par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 10 septembre 2015

Le royaume de Koko

L’un des premiers mots que Koko a utilisé pour se décrire elle-même était « reine ». La femelle gorille n’était âgée que de quelques années lorsqu’elle a fait le signe pour la première fois, lais­­sant traî­­ner sa patte en diago­­nale sur sa poitrine, comme pour tracer une écharpe royale.


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Fran­­cine « Penny » Patter­­son et Koko, à l’âge de trois ans
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

« C’était un signe que nous n’avions presque jamais utili­­sés ! » se souvient l’étho­­logue Fran­­cine Patter­­son en riant. C’est elle qui prend soin de Koko depuis le départ. « Koko sait qu’elle est spéciale, au vu de toute l’at­­ten­­tion que lui portent les profes­­seurs, l’équipe qui l’en­­toure et les médias. » La célé­­brité du primate est due à son extra­­or­­di­­naire apti­­tude au langage. Au cours des 43 dernières années, depuis que Patter­­son a commencé à ensei­­gner à Koko à l’âge de un an, le gorille a appris plus de mille mots d’une version légè­­re­­ment modi­­fiée de la langue des signes améri­­caine – un voca­­bu­­laire compa­­rable à celui d’un enfant humain de trois ans.

Au cours des années, il y a eu de nombreuses tenta­­tives d’en­­sei­­gner des langages humains à des animaux, mais aucune n’a rencon­­tré le même succès que Patter­­son avec Koko. Si Koko est une reine, alors son royaume est un centre de recherche tenta­­cu­­laire perché sur les montagnes qui se dressent à l’ex­­té­­rieur de Santa Cruz, en Cali­­for­­nie. C’est là-bas, sous une cano­­pée de magni­­fiques séquoias, que je rencontre l’as­­sis­­tante de recherche Lisa Holli­­day. « Vous avez choisi le bon jour pour venir », me dit-elle en souriant. « Koko est de bonne humeur. Elle a joué à la cuillère toute la mati­­née ! C’est quand elle prend la cuillère et qu’elle part en courant pour que vous ne puis­­siez pas lui donner une autre bouchée. C’est une fille active. Elle a toujours ses poupées auprès d’elle, et tous les après-midis, ses chatons – ou ses enfants, comme nous avons l’ha­­bi­­tude de dire. » Nous nous prome­­nons ensuite sur une piste sinueuse et tache­­tée de soleil, qui monte jusqu’au chalet où Patter­­son s’oc­­cupe de prépa­­rer pour Koko un repas de noix et de pommes coupées en dés. Les deux petits chats du gorille font la sieste dans une caisse à ses pieds. Nous irons bien­­tôt servir le repas à Koko ensemble, mais tout d’abord j’ai des ques­­tions à poser à la cher­­cheuse de 68 ans. Je veux en apprendre davan­­tage sur la tâche qu’elle accom­­plit ici, et sur l’exis­­tence de nos plus proches cousins.

Mille signes

Roc Morin : Quel souve­­nir gardez-vous du jour où vous avez rencon­­tré Koko ? Fran­­cine Patter­­son : À cette époque, elle était expo­­sée dans un zoo pour enfants. Il y avait une immense fenêtre à travers laquelle on pouvait la voir. Elle était sacré­­ment éner­­gique, très joueuse et curieuse. Mais elle était aussi un peu inquiète. Elle avait une couver­­ture qu’elle empor­­tait avec elle à chaque fois qu’elle décou­­vrait un nouvel espace.

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Patter­­son et Koko en 1978
Extrait de Koko, le gorille qui parle, de Barbet Schroe­­der

Morin : Comment avez-vous eu envie de travailler avec elle ? ​Pat­­ter­­son : Dès le début, elle compre­­nait un peu d’an­­glais, car elle était plon­­gée dans un envi­­ron­­ne­­ment où le langage parlé était omni­­pré­sent. J’ai égale­­ment observé qu’elle utili­­sait certains signes sans que personne ne l’y encou­­rage. J’ai donc créé de nouveaux signes et je lui ai posé des ques­­tions. Tout cela s’est passé durant les premières semaines de notre rencontre. Elle était très douée avec ce système.

Morin : Elle compre­­nait déjà le concept de commu­­ni­­ca­­tion symbo­­lique ?

