires de ses cama­­rades, le petit William préfé­­rait le sport. Il nour­­ris­­sait l’es­­poir de deve­­nir un jour athlète profes­­sion­­nel. Il n’était pas grand (trop petit pour le basket, trop fin pour le foot­­ball améri­­cain) mais il courait aux quatre coins de son quar­­tier lorsqu’il était môme en faisant la course contre des amis imagi­­naires.

ulyces-billfongbowling-05
Le temps de la réflexion
Crédits : D Maga­­zine

Il était tout jeune lorsque ses parents ont divorcé. Il se souvient que l’homme qui devien­­drait son beau-père invi­­tait sa mère à des rendez-vous galants au bowling du coin, où ils pouvaient amener leurs enfants. Fong a remarqué que lorsqu’il jouait au bowling, tous ses ennuis s’éva­­nouis­­saient. Il se concen­­trait sur la boule, la piste et les quilles. Le reste n’avait plus d’im­­por­­tance. Rien ne l’avait jamais autant captivé. Tandis qu’il faisait la cour à sa mère, son futur beau-père lui a promis que s’il arri­­vait à dépas­­ser les 120 points, il lui achè­­te­­rait sa propre boule. « Il ne l’a jamais fait », dit Fong. « Je l’ai ache­­tée moi-même. » Quand sa mère s’est rema­­riée, elle a démé­­nagé. Il lui restait ses frères et sœurs, son père – un homme discret qui travaillait beau­­coup – et le bowling. Il a rejoint l’équipe du lycée. À la biblio­­thèque muni­­ci­­pale, il a éplu­­ché des piles de livres sur la théo­­rie du bowling. Après un séjour à la fac, il a fini par fumer beau­­coup de joints et par jouer au bowling toute la nuit en essayant de se faire du fric avec des petits paris. Il quit­­tait les pistes à l’aube, sortait prendre un petit déj’, dormait jusqu’à 18 h et recom­­mençait. À 22 ans, il s’est marié et sa femme l’a encou­­ragé à « gran­­dir ». Il a réalisé qu’il ne devien­­drait jamais joueur profes­­sion­­nel comme ceux qu’il voyait chaque semaine à la télé et il a pris un job de coif­­feur. « C’était un truc que je pour­­rais toujours faire pour m’en sortir », dit-il. « J’aime le côté artis­­tique de ce métier, mais ce n’est pas ma passion. » Il a aban­­donné le bowling et s’est mis au golf. Ça y ressem­­blait beau­­coup : timing, équi­­libre, préci­­sion. Il avait entendu dire qu’a­­près dix ans d’en­­traî­­ne­­ment, n’im­­porte qui pouvait deve­­nir un golfeur pro. Il a lu des livres entiers sur le golf et a trouvé du travail dans une boutique spécia­­li­­sée, où il a appris à fabriquer ses propres clubs. Pendant dix ans, entre plusieurs chan­­ge­­ments de carrière, un divorce et son démé­­na­­ge­­ment à Dallas, il n’a pas cessé de jouer au golf. Sa plus jeune sœur était alors une vedette de l’équipe de golf de l’uni­­ver­­sité Baylor. Mais après toutes ces années à jouer presque quoti­­dien­­ne­­ment, il n’avait toujours pas l’étoffe d’un grand golfeur. C’était trop de frus­­tra­­tion et il s’est retiré du milieu pour de bon. Il s’est rappelé à quel point il aimait le bowling. Son style de vie nocturne et les paris ne lui manquaient pas, mais le jeu en lui-même, le fait de se couper du monde et de se chan­­ger un robot, ça, ça lui manquait. Il a rejoint des asso­­cia­­tions et parti­­cipé à des tour­­nois partout dans le nord du Texas, mais pour lui, aucun bowling n’éga­­lait le Super Bowl de Plano. Il y avait quelque chose de spécial dans les visages amicaux qu’il rencon­­trait là-bas. Même le bruit des strikes n’était pas le même. Il s’y sentait à sa place.

