par Alex Perry | 22 février 2016

RETROUVEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Les dormeurs

 


Muham­­mad Manwar Ali a depuis long­­temps aban­­donné l’idée d’ins­­pi­­rer les djiha­­distes britan­­niques.

Abu Qa’qaa s’est inquiété de voir un « homme blanc » devant leur hôtel, fumant et tenant un carnet, qu’il a repéré de nouveau lorsqu’ils ont atteint la fron­­tière. La traver­­sée de la fron­­tière, pleine de monde et d’en­­fants faisant la manche, l’a rendu encore plus nerveux. Ensuite, en voyant leurs passe­­ports britan­­niques, les gardes-fron­­tière syriens leur ont demandé 6 000 dollars pour les lais­­ser passer. « Nous sommes rentrés à l’hô­­tel complè­­te­­ment déses­­pé­­rés », écrit Abu Qa’qaa. « Nous avions les larmes aux yeux. Je me suis allongé, la tête posée sur les genoux de mon frère Abu Layth. C’est une chose que la plupart des gens ne compren­­dront jamais. C’est pour cela que la frater­­nité dans l’is­­lam est si belle. C’est quelque chose d’unique, une chose qu’à moins d’être musul­­man, tu ne pour­­ras jamais comprendre. » Mais peu de temps après, Mashu­­dur Choud­­hury a reçu un appel d’If­­the­­kar qui disait qu’un van allait arri­­ver et que le groupe devait se tenir près à partir. « Aucun mot ne peut décrire l’ex­­ci­­ta­­tion qui s’est empa­­rée de nous… En cinq minutes, le van est arri­­vé… C’était un court trajet, d’en­­vi­­ron 20 minutes. » Le van les a conduit jusqu’à un village turque et les a dépo­­sés. Puis un second pick-up les a emme­­nés et a roulé cinq minutes avant d’être arrêté par une patrouille de l’ar­­mée turque. « Certains des frères pensaient que c’était la fin, que nous allions deve­­nir des martyrs ou être arrê­­tés », écrit Abu Qa’qaa. Les Turques ont ordonné aux hommes de sortir du véhi­­cule, ont fouillé leurs bagages, leur ont volé une paire de gants, avant de mettre la main sur leurs passe­­ports britan­­niques.

À ce moment-là, dit Abu Qa’qaa, « ils ont souri. Ils ont été inspi­­rés par notre présence et nous ont laissé conti­­nuer notre chemin à pied. Nous ne pouvions cacher notre joie, elle illu­­mi­­nait telle­­ment nos visages qu’un sourire a illu­­miné les leurs. » Les soldats Turques, écrit Abu Qa’qaa, avaient visi­­ble­­ment « l’amour du dîn ». Le groupe a traversé la fron­­tière à pied et a immé­­dia­­te­­ment rencon­­tré un rebelle d’un autre groupe, qui les a conduit avec son van au village le plus proche. « Dès que nous avons sauté hors du van, un pick-up a tourné au coin de la rue et Abu Abdur­­rah­­man al-Britani [Ifthe­­kar] en est sorti. Il semblait aussi enthou­­siaste de nous voir que étions heureux de le rencon­­trer. L’amour a instan­­ta­­né­­ment lié nos cœurs et nous nous sommes serrés forts dans les bras avec de grands souri­­res… telle­­ment que les muscles de nos visages deve­­naient doulou­­reux ! » Après encore deux heures de route, les hommes sont arri­­vés à la base de Daech où rési­­dait Ifthe­­kar. On leur a donné un endroit où se repo­­ser, on leur a montré une « salle de jeux », on les a nourri avec « de magni­­fiques pâtes et du yaourt », puis on les a emme­­nés voir les six corps des djiha­­distes morts ce jour-là. « À ma grande stupeur, c’était comme s’ils n’étaient pas morts », écrit Abu Qa’qaa. « Wallahi, c’est comme s’ils dormaient, mais en plus pâle. Cela m’a rappelé l’aya dans le Coran : “Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Al­­lah, soient morts. Au contraire, ils sont vivants.” »

Chou­­dary/Choud­­hury

Nos djiha­­distes britan­­niques sont à mi-chemin de leur odys­­sée. Ils ont étés inspi­­rés à agir et ont fait un grand voyage, rencon­­trant de nombreuses diffi­­cul­­tés et des dangers sur la route. Ils ont appris de nouvelles véri­­tés sur eux-mêmes et ont décou­­vert une nouvelle fratrie, et même l’amour, et c’est cette trans­­for­­ma­­tion person­­nelle qui les accom­­pa­­gnera pour la grande bataille à venir. Ce sera l’apo­­gée, la confron­­ta­­tion finale, dans laquelle ils doivent affron­­ter un monstre qu’ils pensent être rien moins que Satan. Ils vivent dans leur propre récit épique. Et à en croire leurs posts et leurs tweets enflam­­més, jusqu’à main­­te­­nant cela aurait diffi­­ci­­le­­ment pu aller mieux.