Patter­­son : Je crois qu’elle y avait déjà recours, mais quand elle a eu nos signes en plus des siens, elle les a géné­­ra­­li­­sés. Le signe pour « nour­­ri­­ture », par exemple. Elle se perchait sur un promon­­toire d’où elle pouvait voir les gens aller et venir, et elle leur faisait le signe de « nour­­ri­­ture ». Cela signi­­fiait peut-être « Donnez-moi vos frian­­dises », ou bien « Je veux ma brosse à dents », ou peut-être juste « Parlez-moi ». Elle compre­­nait que les signes avait un pouvoir. Ce signe en parti­­cu­­lier lui procu­­rait de la nour­­ri­­ture, alors elle s’est deman­­dée : « Que puis-je faire d’autre avec ça ? » Morin : Vous dites que lorsque vous l’avez rencon­­trée, Koko utili­­sait déjà ses propres signes. Est-ce que les gorilles y ont recours pour commu­­niquer entre eux ?

​Pat­­ter­­son : C’est ce que nous sommes en train de décou­­vrir. Des cher­­cheurs se sont inté­­res­­sés aux signes qu’em­­ploient les gorilles des zoos, et ils y ont recours surtout dans certaines situa­­tions. Je crois qu’une centaine de signes ont été cata­­lo­­gués à travers diffé­­rentes études, impliquant à la fois des gorilles en liberté et élevés dans des zoos. Ils ont un système commu­­ni­­ca­­tif très complet qui comporte même certaines diffé­­rences cultu­­relles, selon la popu­­la­­tion de gorilles étudiée. Les gorilles qui vivent à l’état sauvage peuvent parler de choses simples comme : « Où allons-nous manger notre prochain repas ? », mais ici, au centre de recherche, il y a bien plus de choses desquelles parler.

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Patter­­son et Koko en pleine discus­­sion
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

Morin : Est-elle capable de conver­­sa­­tions profondes ?

Patter­­son : Oui, cela a commencé très tôt, alors que Koko discu­­tait avec l’un de ses soignants à propos de la mort. Le soignant a montré à Koko un sque­­lette et lui a demandé : « Est-ce que c’est vivant ou mort ? » Et Koko a fait le signe « mort, drapé ». « Drapé » signi­­fie « recou­­vert ». Puis le soignant lui a demandé : « Où vont les animaux lorsqu’ils meurent ? » Et Koko a répondu : « Un trou confor­­table. » Et puis elle a donné un baiser d’adieu. Morin : Comment Koko peut-elle savoir ce qu’est la mort ?

Patter­­son : Nous avons fait de nombreuses prome­­nades durant lesquelles nous avons vu des oiseaux morts, et d’autres choses. Donc nous l’avons inter­­­ro­­gée à ce propos. Il a été observé que les gorilles, du moins dans les zoos, enter­­raient les animaux morts. Morin : Je suis curieux d’en savoir plus sur les signes que les gorilles font entre eux. Les signes et leurs signi­­fi­­ca­­tions sont-ils constants, ou est-ce plus fluide que ça ?

Patter­­son : Les deux, en réalité. Parfois, ils les créent sur l’ins­­tant. Koko a créé de nouveaux signes pour dési­­gner des choses pour lesquelles nous n’en avions pas, « barrette » par exemple : elle trace simple­­ment une ligne avec son doigt où la barrette devrait se trou­­ver dans vos cheveux. Certains de ses signes ont été plus diffi­­ciles à comprendre. Je me rappelle que Koko faisait un signe qui partait du sommet de son crâne et allait vers l’avant. Nous lui disions : « On ne comprend pas ce que tu nous dis. Peux-tu le dire d’une autre manière ? » Mais elle ne pouvait pas. Elle conti­­nuait simple­­ment de refaire le même signe. Et puis, alors que je regar­­dais des vidéos de son frère qui voulait jouer avec un autre gorille au zoo de San Fran­­cisco, j’ai repéré le signe. Et là, j’ai compris ce qu’il signi­­fiait. Il faisait exac­­te­­ment le même signe puis sautait d’un rocher pour jouer avec l’autre gorille. Cela veut dire « enle­­ver ». Koko voulait que nous reti­­rions nos blouses. Elle et son frère utili­­saient le même signe, bien qu’ils ne se soient jamais rencon­­trés.