ulyces-billfongbowling-06
Il connaît les pistes par cœur
Crédits : Coffee and Cellu­­loid

Après quatorze ans à jouer là-bas, il connait les 48 pistes par cœur. Il compare ça à la façon dont Tiger Woods connaît les trous du terrain de golf de sa ville natale. Au fil des ans, Fong a fait rouler ses boules sur chacun des plan­­chers des dizaines de fois, et il en garde des traces écrites détaillées. « Il n’y en a pas deux pareilles », assure-t-il. Il renseigne quelles pistes permettent les meilleurs crochets et lesquelles semblent mener les boules droit dans la rigole. Il prend note de chaque creux et de chaque pente quasi-imper­­cep­­tible, de la moindre imper­­fec­­tion qu’il détecte. Prenez la cinquième piste, par exemple. Le taux de strikes y est plus élevé quand vous lancez direc­­te­­ment. Sur la seizième, l’huile a tendance à tour­­noyer plus près des quilles. Depuis qu’elle connaît Fong, Gibson a eu peu d’oc­­ca­­sions de parler d’autres choses avec lui que de mouve­­ment de la boule et de motifs d’huile, même si elle confesse que les discus­­sions tech­­niques lui passent au-dessus de la tête. Mais elle sourit, elle ne voudrait pas bles­­ser qui que ce soit. « C’est vrai­­ment toute sa vie », dit-elle. « En regar­­dant en arrière », confie Fong, « j’ai le senti­­ment que le bowling a toujours comblé le vide que je ressen­­tais. »

ulyces-billfongbowling-07
Bowling or not Bowling ?

600

Ce soir-là, les gens venaient encore féli­­ci­­ter Bill Fong pour son 300 quand il a fait quelque chose d’im­­pen­­sable : pour son deuxième jeu, il a changé de boule. Il s’est souvenu de son entraî­­ne­­ment sur les pistes 27 et 28, deux semaines plus tôt. Il avait remarqué qu’a­­près quelques lancers, le motif de l’huile sur la piste de droite se déplaçait. Pour commen­­cer la nouvelle partie sur la piste de droite, il a donc opté pour une boule plus lisse, qui courbe moins et roule plus droit. Quelqu’un sur la piste d’à côté l’a vu faire : « Bill Fong serait pas en train de chan­­ger de boule ? » a-t-il demandé à son ami d’un air incré­­dule. Bill l’a entendu et s’est retourné. « Et si. » « T’es dingue ! » a-t-il répondu. Souriant de toutes ses dents, Fong a fait demi-tour vers la piste. Il s’est avancé et a lâché un strike précis et assuré – le trei­­zième de la nuit. Puis il est resté là, les bras tendus, opinant du chef. Son geste osé portait ses fruits. Dunn se souvient de l’at­­mo­­sphère qui régnait à ce moment-là. « En chan­­geant de boule – un geste incroyable –, Bill a rendu la seconde partie vrai­­ment plus intense », dit-il.

Tandis qu’il marquait strike après strike, il a commencé à s’ima­­gi­­ner des pouvoirs magiques.

