par Ali Hussain | 27 février 2015

Je me planque en vitesse derrière un bus garé dans une rue déserte d’East Harlem. Il est deux heures du matin, par une chaude soirée de septembre, et je suis accroupi sur le trot­­toir, me cachant du soi-disant membre d’un gang, qui a menacé il y a dix minutes de se débar­­ras­­ser de moi. Je suis accom­­pa­­gné dans ma quête d’un abri par deux véri­­tables super-héros, en pleine patrouille de sécu­­rité.

Certains super-héros pensent qu’il existe des terri­­toires qui néces­­sitent leur inter­­­ven­­tion.

Mes compa­­gnons d’in­­for­­tune sont Dark Guar­­dian et Spectre, deux New-Yorkais faisant partie d’une commu­­nauté gran­­dis­­sante à travers les États-Unis de jeunes hommes et de jeunes femmes mysté­­rieux, qui enfilent des costumes fait maison et des masques pour tuer le temps en essayant d’em­­pê­­cher trafics de drogues, cambrio­­lages et agres­­sions. Ils sont des centaines, disper­­sés aux quatre coins du pays, sous la protec­­tion du groupe Supe­r­­he­­roes Anony­­mous, une orga­­ni­­sa­­tion béné­­vole qui propose des cours, des ateliers, et des groupes de discus­­sions sur l’état de la préven­­tion du crime à l’échelle natio­­nale. Les super-héros de New York patrouillent toute la nuit dans les rues à la recherche de crimes, se mettant dans des situa­­tions que les citoyens ordi­­naires évitent à tout prix. Bien que le taux de crimi­­na­­lité à New York ait consi­­dé­­ra­­ble­­ment dimi­­nué depuis son apogée, des années 1960 aux années 1990, il a récem­­ment connu une légère hausse. Selon les données du NYPD (Dépar­­te­­ment de la police de New York), le taux de viols a augmenté de 14,5 % en 2013 par rapport au faible taux rapporté en 2009. Le vol et les agres­­sions crimi­­nelles ont respec­­ti­­ve­­ment augmenté de 2,8 % et 21 %, par rapport à la même année. Certains super-héros pensent qu’il existe des zones d’ombre sur le terri­­toire que recouvre la ville, qui échappent à l’œil vigi­­lant des forces de police du commis­­saire William Brat­­ton et néces­­sitent leur inter­­­ven­­tion. Dark Guar­­dian fait partie de ceux-là.

Dark Guar­­dian

C’est un dimanche, il est onze heures du soir. Je me tiens debout sous un panneau de signa­­li­­sa­­tion dans l’angle de Chris­­to­­pher Street et de la Septième Avenue. J’at­­tends la venue de Dark Guar­­dian, car nous allons patrouiller dans Green­­wich Village. Je le repère au loin : dans l’obs­­cu­­rité de la nuit, au milieu de la jeunesse bran­­chée de West Village, on ne peut pas le manquer. Vêtu d’un panta­­lon de survê­­te­­ment baggy noir et rouge, et d’un haut rouge ajusté en poly­es­­ter/élas­­thanne traversé en son centre par une large bande bleue, un grand « DG » imprimé sur sa poitrine, Dark Guar­­dian marche de façon déter­­miné, l’air grave. Il n’est pas grand, envi­­ron un mètre soixante-dix, et il ne se fond pas vrai­­ment dans le décor : c’est très exac­­te­­ment ce qu’il recherche. Il ne porte pas de masque, juste une épaisse ligne noire de pein­­ture faciale qui part de son front et descend sur son menton, barrant son œil droit. Il porte une cein­­ture rouge à clous autour de la taille, qui semble avoir été ache­­tée dans un maga­­sin SM. Une trousse de premier secours y est accro­­chée, ainsi qu’une grande lampe de poche MagLight, de couleur violette.

