par Alan Bellows | 14 avril 2016

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Kentu­­cky Fried Chicken

Pete Harman s’était évidem­­ment procuré la liste des onze ingré­­dients secrets que le Colo­­nel avait ache­­tés, et il avait refait à l’en­­vers le proces­­sus de friture. Le nom « Kentu­­cky Fried Chicken » était une idée du peintre, qui l’avait suggé­­rée alors que Harman hési­­tait sur la déno­­mi­­na­­tion à attri­­buer à la créa­­tion du Colo­­nel. Lors de cette visite surprise du Colo­­nel, Harman accepta d’of­­fi­­cia­­li­­ser la fran­­chise – il serait le tout premier à le faire – et Sanders reven­­diqua le nom de « Kentu­­cky Fried Chicken ». Ils scel­­lèrent l’ac­­cord d’une poignée de mains. Harman inventa peu après le célèbre « menu bucket » et ouvrit des restau­­rants supplé­­men­­taires. En cinq ans, ses béné­­fices annuels furent multi­­pliés par vingt. ulyces-colonelsanders-14En 1956, le Président Dwight D. Eisen­­ho­­wer signa le Natio­­nal Inters­­tate and Defense High­­ways Act, auto­­ri­­sant la dépense de 25 milliards de dollars pour construire 6 500 km d’au­­to­­routes inter-États. Il allait donner lieu au plus grand projet de travaux publics que l’Amé­­rique avait jamais vu. L’hô­­tel restau­­rant de Sanders était déjà en diffi­­culté – l’État avait déplacé une jonc­­tion clé sur la route 25, et le commerce de Sanders n’était pas situé sur un empla­­ce­­ment pratique pour les voya­­geurs. Mais le Colo­­nel sut qu’il avait de sérieux ennuis quand le jour­­nal publia les tracés envi­­sa­­gés pour ces nouvelles auto­­routes. La route inter-États 75 allait rempla­­cer la route 25 pour deve­­nir la prin­­ci­­pale artère locale, mais elle passe­­rait à plusieurs kilo­­mètres de la ville. Avec l’ir­­ré­­mé­­diable perte de trafic, Sanders vendit sa propriété pour une frac­­tion de sa valeur de l’an­­née passée.

À l’âge de 66 ans, Harland Sanders était de retour à la case départ, sans aucune autre ressource que celles de quelques droits de fran­­chises et 105 dollars par mois de sécu­­rité sociale. Sanders se mit à cher­­cher à signer des fran­­chises plus acti­­ve­­ment. Il se rendait dans des villes qui semblaient en voie de déve­­lop­­pe­­ment, garait son Oldsmo­­bile dans les envi­­rons et passait la nuit sur la banquette arrière. Il appor­­tait avec lui tout ce dont il avait besoin pour faire la démons­­tra­­tion de son procédé – une glacière pleine de poulet, de la farine, des cocottes-minute, des boîtes de mélanges d’épices tout faits, de l’huile végé­­tale et des extinc­­teurs. Il faisait frire son poulet pour le person­­nel des restau­­rants, et si cela leur plai­­sait, il en prépa­­rait pour les clients. Il déam­­bu­­lait ensuite dans le restau­­rant en deman­­dant aux clients s’ils appré­­ciaient leur repas, vêtu de son uniforme fina­­lisé de Colo­­nel Sanders : un bouc argenté, une cravate Kentu­­cky noire, une cane, et un costume blanc impec­­cable comme à l’époque où il travaillait sur les chemins de fer. Parmi les restau­­rants à avoir rapi­­de­­ment accepté de signer une fran­­chise, il y avait le Hobby House, à Fort Wayne, dans l’In­­diana. Là-bas, le Colo­­nel Sanders sympa­­thisa avec le chef cuisi­­nier Dave Thomas. Sanders prit sous son aile le jeune Thomas, en lui donnant de sages conseils et lui servant de mentor dans la gestion du restau­­rant. Plus tard, Thomas diri­­gea avec succès plusieurs fran­­chises de Kentu­­cky Fried Chicken. Il fonda ensuite sa propre enseigne, une chaîne de restau­­rant de hambur­­gers appe­­lée Wendy’s qui connut elle aussi un certain succès.