Morin : Vous suggé­­rez donc qu’ils ont des signes innés ?

Patter­­son : Oui, et il y en avait un autre très curieux qu’ils faisaient tous les deux, que j’ai traduit par « marcher sur son dos ». Ils placent leurs mains paume vers le haut dans leur dos et les font rebon­­dir un petit peu. Pour Koko, c’est une invi­­ta­­tion à jouer à un jeu dans lequel je fais marcher mes doigts le long de son dos.

Nous avons essayé de créer un envi­­ron­­ne­­ment fami­­lial, mais chez les gorilles, deux indi­­vi­­dus ne suffisent pas à créer une unité sociale.

Morin : En dehors des signes, Koko utilise-t-elle d’autres formes de commu­­ni­­ca­­tion ?

Patter­­son : Bien sûr. J’ai réalisé que lorsqu’elle arrache une page d’un maga­­zine ou d’un livre, ce n’est pas une bêtise. Cela veut dire quelque chose. Elle veut que nous le voyions. Elle utilise aussi des cartes que nous lui avons données, avec des objets impri­­més dessus, lorsqu’elle a quelque chose à dire. Je me rappelle d’une saint Valen­­tin où des cartes m’at­­ten­­daient, qui disaient assez clai­­re­­ment : « Où sont les bonbons ? »

Morin : Elle a conscience des événe­­ments symbo­­liques ?

Patter­­son : Oui très – anni­­ver­­saires, commé­­mo­­ra­­tions, vacan­­ces… Même un mois avant son anni­­ver­­saire, elle commence à dispo­­ser certaines de ces cartes un peu partout, celles qui comportent des gâteaux d’an­­ni­­ver­­saire ou des choses comme ça. Je me souviens aussi que nous avons fait une fête – je crois que c’était à Pâques –, et Koko atten­­dait impa­­tiem­­ment le début des festi­­vi­­tés. Elle s’était même habillée pour l’oc­­ca­­sion en se confec­­tion­­nant une jupe à partir d’un bout de tissu jaune vif. Son timing était parfait.

Morin : Sa concep­­tion du temps est-elle simi­­laire à celle des humains ?

Patter­­son : D’après moi oui, sans aucun doute. Telle­­ment que 15 ans après la mort de son petit chat All Ball, à chaque fois qu’elle voyait une image de chat qui lui ressem­­blait, elle faisait les signes « Triste. Pleure. » en montrant la photo. Elle était encore affli­­gée de sa perte après tant d’an­­nées.

Morin : J’ai lu qu’elle avait un jour rencon­­tré Robin Williams et qu’elle a eu une réac­­tion simi­­laire lorsqu’elle a appris son décès.

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Robin Williams et Koko
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

Patter­­son : En réalité, on ne lui a pas appris qu’il était décédé. J’étais avec elle et nous avons reçu des coups de fil quand la nouvelle est tombée. Elle se tenait juste à côté de moi et elle pouvait entendre la conver­­sa­­tion, elle savait que quelque chose n’al­­lait pas. C’est elle qui m’a demandé de lui dire ce qui se passait. Alors je l’ai fait. C’était boule­­ver­­sant pour tout le monde.

Morin : Elle se rappe­­lait de lui ?

Patter­­son : Oui bien sûr. Elle l’avait vu dans des films avant ça, et il lui a rendu visite peu après la mort de Michael, son compa­­gnon gorille. Elle ne souriait plus et elle était extrê­­me­­ment triste – elle ne parlait pas beau­­coup, elle ne mangeait presque pas. Lorsque Robin est venu la voir, elle savait que c’était un homme rigolo, et elle a commencé à sortir de son afflic­­tion. Elle a souri de nouveau avec lui, elle a eu son premier rire et elle l’a invité à jouer avec elle – ce qu’elle n’avait pas fait depuis long­­temps. Il l’a aidée à se remettre. Morin : Est-ce que le sourire d’un gorille ressemble au sourire d’un humain ?

Patter­­son : Peut-être est-ce un peu plus subtil. Mais si vous voyez sourire un gorille, vous ne pouvez pas vous y trom­­per. Morin : Pensez-vous que les gorilles ont une théo­­rie de l’es­­prit ?