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Dark Guar­­dian
Crédits : Ali Hussain

Je lui demande s’il porte des armes. « Il n’y a pas grand chose de légal, à New York. Ça, c’est vrai­­ment le must. J’ai égale­­ment un gilet pare-balle et anti-couteau », répond-il. Je baisse les yeux sur mon atti­­rail et me sens démuni avec mon t-shirt et mes jeans. Dark Guar­­dian pratique le MMA, le karaté Shodo­­kan et le kick­­boxing depuis son adoles­­cence, et il enseigne les arts martiaux chaque jour de la semaine. De mon côté, je n’ai pas mis les pieds dans une salle de sport depuis quatre mois. Dark Guar­­dian ne patrouille pas seul ce soir, une jeune femme l’ac­­com­­pagne : un autre super-héros du nom d’Athame. Son nom vient d’une dague de céré­­mo­­nie utili­­sée dans la Wicca, un culte néo-païen de sorcel­­le­­rie. Vêtue plus sobre­­ment, avec son panta­­lon gris troué surmonté d’un débar­­deur noir, elle se fond dans la masse. Toute­­fois, la grande empreinte de main noire sur son visage trahit la mission qu’elle vient mener dans ce coin de la ville. Ils se sont tous les deux peints le visage afin de paraître plus inti­­mi­­dants. Pour­­tant, Athame, 24 ans, nouvelle dans la lutte contre le crime, est joyeuse et pleine d’en­­train, contrai­­re­­ment à Dark Guar­­dian, qui affiche un air calme et résolu. Nous ne perdons pas de temps et débu­­tons notre patrouille. « Cette nuit, nous allons juste faire un tour dans cette zone, voir ce qu’il s’y passe, mettre les gens au courant de notre présence. Ce coin est un bon endroit pour commen­­cer. Il s’y passe des choses, mais ce n’est pas super dange­­reux comme à Harlem ou en plein Bronx », m’ex­­plique Dark Guar­­dian. Je lui demande s’il applique une stra­­té­­gie parti­­cu­­lière : « Nous ne pour­­chas­­sons pas les gens, rien d’aussi fou que ça. On se posi­­tionne dans certains endroits, on fait savoir qu’on est là. On est là pour empê­­cher le plus de crimes possible. Il y a eu deux agres­­sions armées dans Chris­­to­­pher Street récem­­ment, donc il se passe bien des choses ici. C’est ici qu’il faut être pour les préve­­nir. »

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New York
La nuit appelle le crime
Crédits

La tendance des super-héros costu­­més est née au cours de la dernière décen­­nie. Pour comprendre les moti­­va­­tions de ces indi­­vi­­dus, j’ai contacté la psycho­­logue clini­­cienne Robin S. Rosen­­berg, qui enseigne à Harvard en plus de diri­­ger sa propre clinique. Elle a écrit et publié plusieurs livres sur les super-héros, dont What’s the Matter With Batman (« Quel est le problème de Batman ») et The Psycho­­logy of Supe­r­­he­­roes (« La Psycho­­lo­­gie des super-héros »). Selon le Dr Rosen­­berg, une grande partie des super-héros de la vie réelle ont commencé à servir la société pour deux raisons : la première, c’est qu’ils ont de la famille travaillant dans la fonc­­tion publique (poli­­ciers, pompiers, mili­­tai­­res…) et sont influen­­cés par ces rôles depuis leur plus jeune âge. Deve­­nus adultes, ils suivent le même chemin. La seconde peut prove­­nir d’un trau­­ma­­tisme émotion­­nel qu’ils ont vécu. « Pour se remettre de ce trau­­ma­­tisme et lui donner un sens, ils déploient tous leurs efforts afin de s’as­­su­­rer que d’autres ne vivent pas la même expé­­rience, explique-t-elle. Pour cela, ils mettent en place des mesures préven­­tives. » Cela fait douze ans que Dark Guar­­dian exerce. Son vrai nom est Chris Pollack, et il a grandi dans le quar­­tier de Canar­­sie, à Brook­­lyn. « Mon voisin a été assas­­siné. La mère d’un ami à moi a été assas­­si­­née, raconte-t-il. Les choses allaient mal, surtout à cette époque. Mais c’était la norma­­lité, en quelque sorte. » Dark Guar­­dian n’a jamais parti­­cipé lui-même à des alter­­ca­­tions, à l’ex­­cep­­tion d’une fois, lorsque ses amis et lui ont été agres­­sés par une bande de gamins quand il était plus jeune. « Je suis parti en courant à travers les jardins des maisons pour réus­­sir à leur échap­­per ! »

Confron­­ter ses peurs

Nous descen­­dons vers l’ouest de Chris­­to­­pher Street, une portion de rue rela­­ti­­ve­­ment bruyante et agitée, jusqu’à un quar­­tier à l’at­­mo­­sphère très diffé­­rente, fait de maisons de ville luxueuses et d’al­­lées pavées, une vraie carte postale. Les rési­­dents accusent la gare toute proche d’être respon­­sable du vacarme et de rendre le quar­­tier moins idyl­­lique. La ligne de chemin de fer file jusqu’à Jersey City, accrois­­sant l’af­­flux de voya­­geurs pendant la jour­­née et d’ado­­les­­cents dans les bars la nuit. D’après Dark Guar­­dian, cela engendre un certain nombre de problèmes, parmi lesquels la pros­­ti­­tu­­tion et le trafic de drogues dans les parages.