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Dave Thomas et Harland Sanders

Le busi­­ness du Colo­­nel Sanders se déve­­loppa avec des hauts et des bas, des procès et quelques erreurs. Le travail était pénible pour l’homme de 70 ans, qui deve­­nait consi­­dé­­ra­­ble­­ment grin­­cheux. Un jour, dans une ville dont le nom s’est perdu, lui et Clau­­dia s’ar­­rê­­tèrent dans un diner pour prendre un petit déjeu­­ner. Lorsque la serveuse posa l’as­­siette devant le Colo­­nel, il pâlît devant les œufs flasques et pas assez cuits. « Made­­moi­­selle », dit-il, « Je n’ai jamais été assez saoul pour manger des œufs aussi crus que ça. Repre­­nez-les et faites-les cuire de l’autre côté. » « Vous faites bien de me le dire », dit-elle. « Je les ramène tout de suite. » Elle s’en alla et revint un court moment après avec l’as­­siette. Les œufs avaient effec­­ti­­ve­­ment l’air plus cuits, mais le Colo­­nel estima que c’était physique­­ment impos­­sible étant donné la briè­­veté du temps qui s’était écoulé. Il retourna les œufs et eu confir­­ma­­tion de ce qu’il soupçon­­nait : un côté des œufs était toujours cru, le cuisi­­nier s’était contenté de retour­­ner les œufs dans l’as­­siette. Dans la cuisine, le chef était assis sur une table et fumait une ciga­­rette lorsque les portes battantes s’ou­­vrirent brusque­­ment, faisant place à un homme étran­­ge­­ment vêtu. L’in­­trus portait un costume de lin blanc, une cravate Kentu­­cky noire et un bouc argenté. Il avait une assiette de petit-déjeu­­ner à la main. « Espèce de fils de pute », lança l’in­­trus. « Tu te crois malin à retour­­ner ces œufs dans mon assiette ? » « Ne me trai­­tez pas de fils de pute », dit le cuisi­­nier en se levant de la table. « Et sortez de ma cuisine. » « C’est ce que je vais faire », dit Sanders, faisant glis­­ser les œufs de l’as­­siette dans la paume de sa main. « Et je vais te lais­­ser tes œufs. » Le Colo­­nel arma son bras et projeta son petit déjeu­­ner vers l’objet de son cour­­roux, tel un sorcier jetant un sort. Les œufs volèrent sur toute la distance qui sépa­­raient les deux hommes. Ils frap­­pèrent le cuisi­­nier en pleine poitrine, dans une explo­­sion de jaune d’œuf cru.

Depuis leur table, Clau­­dia fut surprise de voir les portes de la cuisine s’ou­­vrir à nouveau et son mari reve­­nir pres­­te­­ment dans la zone réser­­vée aux clients. Il tenait un petit tabou­­ret de façon défen­­sive et hurlait sur le cuisi­­nier plein de jaune d’œuf, qui sortit de la cuisine un couteau à la main. Sanders vomit un flot d’in­­sultes impliquant des divi­­ni­­tés surna­­tu­­relles, des sécré­­tions corpo­­relles, des actes sexuels ainsi que le statut mari­­tal des parents de son assaillant – suspen­­dant sa tirade profane le temps de s’ex­­cu­­ser auprès d’un couple de clients médu­­sés par le spec­­tacle. Le chef baissa fina­­le­­ment son arme et retourna dans sa cuisine, satis­­fait de son effet d’in­­ti­­mi­­da­­tion. Le Colo­­nel reposa son tabou­­ret par terre, et ils déci­­dèrent qu’ils feraient proba­­ble­­ment mieux d’al­­ler se restau­­rer ailleurs.

Les vautours

Malgré la lenteur des progrès initiaux dans la signa­­ture des fran­­chises, l’in­­té­­rêt porté à Kentu­­cky Fried Chicken commença à croître à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Pete Harman avait fait parler de lui et de son succès : à cette époque, il diri­­geait des établis­­se­­ments pros­­pères dans de nombreux endroits. La société du Colo­­nel Sanders avait aussi lancé un certain nombre d’éta­­blis­­se­­ments inno­­vants de vente à empor­­ter, qui ne compor­­taient pas de salle pour les consom­­ma­­teurs. La nour­­ri­­ture était embal­­lée dans des boîtes et des buckets afin que les clients puissent les rappor­­ter chez eux pour le dîner – un concept qui s’avé­­rait popu­­laire.