Patter­­son : Assu­­ré­­ment, et ça ne se limite pas aux grands singes. C’est une faculté qui s’adapte natu­­rel­­le­­ment, et qui est proba­­ble­­ment très répan­­due.

Morin : Dans tout le règne animal ?

Patter­­son : C’est mon avis. Par exemple, j’ai assisté à une confé­­rence en Indo­­né­­sie, et nous sommes sortis pour obser­­ver des nasiques. Nous en avons aperçu quelques-uns, mais dès que nous avons bougé ils ont disparu instan­­ta­­né­­ment. Ils se posi­­tion­­naient de manière à ce que nous ne pouvions pas les voir, d’où que nous nous trou­­vions. C’est un exemple de projec­­tion de ce que nous pouvons voir et de ce que nous ne pouvons pas voir. Dans un but d’au­­to­­pro­­tec­­tion, bien sûr.

Morin : Comment fonc­­tionne la cogni­­tion des primates compa­­rée à celle des humains ?

Patter­­son : De la même façon, mais chaque espèce a ses parti­­cu­­la­­ri­­tés. Les orangs-outans plani­­fient des évasions sans dire un mot, en abîmant les mailles du filet petit morceau par petit morceau au fil du temps. Et quand c’est prêt, paf ! ils se font la malle. Tetsuro Matsu­­zawa, lui, a démon­­tré avec ses recherches que les chim­­pan­­zés sont meilleurs que nous pour les tâches impliquant la mémoire à court terme.

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Patter­­son fait la lecture à Koko
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

De quoi rêvent les gorilles ?

Morin : Nous avons parlé de théo­­rie de l’es­­prit, à présent je voudrais qu’on parle de conscience de soi. Je sais que Koko a passé le test du miroir, pouvez-vous m’en parler ?

Patter­­son : Elle a été expo­­sée très tôt à un miroir. Au début, elle regar­­dait au-delà du miroir à la recherche de l’autre gorille, mais elle a fini par l’uti­­li­­ser comme un outil, pour se faire belle ou toute autre acti­­vité qu’on pratique face au miroir. Un jour, nous avons fait un test formel durant lequel elle a été marquée. J’ai fait la même chose avec Michael. Il avait l’ha­­bi­­tude d’être lavé au gant, mais cette fois-là nous avions discrè­­te­­ment mis de la pein­­ture rose dessus pour le marquer. Lorsqu’il a regardé dans le miroir, il a été choqué. J’ai réalisé que ça donnait l’im­­pres­­sion que son front avait été ouvert en deux.

Morin : Il croyait qu’il était blessé ? Comment pouvait-il savoir à quoi cela ressem­­blait ?

Patter­­son : Michael était orphe­­lin. Des bracon­­niers avaient massa­­cré ses parents sous ses yeux. Il a d’ailleurs décrit la scène devant une caméra. C’était il y a long­­temps, la cher­­cheuse Barbara Weller lui avait demandé : « Qui est ta mère ? » Il avait répondu : « Toi. » Mais Barbara avait conti­­nué : « Non, ta maman gorille. » C’est là qu’il a raconté l’his­­toire.

Morin : Qu’a-t-il dit ?

Patter­­son : Il a utilisé des tas de nouveaux signes pour décrire ce qu’il avait vu, comme « couper » et « cou ». Il y en avait un autre où il faisait comme s’il montrait des points sur son visage, proba­­ble­­ment du sang. Ce n’étaient pas des signes stan­­dards. Morin : Avait-il l’air d’avoir été trau­­ma­­tisé par cette expé­­rience ?

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Koko dans son jardin
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

Patter­­son : Il l’était beau­­coup, oui. À chaque fois qu’un travailleur de sexe mascu­­lin venait au centre, et parti­­cu­­liè­­re­­ment ceux qui venaient pour tailler les arbres, Michael se préci­­pi­­tait sur eux en leur criant dessus. Peut-être que l’in­­ci­dent avec ses parents avait impliqué des pièges et des arbres. Nous ne savons pas réel­­le­­ment ce qui s’est passé. D’autres fois, il arri­­vait qu’il se réveille en hurlant au milieu de la nuit, quand il faisait des cauche­­mars.

Morin : Racon­­tait-il de quoi étaient faits ces cauche­­mars ?