Dark Guar­­dian travaille toute la semaine comme profes­­seur d’arts martiaux et Athame entraîne des chevaux.

Après avoir traversé quelques pâtés de maisons, Dark Guar­­dian s’ar­­rête brusque­­ment et s’adosse contre le mur. Il penche la tête sur sa gauche, nous aler­­tant Athame et moi de la présence d’un groupe de trois hommes frisant la cinquan­­taine. Ivres et débraillés, l’un d’eux tient une bouteille de whisky ouverte. Ils parlent, ou bien harcèlent – diffi­­cile d’en juger d’ici –, une serveuse assise seule sur une chaise en terrasse d’un restau­­rant. Nous obser­­vons la scène se dérou­­ler pendant quelques minutes, avant que deux des hommes ne nous remarquent et s’ap­­prochent pour nous parler. « C’est un tatouage sur ton visage ? demande l’un d’eux, en parlant de la marque noire de Dark Guar­­dian. – Non, c’est juste de la pein­­ture faciale. Bonne soirée », répond-il avec calme et poli­­tesse. Ils semblent amusés et s’en vont, suivis par le troi­­sième homme. Dark Guar­­dian décide que nous ferions bien de les suivre un moment. Nous gardons nos distances et surveillons chacun de leurs gestes durant quelques minutes. Après avoir convenu qu’ils ne repré­­sen­­taient de menace pour personne, nous faisons route vers une autre partie du quar­­tier. Patrouiller revient à beau­­coup marcher, mais n’offre que peu d’ac­­tion. Je demande à Athame depuis combien de temps elle fait ça, elle me répond que cela ne fait que deux mois. Je leur demande ensuite comment ils se sont rencon­­trés. Après un moment de silence, Dark Guar­­dian me répond d’un air penaud : « Oh, eh bien, on sort ensemble, donc elle a décidé de parti­­ci­­per… » Dark Guar­­dian travaille toute la semaine comme profes­­seur d’arts martiaux et Athame entraîne des chevaux. « C’est un bon moyen pour nous de passer du temps ensemble », explique-t-elle.

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Athame et Dark Guar­­dian
Unis dans la vie et contre le crime
Crédits : Face­­book

Nous conti­­nuons notre ronde dans la même zone, traver­­sant d’autres pâtés de maison et d’autres avenues, dessi­­nant conti­­nuel­­le­­ment des cercles autour du quar­­tier. Nous ne rencon­­trons aucun crimi­­nel appa­rent, mais rece­­vons beau­­coup d’at­­ten­­tion de la part des jeunes qui traînent dans les bars ou dans les rues. « Vous vous prenez pour Kick Ass ? » se moque un garçon, faisant réfé­­rence au film de Matthew Vaughn sur un adoles­cent qui se trouve une voca­­tion de justi­­cier costumé. « Venez ici, lais­­sez-moi vous regar­­der. » « Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous faites quoi les gars ? Je veux pas d’en­­nuis », s’inquiète un autre. « Nous sommes de vrais super-héros. Nous faisons des patrouilles de sécu­­rité », leur répond inva­­ria­­ble­­ment Dark Guar­­dian, gardant la tête froide. « Vous ne faites rien d’illé­­gal, hein ? » demande une autre personne. « Non, on s’as­­sure juste que personne ne soit en danger. On reste dans le coin. Passez une bonne soirée, et faites atten­­tion à vous », rétorque Dark Guar­­dian avant de s’éloi­­gner. Je lui demande si on l’a déjà menacé avec une arme. « Un gars m’a braqué avec son pisto­­let une fois, me raconte-t-il. Un autre a brisé une bouteille en verre et m’a menacé avec. Nous sommes mena­­cés par de nombreuses personnes. Face au pisto­­let, nous n’avons pas bougé d’un pouce. Ils essayaient juste de nous effrayer en se donnant des airs. Après ça, ils sont partis, tout simple­­ment. L’autre type était complè­­te­­ment fou, il avait quelque chose en tête. Je l’ai juste bloqué dans un coin en atten­­dant que la police arrive. » A-t-il peur, quelques fois, lorsqu’il part en patrouille ? « Oui, je crois que c’est une réac­­tion natu­­relle. Ça nous empêche de faire quelque chose de stupide. Mais dépas­­ser nos peurs et nous confron­­ter à ces personnes fait aussi partie des raisons pour lesquelles on fait ça. » Beau­­coup de gens sont pleins de bonnes inten­­tions, mais la peur d’être bles­­sés les empêche géné­­ra­­le­­ment de prendre des risques. J’ai inter­­­rogé le Dr Rosen­­berg à ce sujet : comment quelqu’un comme Dark Guar­­dian est-il capable de mettre cette peur de côté ? « Lorsque quelqu’un a peur de quelque chose, comme des arai­­gnées ou des ascen­­seurs, le meilleur trai­­te­­ment est l’ex­­po­­si­­tion, c’est-à-dire la confron­­ta­­tion volon­­taire et systé­­ma­­tique à la raison de cette peur. Certaines personnes, de par leur tempé­­ra­­ment ou leur éduca­­tion, s’écartent de leur chemin habi­­tuel afin de se confron­­ter à leurs peurs », m’a-t-elle répondu.