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Harland Sanders devant un restau­­rant moderne

Les clins d’œil char­­meurs et l’ac­­cou­­tre­­ment soigneu­­se­­ment anachro­­nique du Colo­­nel l’ai­­dèrent à atteindre ses objec­­tifs grâce à un marke­­ting orga­­nique. Il commença à se rendre dans les stations de radio locales pour racon­­ter son histoire, et à passer parfois dans des émis­­sions de télé­­vi­­sion. Son visage et sa cravate Kentu­­cky appa­­rais­­saient sur de plus en plus de publi­­ci­­tés et d’em­­bal­­lages alimen­­taires, et les gens commençaient à le recon­­naître dans la rue. « Je n’ai jamais aimé l’idée d’ap­­po­­ser ma photo­­gra­­phie sur des objets », écri­­vit-il dans son auto­­bio­­gra­­phie. « J’ai toujours parlé de mon visage en disant “ma tronche”. Mais il y avait un dessin qui était utilisé pour la publi­­cité, et quand je l’ai vu sur les boîtes conte­­nant ma nour­­ri­­ture, j’ai failli m’éva­­nouir. » En 1962, des centaines de restau­­rants d’Amé­­rique du Nord payaient des droits à Sanders, alors âgé de 72 ans. La plupart des accords étaient scel­­lés par des poignées de main et tenus par un code d’hon­­neur. Les demandes de fran­­chise finirent par deve­­nir si nombreuses que Sanders n’al­­lait même plus à la rencontre des candi­­dats. Il les convoquait plutôt chez lui, à Shel­­by­­ville, dans le Kentu­­cky.

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En octobre 1963, un avocat de 29 ans du nom de John Y. Brown, Jr était persuadé de savoir ce que le Colo­­nel Sanders devait faire de Kentu­­cky Fried Chicken, Inc., enfin devenu rentable : il devait le lui vendre. Brown avait commencé à travailler avec Sanders en tant que simple fran­­chisé, mais il avait de plus grandes ambi­­tions. Brown voyait dans Kentu­­cky Fried Chicken une société faisant 300 000 dollars de béné­­fices par an en n’em­­ployant que 17 personnes. Le Colo­­nel n’ai­­mait pas beau­­coup la publi­­cité payante, et Brown se dit qu’il gagne­­rait une fortune en rache­­tant la société et en démar­­rant une campagne de publi­­cité agres­­sive. Il convainquit le Colo­­nel de le rencon­­trer lors  d’une réunion avec Jack Massey, un homme d’af­­faires de Nash­­ville. « Colo­­nel », lui dit Massey, « vous avez 74 ans. Vous avez déve­­loppé un produit fabu­­leux avec Kentu­­cky Fried Chicken. Et vous avez travaillé dur pour y arri­­ver, mais main­­te­­nant, il est temps de vous repo­­ser. » Mais se relaxer ne faisait pas partie des talents du Colo­­nel. « Un homme rouille plus vite qu’il ne se dété­­riore », disait-il souvent. Selon Sanders, il renvoya ce « snobi­­nard de la ville » et son offre, proba­­ble­­ment accom­­pa­­gnés d’un torrent d’in­­sultes, mais le duo revint rapi­­de­­ment à la charge. Il refusa à nouveau, et ils revinrent une fois de plus.

En utili­­sant la méthode éprou­­vée de l’éro­­sion, ils finirent par l’avoir à l’usure en quelques mois. Ils lui racon­­tèrent que les impôts sur ses avoirs allaient être astro­­no­­miques s’il mourait en étant encore proprié­­taire de la société et qu’il prive­­rait ses filles de leur héri­­tage. Ils lui dirent que ce serait une catas­­trophe de vendre aux fran­­chi­­sés, comme il proje­­tait de le faire, que la société s’ef­­fon­­dre­­rait. Ils lui dirent qu’ils respec­­te­­raient la façon dont il avait fait les choses, en trai­­tant les fran­­chi­­sés comme des parte­­naires et les recettes comme des écri­­tures saintes. Ils lui racon­­tèrent des tas de choses. Brown et Massey réus­­sirent à convaincre Sanders d’or­­ga­­ni­­ser une réunion avec Pete Harman et quelques-uns des fran­­chi­­sés de longue date, afin de voir comment ils réagi­­raient à l’an­­nonce de la vente de la société. À la surprise de Sanders, ils lui recom­­man­­dèrent de vendre. C’était peut-être dû aux 25 000 actions que Brown et Massey avaient offert à chacun d’entre eux, ainsi que des sièges au conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Lors d’une réunion qui dura jusqu’à 2 heures du matin, Sanders accepta fina­­le­­ment un accord provi­­soire : vendre pour 2 millions de dollars, et perce­­voir un salaire annuel de 40 000 dollars pour rester contrô­­leur de qualité et ambas­­sa­­deur de bonne volonté. L’ac­­cord excluait certaines régions qui avaient déjà été promises à des amis et des membres de la famille, dont le Canada, que Sanders voulait garder pour lui. Sanders dit plus tard qu’il avait demandé à obte­­nir égale­­ment des actions, mais que les ache­­teurs le lui avaient décon­­seillé pour des ques­­tions d’im­­po­­si­­tion. Il avait décidé de leur faire confiance.