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Anjem Chou­­dary
Crédits

Mais pour que leur histoire soit complète, cela vaut la peine de s’at­­tar­­der sur la ques­­tion de leur inspi­­ra­­tion. Muham­­mad Manwar Ali a depuis long­­temps aban­­donné l’idée d’ins­­pi­­rer les djiha­­distes britan­­niques. Mais il y a quelqu’un que beau­­coup accusent de le rempla­­cer en Grande-Bretagne, et j’ai arrangé un rendez-vous avec lui le 11 septembre 2014 dans un café près de sa banlieue du nord de Londres. Intel­­lec­­tuels et mili­­tants anti-fascistes disent que Anjem Chou­­dary et les groupes qu’il a fondés sont à eux seuls les plus impor­­tants fabri­­cants de djiha­­distes occi­­den­­taux du monde. Selon leurs calculs, les efforts de Chou­­dary sont respon­­sables d’un quart des millier de djiha­­distes euro­­péens s’étant rendu en Syrie ou en Irak. Ils le décrivent à la fois comme un clown et un requin de la publi­­cité, et l’un des hommes les plus dange­­reux d’Eu­­rope. Chou­­dary, sans surprise, a une version diffé­­rente. « Comme beau­­coup de gens qui gran­­dissent en Occi­dent, j’ai été éduqué dans ce pays, et j’en ai appris les valeurs », dit-il. « J’étais major de promo. J’étais diplômé en droit. J’avais 25 ans. J’ai fait du droit mari­­time, compliqué, des contrats de 600 pages. J’étais abonné à chacun des jour­­naux isla­­miques d’An­­gle­­terre. J’avais des tonnes de livres et je les avais tous lus de la première à la dernière page. Je n’étais pas quelqu’un qui, à 17 ans, peut être attiré vers le djihad et envoyé à l’étran­­ger – un jeune homme faci­­le­­ment impres­­sion­­nable. Mais quand tu rencontres des gens qui expliquent une autre manière de vivre, tu rencontres une façon diffé­­rente de voir les choses. Ce que j’ai rencon­­tré, c’est un homme qui recher­­chait l’asile. » Chou­­dary parlait du radi­­cal syrien Omar Bakri.

Il a rencon­­tré Bakri peu de temps après que le prédi­­ca­­teur n’ar­­rive à Londres en 1986. Ce que Chou­­dary a vu en Bakri n’était pas seule­­ment de la piété reli­­gieuse, mais aussi un mode de vie compré­­hen­­sif et révo­­lu­­tion­­naire. « Tu réalises qu’il existe une alter­­na­­tive à tout ce système dans lequel tu as été élevé et que tu as accepté, tu réalises qu’il existe une complète alter­­na­­tive écono­­mique, poli­­tique, idéo­­lo­­gique, sociale et judi­­ciaire au capi­­ta­­lisme. » Chou­­dary avait flirté un peu avec le socia­­lisme, il avait même parti­­cipé à de violentes mani­­fes­­ta­­tions étudiantes dans les années 1980. Mais il avait conclu que le socia­­lisme était irréa­­liste et que, de toute façon, dans un monde où la gauche avait déjà réussi à tempé­­rer le capi­­ta­­lisme avec l’aide sociale, tota­­le­­ment dépassé. Le problème que le socia­­lisme ne pour­­rait jamais résoudre était l’ab­­sence de morale du capi­­ta­­lisme. « Il n’y a pas de place dans le capi­­ta­­lisme pour l’éthique et la morale », dit-il. « Ça a aussi à voir avec la cupi­­dité. Les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Pourquoi le capi­­ta­­lisme auto­­rise-t-il un homme à mentir ? L’as­­pect spiri­­tuel est tota­­le­­ment absent du système. » L’is­­lam, d’un autre côté, « plus tu l’étu­­dies, plus tu réalises qu’il offre des solu­­tions. Je me suis dit : “C’est fasci­­nant. Je n’ai jamais rien trouvé de semblable.” C’était telle­­ment incroyable et fasci­­nant, telle­­ment beau. »

C’était quelque chose que Chou­­dary se devait de parta­­ger. Alors il a aban­­donné le droit pour deve­­nir le bras droit de Bakri, et en 1996 il l’a aidé à fonder un groupe acti­­viste isla­­miste, al-Muhaji­­roun (Les Immi­­grants). Le groupe recom­­man­­dait l’is­­lam comme remède à notre Baby­­lone moderne. Les fonda­­men­­ta­­listes plaident pour le bannis­­se­­ment de l’égoïsme de la démo­­cra­­tie capi­­ta­­liste, et le réta­­blis­­se­­ment de l’hu­­mi­­lité spiri­­tuelle et de la confiance commune. Le mini­­mum vital – nour­­ri­­ture, écoles, élec­­tri­­cité, médi­­ca­­ments, gaz, eau, loge­­ment, vête­­ments – serait four­­nit gratui­­te­­ment. Drogues, alcool et autres démons qui égarent l’homme seraient bannis pour le bien de tous. Pas besoin de démo­­cra­­tie car le verbe de Dieu est la loi et des construc­­tions humaines si faibles et friables ne sont rien devant Lui. Lorsque la foi et la soumis­­sion seraient de retour, le corrup­­tion, la promis­­cuité, l’usure et la cupi­­dité dispa­­raî­­traient. « Réflé­­chis », dit-il. « Dans ce pays, ils donnent l’es­­sen­­tiel à tous les citoyens mais tu dois encore travailler, tu as toujours tout ce stress, car tu dois rembour­­ser ton emprunt. Tu te prends à rêver d’un système où tout ça n’ar­­rive pas. C’est l’ac­­ti­­vité prin­­ci­­pale en Grande-Bretagne – présen­­ter l’is­­lam comme une alter­­na­­tive à cette société. » Du point de vue de Chou­­dary, l’is­­lam était un système de croyance du VIIe siècle que lui et Bakri utili­­saient ouver­­te­­ment pour « défier le pouvoir actuel ». Puisque cela requiert un certain « courage testi­­cu­­laire », cela séduit parti­­cu­­liè­­re­­ment les jeunes hommes. « Si quelqu’un sacri­­fie sa jeunesse et sa vie, ça séduit beau­­coup les jeunes », dit-il. « Oussama ben Laden était l’un des plus riches, mais il vivait dans une cave. Il a telle­­ment souf­­fert en résis­­tant à l’op­­pres­­sion. C’est aussi très attrayant. » Les actions de Chou­­dary étaient égale­­ment sédui­­santes, par exemple son projet en 2010 de mani­­fes­­ter lors de cortèges funé­­raires pour des soldats tués en Afgha­­nis­­tan. (Le projet en lui-même a telle­­ment scan­­da­­lisé que Chou­­dary n’a appa­­rem­­ment pas ressenti le besoin de réel­­le­­ment mani­­fes­­ter et a annulé l’évé­­ne­­ment.)