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« Un but »
Tatouage de Dark Guar­­dian
Crédits : Face­­book

Nous passons devant un bar de Chris­­to­­pher Street lorsque deux hommes d’en­­vi­­ron 45 ans surgissent de l’in­­té­­rieur. L’un d’eux hurle sur l’autre. Ils sont clai­­re­­ment ivres et ressemblent à un couple en train de se dispu­­ter. Le type devient agres­­sif, il crie d’une voix aiguë, frappe contre le mur, descend la rue en courant et insulte l’autre homme. La dispute conti­­nue quelques pâtés de maisons plus bas et les deux hommes courent à travers la circu­­la­­tion. La foule se regroupe pour obser­­ver la scène, rendant la situa­­tion plus intense encore. Nous les suivons jusqu’à ce que le premier homme repousse bruta­­le­­ment le deuxième. C’est alors que Dark Guar­­dian fait un pas en avant : « Allez, va-t-en, va-t-en main­­te­­nant », dit-il au plus calme des deux, en l’éloi­­gnant de là pendant que le premier homme conti­­nue de descendre la rue en hurlant. Nous le suivons afin de voir s’il va poser  problème. Mais après quelques mètres, il semble retrou­­ver son calme et s’as­­sied sur le trot­­toir : nous pouvons reprendre la marche.

Mission de routine

Rosen­­berg avance l’hy­­po­­thèse que deve­­nir un super-héros est une réponse à un trau­­ma­­tisme émotion­­nel. En psycho­­lo­­gie, cette théo­­rie est connue sous le nom de « crois­­sance post-trau­­ma­­tique ». Elle soutient que la plupart des gens ayant vécu un trau­­ma­­tisme présentent ce phéno­­mène, et non pas des troubles post-trau­­ma­­tiques. « Un trau­­ma­­tisme remet en ques­­tion les croyances que nous avons sur le monde, sur notre propre sécu­­rité, et sur la sécu­­rité de toute personne normale. Au terme de ce proces­­sus, ils s’en­­gagent souvent socia­­le­­ment et tentent de proté­­ger les autres, essayant de trou­­ver en quelque sorte une lumière dans un nuage sombre », analyse-t-elle. Elle cite comme exemple Bruce Wayne qui devient Batman après le décès de ses parents, mais égale­­ment, en-dehors des comics, les Mothers Against Drunk Driving (les « Mères contre l’al­­cool au volant »). Je demande à Dark Guar­­dian la raison pour laquelle il a commencé à faire cela.

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Voca­­tion : super-héros
Crédits : Ali Hussain