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Massey, Sanders et Brown lors de l’ac­­cord

À la conster­­na­­tion géné­­rale, Sanders signa l’ac­­cord de vente, toucha un premier paie­­ment de 500 000 dollars de Massey, et confia le travail d’une vie à ces snobi­­nards de la ville. Sanders garde­­rait des parts de la société comme contre­­par­­tie en atten­­dant que l’in­­té­­gra­­lité des 2 millions lui soit versée. Il devint porte-parole plus que déci­­deur, détendu par la promesse faite par les nouveaux proprié­­taires de ne pas compro­­mettre la qualité de la société ou de ses produits.

Corps et âme

Au sein de la nouvelle société Kentu­­cky Fried Chicken, Inc., les compro­­mis commen­­cèrent presque immé­­dia­­te­­ment. La société racheta beau­­coup des fran­­chises exis­­tantes et ordonna à celles qui restaient de se confor­­mer au nouveau règle­­ment : elles devaient reti­­rer leurs propres plats des menus, renom­­mer le restau­­rant « Kentu­­cky Fried Chicken », refaire la déco­­ra­­tion avec les rayures rouges et blanches de la marque, et utili­­ser une signa­­lé­­tique et des embal­­lages sur lesquels figu­­rait le portrait du Colo­­nel. La nouvelle campagne de publi­­cité était effec­­ti­­ve­­ment agres­­sive, et se révéla un succès sur le plan finan­­cier. Le Colo­­nel appa­­rut person­­nel­­le­­ment dans les spots télé­­vi­­sés, ainsi que dans le Johnny Carson Show, le Lawrence Welk et d’autres talk-shows. « Partout où vous voyez mon portrait, vous savez que vous mange­­rez bien », disait-il. « Au moins, le poulet sera bon ! » Sanders avait du mal avec les chan­­ge­­ment faits au sein de la société, mais il était payé pour être ambas­­sa­­deur de bonne volonté, aussi faisait-il montre de bonne volonté.

Les insultes étaient à peu près son seul recours légal du Colo­­nel Sanders.

Bien que les contrats de vente avaient laissé de côté le Canada, qui restait le terri­­toire du Colo­­nel, les juristes de la nouvelle corpo­­ra­­tion réali­­sèrent rapi­­de­­ment que les mots employés leur avaient laissé une marge de manœuvre : le contrat garan­­tis­­sait au Colo­­nel le droit exclu­­sif de produire son poulet au Canada, mais pas celui de le commer­­cia­­li­­ser. Donc du moment qu’ils prépa­­raient le poulet en amont, ils pouvaient léga­­le­­ment le vendre sur le terri­­toire cana­­dien, réservé norma­­le­­ment au Colo­­nel. Quand des membres de la corpo­­ra­­tion vinrent plus tard voir Sanders pour lui deman­­der de rendre ses parts afin que la société puisse être cotée en bourse, il refusa à moins que le contrat de vente ne soit revu et corrigé pour mettre fin à ce malen­­tendu cana­­dien. Pendant ce temps, il conti­­nuait à dispen­­ser de la bonne volonté à la télé­­vi­­sion, proba­­ble­­ment en serrant les dents. Jack Massey, qui avait investi les 2 millions de base et contrô­­lait 60 % des actions de la société, ordonna que le siège fût trans­­féré de la coûteuse propriété de Sanders à Shel­­by­­ville à un immeuble flam­­bant neuf dans le Tennes­­see. « C’est pas du putain de Tennes­­see Fried Chicken ! » protesta le Colo­­nel, « et peu importe ce qu’en dit un salo­­pard de snobi­­nard des villes en costume de soie. » Mais Sanders avait vendu la société au « salo­­pard de snobi­­nard des villes en costume de soie » en ques­­tion, et les insultes étaient à peu près son seul recours légal.