Patter­­son : Oui, la nuit après qu’il a crié, je l’ai inter­­­rogé à ce propos et il m’a raconté une histoire très simi­­laire.

Morin : Je travaille actuel­­le­­ment sur un projet pour lequel je collecte des rêves venus de partout dans le monde, mais je me suis unique­­ment concen­­tré sur des rêves humains jusqu’ici. Peut-être que je me limite. Koko vous a-t-elle raconté certains des siens ?

Patter­­son : C’est très bizarre, mais vous voyez Juras­­sic Park ? À la sortie du film, ils ont saturé les médias de publi­­ci­­tés chocs pour le film, avec des dino­­saures qui mangeaient des humains et ce genre de choses. Eh bien, Koko les a vues, et plusieurs jours après l’un des membres du staff a rapporté qu’elle se compor­­tait étran­­ge­­ment envers ses jouets dino­­saures et alli­­ga­­tors. Elle réagis­­sait comme s’ils étaient vivants, et elle en avait très peur, elle ne voulait plus les toucher ! Elle utili­­sait d’autres objets pour les éloi­­gner d’elle. Je crois qu’elle avait dû faire un cauche­­mar.

Morin : Fait-elle des signes dans son sommeil, ou émet-elle des sons qui vous laissent penser qu’elle est en train de rêver ?

 

Patter­­son : Elle est filmée sans discon­­ti­­nuer et il est arrivé qu’on remarque des gestes ressem­­blant à des signes, mais je n’ai pas d’exemple précis en tête

Morin : Plus tôt, vous avez mentionné le fait que Michael voyait Barbara Weller comme une sorte de mère. Est-ce que vous ressen­­tez la même chose à l’égard de Koko ?

Patter­­son : Bien sûr, l’ins­­tinct mater­­nel se déchaîne au contact d’un bébé gorille ! Je préfé­­re­­rais de loin avoir un bébé gorille plutôt qu’un bébé humain.

Morin : Koko elle-même a exprimé le désir d’être mère, n’est-ce pas ?

Patter­­son : Énor­­mé­­ment. Elle tient ce rôle avec ses chatons. Elle les tient contre elle pour leur donner le sein, mais bien sûr elle ne comprend pas les méca­­niques de tout ça. Nous avons essayé de créer un envi­­ron­­ne­­ment fami­­lial où cela pour­­rait adve­­nir, mais chez les gorilles, deux indi­­vi­­dus ne suffisent pas à créer une unité sociale. Morin : Ils ont besoin d’être une troupe pour avoir un parte­­naire ? Patter­­son : Tout un village.

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Les jeunes Koko et Mike montent en voiture
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

Morin : Sur quel type de recherches travaillez-vous actuel­­le­­ment avec Koko ?

Patter­­son : Nous tentons globa­­le­­ment d’ap­­pro­­fon­­dir et d’être atten­­tifs aux nombreux moyens qu’elle utilise pour commu­­niquer avec nous de façon plus sophis­­tiquée, plus subtile. Nous appre­­nons égale­­ment à faire plus atten­­tion à la façon dont elle utilise les choses qui l’en­­tourent dans son envi­­ron­­ne­­ment. Non seule­­ment les mots, mais la manière dont elle posi­­tionne les objets au fil du temps. J’ai oublier de préci­­ser cela à propos du temps. J’ai remarqué une fois que Koko avait placé une couver­­ture sur une petite table dans sa chambre, et ce qui se trou­­vait en-dessous était privé. La  première chose qui est appa­­rue sous la table était une poupée Koko que nous avions faite faire pour elle – un gorille en peluche. Le lende­­main lorsque je suis entrée, elle avait placé une plus grosse poupée gorille à côté de la première. Et le surlen­­de­­main, il y avait un bébé entre elles. Elle nous avait raconté une histoire.

Morin : A-t-elle raconté d’autres histoires ?

Patter­­son : Koko mani­­pule davan­­tage les mots et les objets. C’était Michael, le grand racon­­teur d’his­­toires. Dès qu’il a maîtrisé les mots « chat », « manger », « oiseau » et « méchant », il nous disait que les chats mangeaient les oiseaux et qu’ils étaient méchants. Morin : Il avait un juge­­ment moral à propos du fait de tuer ?