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Muham­­mad Hami­­dur Rahman, l’an­­cien employé de Primark
Crédits : Twit­­ter

Les jeunes étaient l’avant-garde de sa révo­­lu­­tion, disait Chou­­dary, car ils n’étaient pas encore complé­­ment formés. Il les appe­­lait des « éponges ». Les plus récep­­tifs étaient ceux qui traver­­saient une crise exis­­ten­­tielle : peut-être toxi­­co­­manes, ou se ques­­tion­­nant sur leur sexua­­lité. « Les gens ne voient pas les solu­­tions s’ils ne font pas face à leurs problèmes », dit-il. « Il peut s’agir d’une personne en prison, en plein divorce, dans une certaine forme de corrup­­tion – et l’is­­lam apporte la solu­­tion. » Le zèle de ces nouveaux conver­­tis, dit-il, était impres­­sion­­nant. « Ils veulent étudier tous les jours. Ils arrivent en quelques semaines là où nous sommes arri­­vés en plusieurs années. Si tu peux les attra­­per et les convaincre, ceux-là seront toujours en première ligne. » Chou­­dary avait l’at­­ti­­tude d’un homme en paix avec lui-même. Il faisait atten­­tion à se distan­­cier de toute forme de violence. « Il n’y a personne avec nous lorsqu’une opéra­­tion a lieu », dit-il. « Ils sont partis depuis un moment. Je ne peux pas être tenu pour respon­­sable. » Il m’a décon­­seillé de me rendre en Syrie. « Il n’y a plus aucune tolé­­rance », dit-il. « Ils vont vous utili­­ser. C’est Vlad l’Em­­pa­­leur. Des têtes sur des pics. C’est une tactique de guerre. L’idée est de telle­­ment effrayer l’en­­nemi qu’il aban­­donne. Je ne peux pas dire cela publique­­ment, car ils vont dire : “M. Chou­­dary veut plus de déca­­pi­­ta­­tions.” Mais c’est bel et bien l’idée. » Pour autant, il prêchait la révo­­lu­­tion et le disait fran­­che­­ment, il y aura des effu­­sions de sang. « Si tu veux chan­­ger ce pays, il est inévi­­table d’ar­­ri­­ver à un conflit », dit-il. « Ils ne vont pas aban­­don­­ner le pouvoir faci­­le­­ment. Et nous ne somme pas comme les chré­­tiens, à tendre l’autre joue. »

Lorsque je l’ai inter­­­rogé sur ces centaines de parti­­sans partis en Syrie et en Irak, il était tout aussi engagé. « Bien sûr qu’ils partent à l’étran­­ger. Parfois, ils deviennent des martyrs et meurent. Ces choses-là peuvent arri­­ver. » La faci­­lité avec laquelle il accep­­tait la mort de ses parti­­sans, l’égo­­cen­­trisme néces­­saire pour les quali­­fier négli­­gem­­ment de jeunes hommes influençables, la façon dont il se concen­­trait sur les cas problé­­ma­­tiques et les plus influençables, évoquait l’abus de mineurs. Ou bien Chou­­dary n’était rien d’autre qu’un conteur, parlant d’en­­droits où il n’était jamais allé, de choses qu’il n’avait jamais faites et de gens qu’il n’avait jamais connus. Il était sans aucun doute un véri­­table croyant. Tout comme ses parti­­sans, il était convaincu que la bataille finale, qu’il voyait comme une sorte d’Ar­­ma­­ged­­don mondial, arri­­vait à grands pas. « Les musul­­mans, s’ils se rassemblent – et le djihad est une obli­­ga­­tion de rassem­­ble­­ment pour chaque homme en âge de se battre –, repré­­sen­­te­­rons 250 millions de personnes », dit-il. Cette nouvelle armée sacrée musul­­mane détrui­­rait les États-Unis, les régimes apos­­tats du monde musul­­man et tout le reste, dit-il. « Nous voyons des signes de cela aujourd’­­hui. Nous appro­­chons d’un chan­­ge­­ment biblique. Il y aura une grande bataille, et après ça les choses vont chan­­ger. Il y a après toute nuit sombre une aube lumi­­neuse. Après la destruc­­tion, un État isla­­mique. Un cali­­fat. Nous serons ici et à la Maison-Blanche. C’est la prophé­­tie et c’est ce que je crois. »

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Les djiha­­distes britan­­niques en Syrie
Crédits : Twit­­ter