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Au début des années 1970, le Colo­­nel Sanders fut informé du fait que Kentu­­cky Fried Chicken et ses 3 500 fran­­chises avaient été ache­­tés par Heublein, Inc., une société plus connue pour être le distri­­bu­­teur de la vodka Smir­­noff. Pour une personne ayant passé sa vie à se battre contre l’al­­cool, c’était un affront into­­lé­­rable. Une fois la vente à 285 millions de dollars fina­­li­­sée, la société fit plein de nouveaux million­­naires. Mais le Colo­­nel Sanders n’en faisait pas partie. Il n’avait pas d’ac­­tions. Quand l’es­­to­­mac insa­­tiable de la corpo­­ra­­tion commença à gargouiller, les chefs cuisi­­niers et les chimistes de la société reçurent l’ordre de trou­­ver des façons de réduire les dépenses rela­­tives aux épices de la recette secrète. Des ingré­­dients moins nombreux et moins chers se tradui­­raient par des millions de dollars d’éco­­no­­mie. Cuisi­­ner le jus crous­­tillant était parti­­cu­­liè­­re­­ment compliqué, ainsi une alter­­na­­tive en poudre fut intro­­duite. Malgré son rôle de soi-disant contrô­­leur de qualité, le Colo­­nel Sanders ne fut pas tenu au courant de ces chan­­ge­­ments, mais il reçut des lettres de ses fans lui deman­­dant pourquoi il ne cessait de chan­­ger ses recettes.

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Harland « Colo­­nel » Sanders

Paral­­lè­­le­­ment, Heublein s’inquié­­tait de la nouvelle offre « crous­­tillante » de la concur­­rence, avec le poulet de chez Chur­­ch’s. Les cadres déci­­dèrent donc de sortir du poulet « Extra Crous­­tillant », avec plus de chape­­lure et moins d’épices. La recette du Colo­­nel devint la « Recette Origi­­nale », que le Colo­­nel décri­­vit comme « une putain de boule de pâte frite collée sur du poulet », et il dit qu’il refu­­sait que son nom et son portrait y soient asso­­ciés. Mais ses préfé­­rences n’avaient pas beau­­coup de poids face aux nouveaux proprié­­taires de son image. Ils conti­­nuèrent donc, en impri­­mant son visage sur des boîtes de « Poulet Extra Crous­­tillant du Colo­­nel Sanders ». Dans un effort pour restau­­rer sa répu­­ta­­tion de cuisi­­nier, Harland et Clau­­dia ouvrirent The Colo­­nel’s Lady, un nouveau restau­­rant occu­­pant l’es­­pace laissé vacant dans leur maison par le démé­­na­­ge­­ment du siège de la société dans le Tennes­­see. Au menu, on trou­­vait du poulet frit parmi d’autres choses, mais impos­­sible de savoir clai­­re­­ment s’il s’agis­­sait de la fameuse « recette secrète ».

D’après Marga­­ret, la fille de Sanders, Heublein reven­­diqua le visage, le nom « Colo­­nel » et ses créa­­tions culi­­naires, et le groupe entama même des démarches juri­­diques pour faire fermer l’af­­faire nais­­sante. Le Colo­­nel Sanders attaqua lui aussi, pour­­sui­­vant les « chas­­seurs de gnôle » pour l’uti­­li­­sa­­tion de son appa­­rence à des fins de promo­­tion de produits qu’il n’avait pas déve­­lop­­pés, et pour inter­­­fé­­rence dans sa nouvelle affaire. « Je ne suis pas fier de voir mon nom asso­­cié à certains de mes restau­­rants », confia-t-il au Milwau­­kee Jour­­nal. « Tout le monde pense que le KFC, c’est moi. Mais ils ne connaissent pas les types qui dirigent vrai­­ment les choses. (…) Je veux juste comprendre jusqu’à quel point ils sont proprié­­taires de mon corps et de mon âme. » Sanders et Heublein finirent par trou­­ver un arran­­ge­­ment en dehors du tribu­­nal. Heublein paya à Sanders un million de dollars, et accepta de cesser d’in­­ter­­fé­­rer dans sa nouvelle entre­­prise. Sanders accepta de trans­­for­­mer le nom de son restau­­rant en Clau­­dia Sanders Dinner House. Ce restau­­rant est encore ouvert aujourd’­­hui.

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Le Japon des années 1970 était évidem­­ment une terre vierge de dindes. Par consé­quent, quand les expa­­triés voulurent se procu­­rer des volailles pour les fêtes, le poulet s’avéra être ce qui s’en rappro­­chait le plus. Quand le dépar­­te­­ment marke­­ting de Kentu­­cky Fried Chicken réalisa cela, ils lancèrent au Japon une campagne de publi­­cité inti­­tu­­lée « Kentu­­cky pour Noël », suggé­­rant au public de se rendre dans leur KFC local le 25 décembre, un jour comme les autres dans cette nation à 99 % non chré­­tienne. Cette invi­­ta­­tion sut éton­­nam­­ment convaincre les Japo­­nais aussi bien que les expa­­triés, et la tradi­­tion du Kentu­­cky pour Noël persiste encore aujourd’­­hui.