« — J’ai fait des erreurs quand j’étais jeune, certaines choses dont je ne suis pas très fier, et ça, c’est un moyen pour moi de les répa­­rer. Voir les gens faire certaines choses que j’ai pu faire moi-même en gran­­dis­­sant fait vrai­­ment partie des raisons qui me poussent à le faire, répond-t-il. — Beau­­coup de gens ont fait des erreurs. Beau­­coup de gens ont reçu une éduca­­tion sévère, dis-je, mais peu d’entre eux sortent dans la rue pour deve­­nir des super-héros. — En gran­­dis­­sant, comme la plupart des enfants, j’ado­­rais les super-héros. Je les admi­­rais, me confie-t-il. Je n’avais pas vrai­­ment de figure mascu­­line posi­­tive dans ma vie sur laquelle prendre exemple, et ce sont eux qui m’ont vrai­­ment aidé. Ce n’est que long­­temps après, vers mes 18 ans, que l’idée m’est venue. J’étais très impliqué dans les arts martiaux et dans leur ensei­­gne­­ment, et je me deman­­dais seule­­ment pourquoi personne n’avait jamais essayé de faire dans la vie réelle ce qu’un super-héros ferait ? Comme la plupart des gens aujourd’­­hui, je me suis dit : “Allons regar­­der ça sur inter­­­net, pour voir s’il y a des infor­­ma­­tions à ce sujet ou si quelque chose dans ce genre a déjà lieu.” J’ai atterri sur un blog obscur, sur lequel des gens parlaient de cette idée. Pourquoi ne pas deve­­nir plutôt un pompier ou un poli­­cier ? — Parce que c’était quelque chose de diffé­rent, quelque chose qui sortait de l’or­­di­­naire, qui était hors des sentiers battus. Cela m’at­­ti­­rait vrai­­ment. Et très peu de gens l’avaient fait aupa­­ra­­vant. » Rosen­­berg explique qu’il y a deux caté­­go­­ries de vrais super-héros. Les premiers sont des hommes et des femmes qui accom­­plissent de bonnes actions dans des contextes peu risqués, ne mettant donc pas leur vie en péril. Les seconds sont de vrais justi­­ciers qui tentent de préve­­nir des crimes sérieux. « Les vrais justi­­ciers se sont confron­­tés à des obstacles impor­­tants et pensent que la police et le système de justice pénale les a lais­­sés tomber. Cela fait partie des raisons qui les incitent à rendre justice eux-même, explique-t-elle. Ils souhaitent proté­­ger les autres de ce qui leur est arrivé, et ne croient pas que la police en soit capable. »

Il va faire une ronde dans East Harlem, l’un des quar­­tiers les plus dange­­reux de New York, et me propose de me joindre à lui.

« Comme la plupart des jeunes, je me cher­­chais un but à atteindre, un sens à ma vie, m’ex­­plique Dark Guar­­dian. Je traî­­nais avec la mauvaise graine, je faisais des graf­­fi­­tis, je vendais même de la drogue… J’ai fait de mauvaises choses. J’en suis arrivé à un certain point et j’ai pensé : “Tu sais quoi ? J’ar­­rête.” Quand j’avais envi­­ron 18 ans, je me suis débar­­rassé de toutes les choses néga­­tives autour de moi, et cela a vrai­­ment rempli ce besoin que j’avais de me trou­­ver une aven­­ture à vivre, de trou­­ver un sens et une direc­­tion à ma vie. Et là, tout s’est accé­­léré. » Nous patrouillons quelques heures de plus, mais tout est calme. Athame m’ex­­plique que le véri­­table objec­­tif est d’être présent dans le quar­­tier : « Les gens nous voient faire nos rondes plusieurs fois et ils savent que nous sommes dans le coin, cela les dissuade de passer à l’acte, dit-elle. Mais ce soir, la nuit est tranquille. » Vers deux heures du matin, Dark Guar­­dian met fin à notre patrouille et nous nous sépa­­rons. Trois semaines passent avant que je n’ai de nouveau de ses nouvelles : il me dit qu’il va faire une ronde dans East Harlem, l’un des quar­­tiers les plus dange­­reux de New York, et me propose de me joindre à lui.

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Je le rejoins à minuit, devant un fast-food à l’angle de la 116e rue et de Lexing­­ton Avenue. Quelques minutes plus tard, Simon, un nouveau super-héros qui va parti­­ci­­per ce soir à l’une de ses premières rondes se joint égale­­ment à nous. Il porte le surnom de « Spectre ». Cette fois, Dark Guar­­dian est habillé de façon subtile : il a revêtu une polaire noire sur son haut en poly­es­­ter/élas­­thanne et il porte des jeans au lieu du survê­­te­­ment noir. Il n’ar­­bore plus non plus sa pein­­ture noire faciale. Spectre, lui, porte un t-shirt et des panta­­lons noirs, parfaits pour se fondre dans la nuit.