Durant le deuxième jeu, Fong a alterné entre les boules. Il conti­­nuait d’uti­­li­­ser sa boule plus agres­­sive sur la piste de gauche, et la plus lisse sur celle de droite. Il enchaî­­nait les strikes. Même les membres des autres équipes souriaient quand son tour arri­­vait. Fong lui-même rigo­­lait, adres­­sant des sourires à ses amis sur les autres pistes. Il se souvient qu’il roulait des épaules. « Je me sentais complè­­te­­ment détendu », dit-il. Tandis qu’il marquait strike après strike, il a commencé à s’ima­­gi­­ner des pouvoirs magiques. À la façon dont il forçait les boules à tour­­ner et venir s’écra­­ser contre des quilles qui ne le voyaient pas venir, on aurait pu penser qu’il déplaçait les objets par la seule force de sa pensée.  À la quatrième frame, les quilles 7 et 10 sont restées debout plus long­­temps qu’il ne l’au­­rait voulu. Et tandis qu’il gesti­­cu­­lait des deux bras, elles sont tombées. Il est arrivé la même chose à la huitième frame. « J’étais comme Moïse écar­­tant les eaux de la mer Rouge », dit-il. « D’un geste de la main, les obstacles s’écar­­taient de ma route. » Les autres joueurs ont fini par recu­­ler de quelques pas lorsqu’il s’avançait, prenant bien soin de ne pas le gêner. « Personne ne voudrait gâcher une série pareille », explique Dunn. À la dixième frame, Fond s’est rendu compte que la plupart des gens autour de lui ne croi­­saient plus son regard de peur d’être la dernière chose qu’il verrait avant de rater son coup. Au premier lancer de sa dernière frame, il a eu ce qu’il appelle aujourd’­­hui un « heureux acci­dent ». Pour la première fois de la soirée, l’un de ses puis­­sants lancers a légè­­re­­ment manqué sa trajec­­toire. Mais comme l’huile avait aussi commencé à s’éva­­po­­rer sur la piste de gauche, la boule a trouvé la poche malgré tout pour réali­­ser un strike parfait. En prenant note de ce qui s’était passé pour le premier lancer, il a ajusté sa posi­­tion et fini le jeu avec deux autres strikes, les 23e et 24e de la soirée. Une fois de plus, Fong a entendu son nom prononcé dans les haut-parleurs. Il a pris le temps de serrer à nouveau la main des gens qui faisaient la queue pour le féli­­ci­­ter. Certains d’entre eux étaient déso­­lés de ne pas être venus le saluer après les 300 premiers points. Ils étaient tous déli­­cieu­­se­­ment surpris par ce qu’il se passait, lui tapo­­tant le dos lorsqu’il passait près d’eux.

ulyces-billfongbowling-08
Les pistes du Plano Super Bowl
Crédits : DR

« Jamais vu un truc pareil ! » disaient-ils. « Deux 300 consé­­cu­­tifs ! » Fong lui aussi hochait la tête. « Moi non plus », répon­­dait-il.

900 ?

Il n’ar­­rive quasi­­ment jamais de ne prendre que les bonnes déci­­sions et d’avan­­cer unique­­ment dans la bonne direc­­tion. La vie, comme le bowling, est pleine de compli­­ca­­tions, de variables impré­­vi­­sibles et de moments où aucune réponse n’est la bonne. Mais Bill Fong avait déjà frôlé aupa­­ra­­vant la perfec­­tion. Deux ans plus tôt, il avait déjà marqué un 297 suivi d’un 300. Quelqu’un lui a appris qu’a­­vec une troi­­sième super série, il pour­­rait battre le record de l’État du Texas, qui était de 890 points. Fong l’ad­­met volon­­tiers aujourd’­­hui : il s’est planté à la troi­­sième partie. Il sentait qu’il réflé­­chis­­sait trop, qu’il quit­­tait la zone. Il a perdu son rythme et son équi­­libre avec. Il a fait un score de 169 durant sa dernière partie et n’a même pas battu la série de 800 points. C’est préci­­sé­­ment ce qu’il essayait d’évi­­ter ce fameux soir d’évi­­ter après ses deux premiers scores parfaits. Cette fois-ci, avant la reprise, il s’est appro­­ché d’un ami qui jouait quelques pistes plus loin. Fong lui a fait part de son envie de chan­­ger de boule à nouveau et d’uti­­li­­ser la moins agres­­sive sur les deux pistes. Son ami, qui avait lui-même plusieurs 300 à son actif, s’est montré surpris mais ne lui a donné qu’un simple conseil : « Suis ton instinct. » Quand le premier lancer de la troi­­sième partie s’est soldé par un nouveau strike – encore une déci­­sion auda­­cieuse récom­­pen­­sée –, Fong s’est senti comme sur un nuage. Il n’avait rien bu mais c’était comme s’il était légè­­re­­ment ivre. Ses coéqui­­piers comme ses adver­­saires jouaient aussi vite que possible pour lui déga­­ger la voie. Lorsqu’il a atteint sa cinquième frame, il a pris conscience qu’il allait très certai­­ne­­ment battre les 800 points.