Au moment des fêtes, des tonnes de gens au Japon passent des heures à faire la queue comme des poulets, et le Colo­­nel Sanders tient lieu de Père Noël de substi­­tu­­tion. Le Colo­­nel Sanders lui-même fut plusieurs fois envoyé au Japon à l’époque pour effec­­tuer des visites promo­­tion­­nelles dans des fran­­chises Kentu­­cky Fried Chicken. Dans chaque restau­­rant, il fut confronté à une version plas­­tique à taille réelle de lui-même, les mains écar­­tées en signe de bien­­ve­­nue. L’une de ces statues devint célèbre pour avoir été jetée dans la rivière Dōton­­bori par des émeu­­tiers célé­­brant la victoire de l’équipe de base­­ball des Hanshin Tigers lors des cham­­pion­­nats du Japon de 1985. Les perfor­­mances de l’équipe décli­­nèrent dras­­tique­­ment dans les années qui suivirent et une légende locale dit que c’est à cause de la « Malé­­dic­­tion du Colo­­nel », un châti­­ment surna­­tu­­rel pour avoir porté atteinte à l’image de la mascotte. Les gens croyaient que l’équipe était condam­­née à perdre tous les Cham­­pion­­nats de la Ligue du Japon tant que le Colo­­nel ne serait pas repê­­ché dans la rivière et remis à sa place.

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Une statue du Colo­­nel Sanders au Japon

Alors que les fran­­chises Kentu­­cky Fried Chicken ouvraient partout dans le monde, le Colo­­nel Sanders, âgé de 86 ans, arpen­­tait le globe pour assis­­ter à des ouver­­tures et à d’autres événe­­ments spéciaux. Il aimait faire des visites surprises de contrôle qualité dans les fran­­chises, lorsqu’il passait dans une ville. Si le poulet était fade, la sauce de mauvaise qualité, ou si la propreté du lieu n’était pas parfaite, une cascade de critiques atten­­dait le mana­­ger local. Un jour de 1976, dans une fran­­chise de Bowling Green, dans le Kentu­­cky, le person­­nel atten­­dit anxieu­­se­­ment le verdict du Colo­­nel alors qu’il goûtait la sauce du jour. « Comment osez-vous servir cette sata­­née soupe ? » demanda-t-il. « Avec une paille ? » Un jour­­na­­liste du Courier-Jour­­nal le cita plus tard disant : « Mon Dieu, cette sauce est horrible. Ils achètent de l’eau du robi­­net pour 15 ou 20 cents le millier de litres, puis ils la mélangent avec de la farine et de la fécule, et ils obtiennent une parfaite colle à papier peint. » Cette insulte était plus que les fran­­chi­­sés de Bowling Green ne s’étaient prépa­­rés à suppor­­ter, et ils portèrent plainte pour diffa­­ma­­tion contre l’homme dont le visage recou­­vrait la vitrine de leur établis­­se­­ment. La cour rejeta la plainte, décla­­rant que le Colo­­nel parlait clai­­re­­ment de KFC en géné­­ral et pas de leur restau­­rant en parti­­cu­­lier. Heublein aurait pu pour­­suivre le Colo­­nel pour calom­­nie, ou même le licen­­cier, mais les clients étaient encore récep­­tifs à ses publi­­ci­­tés et ses appa­­ri­­tions, et la compa­­gnie décida de ne pas jeter le bébé avec la sauce du bain. « Il faut l’ad­­mettre », dit un cadre de la société dans le New Yorker, « la sauce du Colo­­nel était fantas­­tique, mais il fallait être un bour­­sier Rhodes pour la cuisi­­ner. »