Les djiha­­distes britan­­niques ont commencé leur entraî­­ne­­ment en Syrie avec des études reli­­gieuses, de mémo­­ri­­sa­­tion du Coran et des « anno­­ta­­teurs de l’is­­lam », les dix actes héré­­tiques qui condam­­ne­­raient un homme au feu de l’En­­fer. Puis sont venues les bases d’un entraî­­ne­­ment mili­­taire. Des mois plus tard, Mehdi Hassan décri­­vait sur ask.fm comment on montrait aux hommes à utili­­ser et nettoyer un AK-47 et des armes plus lourdes comme une mitrailleuse et un lance-roquettes. « Tu apprends aussi des tactiques mili­­taires basiques, comment se battre en montagne, dans une ville, dans des champs ou sur un terrain déser­­tique », écrit-il. « Il y a des forma­­tions de défense et d’at­­taque. Comment attaquer un bâti­­ment et en libé­­rer les pièces. Les bases de l’en­­traî­­ne­­ment aux engins explo­­sifs impro­­vi­­sés. » Les combat­­tants devaient égale­­ment réali­­ser des séries d’exer­­cices, dont des courses. « À la fin de ton entraî­­ne­­ment, tes instruc­­teurs te demandent dans quoi tu veux te spécia­­li­­ser, puis ils décident quel poste tu vas occu­­per. »

Cepen­­dant, après quelques jours, les frères ont vécu leur première décep­­tion. Mashu­­dur Choud­­hury a annoncé qu’il aban­­don­­nait. Son âge lui avait donné une certaine auto­­rité sur les plus jeunes, mais de tous, il était celui qui avait le plus d’illu­­sions et, fina­­le­­ment, c’était le moins convaincu. Comme l’en­­ten­­dra plus tard la cour d’as­­sise de King­s­ton, suite à la faillite d’une entre­­prise en 2012, Choud­­hury a prétendu avoir un cancer de l’es­­to­­mac et a persuadé sa belle-sœur de lui donner 25 000 livres pour un trai­­te­­ment à Singa­­pour. Choud­­hury est effec­­ti­­ve­­ment parti à Singa­­pour, mais il a dépensé l’argent dans des hôtels et des pros­­ti­­tuées. Essayant de main­­te­­nir l’illu­­sion de la réus­­site, il a pris plusieurs autres vacances avec le reste de l’argent. Partir en Syrie comme djiha­­diste était son grand projet pour échap­­per à son passé et impres­­sion­­ner le monde. L’en­­traî­­ne­­ment, écrit-il sur Twit­­ter, « avait l’air extrême, comme courir 10 km sans s’ar­­rê­­ter ». Une personne a vu clai­­re­­ment dans son jeu : sa femme, Toslima Aktar. Entre ses voyages à l’étran­­ger, a-t-elle raconté à la cour, il restait allongé dans son lit toute la jour­­née, lui envoyant des messages pendant qu’elle était au travail. Quand il a écrit à Toslima en suggé­­rant qu’ils partent vivre en Syrie en 2013, elle a répondu : « Je te déteste. Va mourir sur le champs de bataille, tu n’as qu’à mourir. Je suis sérieuse, pars. Je serai enfin soula­­gée. Enfin. » Inter­­ro­­gée sur le message au tribu­­nal, Toslima a raconté : « Je lui ai dit : “Dispa­­rais ! Va mourir ! Saute d’une falaise ! J’en ai assez !” »

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Mashu­­dur Choud­­hury

Une fois confronté à la réalité de la guerre, les voitures brûlées, les bombar­­de­­ments, les corps qu’on lui a montré à son arri­­vée, il a perdu ses illu­­sions. Il a demandé à être recon­­duit à la fron­­tière. À l’époque, les comman­­dants de Daech menaçaient, battaient et exécu­­taient les combat­­tants qui deman­­daient à partir. Mais dans le cas de Choud­­hury, ils ne voyaient visi­­ble­­ment aucune utilité pour un père de famille dont les nerfs avaient lâché. Ils l’ont fait laver leurs vête­­ments pendant quelques jours, puis ont accepté. Il est retourné en Turquie et, le 26 octobre 2013, a pris son vol retour d’Is­­tan­­bul à Gatwick, où des offi­­ciers de la brigade anti-terro­­risme, qui suivaient ses trajets sur Twit­­ter et Face­­book, l’ont cueilli à son arri­­vée. Choud­­hury avait même pris son ordi­­na­­teur avec lui, sur lequel il gardait les détails de ses voyages et un blog où il expliquait ses raisons pour partir faire le djihad. Un deuxième blog qu’il avait écrit, factice, préten­­dant qu’il était inno­cent, était daté de son passage par l’aé­­ro­­port d’où il avait quitté la Turquie.