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Dark Guar­­dian et Spectre
Nuit de patrouille
Crédits : Face­­book

Les trot­­toirs grouillent de gens et les voitures de police sillonnent régu­­liè­­re­­ment les rues, au pas. La seule rencontre notable que nous faisons est celle d’un homme d’âge mûr qui semble psycho­­lo­­gique­­ment instable, peut-être sous l’ef­­fet de drogues. Il marmonne et harcèle les gens qui passent par là. Nous le surveillons pendant quelques minutes, jusqu’à ce qu’il s’éloigne. Nous nous diri­­geons vers le nord du quar­­tier, jusqu’à atteindre la 130e rue et la voie d’au­­to­­route Frank­­lin D. Roose­­velt. Les rues sont désertes et le silence accroît l’im­­pres­­sion de courir un danger. Dark Guar­­dian semble pressé de trou­­ver un conflit à résoudre dans le quar­­tier. Nous en faisons le tour plusieurs fois, mais le silence n’est inter­­­rompu que lorsqu’une voiture aux vitres tein­­tées le traverse. Après quelques minutes, nous arri­­vons devant le Harlem River Park. C’est un grand parc, pourvu de terrains décou­­verts pour jouer au base­­ball ou au foot­­ball améri­­cain. Il est clôturé par un grillage en fil de fer et de grandes lumières de stade, toutes éteintes, sont dispo­­sées autour. Les phares des voitures depuis l’au­­to­­route et les lampa­­daires de la rue d’à côté sont les seules sources de lumière éclai­­rant le parc. Nous aper­­ce­­vons un mouve­­ment au-delà du parc, et Dark Guar­­dian se dirige dans cette direc­­tion. Alors qu’on se rapproche du portillon d’en­­trée, deux personnes qui semblent être des pros­­ti­­tuées trans­­sexuelles s’en éloignent, unique­­ment vêtues de sous-vête­­ments noirs en dentelle, et montées sur des talons aiguilles. Dans le parc, des gens sont assis par terre ou sur des bancs. L’en­­droit n’est pas rassu­­rant. « Allons véri­­fier », déclare Dark Guar­­dian. Mon cœur se serre. Je ne me promè­­ne­­rais pas dans ce parc durant la jour­­née, alors encore moins à une heure du matin… Mais malgré ma réti­­cence, je ne proteste pas. Nous passons tous trois le portillon et commençons à marcher le long du chemin. Une quin­­zaine de personnes y sont épar­­pillées, à boire de la bière et fumer de l’herbe, ou d’autres substances peu recom­­man­­dables. Un homme s’ap­­proche de nous, jette sa canette de bière au sol, marmonne quelques insultes à notre encontre et sort du parc en titu­­bant. Nous conti­­nuons à marcher sur le chemin pavé jusqu’à atteindre la sortie du parc. Nous bifurquons pour passer sous la passe­­relle, paral­­lèle à l’au­­to­­route. Alors que nous dépas­­sons l’angle, une forte odeur d’urine nous prend à la gorge, des sans-abris sont éten­­dus sur le sol à quelques mètres de là. Nous pour­­sui­­vons notre route et remarquons deux indi­­vi­­dus sur un banc. Nos regards sont atti­­rés par un mouve­­ment, mais il est impos­­sible de distin­­guer ce qu’ils font dans la pénombre. Alors que nous nous rappro­­chons, nous discer­­nons bien­­tôt une silhouette pratiquer une fella­­tion sauvage sur un homme. Alors que nous avançons vers eux, ils s’ar­­rêtent et nous regardent fixe­­ment, dans un mélange de confu­­sion et d’in­­cer­­ti­­tude. « Allons, conti­­nuons d’avan­­cer », dit prudem­­ment Dark Guar­­dian.

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Harlem
Un bus garé près du parc
Crédits : Russell Bernice

Nous les dépas­­sons avant de traver­­ser un terrain de basket bitu­­mée, plongé dans l’obs­­cu­­rité. Rassem­­blé dans un angle,un groupe d’hommes nous fixent alors que nous sortons du parc. À ce moment-là, Dark Guar­­dian compose le numéro du NYPD pour les infor­­mer de la présence de drogues et de pros­­ti­­tu­­tion dans le parc, et leur conseiller d’y envoyer des poli­­ciers. L’in­­di­­vidu au télé­­phone confirme que des agents de police vien­­dront faire un tour.