Patter­­son : Tout à fait. Souve­­nez-vous de ce qui leur est arrivé, à lui et sa famille. Les chats font la même chose : ils tuent les autres et les mangent. Morin : Y a-t-il des leçons morales que nous pouvons apprendre des primates non humains ?

Patter­­son : Ils ont beau­­coup à nous ensei­­gner en matière d’hé­­roïsme et d’em­­pa­­thie. La femelle gorille Binti Jua a sauvé un petit garçon qui était tombé dans son enclos. Ils lui ont lancé un tuyau pour la tenir éloi­­gnée de l’en­­fant, mais elle l’a sauvé malgré tout et l’a conduit dans un endroit où il pouvait être secouru par les soignants. Washoe, une femelle chim­­panzé, a fait la même chose. Elle a tiré un autre chim­­panzé d’une fosse alors qu’elle ne s’était jamais aven­­tu­­rée dans l’eau avant ça, et qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’at­­ten­­dait.

Les gorilles sont bien plus en harmo­­nie avec la nature, nous pour­­rions certai­­ne­­ment les prendre pour modèle.

Morin : Pour reve­­nir à Koko et Michael, pourquoi pensez-vous qu’ils sont capables de commu­­niquer aussi bien ? Sont-ils des cas spéciaux ou peut-on apprendre à n’im­­porte quel gorille à commu­­niquer de cette manière ?

Patter­­son : Je pense que la richesse de leur envi­­ron­­ne­­ment y est pour beau­­coup. Le cerveau de Michael a été étudié, et certaines des struc­­tures de son cerveau sont plus humaines que celles de n’im­­porte quel autre animal ayant été étudié.

Morin : Si les gorilles deviennent plus humains, se peut-il que vous deve­­niez plus gorille de votre côté ?

Patter­­son : Oui, je pense que d’une certaine manière nous ressem­­blons un peu plus aux gorilles aujourd’­­hui. Peut-être sommes-nous plus directs, plus tranquilles aussi. Ils ressemblent à des petits boud­d­has !

Morin : Cette menta­­lité tranquille, comment se traduit-elle concrè­­te­­ment pour eux ?

Patter­­son : Ceux d’entre eux qui ne sont pas conta­­mi­­nés par les êtres humains sont assu­­ré­­ment plus en phase avec le présent. Le problème avec nous, c’est que nous vivons natu­­rel­­le­­ment dans le passé ou dans le futur, mais rare­­ment dans l’ins­­tant présent. Ils sont bien plus en harmo­­nie avec la nature, nous pour­­rions certai­­ne­­ment les prendre pour modèle.

Dans ses yeux

Mon premier aperçu de Koko se fait à travers la clôture qui déli­­mite sa salle de jeu. Holli­­day me fait asseoir sur une chaise en plas­­tique. « Si elle vous appré­­cie », m’ex­­plique l’as­­sis­­tante, « elle vous fera signe d’ap­­pro­­cher pour la rejoindre sur le porche. » Je dis bonjour à travers le masque chirur­­gi­­cal qu’une assis­­tante m’a donné, ainsi qu’une paire de gants en latex. Avec 98 % de simi­­la­­rité géné­­tique, les gorilles et les êtres humains sont sensibles à la plupart des mêmes agents patho­­gènes. J’es­­saie de sourire avec mes yeux alors que je lui adresse un petit signe de la main en guise de salu­­ta­­tion. Patter­­son m’a recom­­mandé plus tôt de ne pas poser de ques­­tions à Koko. Je suis supposé lais­­ser le gorille mener la danse. « Elle a des allures royales », m’a expliqué la cher­­cheuse, « et elle ne souffre pas les ques­­tions. De la même manière que vous n’en pose­­riez pas à une reine ; c’est exac­­te­­ment pareil avec Koko. Elle pren­­dra congé de vous si c’est le cas. »

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Koko et Smoky
Crédits : The Gorilla Foun­­da­­tion