Mis en examen pour terro­­risme, il a été déclaré coupable après deux semaines de procès en mai 2014 et condamné en décembre de la même année à quatre ans de prison. C’est au tribu­­nal que sa femme a entendu pour la première fois qu’il n’avait pas, fina­­le­­ment, de cancer de l’es­­to­­mac. La procu­­reur Alison Morgan a dit à Choud­­hury qu’il menait « une vie conster­­nante », qu’il avait menti à propos de sa mala­­die et qu’il ressen­­tait de la culpa­­bi­­lité et du dégoût de lui-même… et qu’il était « terri­­fié par la suite ». La Syrie lui avait offert une chance « de fuir ses pêchés et son passé ». Calme­­ment, le regard baissé, Choud­­hury a répondu : « Oui. » Au moins un des djiha­­distes britan­­niques était main­­te­­nant reconnu comme un fake. Mais si les autres ont été trou­­blés par cette révé­­la­­tion, ils n’en ont rien laissé deviné. Au lieu de cela, ils se sont accro­­chés à leurs nouvelles iden­­ti­­tés de combat­­tant sacré, prenant de nouveaux noms et postant en ligne des messages racon­­tant que la guerre était comme dans les films. L’un du trio de Manches­­ter, Abu Layth al-Khora­­sani, a déclaré qu’un des échanges de tirs qu’il avait vu « était comme une scène de Star Wars avec tous les “zing” et les flashs rouges ». Les djiha­­distes britan­­niques étaient d’ac­­cord pour dire que la guerre, c’était génial. Ils ont pris des photos les uns des autres, debout sur des canons ou prenant des poses de gang­s­ter, le visage couvert d’une cagoule noire, les bras croi­­sés sur la poitrine, cartou­­chière et balles autour du cou. Inter­­rogé par un abonné sur ce qu’on ressen­­tait quand on possé­­dait une arme, Ifthe­­kar a répondu : « Honnê­­te­­ment ? C’est trop trop cool, haha. » De tous les djiha­­distes étran­­gers en Syrie, Ifthe­­kar est demeuré la star.

En novembre 2013, sa noto­­riété a atteint de nouveaux sommets lorsqu’il est apparu sur News­­night, l’émis­­sion star de la BBC, filmé par son télé­­phone. Cette fois-ci, Ifthe­­kar avait opté pour un look « Forces Spéciales » : bonnet noir, barbe, yeux cernés de khôl, cheveux longs, foulard noir autour du cou. Il a confirmé qu’il était avec Daech et il a expliqué qu’il s’était rendu dans « le pays de Sham » afin d’éta­­blir « la loi de Dieu, la loi d’Al­­lah ». Il a conti­­nué : « Dieu dit qu’Il conduira ici les plus fervents croyants. Et ici, vous avez des gens de partout dans le monde. » La Syrie semblait avoir conso­­lidé la nouvelle image qu’If­­the­­kar avait de lui-même. Il était plus sûr de lui et racon­­tait son histoire de façon plus linéaire. On lui a demandé pourquoi il avait quitté l’An­­gle­­terre pour se battre en Syrie, ce à quoi il a répondu : « J’étais déjà, si on peut dire ça comme ça, un djiha­­diste. C’est ce que j’étais. J’ai compris que j’étais sur la voie du djiha­­diste. » Son inspi­­ra­­tion, dit-il – qui il était, ce qu’il faisait, ce qu’il ferait – venait d’une seule source. « Où tout cela a commencé ? C’est parti du livre. Je l’ai lu et là-dedans, tu vois ce que c’est que le djihad. On ne m’a pas appris que l’is­­lam était la paix et qu’il n’y avait pas de combat. C’est la paix, mais ça exige une lutte. » Il a ajouté que c’était son devoir d’ai­­mer le djihad. « L’une des phrases du prophète, que la paix soit sur lui, celui qui ne part pas pour le djihad ou n’en parle même pas et meurt… est un hypo­­crite. En fait, je suis un musul­­man suivant la voie de la sunna comme je suis supposé le faire. »

Pour Ifthe­­kar, la Syrie avait égale­­ment balayé tous les doutes à propos de Daech. Son insur­­rec­­tion était « complè­­te­­ment, complè­­te­­ment » justi­­fiée, disait-il. « Ce qui se passe en Syrie, c’est qu’il y a des musul­­mans qui meurent, ils sont massa­­crés. » Cela ne signi­­fiait pas, comme il l’avait cru, que les pouvoirs occi­­den­­taux non-musul­­mans devraient inter­­­ve­­nir en Syrie pour arrê­­ter le massacre. Main­­te­­nant qu’il était là-bas, Ifthe­­kar ne voulait pas parta­­ger la gloire. « Nous n’avons pas besoin de leur aide, nous ne voulons pas de leur aide, et si jamais ils venaient, ils seraient reje­­tés », dit-il. Inter­­rogé sur la coutume de Daech d’exé­­cu­­ter et déca­­pi­­ter des prison­­niers désar­­més, il a répondu que sa « posi­­tion sur le sujet » était que c’était quelque chose qu’il ne ferait pas person­­nel­­le­­ment, mais qu’il n’avait été témoin d’au­­cune exécu­­tion et que, au contraire, ce qu’il avait vu ne faisait qu’ac­­cen­­tuer son respect pour Daech. « C’est pour cela que je suis si heureux d’être ici », a dit Ifthe­­kar. « Ils gouvernent avec justice. »

Quatre étoiles

Ifthe­­kar a terminé son inter­­­view en disant que le gouver­­ne­­ment britan­­nique ne devrait pas s’inquié­­ter que des combat­­tants comme lui reviennent à la maison. En Grande-Bretagne, la presse, les agences gouver­­ne­­men­­tales et de sécu­­rité discu­­taient de la possi­­bi­­lité de refu­­ser l’en­­trée aux soldats si jamais ils essayaient de reve­­nir. On pensait qu’en Syrie, ils auraient acquis de nouvelles compé­­tences dange­­reuses et un terri­­fiant achar­­ne­­ment guer­­rier. Mais Ifthe­­kar a affirmé qu’il n’avait aucune inten­­tion de rentrer à la maison. « La vie est pour l’au-delà », dit-il. « Donc si Dieu a dit “aide ton prochain” et tu meures pour la cause deman­­dée par Dieu, c’est un para­­dis éter­­nel qui t’at­­tend. Ce n’est pas rien… le sacri­­fice est petit comparé à ce que tu reçois. »