ulyces-billfongbowling-09
Le strike est dans la poche

À la sixième, une foule compacte s’était amas­­sée derrière lui. Des dizaines de personnes s’étaient arrê­­tées de jouer pour le regar­­der. Les SMS fusaient, des statuts étaient postés sur Face­­book et le public deve­­nait de plus en plus nombreux. « On était plus nerveux que lui à cet instant », fait remarquer Gibson. « On assis­­tait à un véri­­table spec­­tacle. » À chaque fois qu’il appro­­chait de la ligne, le silence retom­­bait sur les pistes. Dès qu’il lançait, on enten­­dait des gémis­­se­­ments et des cris étouf­­fés parcou­­rir la foule : « Allez ma belle ! » Et chaque fois qu’il faisait mouche, une salve d’ap­­plau­­dis­­se­­ments reten­­tis­­sait dans la pièce. De toute sa vie, Bill Fong n’avait jamais connu de telles accla­­ma­­tions. En enta­­mant la dixième frame de son troi­­sième jeu, il comp­­tait 33 strikes d’af­­fi­­lée. Les gens avaient dégainé leurs appa­­reils photos. On chucho­­tait dans les rangs, mais dès que Fong attra­­pait sa boule, tout le monde se taisait. Il s’est retourné pour embras­­ser du regard la foule amas­­sée derrière lui : plus d’une centaine de personnes étaient entas­­sées de la cuisine jusqu’au distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique, 25 mètres plus loin. C’est là que la magie a cessé d’opé­­rer.

ulyces-billfongbowling-10
La magie dispa­­raît
Crédits : D Maga­­zine/Ulyces

Fong a commencé à se sentir nerveux, comme si le monde entier le regar­­dait pisser. Il a senti ce fris­­son – peu importe ce que c’était – le quit­­ter. Debout devant la piste 28, son corps lui semblait engourdi. Il a essayé de sortir de sa torpeur. Il s’est mis en posi­­tion et a lâché sa boule sans lui donner beau­­coup d’ef­­fet. Immé­­dia­­te­­ment après son lancer, Fong a commencé à gesti­­cu­­ler dans sa direc­­tion, essayant de forcer sa trajec­­toire à gauche. Elle a touché la poche, mais pas avec sa force habi­­tuelle. Pendant que les autres quilles tombaient, la neuvième se conten­­tait de vaciller. L’ins­­tant a semblé durer une éter­­nité. Mais alors que la foule rete­­nait son souffle, une des quilles est venue douce­­ment bous­­cu­­ler la 9, juste assez pour la faire bascu­­ler. La salle a explosé au son des applau­­dis­­se­­ments et des siffle­­ments. Le vacarme suffi­­sait à faire trem­­bler l’image d’une des camé­­ras qui immor­­ta­­li­­saient ces glorieuses minutes. Fong semblait secoué tandis qu’il marchait jusqu’au remonte-boule. Pour la première fois de la soirée, il s’est mis à trans­­pi­­rer abon­­dam­­ment. Il a néan­­moins tenu compte de l’er­­reur du premier lancer et le second était beau­­coup plus propre. Les cris du public ont à nouveau retenti tandis que la boule filait sur la piste, tour­­nant juste à temps pour venir balayer les quilles d’un coup puis­­sant. Lorsque les dix quilles sont tombées, les accla­­ma­­tions ont redou­­blé d’ar­­deur. Les 35 premiers coups étaient gagnés, il ne restait qu’un miracle à accom­­plir. Avant son dernier lancer, Fong a nettoyé la boule à l’aide d’une serviette. Derrière lui, il a entendu la voix d’une incon­­nue s’écrier : « Qu’est-ce qu’on s’amuse, n’est-ce pas ? » Il a porté la boule à son torse et s’est immo­­bi­­lisé un moment, dans le calme. Puis il a avancé de cinq pas et a lâché la boule, visant la perfec­­tion. C’était un beau lâcher. La boule a décrit un arc semblable à tant d’autres strikes extra­­or­­di­­naires ce soir-là, avant de faire un crochet vers la poche, pile au bon moment. Certaines personnes se sont mises à applau­­dir avant même que la boule n’ar­­rive au bout de la piste, ça parais­­sait telle­­ment bien parti… Mais cette fois, alors que les quilles s’écrou­­laient, quelque chose d’ini­­ma­­gi­­nable s’est produit. Tout au fond à droite, la dixième quille a vacillé. Mais elle n’est pas tombée. Certaines personnes dans la salle ont eu du mal à réali­­ser ce à quoi elles venaient d’as­­sis­­ter. Pourquoi le dernier lancer n’était-il pas un strike, comme les 35 autres ? Des gens sont tombés à genoux. Tout le monde avait le souffle coupé. Fong s’est retourné et a fait quelques pas sur sa droite. Il était vidé. Livide. Ses amis, qui se prépa­­raient un instant plus tôt à le prendre dans leurs bras pour fêter l’évé­­ne­­ment, l’ont enlacé pour l’ai­­der à se tenir debout. Fong aurait voulu dire quelque chose – n’im­­porte quoi – mais aucun son ne sortait de sa bouche. https://www.youtube.com/watch?v=XACgCUGWNLc