Après un moment, le primate de 160 kilos me fait signe d’ap­­pro­­cher. Je la remer­­cie alors que je grimpe sur le porche, touchant l’un des gros doigts noirs qu’elle me tend à travers la clôture. Elle ronronne. « Cela veut dire qu’elle est contente », commente Patter­­son. Pendant près d’une minute, Koko et moi nous regar­­dons dans les yeux. Les siens sont sombres et sereins. Patter­­son tenant lieu d’in­­ter­­prète, Koko me demande de reti­­rer mon masque. Le gorille me fait comprendre qu’elle veut que j’ex­­pire, afin qu’elle puisse sentir mon souffle. L’ol­­fac­­tion est très impor­­tante pour les gorilles, m’ex­­plique Patter­­son. De cette façon, le gorille parvient à me cerner. Après ça, Koko me demande d’al­­ler cueillir quelques fleurs dans le jardin tout près pour les lui appor­­ter. Je lui donne une fleur rouge, qu’elle mange promp­­te­­ment. Alors que je lui en offre une seconde, elle s’en saisit avant de me la redon­­ner. Patter­­son me dit que Koko veut que je la mange moi aussi. Je dis à Koko que j’aime le parfum de la fleur, et lui demande si c’est aussi son cas. Elle la renifle une fois, avant de détour­­ner la tête, visi­­ble­­ment peu impres­­sion­­née. Après quelques temps, Patter­­son fait entrer les chatons. Koko se saisit déli­­ca­­te­­ment du petit gris, et le berce dans ses bras. Je lui demande si le chaton est son bébé. Elle ronronne et me le tend, pour que je le caresse à travers la grille. Le gorille se tourne vers Patter­­son et demande qu’on me fasse entrer dans l’en­­clos. « C’est un beau compli­­ment », me dit la cher­­cheuse. « Cela veut dire qu’elle vous appré­­cie vrai­­ment. Malheu­­reu­­se­­ment, nous ne pouvons pas vous lais­­ser entrer. » Elle s’adresse ensuite au gorille, qui semble avoir déjà compris le refus de Patter­­son. N’im­­porte quel parent humain recon­­naî­­trait immé­­dia­­te­­ment ces lèvres serrées, ces bras croi­­sés et la posi­­tion voûtée qu’elle adopte : elle boude. « Oh, je suis déso­­lée ma chérie », s’ex­­cuse Patter­­son. Koko désigne la serrure de la porte et fait à nouveau le signe – avec toute l’em­­phase dont elle est capable – qu’on devrait l’ou­­vrir. Alors que Patter­­son refuse à nouveau, Koko nous tourne le dos, ce que j’in­­ter­­prète comme un signe de protes­­ta­­tion.

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Plus de quarante ans d’ami­­tié
Extrait de Koko, le gorille qui parle, de Barbet Schroe­­der

Il m’est diffi­­cile d’évi­­ter de broder autour de ce que je vois. Il m’est diffi­­cile de regar­­der Koko sans avoir en quelque sorte l’im­­pres­­sion que « je me regarde moi-même ». Je n’ai aucun moyen de savoir à quel point son compor­­te­­ment est inten­­tion­­nel et à quel point il n’est que ce que moi ou Patter­­son proje­­tons dessus. La recherche sur le langage des singes s’ac­­com­­pagne d’ac­­cu­­sa­­tions d’in­­ter­­pré­­ta­­tion sélec­­tive depuis le commen­­ce­­ment. Et malgré tout, il m’est impos­­sible d’être là et d’in­­te­­ra­­gir avec elle sans ressen­­tir profon­­dé­­ment que je me suis en présence d’un autre être conscient. Alors que l’hor­­loge sonne la fin de notre visite, Patter­­son dit à Koko que je dois m’en aller. Le gorille m’adresse un signe d’adieu et me regarde partir – et revoilà ce regard, profon­­dé­­ment péné­­trant, qui répond au mien. Je n’ai pas envie de partir. Ce regard m’at­­tire de plus en plus à mesure que je m’éloigne. Je songe à tous les téles­­copes du monde, perpé­­tuel­­le­­ment braqués sur les étoiles, scan­­nant les cieux en quête du signe le plus ténu de l’exis­­tence d’une autre vie intel­­li­­gente. Tout cela, tandis que nous sommes à des années-lumière de comprendre réel­­le­­ment la vie intel­­li­­gente que nous avons chez nous.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « A Conver­­sa­­tion With Koko the Gorilla », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Extrait de Koko, le gorille qui parle, de Barbet Schroe­­der.

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