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Ifthe­­kar et un autre djiha­­diste
Crédits : Twit­­ter

En vérité, il y avait une autre bonne raison de croire qu’If­­the­­kar ne consti­­tuait aucune menace pour la Grande-Bretagne, où d’autres endroits. Le jour­­na­­liste de News­­night, comme beau­­coup d’abon­­nés d’If­­the­­kar, semblait penser qu’être en Syrie signi­­fiait être un combat­­tant. En réalité, bien qu’If­­the­­kar avait passé six mois en Syrie, il lui restait encore à tirer sous le coup de la colère. Il y a toujours eu un côté touriste chez les djiha­­distes occi­­den­­taux comme Muham­­mad Manwar Ali et Usama Hasan, qui venaient de temps en temps pour quelques semaines de guerre. Hasan a dit un jour qu’une de ses conso­­la­­tions était de savoir qu’il n’avait jamais tué personne. Mais Ifthe­­kar était encore moins dange­­reux. Il n’avait aucune expé­­rience du combat, aucune connais­­sance médi­­cale, tactique ou mili­­taire, seule­­ment les connais­­sances les plus basiques sur l’uti­­li­­sa­­tion d’une arme. Son manque de connais­­sance signi­­fiait qu’il ne pouvait assu­­mer aucun rôle reli­­gieux et son utili­­sa­­tion assi­­due des réseaux sociaux, compro­­met­­tant tout espoir de sécu­­rité opéra­­tion­­nelle, faisaient de lui un handi­­cap pour n’im­­porte quelle opéra­­tion mili­­taire. Mehdi Hassan a dit que les comman­­dants de Daech déci­­daient des déploie­­ments et, dans le cas de leurs combat­­tants britan­­nique, ils avaient l’air de conclure qu’ils seraient plus utiles comme gardes, à la cuisine ou dans l’unité de propa­­gande.

Pour eux, le djihad signi­­fiait être sur place, cuisi­­ner et main­­te­­nir un flux constant de selfies, de photos de chats et d’his­­toires de miracles sur le champ de bataille, comme par exemple la façon dont les corps des martyrs sentaient le musc et étaient souvent retrou­­vés avec un sourire sur le visage. Dans une réponse à une ques­­tion posée sur ask.fm, Ifthe­­kar a admis que lui et ses cama­­rades étran­­gers n’avaient aucune compé­­tence, et qu’ils n’étaient pas telle­­ment utiles à la guerre. Mais cela ne devrait pas décou­­ra­­ger les autres de venir les rejoindre. « Même s’ils n’ont pas besoin de toi », écrit-il, « tu en as besoin. » C’était, au fond, une aven­­ture intros­­pec­­tive. Ils étaient en Syrie, après tout. Même s’ils ne faisaient pas grand-chose, ils avaient l’air bien. Ils étaient là. Si ceux-là sont des terro­­ristes, ils sont parmi les moins capables, les moins expé­­ri­­men­­tés et les moins terri­­fiants que le monde a jamais vu. Mais même le plus incom­­pé­tent des soldats a une utilité mili­­taire. Et peu de temps après la diffu­­sion de News­­night – peut-être que la célé­­brité du soldat britan­­nique rendait jaloux d’autres soldats de Daech, peut-être que les chefs de Daech voulaient mettre à l’épreuve le fana­­tisme de l’étran­­ger, peut-être que le plan d’at­­taque de Daech requer­­rait simple­­ment une distrac­­tion tactique –, les soldats britan­­niques ont commencé à être déployés comme de la chair à canon. Après avoir été tenus éloi­­gnés des combats pendant si long­­temps, ils ont commencé tout à coup à tomber comme des mouches. Le premier à avoir été tué, le 15 décembre 2013, était Ifthe­­kar. Le 3 février 2014, Abu Layth al-Khora­­sani a été tué.

En juillet, Muham­­mad Hami­­dur Rahman, l’em­­ployé de Primark de Ports­­mouth, a été tué dans un échange de tirs alors qu’un troi­­sième, Mehdi Hassan alors âgé de 19 ans, a pris une balle dans l’es­­to­­mac. Au cours de l’été, Daech a fait des avan­­cées si impor­­tantes qu’il a pu se rebap­­ti­­ser État isla­­mique, décla­­rant son terri­­toire suffi­­sant pour consti­­tuer un nouveau cali­­fat. Mais ses succès se sont arrê­­tés avec une bataille coûteuse contre les forces kurdes aidées par l’avia­­tion améri­­caine, pour la ville de Kobané, sur la fron­­tière turque. Là-bas, le 21 octobre, Mamu­­nur Roshid et Asad Uzza­­man ont été bles­­sés lorsqu’un bâti­­ment s’est effon­­dré sur eux durant une attaque aérienne améri­­caine ; Roshid est mort plus tard des suites de ses bles­­sures. Trois jours plus tard, Hassan était égale­­ment tué dans Kobané. En dix mois, cinq des neuf soldats britan­­niques étaient morts. Un sixième, Uzza­­man, a été grave­­ment blessé. Le septième, Choud­­hury, était en prison. Des deux derniers, les djiha­­distes de Manches­­ter Moham­­mad Javeed and Abu Qa’qaa, qui a pris une balle dans le pied et la jambe droite durant le même assaut où est mort Ifthe­­kar, on a entendu très peu de nouvelles durant quelques mois. Le déca­­pi­­ta­­tion de deux jour­­na­­listes améri­­cains et deux huma­­ni­­taires britan­­niques entre août et octobre 2014 par un djiha­­diste masqué à l’ac­cent britan­­nique a centré l’at­­ten­­tion sur la barba­­rie des combat­­tants étran­­gers de Daech. Une image plus fidèle se serait concen­­trée sur leur taux d’usure. En août, le Projet Djiha­­disme Occi­­den­­tal, financé par le gouver­­ne­­ment améri­­cain  et basé à l’uni­­ver­­sité de Bran­­deis dans le Massa­­chu­­setts, a établi qu’en­­vi­­ron un tiers des 2 000 occi­­den­­taux qui s’étaient rendus en Syrie et en Irak depuis 2011 étaient morts. Une augmen­­ta­­tion jusqu’à un sur deux a été prédite.