Frayeurs

Nous déci­­dons à présent de retour­­ner à l’en­­droit par où nous sommes entrés dans le parc. Plutôt que de le traver­­ser de nouveau, nous descen­­dons le trot­­toir qui longe l’au­­to­­route, dépas­­sons la passe­­relle, et croi­­sons sur le chemin davan­­tage de pros­­ti­­tuées, en discus­­sion avec leurs clients poten­­tiels. Ils se séparent lorsqu’ils nous aperçoivent, comme si nous faisions partie de la police. Personne ne veut faire affaire lorsque trois hommes étran­­gers au quar­­tier fouinent dans les envi­­rons. Nous repre­­nons notre marche, quand un homme sort soudai­­ne­­ment du parc et se met à nous suivre. Nous avançons, il nous suit toujours. Chaque fois que je jette un regard par-dessus mon épaule, je le vois qui presse le pas pour nous rattra­­per. Nous déci­­dons alors de quit­­ter l’al­­lée et nous passons à travers un petit carré de buis­­sons sous un panneau d’af­­fi­­chage, afin de couper le parc dans sa largeur. Lorsque nous émer­­geons des buis­­sons, l’homme a disparu. De retour à l’en­­trée du parc, nous esca­­la­­dons une passe­­relle et tombons sur un homme étendu au sol. On dirait qu’il est mort. « Est-ce que ça va ? » lui demande Dark Guar­­dian. Dans son délire, l’homme bégaye un semblant d’af­­fir­­ma­­tion. « Il est sûre­­ment drogué », en déduit Dark Guar­­dian.

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Chris Pollack
Les super-héros aussi font des selfies
Crédits : Face­­book

Nous arri­­vons au sommet de la passe­­relle, depuis laquelle nous avons une vue d’en­­semble sur le parc. Nous restons debout à attendre l’ar­­ri­­vée police. Des gens entrent et sortent du parc, mais personne ne vient. Cela fait quinze minutes qu’on a appelé. Dark Guar­­dian se tourne vers moi et me demande : « Pourquoi n’ap­­pel­­le­­rais-tu pas toi la police ? Parfois, plus il y a de gens qui appellent, plus il y a de chances qu’ils se déplacent. » J’ap­­pelle le 911 et parle à un opéra­­teur. Je lui raconte ce que nous avons vu et elle répond que des agents vont être envoyés sur place. Après quelques minutes à obser­­ver le paysage nocturne en silence, on entend un cri d’homme s’éle­­ver du parc : « Vous cher­­chez quoi, putain ? » Ne voyant personne, nous ne réagis­­sons pas. Puis, quelques secondes plus tard, la même voix se remet à hurler : « Vous cher­­chez quoi, là, putain ? » Une silhouette finit par sortir de l’ombre. C’est un homme d’âge mûr, de forte consti­­tu­­tion, qui porte des vête­­ments en lambeaux. Il nous pointe du doigt et se remet à crier : « Qu’est-ce que vous cher­­chez, putain ? » Il pour­­suit sa rengaine en se rappro­­chant de nous rapi­­de­­ment. En quelques secondes, il se jette sur la porte d’en­­trée pour l’ou­­vrir en rugis­­sant, monte en courant les marches de la passe­­relle et le voilà debout face à nous. Il est accom­­pa­­gné de l’une des femmes trans­­sexuelles. « — Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous êtes flics ? demande-t-il. — Non, nous effec­­tuons simple­­ment une patrouille de sécu­­rité, pour nous assu­­rer que le quar­­tier est sans danger, répond Dark Guar­­dian. — Bien sûr, monsieur l’agent, casse-toi d’ici ! » Il ne croit pas une seconde au fait que nous ne soyons pas des flics, mais clai­­re­­ment, ça ne lui pose aucun problème. Il se tourne vers la femme et lui dit : « Eh bébé, retournes-y, tout va bien. » Je réalise qu’il doit être le proxé­­nète. La dispute s’in­­ten­­si­­fie entre lui et Dark Guar­­dian : « Pourquoi vous faites fuir le cash ? » hurle-t-il. Dark Guar­­dian lui répond calme­­ment que nous faisons juste des rondes dans le quar­­tier. « Les lumières sont éteintes dans le parc, vous le savez putain ! Vous êtes pas au courant que vous ne devez pas venir ici ? » crie-t-il de plus belle. Dark Guar­­dian et l’homme, qui hurle en agitant sa canne, pour­­suivent leur dispute. Car oui, il a une canne.

Je rappelle la police tout en m’éloi­­gnant et leur dit de rappliquer sur le champ, car nous sommes mena­­cés.