La crise

Assis autour d’une table deux ans après ce fameux soir, Bill Fong et ses coéqui­­piers débattent encore sur ce qu’il s’est passé. Fong est persuadé que cette dernière quille aurait pu rendre sa vie parfaite. « Ça aurait fait toute la diffé­­rence », dit-il. Avec un 900, s’ima­­gine-t-il, il aurait pu passer sur ESPN et il aurait sûre­­ment décro­­ché des spon­­sors. Il est convaincu qu’il aurait eu la chance de passer pro. Il aurait au moins été le meilleur de tous les temps à quelque chose. Le nom de Bill Fong aurait rejoint le panthéon du bowling. Il ne serait plus quelqu’un d’or­­di­­naire. « Cette quille fait de moi un raté du bowling », dit-il. « On ne m’ac­­corde aucun respect. » Il n’ar­­rête pas de repen­­ser à ce dernier lancer. Il regarde en boucle la vidéo trem­­blante d’un télé­­phone portable. « Ça partait si bien au lâcher », dit-il. Lorsque la sphère de 6,8 kg heurte les quilles, il se passe tant de choses en si peu de temps qu’il n’y a aucun moyen de savoir ce qui a mal tourné pendant ces quelques milli­­se­­condes. Mais cela n’a pas empê­­ché Fong d’en cher­­cher la raison. Il se demande s’il aurait pu mieux s’en­­traî­­ner. Il attri­­bue la faute à ces dix années passées loin du bowling. Comme si cette quille incar­­nait à elle seule le dieu du bowling le punis­­sant pour son inso­­lence.

ulyces-billfongbowling-11
Une quille a-t-elle changé le destin de Bill Fong
Crédits : D Maga­­zine/Ulyces