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Abu Qa’qaa avec des balles dans sa barbe
Crédits : Twit­­ter

Comme il l’avait été de son vivant, Ifthe­­kar était lumi­­neux dans la mort. Lui et Abu Qa’qaa ont pris une dernière photo avant de partir pour leur première bataille en décembre 2013. Ifthe­­kar, comme toujours, était parfait : turban noir, écharpe noire, blou­­son de combat rembourré noir avec quelques char­­geurs d’AK, gants noirs, t-shirt noir, panta­­lon large noir et bottes noires. Les deux hommes étaient déployés contre un groupe de rebelles rival dans une ville syrienne du nom de Ghazwa al-Khair, dans la province de Deir ez-Zor. « Ifthe­­kar », a écrit plus tard son ami Abu Layth, « a rejoint le groupe des igthi­­mas, dans lequel ils se jettent sur l’en­­nemi et commencent à leur tirer dessus jusqu’à arri­­ver court de muni­­tion. Puis ils approchent de l’en­­nemi et déclenchent leur cein­­ture de martyr pour faire le plus de dommage possible chez l’en­­nemi. Eux-mêmes accèdent au martyr. » Durant l’at­­taque, Daech s’est trouvé trop peu armé et a décidé de battre en retraite. En se reti­­rant, un soldat de Daech a crié à Ifthe­­kar de suivre. « Une minute ! » a répondu Ifthe­­kar dans un cri. Quelques secondes plus tard, il était touché par un obus de char et, a écrit Abu Layth : « Il est immé­­dia­­te­­ment devenu un martyr, pendant cette minute ! »

Des mois plus tard, un enre­­gis­­tre­­ment d’Abu Qa’qaa est apparu en ligne, se remet­­tant de ses bles­­sures dans un hôpi­­tal, décri­­vant la mort de son ami à un groupe d’autres djiha­­distes britan­­niques. On a l’im­­pres­­sion d’en­­tendre les autres britan­­niques grou­­pés autour, soupi­­rant et riant, pendant que Abu Qa’qqa leur raconte ses histoires de guerre. Abu Qa’qaa a l’air spécia­­le­­ment soucieux de souli­­gner à quel point le champ de bataille était rempli de miracles qui ne faisaient que renfor­­cer sa foi de djiha­­diste. « Vous verrez ça », dit-il. « Pas seule­­ment la simple shuhada [le martyr]. Car il y avait un frère appelé Abu Abdur­­rah­­man. » « J’ai entendu qu’il a atteint shuhada », dit l’un des hommes du groupe. « Un grand… » « On était ighti­­mas, shuhada ighti­­mas. On pouvait être en première ligne. On voulait être avec ce frère, parce qu’il parlait anglais, et on a fini là-bas. On était la première attaque. Ifthe­­kar avançait, il était coura­­geux dans le combat. Et puis il a été touché et il est mort, ses jambes ont été arra­­chées par un tank. Abu Qasim était avec lui et a dit : “Abdur­­rah­­man, on y va, le tank arrive, il s’ap­­proche.” Et Abdur­­rah­­man disait : “Nan, nan, une minute, donne-moi juste une minute.” Et Abu Qasim a dit qu’il s’était retourné et qu’il avait été touché à la tête, genre un trou là. Un éclat d’obus. Et Abu Qasim a dit qu’il bougeait ses lèvres et qu’il est parti douce­­ment comme ça. Il est mort avec un grand sourire sur le visage. » « Inch’al­­lah, Inch’al­­lah… » « Ouais, juste devant moi. C’était la première fois que je voyais quelqu’un se faire tuer. Je disais : “Allah, Allah !” Si j’avais pas fait ça, ça m’au­­rait rendu taré. J’au­­rais couru, j’au­­rais pu tomber dans les pommes ou je sais pas quoi. Parce que moi, si vous le savez pas, je suis sensible. Alors j’ai tourné dans un coin, il n’y avait personne là-bas. Et j’ai tiré son corps. Et je me suis penché et je cares­­sais son visage, comme ça. J’ai commencé à pleu­­rer. J’étais ému. C’était une erreur. Parce qu’a­­près le tank a fait “bam !” dans la maison d’après, mais on a été touchés par les éclats d’obus. Et je me suis tiré de là. » Malgré ses bles­­sures, Abu Qa’qaa dit qu’il s’amu­­sait comme un fou. « Je m’amu­­sais au combat. Je pensais : “C’est génial.” »

Quiconque décrit le monde réel en terme de héros et de monstres n’est proba­­ble­­ment pas digne de confiance.