Je jette de fréquents coups d’œil à Spectre, tentant de saisir chez lui une émotion quel­­conque. C’est en réalité sa première confron­­ta­­tion en tant que super-héros, tout comme moi. Nous sommes initiés ensemble et je me demande s’il est aussi inquiet pour nos vies que je ne le suis en cet instant. Mais il semble absent de la situa­­tion, c’est comme si l’homme énervé avec sa canne n’était pas là. Je me dis que la peur l’a peut-être laissé en état de choc. « Vous êtes mauvais pour Harlem, mauvais ! dit le proxé­­nète. On vous a vus traver­­ser le parc, faire le tour, nous surveiller… Vous n’avez rien à foutre ici. Je vais me débar­­ras­­ser de vous, je vais me débar­­ras­­ser de vous sur le champ, putain ! » Il attrape son télé­­phone et appelle quelqu’un : « Ouais A-K, y a des types qui foutent le bordel dans nos affaires. Ramène-toi et occupe-toi d’eux. Si tu regardes droit devant toi de là où tu es, tu me verras avec eux sur la passe­­relle. Débar­­rasse-toi d’eux. » C’est à ce moment-là que je pense : « C’est l’heure de partir. » Qui sait de quoi A-K est capable et jusqu’où il est capable d’al­­ler pour « se débar­­ras­­ser » de nous ? Je rappelle la police tout en m’éloi­­gnant et leur dit de rappliquer sur le champ, car nous sommes mena­­cés. « — Qui vous menace ? me demande l’opé­­ra­­teur. — J’sais pas, des proxé­­nètes et des pros­­ti­­tuées. — Sont-ils armés ? — Pour le moment non, mais peut-être d’ici quelques minutes, quand A-K va arri­­ver. — Très bien, j’en­­voie des agents de police. » Dark Guar­­dian et Spectre m’em­­boîtent le pas, et tous trois nous diri­­geons rapi­­de­­ment vers une ruelle qui s’avère être déserte. Je me dis que ce n’est sûre­­ment pas le meilleur endroit où se trou­­ver si A-K nous cherche en voiture. Quelques véhi­­cules passent par là et nous nous atten­­dons à tout moment à ce que le conduc­­teur de l’un d’entre eux baisse sa fenêtre et nous braque un pisto­­let dessus. C’est peut-être juste mon imagi­­na­­tion débor­­dante qui parle, mais le danger me paraît réel.

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Vigi­­lante
Crédits : Face­­book

Nous nous accrou­­pis­­sons derrière des bus garés, et avançons ainsi silen­­cieu­­se­­ment alors que nous nous diri­­geons vers le bout de la rue. Nous faisons halte tous les quelques pas, nous assu­­rant qu’au­­cune voiture ne descende la rue, avant d’avan­­cer à nouveau. Dark Guar­­dian nous propose de nous mettre du côté le plus proche de la route. Après plusieurs minutes, nous traver­­sons un parking et rejoi­­gnons une rue prin­­ci­­pale. Quinze minutes plus tard, les poli­­ciers nous rappellent pour nous dire : « Nous sommes là, vous êtes où les gars ? » Quinze minutes plus tard… Nous pour­­rions avoir été tués, me dis-je. Au final, nous ne les verrons jamais. Après avoir rejoint une zone plus sûre, nous nous asseyons tous les trois, un peu secoués, pour parler de ce qui vient de se passer. Je demande à Dark Guar­­dian ce qu’il compte faire pour le parc. « Le nettoyer va deman­­der beau­­coup de travail. Je vais débu­­ter une campagne pour débar­­ras­­ser le parc de la drogue et de la pros­­ti­­tu­­tion », répond-t-il avec déter­­mi­­na­­tion, et je n’ai aucun doute sur le fait qu’il le fera. « Je suis heureux d’être tombé dessus », ajoute-t-il après un moment. Je suis épuisé par la nuit de patrouille et j’ai du travail qui m’at­­tend d’ici quelques heures, tout comme Dark Guar­­dian. Je me suis toujours demandé pourquoi ces super-héros inves­­tis­­saient autant de leur temps libre et de leur éner­­gie pour proté­­ger une ville dont la popu­­la­­tion se moque d’eux sans vergogne. Pour ma part, je dormi­­rai sur mes deux oreilles cette nuit, en sachant qu’il veille et me protège.


Traduit de l’an­­glais par Morgane Le Maistre d’après l’ar­­ticle « Secret Life of a Volun­­teer Supe­r­­hero », paru dans Narra­­ti­­vely. Couver­­ture : Dark Guar­­dian par RLSH.

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