En avril de sa 89e année, le Colo­­nel Sanders fut envoyé au Japon pour une tour­­née promo­­tion­­nelle de plus. Il fit des appa­­ri­­tions person­­nelles dans une centaine de maga­­sins, et posa pour des photos avec des milliers de fans. À son retour, il se sentait anor­­ma­­le­­ment fati­­gué. Le temps passa et son épui­­se­­ment ne dimi­­nua pas. Plusieurs semaines plus tard, on lui diagnos­­tiqua une leucé­­mie sévère. Sanders passa les mois suivant à faire des allers-retours à l’hô­­pi­­tal, conti­­nuant de faire des appa­­ri­­tions publiques quand il le pouvait. Il savait que sa fin était proche, et il supplia les fran­­chises de rester ouvertes le jour où cela arri­­ve­­rait. Les gens ne devaient pas être privés de poulet. Dans ses dernières années, le Colo­­nel avait commencé à s’in­­té­­res­­ser à la reli­­gion, et un jour il demanda à un révé­­rend si Dieu pouvait l’ai­­der à se guérir de son langage fleuri. « Tout ce que vous deman­­de­­rez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et vous le verrez s’ac­­com­­plir », dit le révé­­rend en lui citant la Bible pour réponse. Aussi le Colo­­nel pria. Il raconta qu’il sentit alors qu’un énorme poids avait été retiré de ses épaules. Ses problèmes de voca­­bu­­laire étaient enfin réglés. Non qu’il eût complè­­te­­ment arrêté de jurer, loin de là, mais à partir de cet instant il se mit à pronon­­cer une prière silen­­cieuse immé­­dia­­te­­ment après les vulga­­ri­­tés, et cela sembla fonc­­tion­­ner. Harland Sanders mourut le 16 décembre 1980, à l’âge de 90 ans.

Son cercueil fut exposé dans la rotonde du Capi­­tole de l’État du Kentu­­cky, où ses proches endeuillés et de hauts fonc­­tion­­naires vinrent lui rendre hommage. Le gouver­­neur du Kentu­­cky, un certain John Y. Brown, Jr, lut l’éloge funèbre. Marga­­ret, la fille de Sanders, écri­­vit un récit de son enfance inti­­tulé The Colo­­nel’s Secret: Eleven Herbs and a Spicy Daugh­­ter (« Le Secret du Colo­­nel : Onze herbes et une fille épicée »). Dans le livre, elle raconte qu’elle était l’en­­fant préfé­­rée de son père et elle s’at­­tri­­bue le crédit de plusieurs inno­­va­­tions clés qui eurent pour consé­quence le succès de Kentu­­cky Fried Chicken. Le récit comprend aussi un nombre étrange de détails sur la vie sexuelle de son père, dont une anec­­dote trai­­tant de la nuit où elle fut conçue. Mais d’autres membres de la famille Sanders insistent sur le fait que la version des faits de Marga­­ret ne fait pas l’una­­ni­­mité. ulyces-colonelsanders-20 Kentu­­cky Fried Chicken, offi­­ciel­­le­­ment abrégé « KFC » en 1991, est aujourd’­­hui une filiale de Yum ! Brands, et son siège a été réta­­bli dans le Kentu­­cky il y a des années. Au moment de l’écri­­ture de cet article, KFC est la deuxième plus grosse chaîne de restau­­rants au monde, avec envi­­ron 19 000 enseignes qui vendent des morceaux de descen­­dants de dino­­saures bizar­­re­­ment assai­­son­­nés aux êtres humains sur tous les conti­­nents, sauf l’An­­tar­c­­tique. Des tests réali­­sés dans des labo­­ra­­toires indé­­pen­­dants ont montré que les seuls assai­­son­­ne­­ments utili­­sés dans les KFC modernes sont le sel, le poivre, le sucre et le gluta­­mate, malgré les affir­­ma­­tions contraires de la corpo­­ra­­tion. Et bien que Sanders ait toujours insisté pour réali­­ser la friture avec de l’huile végé­­tale afin d’ob­­te­­nir la meilleure saveur possible, la société a opté pour des huiles moins chères, de palme et de soja, dans les années 1990.

De gros­­sières cari­­ca­­tures du Colo­­nel appa­­raissent à la télé­­vi­­sion pour promou­­voir de gros­­sières cari­­ca­­tures de sa nour­­ri­­ture. Et la biogra­­phie offi­­cielle actuelle du Colo­­nel Sanders est plus édul­­co­­rée qu’une sauce gravy de Bowling Green. On ne peut qu’i­­ma­­gi­­ner la réponse que ferait Harland Sanders à l’uti­­li­­sa­­tion outran­­cière de son nom et de son portrait dans la version moderne de ses restau­­rants. Il aurait proba­­ble­­ment une ou deux choses à dire impliquant des déités surna­­tu­­relles, des sécré­­tions corpo­­relles, des actes sexuels ainsi que le statut mari­­tal des parents des cadres de la société. Il tente­­rait proba­­ble­­ment tout ce qu’il peut pour empê­­cher léga­­le­­ment la société d’af­­fi­­cher son visage sur des immeubles, des buckets et des boîtes conte­­nant les produits impos­­teurs. Face à un probable échec, il propo­­se­­rait sûre­­ment à ces « salo­­pards en costume de soie » de régler ça avec les poings, pour établir une fois pour toutes qui est proprié­­taire de son corps et de son âme.