Ses coéqui­­piers ne sont pas du même avis. Cette quille n’au­­rait pas changé la vie de Bill Fong, d’après eux. Ce qu’il a fait était incroyable et revien­­drait pendant de nombreuses années dans les conver­­sa­­tions du Plano Super Bowl. « C’était épous­­tou­­flant », dit Gibson. Le fait qu’il ait raté la perfec­­tion avec la dernière quille du dernier lancer rendait la scène plus humaine, moins robo­­tique. Quelque part, cela la rendait presque belle. Ils font remarquer que Fong détient malgré tout le record du Texas. Et comme il n’y a eu que 21 scores parfaits de 900, il peut tech­­nique­­ment prétendre être la vedette de la 22e meilleure soirée dans les annales de l’his­­toire du bowling améri­­cain. (Il n’y a eu que onze jeux de 899 points.) Sa vie s’est égale­­ment amélio­­rée. À l’époque où il a marqué ses 899 points, Fong a obtenu un travail à mi-temps à la boutique spécia­­li­­sée du Super Bowl. Il a récem­­ment ouvert sa propre boutique plus bas dans la rue, le Bowling Medic Pro Shop. Les membres des quatre cham­­pion­­nats auxquels il parti­­cipe viennent souvent lui deman­­der de percer leurs boules. Parfois, il leur coupe même les cheveux. Mais ce n’est pas tout. Ce soir-là, après les 899 points, ses amis lui ont payé quelques bières. D’ha­­bi­­tude, Bill ne boit pas, mais sur le coup il avait l’im­­pres­­sion que la plus belle jour­­née de sa vie était deve­­nue la pire. Après une ou deux bières (et au moins une heure d’éloges inin­­ter­­rom­­pus), il a commencé à avoir le tour­­nis. Une fois rentré chez lui, Bill est allé dans sa salle de bain et a vomi dans les toilettes. Il avait l’im­­pres­­sion que les murs tour­­naient autour de lui. En réalité, il faisait une attaque. Avec le stress de la soirée, son hyper­­­ten­­sion avait dépassé un seuil critique. Peu après, il a été victime d’une seconde attaque. Lorsque le méde­­cin a vu le tissu cica­­tri­­ciel et que Bill lui a raconté ce qui s’était passé cette nuit-là, il lui a dit que cette attaque aurait pu lui être fatale. Bill aurait pu mourir au bowling si les choses s’étaient passées autre­­ment. Cela signi­­fie égale­­ment qu’entre la trans­­pi­­ra­­tion et les étour­­dis­­se­­ments qu’il ressen­­tait au cours de la troi­­sième partie, Fong avait certai­­ne­­ment joué ses dernières frames en faisant un début de crise cardiaque. Sa réus­­site en est encore plus incroyable. Après son opéra­­tion du cœur, il a passé une semaine à l’hô­­pi­­tal. Peu de membres de sa famille sont venus lui rendre visite et aucun de ses anciens clients, lorsqu’il était coif­­feur. Mais il ne manquait pas de visi­­teurs. Beau­­coup de gens de la salle de bowling ont pris le temps de venir le voir – pas seule­­ment ses coéqui­­piers mais aussi des adver­­saires de longue date. Ils s’enqué­­raient de son état et l’en­­cou­­ra­­geaient à se réta­­blir rapi­­de­­ment. Un à un, ils ont tous mentionné cette soirée fantas­­tique de janvier, lorsque Bill Fong a manqué la perfec­­tion à une quille près.

ulyces-billfongbowling-12
Les Crazy Eights
Crédits : Coffee and Cellu­­loid

Au début, la réédu­­ca­­tion a été diffi­­cile. Il avait perdu beau­­coup de force à cause des attaques. Puis en l’es­­pace de quelques mois (trop tôt d’après les méde­­cins), Fong a repris sa routine, jouant cinq jours sur sept. Ces derniers temps, il est plus vif que jamais. Depuis ses 899 points, Fong a réussi dix autres 300 et quatre séries d’au moins 800 points. Tandis qu’ils reparlent de ce fameux soir, un de ses coéqui­­piers l’in­­ter­­roge : ne préfère-t-il pas vivre avec un 899 plutôt que d’être mort sur un 900 ? C’est une ques­­tion rhéto­­rique, mais Fong prend le temps d’y réflé­­chir sérieu­­se­­ment. Ça lui demande un moment, mais il finit par recon­­naître qu’il préfère être en vie. « Et nous on est très contents que tu sois encore là pour jouer avec nous », dit Race. Ce soir-là, Fong a du mal à passer les premières parties. Il entame la dernière avec trois strikes directs. Puis un quatrième. Et un cinquième. À la sixième frame, il lance la boule avec talent, mais la quille dix reste debout à le narguer. Après son spare, Fong revient à table, secouant la tête et regar­­dant ses coéqui­­piers. « J’ai encore des choses à revoir », dit-il avant de commen­­cer à prendre des notes.