L’un des autres djiha­­distes raconte ensuite comment Muham­­med Rahman, l’em­­ployé de Primark, a fait un rêve la nuit avant la mort d’If­­the­­kar dans lequel il rencon­­trait Abu Qa’qaa. « Tu étais blessé à la tête et tu saignais, et il t’a demandé : “Pourquoi tu es si triste.” Et tu as répondu : “Je n’ai pas atteint shuhada.” Juste après ça, il a vu une lumière et entendu la voix d’Ab­­dur­­rah­­man, et c’est la lumière sacrée qui est descen­­due pour l’em­­me­­ner. » Quand il s’est réveillé, dit celui qui racon­­tait l’his­­toire, Rahman est sorti faire un tour. À son retour, il a rencon­­tré un groupe de soldats qui lui ont dit : « On a du nouveau pour toi, mec. Ton frère a atteint shuhada. » Et lui a répondu : « Yeaaah ! Quel héros ! » Par la suite, Abu Qa’qaa a écrit que lui aussi avait « crié litté­­ra­­le­­ment de joie en enten­­dant la nouvelle ». « Des larmes ont été versées et on demande à Allah de l’ac­­cep­­ter aux côtés d’Anbiya et les shuhada. Qu’Al­­lah le nour­­risse des fruits de jannah comme il nous a nourri dans le dunya. » Sur les enre­­gis­­tre­­ments de l’hô­­pi­­tal, Abu Qa’qaa dit à l’as­­sis­­tance : « Je n’étais pas triste ni rien. » Il y a des murmures d’ap­­pro­­ba­­tion des autres djiha­­distes. « Je suis juste triste de ne plus pouvoir le voir », dit l’un d’entre eux. « La seule chose embê­­tante est qu’il y soit arrivé avant nous. »

Peut-être éclipsé par la mort de son ami, Abu Qa’qaa fait rapi­­de­­ment remarquer que les bles­­sures sont égale­­ment « une béné­­dic­­tion ». « Parce qu’Al­­lah te donne la chance d’aug­­men­­ter ta récom­­pense », dit-il. « Le shahid est à un haut niveau. Mais plus tu conti­­nues et plus tu obtiens de récom­­pense, plus tu montes haut. Je dis ça parce qu’il y a des frères sur le champ de bataille qui n’étaient jamais touchés. Pourquoi ? Parce qu’Al­­lah ne les a pas choi­­sis. Le champ de bataille est plein de miracles. De toute façon, au milieu de tout ça, ce frère a couru vers moi et m’a donné du choco­­lat. » « Du choco­­lat ! » rit l’un des audi­­teurs. Puis il répète la réplique d’If­­the­­kar. « Un djihad quatre étoiles ! »

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Il y a une géné­­ra­­tion, Usama Hasan a décou­­vert en Afgha­­nis­­tan que le monde et notam­­ment la guerre n’était souvent « rien de ce que l’on croyait ». Ce que la Syrie et la saga des djiha­­distes britan­­niques nous apprend, c’est que quiconque décrit le monde réel en terme de héros et de monstres n’est proba­­ble­­ment pas digne de confiance. C’est une « lourde tâche, une lutte perma­­nente », de désap­­prendre les histoires auxquelles il a cru avec tant ardeur, dit Hasan. La solu­­tion pour les déman­­te­­ler n’a pas été de reje­­ter sa foi – Hasan dit qu’il lit toujours le Coran tous les jours –, mais de combattre la distance et la disso­­nance créées par ces histoires entre lui et le monde. Il a dû, au final, s’au­­to­­ri­­ser à voir qu’il pouvait « opérer en paix » dans le monde. « J’avais besoin de voir que j’y avais ma place », disait-il. Hasan a l’air plus âgé et plus sage. Malheu­­reu­­se­­ment, c’est proba­­ble­­ment le problème. Ce qu’il propose est l’op­­posé de ce désir essen­­tiel de la jeunesse, qui veut se distin­­guer et avoir l’air cool. « Ça va sembler bizarre », disait un aspi­­rant djiha­­diste à l’ac­cent écos­­sais dans un hommage audio anonyme posté en ligne quelques mois après la mort d’If­­the­­kar. « Mais en vérité j’étais vrai­­ment impres­­sionné, masha’al­­lah, de voir à quel point ce gars était beau quand ses photos sont sorties. Quand j’ai vu sa photo pour la première fois, j’étais jaloux. Je me disais : “Ce gars a un turban, il a de super yeux, belle barbe, tout, il ressemble à ce à quoi le prophète aurait pu ressem­­bler.” C’était très impres­­sion­­nant pour moi. Ça m’ins­­pi­­rait. Je voulait vrai­­ment le copier. Je voulais porter le turban encore mieux et avoir du khôl autour mes yeux. Grâce au frère Ifthe­­kar. C’est ce qui m’a le plus inspiré. La façon dont il aimait être comme Maho­­met. Le manière qu’il avait de nouer son turban comme le faisait le prophète. Il rendait ça cool. » ulyces-oncedjihad-18


Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot d’après l’ar­­ticle « Once Upon a Jihad—Life and death with the young and radi­­ca­­li­­zed », paru dans News­­week Insights. Couver­­ture : le profil d’un combat­­tant djiha­­diste. Créa­­tion graphique par Ulyces. Comme l’État isla­­mique admi­­nistre son terri­­toire. ↓ raccaisis

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