ÉPILOGUE

Le 10 mars 2009, des ouvriers travaillant à la construc­­tion d’une prome­­nade le long de la rivière Dōton­­bori à Osaka, au Japon, se retrou­­vèrent face à un étrange objet de la taille d’un baril logé dans le sol humide. Ils le sortirent de la rivière et le nettoyèrent. L’objet qui émer­­gea lente­­ment de la boue était gris pâle, l’émail ayant disparu des années aupa­­ra­­vant, mais c’était sans l’ombre d’un doute le torse, la tête et les bras de la statue du Colo­­nel Sanders. La main droite et les jambes furent retrou­­vées peu après au fond de la rivière, à proxi­­mité. Les diri­­geants de KFC Japon nettoyèrent et ré-assem­­blèrent les pièces, orga­­ni­­sèrent des rituels Shinto pour briser les sorts, et placèrent l’ef­­fi­­gie tâchée, presque complète, dans une vitrine protec­­trice à l’in­­té­­rieur d’un KFC proche de celui où la statue avait été expo­­sée à l’ori­­gine. Là, il attend patiem­­ment le retour de sa main gauche et de ses yeux de verres, toujours manquants, qui lèvera la Malé­­dic­­tion du Colo­­nel, selon la légende locale. Les employés tournent la statue vers la télé­­vi­­sion chaque fois que passe un match des Tigers. À ce jour, ils n’ont toujours pas remporté d’autre Cham­­pion­­nat de la Ligue Japo­­naise.

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La statue retrou­­vée de Sanders

Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret, Arthur Popi­­neau, Natha­­lie Delhove et Laura Orsal d’après l’ar­­ticle « Colo­­nels of Truth », paru dans Damn Inte­­res­­ting. Couver­­ture : Harland Sanders face à John Y. Brown, Jr.


CE RESCAPÉ DU GÉNOCIDE CAMBODGIEN A FONDÉ UN EMPIRE DU DONUT

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Ted Ngoy a échappé au géno­­cide cambod­­gien, fait fortune dans les donuts et tout perdu au jeu. Mais il n’a pas dit son dernier mot.

En plein mois d’août à Modesto, au cœur de la Vallée Centrale de Cali­­for­­nie, il règne une chaleur cani­­cu­­laire à l’ex­­té­­rieur du nouveau Dunkin’ Donuts. Nigel Travis, PDG de Dunkin’, se tient sur une petite estrade en béton près de la sortie du drive-in du premier restau­­rant de sa chaîne en Cali­­for­­nie. À quelques mètres de là, un jeune homme, vêtu de la tête aux pieds d’un costume en mousse en forme de tasse de café, fait signe aux clients. La file d’at­­tente court jusque sur le parking et les clients s’éventent comme ils le peuvent. Non loin de là, les sanc­­tuaires de fraî­­cheur que sont McDo­­nald’s, Jack in the Box et Taco Bell accueillent les visi­­teurs souhai­­tant déjeu­­ner. Malgré la chaleur, Travis, un grand homme à lunettes dont les cheveux gris sont coif­­fés en arrière, porte une veste de costume épaisse. On peut devi­­ner ses origines britan­­niques rien qu’aux motifs à carreaux de la veste – sans comp­­ter les efforts qu’il déploie pour atté­­nuer son fort accent euro­­péen.

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Modesto, Cali­­for­­nie
Siège du comté de Stanis­­laus
Crédits : Carl Skaggs

Dunkin’ Donuts contrôle 56 % du marché des donuts aux États-Unis et vend plus de cafés à l’unité que Star­­bucks. Pour­­tant, la chaîne n’a jamais connu le succès en Cali­­for­­nie. Dans les années 1980, elle s’est déve­­lop­­pée vers l’ouest en ouvrant quinze établis­­se­­ments au total à travers le pays. Mais en 2002, ils étaient tous fermés. Travis est devenu PDG en 2009. Sous sa direc­­tion, Dunkin’ a décidé de faire un nouvel essai. En 2012, la chaîne a ouvert un nouvel établis­­se­­ment à Camp Pend­­le­­ton, au nord de San Diego. Peu de temps après, Travis a annoncé une nouvelle stra­­té­­gie cali­­for­­nienne à faire pâlir la tenta­­tive précé­­dente : Dunkin’ a signé deux cents accords de fran­­chise dans cet État et a pour projet d’y ouvrir mille établis­­se­­ments de plus dans les années à venir.

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