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik et Nico­­las Prouillac, d’après l’ar­­ticle « The Most Amazing Bowling Story Ever », paru dans D Maga­­zine. Couver­­ture : Bill Fong devant sa salle de bowling. (Coffee and Cellu­­loid/Ulyces)

LE ROI DES TABLES DE MANILLE

ulyces-dennisorcollo-couv05 brett

Dennis Orcollo est devenu le meilleur joueur de billard au monde grâce à une tactique risquée : se faire passer pour un joueur médiocre.

I. À l’iso­­le­­ment

ulyces-dennisorcollo-01 Nous sommes en 2012 et Manille est humide. Une odeur âcre et sucrée prove­­nant de l’ex­­té­­rieur se fraie un chemin sous la porte de la salle de billard. Un homme en chemise de costume tachée de sueur casse le losange de neuf billes avec fracas. Les billes s’im­­mo­­bi­­lisent, leurs clique­­tis cessent et, dans le coin le plus éloi­­gné de la salle, le meilleur joueur du monde ajuste silen­­cieu­­se­­ment sa queue de billard au-dessus du tapis de feutre vert. Il tire. Et manque. Les quelques spec­­ta­­teurs rassem­­blés autour de la table échangent des regards circons­­pects. Ce n’est pas ce à quoi ils s’at­­ten­­daient. Ils veulent de la magie – un joli tir, une tech­­nique inven­­tive ou une stra­­té­­gie subtile qui expliquent pourquoi Dennis Orcollo est le meilleur.

~

Orcollo a 33 ans, et parait banal. Il mesure 1 m 65 et pèse­­rait moins de 70 kg sans ce petit ventre qu’on aperçoit sous sa chemise. Orcollo ne se distingue en rien de la foule de Philip­­pins qui remplissent les salles de billard – aussi carac­­té­­ris­­tiques du pays que les jeep­­neys qui trans­­portent des passa­­gers à travers ses rues noires de monde, pour neuf centimes le tour. Son appa­­rence est idéale pour une partie dont le but n’est pas de rempor­­ter quelques manches, mais d’être sous-estimé – afin de récu­­pé­­rer l’argent qu’un adver­­saire, trop sûr de lui, aura parié sur le match. ulyces-dennisorcollo-02-5Avec les années, Orcollo a gagné telle­­ment d’argent grâce aux paris qu’il est contraint à de longs moments de soli­­tude, comme au Star Billiards Center, où il s’en­­traîne. Plus personne ne le sous-estime ou ne l’af­­fronte pour de l’argent. Pas tant qu’il n’a pas de handi­­cap, du moins. L’ha­­bi­­leté dont Orcollo a fait preuve, qui lui a permis de s’ex­­tir­­per de la pauvreté et d’in­­té­­grer la classe moyenne supé­­rieure, agit de moins en moins aujourd’­­hui. L’iso­­le­­ment est son châti­­ment pour avoir été le roi des matches d’argent aux Philip­­pines, deve­­nues le centre inter­­­na­­tio­­nal du billard. Jouer et parier sur ce jeu passionne le pays tout entier. Même Manny Pacquiao, le cham­­pion de boxe des poids welters, est féru de billard.

IL VOUS RESTE À LIRE 90 % DE CETTE HISTOIRE

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
free down­load udemy course
Download Premium WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Free Download WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de wild